1569 - La bataille de Jarnac, par un témoin anonyme

D 9 décembre 2007     H 22:37     A Pierre     C 0 messages A 2122 LECTURES


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L’auteur de ce compte-rendu n’a pas laissé son nom, mais son récit est saisi sur le vif.

Pour aider le lecteur à se situer dans l’espace de la bataille, une carte des lieux.

Source : Documents historiques inédits tirés des collections manuscrites de la Bibliothèque Nationale, des Archives ou des bibliothèques des départements par M. Champollion-Figeac - Paris - 1848

Voir également le récit fait par un autre témoin de la même bataille : Agrippa d’Aubigné dans son Histoire Universelle.

Relation originale de la bataille de Jarnac d’après l’original du temps
10-13 mars 1569

Le théâtre de la bataille de Jarnac - 1569
En rouge, le lieu de la bataille, près de Bassac. En bleu, les autres lieux cités dans le récit (St Jean d’Angély est au nord-ouest, Saintes à l’Ouest, hors de la carte)

Après que messeigneurs les princes eurent longuement costoié à chercher les moiens qu ils pourraient inventer pour attirer leurs ennemys au combat et les ayant tenus comme assiégés entre les rivières de Loyre et Vienne par l’espace de deux moys, finalement pour la nécessité des vivres à cause du long séjour qu’ils avoient faict au pays, se retirèrent à Nyort où ils firent assembler tous les gouverneurs et ceux qui avoient charge des pays de Poitou Xaintonge et Angoumois pour aviser aux affayres de l’armée auxquelles après avoir donné ordre de assembler quelque nombre de leurs forces eurent avertissement que au camp de Monsieur frère du roy estoient arrivés deux mille cinq cens chevaux reistres sous la charge du comte Rhingranno et Bassompierre et sachant qu’ils prenoient leur chemin aux environs d’Angoulesme lesdits sieurs princes pour tous jours favoriser les villes et pays s’acheminèrent à Xaintes [1], Saint Jean d Angely et Cognac et ayant entendu que quelque nombre de cavalerie sous la charge du capitaine La Rivière s’estoient emparée de la ville de ce chasteau de Jarnac qui est un pont sur la rivière de Charente qui eut pu grandement préjudicier à leur armée messeigneurs l’amiral et Dandelot firent en toute diligence partir de Cognac quelques enseignes de gens de pied et deux longues coleuvrines, et huit ou dix cornettes de leur avant-garde, et en peu de temps contraignirent ledit La Rivière et les siens d’abandonner la ville et se retirer dans le chasteau qui est bon et bien flanqué, où après avoir enduré quelques volées desdites coleuvrines, ledit La Rivière demanda à parlementer.

Quoy voyant lesdits sieurs amiral et Dandelot et sachant l’armée des ennemys estre fort prest de là, s’acheminèrent à une aultre entreprise et laissèrent le sieur de Briquemont à parlementer avec ceux qui estoient dans le chasteau, prindrent le lendemain toute la cavalerie de leur avant garde et allèrent recognoistre le camp et logis des ennemys, asçavoir monsieur l’amiral [2] avec la moytié de la cavalerie du costé de Bauvoir sur Mata [3] et monsieur Dandelot avec l’autre moytié à Mata [4] où le lendemain du costé dudit sieur Dandelot il y avoit eu quelque escarmouche et fut recogneu le lieu où estoient leurs reistres [5].

L’ancien château de Jarnac
Il était situé à l’extrémité du pont sur la Charente. Source : BNF Gallica

Deux jours après mondit sieur l’amiral eut certain advertissement qu’ils estoient délogés et prenoient le chemin de Chasteau Neuf [6] où il y avoit seulement cinquante soldats pour la garde du chasteau et du pont qui n’est guères fort, lesquels voyant venir l’armée ne firent pas grande résistance et ayant entendu messeigneurs les princes qu’ils avoyent gaigné le passage vindrenl loger leur bataille à Cognac et ses environs et monsieur l’amiral l’avant garde à Jarnac.

Le mardy dixiesme du mois de mars toute leur cavalerie, avec cinq à six cent de leurs harquebusiers les mieux anjambés, vindrent devant Cognac faisant mine de les recognoistre pour l’assiéger où ne pensant trouver ceux qui y estoient, messeigneurs les princes voyant ceste armée devant eux envoiérent un gentilhomme de l’austre costé de la rivière advertir messieurs l’amiral et Dandelot qu’ils montassent à cheval et vinssent vers eux.

Mais monsieur l’amiral voyant qu’il esloil desjà tard et qu’il ne falloit laisser le pont de Jarnac sans bonne et forte garde pria monsieur Dandelot d’aller vers messieurs les princes et estant ledit sieur Dandelot à my chemin, la plus grande part des troupes qui estoient allées devant Cognac vindrent pour surprendre le pont de Jarnac, là où monsieur l’amiral les fis retirer plus tost qu ils n’estoient venus et en y eut plusieurs de pris et de tués

Ce soir pour ne perdre temps et donner bon ordre à toutes choses messeigneurs les princes teindrent conseil avec monsieur Dandelot et les aultres capitaines qui estoient à Cognac, où il fut résolu que le samedy ensuivant toute l’armée deslogeroit, prenant le chemin d’eulx Chasteau Neuf et Angoulesme et ce logea monsieur l’amiral l’avant garde à Bassac et aux environs et messeigneurs les princes à Jarnac.

Ce jour qui estoit le douziesme du moys ledit sieur amiral avec toute l’avant garde alla jusques devant Chasteau Neuf pour recognoistre le logis de toutes les troupes, voir quelle seureté ils pouvoient avoir advertissant un chascun de faire bonne garde bien que ils estaient à demy lieue de l’ennemy ; toutes lesquelles choses estant ainsi bien disposées les princes et l’admiral furent advertís que les ennemis avoient faict un pont de bois joignant celui de pierre audit Chasteau Neuf pour le lendemain passer de grand matin toute leur armée en grande diligence

Et pour ce que toute la bataille de messeigneurs les princes à cause de l’incommodité du lieu estoit fort escartée et qu’ils ne la pouvoient assembler le lendemain qu’il ne fust haulte heure mandent à monsieur l’amiral par le baron de Pardaillan qu’ils le prioient faire partir tout le bagage, artillerie et gens de pied et pareillement advertir toute la cavalerie qu’ils fussent dès la pointe du jour auprès de luy et qu’ils feroient le semblable à la bataille, ce que monsieur l’amiral fist en toute diligence et envoia toute la nuit advertir tous les capitaines.

Mays ou par faulte de ceux qui avoient la charge ou par tardiveté d’aulcuns ils ne furent à cheval qu’il ne fust plus de neuf heures et monsieur l’amiral ne voulant point perdre les gens les attendit sur le bord d’un petit ruisseau qu’il faisoit garder par quelques harquebuziers ; et voyant le prince de Condé que son avant garde ne s’avancoit point, vint trouver ledit sieur amiral où ils parlèrent quelque peu ensembles et prindrent résolution de se retirer, pour ce que monsieur le prince n’avoit pas la moitié de sa cavalerie et aussi que tous les gens de pied et artillerie estoient déjà à plus de quatre grandes lieues de là et commanda monsieur l’amiral au sieur de la Noue de demeurer avec quatre ou cinq cornettes sur le derrière et faire la retraite et qu’il advertist souvent s’il estoyt chargé.

Mais ayant faict environ une demie lieue de chemin ledit sieur de la Noue fut chargé par une grosse troupe de cavalerie et fust soustenu par monsieur Dandelot si bien que pour ceste foys n’y eust pas grand affaire et commença on à s’acheminer comme paravant.

Mais une demie heure après ils revindrent avec beaucoup plus de force et estant le sieur de la Noue près d un petit village, faisant teste à l’ennemy eut son cheval tué et fut pris prisonnier et poussèrent les troupes jusques sur les bras de monsieur Dandelot, lesquelles ralliées avec lui chargea l’ennemy si furieusement qu’il le contraignit d abandonner le villaige. : or il y en eut à ce combat plusieurs des ennemys tués et blessés.

Monsieur l’amiral qui d’aultre part voioit toutes leurs troupes se renforcer du costé de main gauche manda à monsieur Dandelot qu’il se raprochât de lui et à monsieur le prince qu’il avançast ce qu’il avoyt de sa bataille.

Sur ces entrefaites les ennemys envoyèrent quelque nombre d’arquebuziers gaigner le village mais ils en furent aussi soudainement repoussés par quelques enfans perdus du capitaine Pluvians, qui estoyt tout ce qu’ils avoyent d’infanterie avec eux : et à l’instant vint un gentilhomme à monsieur l’amiral qui lui dict que l’ennemy le venoit charger avec grandes forces et qu’il venoit entre monsieur le prince et luy ; ce qui lui fit tourner tête droit à ceux là et avec trois cents chevaux, lui marchant le premier, les chargea de telle force qu’il les mit en route, quatorze cornettes jettées par terre.

Mais estans soutenus par le reste de leur armée fust contraint d’attendre monsieur le prince, lequel le voyant ainsi pressé donna avec quatre ou cinq cornettes à travers la meslée si heureusement que sans un gros bataillon de reistres qui lui vint donner en flanc, il mestoit toute leur armée en fuite, et à ceste charge de reistres il eut son cheval tué qui tomba sur lui ; et passant les ennemys plus oultre, fut recognu par un gentilhomme françois nommé le sieur de Saint Jehan, et au mesme instant par un aultre qui est le seigneur d’Argence qui tous deux lui promirent qu’il leur costeroit la vie ou ils lui sauveroient la sienne.

Mays le bruist estant par leur armée que ledit sieur prince estoit prisonnier, y accorurent plusieurs gentils hommes entre lesquels un nommé Monteschiou, capitaine des gardes de Monsieur frère du roy, qui par derrière luy donna un coup de pistolet dans la teste, à quelques uns de sa suite plusieurs aultres.

L’indignité de ce fait a esté trouvé si estrange et de si mauvais exemple par ceux de leur armée que, resentant la générosité de la noblesse françoise, se sont débandés de leur camp et tous le jours s’en débandent de façon qu’il semble que Dieu se soit voulu servir de ce moyen pour diminuer les forces de ses ennemys, accroissant celles de ses enfans, parce que plusieurs, depuis la mort dudit sieur prince, se sont réunis à l’armée, lesquels auparavant en douste du dessein des ennemys demouroient comme neutres.

Mais ayant connu que leur but tendoit à l’extermination de tous ceux qui faisoient profession de la religion, et par conséquent d’icelle, se sont déclarés et s’en déclare de jour à aultre.

Monsieur l’amiral comme sage et bien avisé capitaine, le peu de nombre de gens qu’il avoist et qu’aulcuns sembloient branler par la prise de monsieur le prince, les rallia le mieux qu’il pust, et tenant toujours l’ennemy sur cul, se retira peu à peu, de sortes que se joignant avec monsieur Dandelot et avec monsieur le comte de La Rochefoucault se retira avec bonne troupe à Saint Jean d’Angelv, sans que l ennemy l’osât approchier de trop près.

L’austre partie se retira vers monsieur le prince de Navarre, non plus suivi de l’ennemy qu’avoit esté ledit sieur amiral. Et se trouva avoir esté tué de gentilshommes François du costé dudit sieur prince en tout ce combat plus de vingt ou vingt cinq, sans ceux qui ont esté prisonniers qui depuis ont esté inhumainement tués et assassinés.

De leur costé, par leur confession mesme, et par lestres qui ont esté surprises il en a esté que morts que blessés plus de deux cent entre lesquels sont le comte de la Mirande, le sieur de Montsalet, les barons d’Ingrande et de Prunay, le sieur de Morettre, et le sieur de Montranne, et le sieur de Linière, tous capitaines de gendarmes et chevaliers de l’ordre et plusieurs de leurs lieutenans d’enseignes et de guidons, comme est le lieutenant de monsieur de Brissac, l’enseigne de Montsalet, le fils du sieur de Lautier, blessé à mort.

Voilà en somme tout ce qui s’est passé ce jour là au rencontre des deux armées ; mais l’ennemy, pensant avoir beaucoup d’avantaige pour avoir si laschement tué ledit sieur prince de Condé, le lendemain se présenta devant Cognac, sur lequel monsieur de Bandine fist une si belle saillie qui, faisant tomber plus de deux cent morts sur la place et plus de six cent blessés, fit gagner le hault au sieur de Guise, de Brissac, de Martiguer, le reste les suivit si bien que plusieurs furent pris prisonniers, quatorze de leurs meilleurs capitaines tués ; aussi furent pris trente chevaux de service qui estoient menés en main.

Ce fait estonna tellement l’ennemy que depuis il ne s’est présenté en lieu où il les ayst sentis et moins devant place tenue par messieurs les princes, sinon à Mussidan, que le sieur de Montine assiégea et fist bresche, où il fut si bien batu, qu’ayant perdu deux cent de ses meilleurs hommes, se retira avec sa courte honte.

Monsieur l’amiral s’estant aussi retiré à Saint Jean d’Angely et ayant entendu que monsieur le prince de Navarre estoit à Xaintes, l’alla incontinent trouver et rallia le reste des cornettes, donna bon ordre à toutes les places, se montrant dès ce jour aux champs, et le cinquiesme après pour faire venir à un chacun ce qui avoit esté fait le jour de rencontre, fit avec messieurs les princes récence de la bataille, monsieur Dandelot et de la Rochefoucault de l’avant garde où il se trouva trois mil gentilshommes françois armés et montés et mieux résolus que jamays.


[1Saintes

[2l’amiral de Coligny

[3Beauvais-sur-Matha

[4Matha

[5Troupes allemandes mercenaires, ici appointées par le parti catholique. A d’autres périodes des guerres civiles du XVIème siècles, les reîtres ont été engagés par le parti huguenot.

[6Châteauneuf-sur-Charente

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