1540 - Lettre de Pierre de La Place à Jean Calvin

D 1er septembre 2009     H 02:52     A Pierre     C 0 messages A 534 LECTURES


Natif d’Angoulême, Pierre de la Place a fait partie du cercle des disciples de Jean Calvin dans cette ville, avec ses deux cousins Jean et Jean du Tillet. Après des études de droit à Poitiers, d’où il a écrit cette lettre, il est entré au barreau de Paris en 1542, puis à la toute nouvelle Cour des Aides. Il a écrit de nombreux ouvrages d’histoire et de morale qui l’on fait surnommer le "Michel de l’Hospital des Protestants". Il a été une les victimes du massacre de la Saint Barthélemy (25 août 1572 à Paris).

Source : Correspondance des réformateurs dans les pays de langue française : recueillie et publiée, avec d’autres lettres relatives à la Réforme et des notes historiques et biographiques. VI. 1539-1540 / par A. L. Herminjard - Genève - 1866-1897 - BNF Gallica

Pierre de La Place à Jean Calvin [à Strasbourg].

(De Poitiers, vers le milieu de l’année 1540 [1])

Autographe. Bibl. Publ. de Genève. Vol. n° 109. Calvini Opera.- Brunsvigae, XIII, 680.

Pierre de la Place était né en 1520 à Angoulême. Son père, ancien magistrat de cette ville, y remplit avec zèle les fonctions d’élu de la guerre pour la province d’Angoumois. François I l’en remercia par une lettre où il lui promettait, « en toutes affaires, plaisir, faveur et gratitude » (5 déc. 1530). Il pouvait donc espérer pour ses deux fils un brillant avenir.

Bertrand, l’aîné, sieur de Torsac, eut plus tard beaucoup de crédit auprès des Huguenots de sa province. Pierre fit ses premières études à Angoulême (n. 12). Il les poursuivit à l’université de Poitiers (1534-1541). Il débuta au barreau de Paris en 1542 et fut élu, bientôt après, avocat du Roi à la Cour des Aides, « cour récemment instituée dans l’intérêt d’une meilleure répartition des impôts, et d’une plus sévère surveillance à l’égard des gens du fisc. » Nommé premier président de la même cour (1553), il exerça pendant près de vingt ans cette charge, avec une intégrité et une vigilance qui lui méritèrent l’estime universelle.

Dès sa jeunesse, Pierre de la Place s’attacha fortement aux vérités évangéliques. Elles devinrent la règle absolue de ses actions elles lui inspirèrent le calme, la modération, l’esprit de justice et de tolérance dont il ne se départit jamais, au milieu des passions les plus déchaînées.

Ses ouvrages d’histoire et de morale en font foi. Aussi l’un de ses biographes a-t-il pu dire avec raison qu’il fut le Michel Hospital des Protestants. Son dernier écrit, intitulé « De l’excellence de l’homme chrétien, » porte cette épigraphe « Bienheureux sont ceux qui sont persécutés pour justice. » Il le dédia le 20 mai 1572 à la reine de Navarre, et le 25 août suivant il périt sous le fer des assassins

Voyez :
- Mém. de l’Estat de France sous Charles IX, 1577, 1, 406-411.
- Disc, de M. Bartholmèss sur P. de la Place. Bulletin du Prot. I, 511-521.
- France Protestante, lre éd. VI, 3i2.
- Victor Bujeaud. Chronique prot. de l’Angoumois, 1860, p. 31, 50-66).

Petrus Plateanus Charollo Passellio [2] S.

Hodie cum in pallatio nostro [3] M. de Normandie [4] mecum nescio quid colloqueretur de commentariis tuis in Epistolam Pauli ad Romanos [5], allatus est ad eum literarum tuarum fasciculus. Quem cum protinus explicuisset, sese obtulit in ea superiore charta quae fasciculum tegeret, scriplura quedam quae de cognato Johannis Tillii mentionem faceret, qua Normanum rogabas, ut dilligenter cognosceret, verumne esset quod ad te Johannes Tillius [6] scnpserat : scilicet cognatum ejus quendam in versionem Alcuini [7] laborare ?

Ego vero (lupus, quod aiunt, in fabula) cum facile perspicerem, me cognalum illum esse de quo scriberes, nolui committere, ut alius de ea re ad te scriberet, quàm is cui ea omnino perspecta esset. Scito itaque. ùt rem ipsam intelligas, quod cum inter cetera opera tua [8], sepiùs lectitassem opusculum quoddam, cui tilulus Vita hominis christiana [9], in quo tam diligenter Christum edoces, me nondum ea lectione (licet frequenti) michi salisfactum putasse, nisi et rationem aliam mihi preponerem, qua diutius huic opusculo immorari et insistere possem. Atque ea sane potissimum ratione me opusculi hujus traductionem suscepisse. Cui tandem a biduo aut triduo finem imposui [10]. Tantumdem facturus in opusculum illud tuum ad Romanos, nisi me onus viribus impar ab instituto revoce. Habes itaque, doctissime Passelli, quod a Normano petebas.

Verùm addam et illud unum : neminem mihi mortalium occurrere, cui plus debeam quàm tibi. Neque eteniin sum immemor quantum me consuetudine tua atque eruditione, cum Engolisme essemus [11], meliorem reddideris, quantumque in dies singulos magis ac magis tibi debeam. Nec satis video quid in hac mortali vita pro immortalitate reddam. Atque utinam fieri posset ut tecum vel una diecula sermonem. miscere possem. Vix enim credas quanta habeam que [l. quae] in sinum tuum effunderem. Quid ita ? inquies Lodovicus Tillius [12], cognatus meus, quem semper pro preceptore mihi assumpseram, cujusque et eruditione et exempte pulrimum [l. plurimum] imbecillitati mee adferebatur, vere hodie in Galliam reversus est [13]. (OEdipum non Davum alloquor) Vix enim (michi credas) meipsum contineo, quin defleant, quotiens (sic) horrendum illud cogito. Presertim cum hominem video, qui tantum luminis agnoverat, in tenebras palpabiles cecis occulis prolabi [14]. Finem itaque faciam. Vale.

Tuus Petrus Plateanus junior fratrum.

Litteris meis deinceps subscribam Petrus a Prato [15]

(Inscriptio :) A Monsieur de Passel.


[1Voyez, pour la fixation de la date, les notes 4, 6, 7, 10, 14-16.

[2L’un des pseudonymes de Jean Calvin.

[3Notre palais, » c’est-à-dire « le fâcheux Palais de Poitiers » dont parle souvent Jean Bouchet. S’il eût été fixé à Paris, P. de la Place aurait dit in Palatio, tout court. Ainsi Théodore de Bèze disait simplement « In Palatium ventito » (p. 144, au bas).

[4Dans l’édition de Brunswick (n.) de Normandie. Cette prétendue n est une m, abréviation de Maître ou de Monsieur. Laurent de Normandie était originaire de Noyon et ami d’enfance d’Antoine Calvin, qu’il appelle dans son testament « son plus ancien et esprouvé amy ». En 1533 il étudiait la jurisprudence à Orléans, au même temps que Jean Calvin. Nous croyons qu’avant d’être lieutenant du Roi et maire à Noyon, il plaida quelque temps au palais de Poitiers (Voyez la Notice sur L. de Normandie par Théophile Heyer. Mém. et Doc. de la Soc. d’Hist. de Genève, XVI, 399 et suiv. Article de M. Doinel dans le Bulletin du Prot. t. XXVI, p. 179, 180, 182).

[5Grâce aux relations que Jean Calvin entretenait avec ses amis de France, ceux-ci pouvaient facilement être renseignés sur ses travaux, et même recevoir ses livres quelques mois après leur publication. Le nom de l’auteur de l’Institution chrétienne était peu connu dans sa patrie cet ouvrage n’y fut même interdit qu’en 1543 (V, 273, n. 9). Jusqu’en 1550 on ne le voit pas figurer dans les listes de livres défendus qu’on affichait en Flandre et dans les Pays-Bas, par l’ordre de Charles-Quint.

[6Deux des frères du Tillet portaient le prénom de Jean (t. V, p. 107, 108). Calvin les avait sans doute connus personnellement à Angoulême ou à Paris. Mais nous ignorons si c’était Jean l’ecclésiastique, ou Jean le greffier du parlement de Paris qui continuait à correspondre avec lui. Recevoir des lettres de Calvin n : était pas compromettant pour eux en 1540. L’obligation de justifier la rentrée de leur frère Louis dans le giron de l’Église catholique, et l’espoir de persuader à leur ancien hôte de suivre son exemple, les autorisaient à lui répondre. Ils n’auraient pu, dix ans plus tard, invoquer la même excuse.

[7Alcuinus est l’anagramme de Caluinus. Nous avons sous les yeux un exemplaire de l’Institution chrétienne de 1539, lequel porte ce titre INSTITVTIO CHRI stianae religionis nvnc uerè demum suo titulo respondens. Autore Alcuino.

Jean du Tillet, sans s’informer exactement des projets de son jeune cousin, avait écrit à Calvin Pierre de la Place traduit votre ouvrage. En réalité, il s’agissait seulement du dernier chapitre de l’Institution (Voy. n. 10).

[8Aux ouvrages de Calvin énumérés à la p. 3, note 2, il faut ajouter le commentaire sur l’Épître aux Romains, et peut-être le traité de la sainte Cène.

[9L’opuscule intitulé De Vita homims christiani occupe les pages 414-434 de VItwtituiion chrétienne de 1539, dont il forme le chapitre XVII et dernier. Il n’existe pas dans l’édition princeps de 1536. Cet opuscule étant l’un des meilleurs de Calvin, on a pu songer de bonne heure à le réimprimer séparément. On n’en connaît toutefois qu’une réimpression isolée, celle qui se termine par la date suivante « Genevae, apud Io. Crispinum. Conradi Badii opera, VIII Calend. Iulii. Anno M.D.L, » 67 pp. petit in-8°. Mais cela ne prouve pas qu’elle soit la plus ancienne.

La solution que voici est peut-être la plus simple. Pierre de la Place, en répétant le mot de Jean du Tillet sur une « traduction d’Alcuin, » ne demande pas ce que cela veut dire ; il sait très bien de quel auteur il s’agit. Il connaissait, par conséquent, l’Institution chrétienne de 1539, la seule dont le titre porte Autore Alcuino. C’est dans cette édition qu’il avait lu et relu tant de fois « certain opuscule intitulé Vita hominis christiana. Son entretien avec M. de Normandie. touchant le Commentaire de Calvin in Epistolam ad Romanos, indique, pour la présente lettre, une date non moins sûre, ce commentaire ayant paru en mars 1540.

Serait-il plus naturel de croire que les amis de Calvin, à Poitiers et à Paris, apprirent seulement en 1550 qu’il avait publié tel ou tel ouvrage dix années auparavant ? P. de la Place aurait-il ignoré jusqu’en 1550 la palinodie de Louis du Tillet (n. 14-15) ? Laurent de Normandie aurait-il été si imprudent que de se montrer en public à Paris, deux ans après sa fuite ? Il s’était retiré à Genève, avec sa famille, au mois d’octobre 1548, et déjà le 9 novembre suivant, le Chapitre de Noyon décidait, « qu’à l’occasion du scandale causé par le départ du lieutenant du Roi et d’autres, qui sentent mal de la foi catholique, » il serait fait le dimanche prochain une procession générale, pour apaiser l’ire de Dieu (Voyez Le Vasseur. Annales de l’église cathédrale de Noyon. Paris, 1633, p. 1177).

La date de 1556, que les nouveaux éditeurs de Calvin donnent, « ex conjectura, » à la présente lettre, nous parait donc très invraisemblable.

[10La traduction de Pierre de la Place existe encore. On nous assure qu’elle est conservée à la Bibliothèque de Poitiers. C’est un beau manuscrit sur vélin, intitulé La Vie de l’Homme Chrestien. Il est dédié : A très dévote et religieuse personne François de la Place, aulxmonier de Saint Jehan d’Angely et prieur de Marestay* (Voyez A. Crottet. Petite chronique protestante de France. Paris, Genève, 1846, p. 106). La qualité du destinataire n’était pas pour embarrasser l’auteur de la Dédicace. Calvin a traité son sujet dans un esprit profondément chrétien et sans aucune préoccupation polémique. Aussi un prêtre éclairé pouvait-il admirer sans réserve la Vita Hominis christiani.

* Marétay est une petite commune près de Matha. ville située à 4 1/4 I. de St.-Jean-d’Angely (Charente-Inférieure). L’histoire du prieuré de Marestay est absente de la Gallia Christiana, et Mabillon ne parle que des tractations qui eurent lieu en 1098 et 1104 relativement à l’église de St.-Pierre de Marestais, près de Mastais, diocèse de Saintes (Voyez Annales Ordinis Sti Benedicti. Lutetiae, 1703-1739, t. V, p. 399, 469).

[11Calvin ayant trouvé un asile dans la maison des frères du Tillet, à Angoulême, y passa l’hiver de 1533 à 1534. Il s’intéressa à leur cousin Pierre de la Place, et il eut avec lui des entretiens qui laissèrent de profondes traces dans l’âme de cet adolescent (Voyez le t. III, p. 156-158, et Pierre de Farnace. Brief recueil des principaux points de la Vie de messire P. de la Place, cité par Crottet, o. c. p. 105).

[12Voyez, sur Louis du Tillet, les Indices des t. IV et V.

[13Louis du Tillet était retourné en France nu mois d’août 1537 (IV, 230, 234, 281). Les lettres que lui écrivit Calvin le 31 janvier et le 20 octobre 1538 (IV, 354-359 V, 161-165) montrent que le Réformateur
était parfaitement au clair sur les véritables sentiments de son ancien ami, Bucer ne céda que plus tard à l’évidence (Voyez, p. 61-70, son épître du 8 octobre 1539). Pendant les deux années que Louis du Tillet avait passées à. Paris, il s’était toujours plus éloigné des croyances de la Réforme (p. 170, renv. de n. 8). Son abjuration publique eut lieu, selon Florimond de Raemond, o. c. p. 890, à Angoulême. Alors Pierre de la Place put écrire à Calvin « C’est bien d’aujourd’hui qu’il est réellement rentré en France et ce que je dis là n’est pas une énigme pour vous. »

Nous ne savons sur quelles autorités M. Ludovic Lalanne (Dictionnaire hist. de France, col. 1716) affirme ce qui suit : L. du Tillet était curé en Poitou quand il se fit huguenot ; il revint à la foi catholique (vers 1540) et mourut calviniste. »

[14On reconnaît ici l’indignation d’un jeune homme et l’amertume d’un chagrin tout récent.

[15A notre connaissance, il n’existe pas de lettres ultérieures de Pierre de la Place qui soient signées Petrus a Prato.

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