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1585 - 1586 - Marans (17) : Le siège de la ville par l’armée catholique de Gontault de Biron

D 16 juillet 2008     H 19:04     A Pierre     C 0 messages A 1522 LECTURES


Les troupes catholiques d’Armand de Gontault de Biron assiègent Marans : 19 mois d’un drôle de siège, en vain, car Henri de Navarre le fait lever par la négociation. Un récit de guerre très pittoresque, par un chroniqueur de la Ligue (protestants), dans un livre publié en 1758.

Source : Mémoires de la Ligue, contenant les évenemens les plus remarquables depuis 1576, jusqu’à la paix accordée entre le roi de France & le roi d’Espagne, en 1598 - Simon Goulart - Amsterdam - 1758 - Books Google

La Sèvre, au centre de Marans
Photo : P. Collenot - 2006

Discours sommaire des choses les plus mémorables qui se sont passées, ès Sièges, Surprises & Reprises de Ville de Marans en Onix [1] ès années 1585, 86, 87 & 88.

Armand Gontault de Biron
Henri de Navarre, futur Henri IV

Le troisième de Février 1585, le Ministre de l’Église de Marans étant à la Rochelle, reçut par un sien ami avertissement que la guerre contre ceux de la Religion se préparoit plus cruellement que jamais, & qu’il y avoit entreprise certaine pour se saisir de l’Isle de Marans , du château , & autres places d’icelle, si on n’y prenoit garde de bien près.

Et de fait, le 15 de Mars [1585] ensuivant, la Ligue aïant levé les armes, le sieur des Roches envoïa à Marans un des siens nommé la Garenne, qui autrefois y avoit commandé sous lui, afin de se saisir du château à la faveur de quatre ou cinq soldats déguisés en marchands, qu’il avoit amenés avec lui, & de Quelques Papistes du Bourg, & même de celui qui pour lors avoit le château en garde , nommé le Pignart, l’un des soldats Papistes qui autrefois tenoit garnison , & qui s’étoit marié audit Bourg. Mais la vigilance, diligence & hardiesse des habitans de la Religion fut telle, qu’ils le découvrirent dès le soir qu’il fut arrivé, & lui donnèrent la chasse avec ses marchands.

Depuis le sieur de Saint Luc envoïa un Capitaine, sous prétexte de vouloir acheter de l’avoine pour la provision de Brouage ; mais celui-ci fut tellement acosté & si rudement coudoïé, qu’il fut contraint de se retirer sans rien faire. Cependant de peur que les Papistes ne fissent entrer de nuit quelqu’un dedans ledit château ; tous les soirs sept ou huit des plus résolus de la Religion, se rendant au logis du Ministre qui étoit proche du château , avec arquebuses à rouet & poitrinals, se couloient tout coiement jusques sous le portail du château , & s’y tenoient jusqu’au jour.

Ce qu’aiant été découvert par les Papistes du Bourg, & étant menacés par ceux de la Religion, que si aucuns Ligueurs entroient dedans le château, & qu’à cette occasion ils fussent contraints de quitter la place, ou ils les ruineroient & brûleroient leurs maisons, devant que s’en aller. Lesdits Papistes, qui avoient le château à leur dévotion, offrirent de recevoir ceux de la Religion dudit Bourg pour aider à le garder, pourvu qu’il n’y en entrât que quatre, lesquels ils choisissoient les moins aguerris ; ce que toutefois acceptèrent ceux de la Religion. Mais depuis les Franchards & autres Fermiers, étant tous de la Religion , y voulurent aussi entrer, & par ce moïen le parti de la Religion fut aussi fort que l’autre.

Finalement s’accordèrent par ensemble qu’ils le garderoient par escouade ; en quoi les Papistes surmontoient en nombre des deux tiers ; mais non en force & hardiesse. Toutefois ils se comportèrent en cet état jusques vers le 15 de Juillet [1585], que M. de Rohan [2], étant demeuré en Poitou & lieux circonvoisins y en l’absence de M. le Prince de Condé (qui s’en étoit allé trouvé le Roi de Navarre, pour aviser à la conservation commune de toutes les Eglises de France), partit de la Rochelle accompagné d’environ soixante ou quatre-vingts chevaux, et se transporta à Marans.

Or combien que les habitans eussent déjà saisi le Fort de la Brune, par où il devoit passer, néanmoins personne ne l’osa empêcher ; ceux de la Religion ayant dit, que leurs arquebusiers ne tireroient point contre ceux de leur parti, & spécialement contre M. de Rohan. Ledit Seigneur étant arrivé au bourg & logé sans autre contredit, envoïa quérir les habitans d’une & d’autre Religion, & leur dit : que résolument il vouloit mettre un Gentilhomme dedans ce château pour le garder pour le Roi, sous l’autorité du Roi de Navarre, Gouverneur pour Sa Majesté en Guyenne ; que s’ils en faisoient refus, qu’ils mettroient toutes leurs maisons en cendre, & pourtant que promptement ils eussent à choisir des Gentilshommes qui raccompagnoient celui qu’ils voudraient pour leur commander ; à quoi tous obéirent, les uns de bon cœur, les autres à regret. Cependant dès le soir auparavant un certain Notaire aïant jusques alors fait telle quelle profession de la Religion, étant averti que le lendemain ledit sieur de Rohan devoit entrer à Marans, alla de maison en maison avertir les Papistes afin de se tenir sur leurs armes y & d’entrer les plus forts dans le château, pour empêcher qu’aucun n’y entrât ; & de fait s’y rangea beaucoup desdits Papistes, & des plus aguerris, avec leurs armes, & entre iceux ledit Notaire qui n’y avoit encore point entré, & lequel faisoit lors comme office de Chef, les exhortant tous à tenir bon, & empêcher l’entrée à quiconque y voudroit venir ; mais trois ou quatre jeunes Gentilshommes de la Religion montèrent sur la tour du Portail, laquelle commande par tout le Château, & commencèrent à dire qu’ils tireroient sur tous ceux qui voudroient empêcher M. de Rohan d’y entrer, ou celui qu’il y voudrait envoïer : ainsi les Papistes avec leur Capitaine Notaire commencèrent à filer doux, & ouvrir les Portes au sieur de la Sausaye Beauregard que les Habitans avoient demandé pour leur commander, lequel y entra avec son frère le sieur de Mortaigne. Et aïant pris le serment de tous, qu’ils garderoient la Place pour le Roi, sous l’autorité du Roi de Navarre, Gouverneur de Guyenne, & de M. le Prince, il se retira aussitôt, & y laissa sondit frère, qui y coucha en qualité de Lieutenant dudit sieur de la Sausaye.

Le lendemain, Maître Loys Briant, Procureur de la Comtesse de Sancerre, Dame de Marans, duquel les Papistes dépendoient entièrement, leur défendit d’aller plus faire la garde au Château, pour le garder au Prince de Condé, à quoi ils obéirent ; tellement qu’étant sommés par ceux de la Religion, ils n’y voulurent plus entrer. Quelques jours après, M. le Prince étant venu à la Rochelle, remit la garde du Château entre les mains des Habitans, les prenant uns & autres en sa Sauvegarde, pourvu qu’ils empêchassent les ligueurs d’y entrer ; & de-là en avant ceux de la Religion le gardèrent tous seuls, au refus des Papistes.

Pendant que les Papistes gardoient avec ceux de la Religion ledit Château, le sieur de la Jousselinière, autrement S. Hermine, aïant amassé pour la Ligue, en Poitou, quelques deux ou trois cens hommes, vouloit passer par Marans, pour aller, ainsi qu’il disoit, en Brouage trouver le sieur de S. Luc. Mais ceux de la Religion s’y opposèrent fort & ferme, & commencèrent à redresser le Fort de l’Alouette du côté du Langon ; tellement qu’il fut contraint de prendre un autre chemin, & s’en alla passer par Maillezais & la Ronde, & furent ses troupes défaites pour la plupart vers Muron, par ceux de Saint-Jean. Or, comme ainsi soit que la nuit pour cette occasion, il y eut grosse alarme au Bourg, les Papistes qui étoient dedans le Château, cuidans que S. Hermine & ses Compagnies de la Ligue fussent dans le Bourg, commencèrent à se réjouir, à chanter & danser au son d’une Cornemuse qu’ils firent sonner presque toute la nuit, & menaçoient ceux de la Religion, qui pour lors n’étoient que quatre, ce qu’iceux aïant entendu, se tinrent sur leurs armes, avec menaces contre ceux qui voudroient remuer ou innover quelque chose à la faveur des Ligués ; & se montrèrent si résolus, qu’encore que lesdits Papistes fussent plus de vingt-cinq, si est ce pourtant qu’ils n’osèrent branler, au contraire firent taire leur Cornemuse avec étonnement ; car aussi y avoit-il entre eux peu d’hommes de fait.

Or aucuns des principaux de la Religion voïant le mauvais ordre qu’il y avoit en la garde de ce Château, & sachant que M. le Prince étoit résolu d’y mettre un Gouverneur avec nombre de soldats, & que plusieurs briguoient pour en être pourvus, avisèrent de choisir & demander à M. le Prince quelques Gentilshommes du Gouvernement de la Rochelle, qui eût moïen de les maintenir sans fouler ni les uns ni les autres, ce qui leur fut accordé. Et prièrent le sieur des Essars de Montalambert, réputé vaillant & expérimenté Capitaine, lequel avoit fait un merveilleux devoir au siège de Saint-Jean d’Angely, l’an 1569, & depuis au siege de la Rochelle, l’an 1572 & 73, d’en vouloir prendre la charge. Icelui, l’aïant acceptée sous l’autorité de M, le Prince, avec appointement de vingt soldats qu’il paioit par ses mains, sur la recette du sol pour livre de toutes sortes de marchandises qui passoient par Marans, & outre promesse d’emploïer mille écus selon qu’il aviseroit pour la fortification dudit château, entra en possession de son Gouvernement, le premier de Décembre de ladite année 1585, lorsque ledit Seigneur Prince s’acheminoit au voïage d’Angers.

Mais peu de jours après , le sieur des Essars entra en quelque différend avec les Habitans de la Religion (qui sont les principaux & les plus riches du Bourg), d’autant que ledit sieur des Essars aïant trouvé le Château du tout dégarni de meubles & de toutes commodités, n’y aïant que les muraille toutes nues, il requit lesdits Habitans qu’ils l’accommodassent lui & ses soldats, non seulement de meubles nécessaires, mais aussi d’autres choses propres pour la fortification & munition d’icelui, même qu’ils lui promissent & jurassent, qu’advenant un siege, ou qu’il fut attaqué par l’Ennemi, ils se rangeroient avec lui dans le Château pour le défendre, & même vouloit & entendoit qu’ils y retirassent leurs meubles , & de ce les sollicita plusieurs fois ; mais les Habitans n’y voulurent entendre, disant que des meubles, chacun d’eux en avoit fourni ce qu’il pouvoit, aïant envoïé les meilleurs à la Rochelle, & quant à se retirer dedans le Château, ils n’en étoient nullement d’avis, advenant que l’Ennemi y vint en résolution de l’assieger & le battre avec le canon, d’autant qu’ils savoient bien par plusieurs expériences, que la place n’étoit nullement tenabie, & quelle composition on fait coutumierement à des Habitans ; que ne s’y voulant retirer, aussi n’y vouloient-ils retirer leurs meubles, si non ce qu’ils s’attendoient de perdre. Davantage remontrèrent que pour la fortification & munition du Château, Monsieur le Prince y avoit pourvu (considérant leur impuissance) en lui ordonnant la somme de mille écus pour cet effet, & que ja son Receveur avoit reçu quelques deniers : laquelle réponse le sieur des Essars trouva assez mauvaise. Delà en avant il y eut toujours quelque discorde entr’eux, jusqu’à tant que finalement M. le Prince étant retourné d’Angleterre à la Rochelle, averti du désordre qui étoit au maniement de cette place , y envoïa le sieur des Bessons & un autre, pour être par eux pleinement informé du tout : ce qu’étant fait, fut trouvé meilleur par ledit sieur Prince, pour obvier à tout désordre, qui venoit en telle Saison & en Place si importante mal-à-propos, que le sieur des Essars remît le Gouvernement de l’Isle & du Château entre les mains du sieur de la Jarrie près les fables d’Ollone, qui y entra en cette qualité le dixième d’Avril 1586 , & y demeura presque deux ans entiers à savoir depuis ledit jour jusqu’au 25 Mars, en l’an 1588 qu’il fut contraint avec le sieur de Boisdulie de rendre la Place au sieur de Laverdin.

Pendant que ces choses passent ainsi à Marans, le Roi & ceux de la Ligue résolurent d’envoïer une Armée en Poitou, pour fatiguer la Rochelle & avoir moïen de faire le dégât, à quoi ne nuisoient pas les principaux de Niort qui le désiroient infiniment. Le sieur de Biron [3] fut ordonné Chef de cette Armée, qui étoit d’environ mille ou douze cens chevaux, & de trois à quatre mille hommes de pied, avec l’équipage convenable ; & s’y acheminoit cette Armée de tant plus diligemment, qu’ils avoient entendu que le Roi de Navarre, parti de Gascogne, s’acheminoit aussi en Poitou.

De fait environ le premier de Juin 1586, le Roi de Navarre étant venu de Gascogne, & aïant traversé le Périgord, l’Angoumois & le Poitou jusque vers Loudun, s’achemina à la Rochelle & de là à Marans pour considérer la Place, s’il y auroit moïen d’y faire tête à l’Armée de Biron, qui s’avançoit, à laquelle avoit ja cédé Lusignen [4], Melle & Chisay [5], comme n’étant nullement tenables contre une telle Armée ; & aïant considéré diligemment toutes les avenues de l’Isle, il se délibéra dès-lors de la débattre contre cette Armée.

Or le Dimanche suivant se présenterent à lui deux manières de Députés, le requérant de chose du tout contraire, à savoir les Députés de la Rochelle le suppliant de faire raser le Château, pour les raisons qu’ils lui alléguèrent ; d’autre part les Gentilshommes d’Aunis le requérant de ne le faire raser, d’autant que les Papistes perdroient occasion d’en faire autant à leurs maisons : aux uns & aux autres le Roi de Navarre répondit seulement, qu’il y aviseroit, sans leur déclarer sa résolution.

Mais en ces entrefaites étant averti que le Duc de Mayenne avoit assiégé Castillon, il assembla le plus de gens de cheval qu’il put, & avec M. le Prince fit entreprise de donner quelque secours à cette Place ; ce qui ne se put toutefois faire selon son intention.

Cependant l’Armée de M. de Biron s’avançant étoit déjà ès environs de Niort, & n’aïant autre Place en tête plus proche que Marans, faisoit état non pas de l’assieger, mais seulement d’épouvanter les Habitans & quelque cinquante soldats qui étoient dispersés par les Forts, aux plus grands desquels n’y en avoit que neuf ou dix, & lesdits Forts étant mal accommodés & garnis. Qui leur faisoit croire, que les soldats les quitteroient aisément.

De fait l’épouvante fut grande entre plusieurs, aucuns desquels s’étoient ja retirés à la Rochelle ; mais le Gouverneur avec ses soldats & quelques Habitans tenans bon, les autres prirent courage. Il n’y en avoit pas peu qui désesperoient du secours du Roi de Navarre, estimant qu’il fut passé jusques en Gascogne. On ne laissa pourtant de se résoudre à tenir bon ; & dès le Lundi au soir, premier de Juin [1586], fut avisé d’envoïer à la Rochelle demander secours d’hommes & de munitions de guerre, même de quelques pièces. Ceux de la Rochelle répondirent qu’ils ne se pourroient commodément défaire d’hommes, mais quant aux munitions & pièces, qu’ils en donneroient volontiers, avec quelque sureté de les rembourser du prix à quoi elles monteroient. Ce refus d’hommes épouvanta les Habitans ; de sorte que la plupart dès la nuit commencèrent à se retirer, & emporter le reste de leurs meubles & hardes ; mais le Mercredi matin sur les quatre heures arrivèrent deux Gentilshommes de la part du Roi de Navarre ; à savoir les sieurs de Fouquerolles & de la Valliere, lesquels il avoit envoïés en très grande diligence. Iceux, aïant appelle le Gouverneur & le Ministre, & quelques-uns des Habitans, les assurerent que le Roi venoit en grande diligence pour les secourir, & qu’il arriveroit dès ce jour même. Et incontinent (après avoir un peu reposé) firent les susdits reconnoître tous les Forts & avenues de l’lsle, & encore le lendemain : finalement le Roi de Navarre y arriva le Vendredi, cinquième de Juin, fort peu accompagné, ses troupes le suivoient à la file. Le Samedi, Dimanche & Lundi y entrèrent de fort belles & braves Compagnies, comme celles du sieur des Peuilhes, de la Grandville, Dracville & Saintefoi, Normans ; item de Barache, le Régiment de Sorlus sous quatre Enseignes, & quelque temps après le Régiment de Neufvi, sous cinq Enseignes, presque tous Périgourdins ou Limousins, toutefois assez bien disciplinés pour le tems. Toutes lesquelles Compagnies furent par le Roi de Navarre départies par les Forts ; à savoir, des Peuilhes à la Bastille ; Dracville, à Beauregard ; Barache, à Bernay ; la Grandville avec Saintefoi, fut mis à la Brune, & Repentie, sur le chemin de la Rochelle. La Plaine, qui dressa sa Compagnie de Poitevins, fut à Poineuf ; le Capitaine Saint Jean au Clousy, & la Treille au Braut. Il y avoit aussi une Compagnie de Rochellois sous le Capitaine Lamet, peu en nombre, mais résolus, auxquels fut attribuée l’avenue du moulin des marais à garder.

Quant à la Paulée & l’Alouette avec le Fort des Bots-blancs, le Capitaine la Jarrie, Gouverneur, promet de la garder avec ses soldats & quelques habitans ; à tous lesquels Capitaines le Roi commande d’obéir au sieur de Fouquerolle, qui fit un très grand devoir en tout le Siège.

Le Mercredi, dixième de Juillet [1586], le sieur de Biron avec quelque Cavalerie vint lui-même reconnoître le Fort de la Bastille ; mais s’approchant un peu trop près, il fut salué de quelques petits Forts que le sieur des Peuilhes .avoit avancés sur le chemin & eut le pouce & un des doigts endommagés d’une arquebusade, qui, à ce qu’on disoit, blessa fort un. gentilhomme qui étoit près de lui.

Toute cette semaine-là passa sans que l’Ennemi fît aucun effort, seulement faisoit ses approches vers la Bastille, dressoit des gabions près la Métairie de l’Angle, comme pour placer trois pièces de canon pour battre le Fort de la. Bastille.

Cependant le Roi de Navarre faisoit une diligence admirable , tant pour fortifier l’Isle, que pour y faire entrer des Compagnies, afin de faire tête à l’Ennemi à toutes les avenues, de quelque côté qu’il se put présenter ; pareillement aussi pour y faire venir des vivres & munitions de guerre, tant de la Rochelle , que de l’Isle de Rhé, & même de Lusson, d’où il fit venir nombre de bleds, de farines & de vin, fit venir une patache de Rhé bien équipée, aïant deux petites pièces vertes sur le devant, pour défendre le Fort de la Paulée, fit venir aussi de la Rochelle sept pièces de gros vertœil, lesquelles furent distribuées par les Forts ; à savoir, une à la Brune, deux à la Bastille , une à Beauregard, deux à la Paulée, & l’autre demeura dans le Bourg.

Le vingt-deux de Juillet [1586] on découvrit que l’Ennemi donnoit au travers de Marans, de Beauregard, & sortant d’une Isle nommée Cigogne, commença à dresser un Fort au milieu du marais, distant de la terre-ferme d’environ cinq cens pas. Et les nôtres au contraire firent une tranchée & levée de terre sur le bord du marais, de la longueur de plus de cinq cens pas, la flanquant de petits Forts & Bastions.

D’autre côté l’Ennemi dressa encore quatre autres Forts un peu plus avancés que le premier ; & d’iceux tiroient incessamment par-dessus les rouches à coups perdus, sans autre dommage, sinon que le troisième jour ils blessèrent : un soldat sur le col du pied, ainsi qu’il descendoit pour venir aux tranchées ; & le lendemain ils tuèrent un autre, qui, sur le bord de la tranchée , jouoit aux cartes, lequel aïant été repris par le Ministre, & averti de s’en venir à la prière qu’il alloit faire au Fort de Dracville, n’en tint compte : tellement que lorsque le Ministre remontoit pour s’en retourner, après la priere faite, icelui fut transpercé d’un plomb de mousquet, & trépassa tout à l’instant, devant que le Ministre eût moïen de l’admonester & consoler.

Le vingt-six de Juillet, l’Ennemi (avec beaucoup de diligence) dressa un grand Fort à quelques six vingts pas de nos retranchemens ; ce Fort étoit composé de grandes pièces de bois, de fagots avec terre entremêlée, & de pipes pleines de terre, qu’ils arrangeoient jusques à sept, bout à bout ; tellement qu’il pouvoit être de trente pieds en quarré, & élevé de quinze pieds & davantage.

Et pour y amener plus aisément avec bateaux toutes ces matières qu’ils préparoient en l’Isle de Cigogne, ils firent croître l’eau du marais de la hauteur de plus d’un pied, par le moïen de certaines écluses & chaussées des moulins, qu’ils ouvrirent vers Niort & Fontenay. Et pour mieux leur aider, il advint le jour auparavant ; que les nôtres voïant que l’eau décroissoit par trop dedans ce marais, à cause de la grande chaleur qu’il faisoit pour lors, & craignant que cela ne donnât par trop facile accès a l’Ennemi, ils firent étoupper les chaussées & écluses des moulins des marais, & autres lieux par lesquels l’eau s’écouloit en bas ; qui fût occasion que l’eau s’enfla en peu de temps fort grande, étant lâchée par en haut & retenue par en bas. De manière qu’ils eurent moïen d’y amener une fort grande coulevrine avec quelques autres petites pièces, desquelles ils commencèrent à tirer sur les nôtres & contre la maison de Beauregard, le dernier de Juillet sur les trois heures après midi, sans toutefois blesser aucun.

Cette batterie néanmoins en étonna plusieurs, tant parcequ’on n’eût jamais pensé qu’ils y eussent pû amener telles pièces, que d’autant qu’il avoit couru un bruit tout commun que l’Ennemi décampoit, même que plusieurs Papistes en avoient donné avertissement & assurance ; mais on connut bien alors qu’ils en vouloient manger à bon escient.

Or, faut noter quelque diligence que fît le Roi de Navarre , il y avoit tant de bouches qui vivoient du magasin, que souvent ceux, qui faisoient les meilleures factions, étoient mal dînés ; voir l’espace de huit ou dix jours , n’aïant par jour qu’un, ou quelquefois deux petits pains d’orge, les bleds n’étant encore bons a couper, qui étoit l’occasion de cette nécessité. Entre autres incommodités il faisoit une chaleur extrême, qui dura six semaines & plus : l’occasion que la nuit les cousins, qu’ils appellent cheussons, étoient si importuns & ennuïeux, de nuit principalement, que plusieurs en étoient piqués jusqu’au sang, voire au milieu du visage, & par toutes les parties du corps qu’ils trouvoient découvertes, sans que les chausses de toile, ou les bas d’estamine les empêchassent. Ce qui fatiguoit grandement les soldats. Quelques jours auparavant le Roi de Navarre avoit donné ordre ordre qu’une des Galiottes de la Rochelle vînt dedans le Port de Marans, avec une longue coulevrine portant les armoiries de Bretagne, autrefois gagnée par les Rochelois à la prise du Château de Marans, & qui depuis fut appellée Chassebiron. Dès le soir elle fut déchargée de la Galiote à force de chevaux & d’hommes, jusqu’a mi-chemin de Beauregard, où elle renversa, & se rompit une des roues de l’affût , & demeura là deux jours, pendant qu’on tâchoit de racoûtrer cette roue, qui enfin ne put servir, mais bien se servit-on des deux rouleaux sur lesquels elle étoit montée en la Galiote , & se trouvèrent beaucoup plus propres que les roues ; car l’aïant braquée , & fort dextrement accommodée à la descente de Beauregard , elle avoit belle mire sur le Fort de l’ennemi, sans pouvoir être découverte ni endommagée , & fit un grand effet ; car le Samedi 2 d’Août [1586] sur les six heures du matin, l’Ennemi outre les pièces qu’il avoit placées sur son grand Fort contre Beauregard, fit descendre de Niort par la rivière , un gros canon sur deux grands bateaux joints ensemble, & deux moïens sur deux autres grands bateaux, & d’icelles commencèrent à tirer contre le Fort de la Paulée, où ils ne firent autre mal, sinon qu’ils donnèrent dedans la bouche d’une des pièces de fer , qu’ils briserent la longueur d’un pied, & des éclats emportèrent le bras du Canonier & blesserent deux soldats, blesserent aussi d’une arquebusade un des soldats de la Patache , laquelle faisoit un grand devoir de tirer sur eux, chargeant ses pièces de nombre de balles d’arquebuses & mousquets ; & de dessus le Fort de la Paulée, où l’Ennemi étoit fort molesté par les Arquebusiers du sieur de la Jarrie, & spécialement par les longues arquebuses de chasse d’aucuns de Marans, qui tiroient sans intervalle, tant dedans les susdits bateaux, que dedans un petit Bois taillis qui étoit sur la levée de la rivière, voire tellement que sur les neuf heures, ils leur firent abandonner leurs bateaux & leur canon, qui demeurera là au milieu de la rivière, jusqu’à ce qu’aïant les Assiegeans attaché des cordes à leurs bateaux, ils les retirèrent par derrière contremont la rivière, & ne firent autre exploit ; car aussi à la vérité, encore qu’ils pussent beaucoup endommager le Fort par une longue batterie, si est-ce qu’il n’y avoit moïen d’y aborder pour s’en saisir : car la rivière étoit paulée à trois rangs de paux qu’il n’étoit aisé d’arracher, vu la grêle des arquebusades, qui tomboit fort dru sur ceux qui se découvroient tant peu que ce fut.

II y eut un hardi téméraire du côté des Ennemis, qui pendant qu’on retiroit les bateaux, pour amuser nos Arquebusiers à tirer contre lui, se montra long-tems à découvert tout armé & depuis encore désarmé, se maniant & bravant avec son coutelas, & combien qu’on tirât une infinité d’arquebusades sur lui, néanmoins il ne fut atteint que de deux, & fut fort peu blesé, ainsi qu’il fut rapporté depuis.

Environ la minuit du Dimanche troisieme d’Août, y eut grande alarme aux tranchées de Beauregard, d’autant que l’Ennemi faisoit mine de se vouloir avancer sur les nôtres, mais chacun demeura dedans ses Forts.

Le Lundi 4, vint avertissement de la part du Roi de Navarre étant à la Rochelle, que l’Ennemi devoit en ce jour-là, ou le lendemain, faire tous ses efforts, & pourtant qu’on se tînt sur ses gardes : ce qui fut fait diligemment.

Sur la minuit nous élevâmes sur les tours du Château deux grandes lanternes à feu, qui étoit un signal, d’autant que l’Ennemi pareillement fit de grands feux par tous ses corps de gardes, & un très grand sur la voûte du Temple de S. Jean de Liversoy, près du logis du Sr. De Biron, à un quart de lieue de la Bastille, & néanmoins personne ne bougea ; car ce pendant les accords se moïennèrent entre le Roi de Navarre & le sieur de Biron, Général de l’armée Papistique, lesquels furent conclus & accordés dès le Mardi. Tellement que la nuit l’Ennemi commença à retirer ses pièces de son grand Fort, & au point du jour il mit le feu, qui s’y garda plus de six mois durant, s’étant glissé & comme enterré dedans ses grosses traverses & autre bois, desquels le Fort étoit composé dès le fondement.

La composition fut fort honorable & avantageuse pour le Roi de Navarre ; elle portoit entre autres choses, que le sieur de Biron retireroit son armée & lui feroit passer la Charente sans attaquer Tonnay-Charente, place bien foible que tenoit le Roi de Navarre, & que Marans demeureroit libre pour le trafic ; cependant que le Roi de Navarre auroit un Gentilhomme de sa part au Château, avec nombre de soldats, pour maintenir les habitans tant de l’une que de l’autre Religion en la liberté du commencement. Lequel accord puis après ceux de Niort & Fontenay ne voulurent entretenir & ne cesserent de faire la guerre, dont malheur en est depuis pris.

Le Jeudi 7 d’Août [1586], le Roi de Navarre venant de la Rochelle, qu’il étoit déjà fort tard, passa par le Fort de la Brune & de ce pas s’en alla à la Bastille, visita tous les Forts & retranchemens de ces deux côtes-là, & sur les dix heures de nuit soupa au Croissant. Le lendemain il départit toutes ses compagnies, envoïant les unes en Poitou, les autres en Onis [6] pour se rafraîchir , pendant que le sieur de Biron faisoit passer les siennes en Saintonge, Et ainsi se rompit la force de cette belle armée contre les rouches de Marans, sans faire depuis chose aucune, car peu à peu elle se dissipa du tout. Les Papistes en parloient diversement, selon leur passion, comme si cette armée n’eût fait tel effort qu’elle eût pû.

Mais toutefois il se peut assurer & dire avec vérité, que le Roi de Navarre avoit donné si bon ordre dedans l’Isle, & qu’il y avoit si bon nombre de gens de bien & de valeur, que le sieur de Biron ne pouvoit faire autre chose que ce qu’il fit, sinon qu’il eût voulu exposer beaucoup de ses gens à la tuerie, sans pouvoir gueres endommager ses Ennemis.

Car en premier lieu , les marais qui ont toujours accoutumé de s’assécher entièrement en ce tems-là, étoient encore tous pleins d’eau par-tout, voir de la hauteur d’un pied, & deux échenaux tous pleins ; joint qu’à toutes les avenues les gens de guerre, avec grand travail & diligence, avoient dressé de bons Forts & bien fossoïés, environnés & garnis de bons hommes & bien résolus, avec l’arquebuse & la pique ; d’autre part y avoit quelque cent ou soixante braves & vaillans Gentilshommes , faisant quelque deux cens bons chevaux, qui étoient prêts à toutes heures de recevoir ceux qui se préfenteroient, mêmement au retranchement de Beauregard, là où l’Ennemi faisoit mine de vouloir venir en gros.

Ce que toutefois lui étoit très difficile, aïant premièrement à passer au travers d’un marais, large de plus de quinze cens pas. Et combien qu’ils eussent fait un chemin, & qu’ils eussent des Forts au milieu, si est-ce qu’ils n’y eussent su venir que deux ou trois en rang, & ne se pouvoient ranger en bataille à la faveur de leur grand Fort, a cause qu’ils étoient découvert tout à l’entour des Arquebusiers de l’Isle qui étoient en leurs Forts & tranchées. Davantage depuis leur Fort jusqu’aux dites tranchées, il y avoit quelque soixante pas, le tout plein d’eau jusqu’aux genoux, avec infinité de clots (qu’ils appellent) qui sont de petites fosses creuses quelquefois de plus d’un pied & demi, faites par les pieds des vaches & des jumens qui y paissent ; aussi qu’il leur convenoit rompre les rouches , qui pour lors étoient fort épaisses & bien fortes. Pour la troisïeme, on leur avoit dressé tant de cercles entrelacés les uns dans les autres, que difficilement se fussent pû dépêtrer sans plusieurs trébuchets, repousseaux, & autres engins qu’on leur avoit dressés. Outre cela, près des retranchemens y avoit un grand large fossé tout plein de chausse trappes. Et tel étoit le pas où il falloit passer avant que de venir aux mains avec les soldats de l’Isle, lesquels cependant les eussent salués de plus de cinq cens arquebusades tout à la fois, après l’escopetterie des Arquebusiers, pendant qu’ils rechargeroient, la cavalerie étoit toute prête pour se jetter par petits escadrons sur les premiers rangs : car il faut entendre que par-delà nos retranchemens, entre le fossé susdit & le marais, il y avoit quelque vingt pas de terre ferme, par où la cavalerie pouvoit galopperà plaisir, & se retirer par certains endroits derrière les retranchemens y pour laisser faire le devoir aux Arquebusiers ; par ce moïen se pouvoient entre-secourir les uns les autres, & recharger à leur aise & loisir. Que si l’opiniâtreté des ennemis eut été telle qu’ils fussent venus jusqu’aux retranchemens, ils étoient reçus à coups de piques que chaque soldat avoit près de soi : quand à leur cavalerie, ils n’avoient aucun moïen de s’en servir pour l’assaut, à cause de la largeur & difficulté du marais, & spécialement à cause de ces clots dont j’ai parlé, où les chevaux se fussent enfondrés d’un pied jusques à l’épaule, l’autre pied demeurant sur une motte haut élevée ; je vous laisse à penser comment un homme d’armes eut été bien à cheval.

Voilà en quel état étoit Marans lorsque la composition fut faite.


[1Marans : Ville du Païs d’Aunis, proche de la Mer, sur les marches du Poitou.

[2Hercule de Rohan, Duc de Montbazon, Pair & Grand-Veneur de France.

[3Armand de Gontault, Seigneur & Baron de Biron, Chevalier des Ordres du Roi, Maréchal de France, tué au Siège d’Epernay en Champagne le 26 Juillet 1592, âgé de soixante-cinq ans ou de soixante-huit.

[4Lusignan, Ville & Seigneurie dans le Haut-Poitou.

[5C’est Chizey, ville du Haut-Poitou.

[6Il faut Aunis.

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