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1610 - Agrippa d’Aubigné pleure la mort d’Henri IV, son roi et compagnon d’armes

D 7 mars 2010     H 01:46     A Pierre     C 0 messages A 1437 LECTURES


Je n’ai plus d’haleine pour suivre aucun article des succès de cette mort ; la plume me tombe des mains...
Agrippa d’Aubigné, qui a si longtemps partagé les combats d’Henri de Navarre, laisse parler sa douleur à l’annonce de la mort de son roi et compagnon d’armes.
A cette date, brouillé avec Henri IV, il exprime son regret : « Je n’ai plus qu’à laisser quatre vers pour le renom d’un roi sans pareil ; que si la deffaveur de leur autheur les fait refuser au tombeau de Sainct-Denis, ils ne le seront pas en celui qui est posé et sacré dans le marbre permanant, qui est l’éternelle mémoire de la postérité.. »

Source : Mémoires d’Agrippa d’Aubigné - Par Ludovic Lalanne - Paris - 1854 - Google Books

Car le vendredi quatorziesme de mai, l’an mil six cents dix, le roi troublé de quelques devinations qui le menaçoient de mort en ce jour-là, prié par ses plus proches de le vouloir passer à l’ombre, après s’estre jeté par trois fois sur un lict, pour y cercher sans trouver le repos, avoir prié Dieu extraordinairement, entra dans son carrosse, relevé de tous costez pour voir à son aise la parade et magnificence, accompagné des dues d’Espernon, de Mombason, mareschal de Laverdin, la Force et autres ; aiant trouvé un embarras de charrettes à la rue de la Ferronnerie, et ses va-de-pieds, horsmis deux, aians pris par le cloistre de Sainct-Innocent, François Ravaillac d’Angoumois mettant le pied sur le raion d’une roue de derrière pour avancer son corps dans le carrosse, trouva le roi penché vers la portière droite, lui donna trois coups, les deux derniers portans au cœur, d’un cousteau à manche de poignard, sur lequel il y avoit un caractère gravé : le meurtrier levoit la main pour le quatriesme coup, quand il fut arresté et pris par le va-de-pied.

Le roi n’aiant monstrè aucune respiration de vie, fut couvert d’un manteau, et aiant ensanglanté toute la rue Sainct-Honoré, fut porté au Louvre, sur le lict qui n’a-guères lui avoit refusé le repos.

Je n’ai plus d’haleine pour suivre aucun article des succès de cette mort ; la plume me tombe des mains, et, au lieu d’esmouvoir les cœurs, non-seulement des François, mais de tous ceux qui favorisent la vertu de leur yeux et la pleurent esteinte de leurs yeux ; je laisse parler mieux que moi Anne de Rohan princesse de Léon [et de tous ceux qui escrivent bien en ce temps], de laquelle l’esprit trié entre les délices du ciel, escrit ainsi :

Quoi ? faut-il que Henri, ce redouté monarque,

Ce dompteur des humains, soit dompté par la Parque ?

Que l’œil qui vid sa gloire ores voie sa fin ?

Que le nostre pour lui incessamment dégoute ?

Et que si peu de terre enferme dans son sein

Celui qui méritoit de la posséder toute ?

Quoi ? faut-il qu’à jamais nos joies soient esteintes ?

Que nos chants et nos ris soient convertis en plaintes ?

Qu’au lieu de nostre roi le deuil règne en ces lieux ?

Que la douleur nous poigne et le regret nous serre ?

Que sans fin nos souspirs montent dedans les cieux ?

Que sans espoir nos pleurs descendent sur la terre ?

Il le faut, on le doit : et que pouvons-nous rendre

Que des pleurs assidus à cette auguste cendre ?

Arrousons à jamais son marbre triste-blanc :

Non, non, plustost quitons ces inutiles armes.

Mais puisqu’il fut pour nous prodigue de son sang,

Serions-nous bien pour lui avares de nos larmes ?

Quand bien nos yeux seroient convertis en fontaines,

Ils ne sauraient noier la moindre de nos peines.

On espanche des pleurs pour un simple meschef :

Un devoir trop commun bien souvent peu s’estime ;

Il faut doncques mourir aux pieds de nostre chef.

Son tombeau soit l’autel, et nos corps la victime.

Mais qui pourroit mourir ? Les Parques filandières

Desdaignent de toucher à nos moites paupières,

Aians fermé les yeux du prince des guerriers :

Atropos de sa proie est par trop glorieuse ;

Elle peut bien changer ses cyprès en lauriers,

Puis que de ce vainqueur elle est victorieuse.

Puisqu’il nous faut encor et souspirer et vivre,

Puisque la Parque fuit ceux qui la veulent suivre,

Vivons donc en plaignant nostre rigoureux sort,

Nostre bon-heur perdu, notre joie ravie ;

Lamentons, souspirons ; et jusques à la mort

Tesmoignons qu’en vivant nous pleurons nostre vie.

Plaignons, pleurons sans fin cet esprit admirable,

Ce jugement parfait, cet’ humeur agréable,

Cet Hercule sans pair aussi bien que sans peur ;

Tant de perfections qu’en louant on souspire,

Qui pouvoient asservir le monde à sa valeur,

Si sa rare équité n’eust borné son empire.

Regrettons, souspirons cette sage prudence,

Cette extrême bonté, cette rare vaillance,

Ce cœur qui se pouvoit fléchir et non dompter ;

Vertus de qui la perte est à nous tant amère,

Et que je puis plustost admirer que chanter,

Puis qu’à ce grand Achile il faudroit un Homère.

Mais parmi ces vertus par mes vers publiées,

Lairrons-nous sa clémence au rang des oubliées,

Qui seulement avoit le pardon pour objet,

Pardon qui rarement au cœur des rois se treuve ?

En parle l’ennemi, non le loial subject ;

En face le récit qui en a fait l’espreuve.

Pourroit-on bien conter le nombre de ses gloires ?

Pourroit-on bien nombrer ses insignes victoires ?

Non ; d’un si grand discours le dessein est trop haut :

On doit louer sans fin ce qu’on ne peut escrire.

Il faut humble se taire ou parler comme il faut ;

Et celui ne dit rien qui ne peut assez dire.

Ce Mars dont les vertus furent jadis sans nombre,

Et que nul n’esgaloit, est égal à un’ ombre.

Le fort a ressenti d’Atropos les efforts,

Le vainqueur est gisant dessous la froide lame ;

Et le fer infernal qui lui perça le corps,

Fait qu’une aspre douleur nous perce à jamais l’âme.

Jadis pour ses beaux faits nous esievions nos testes,

L’ombre de ses lauriers nous gardoit des tempestes,

La fin de ses combats finissoit notre effroi.

Nous nous prisions tous seuls, nous mcsprisions les autres,

Estans plus glorieux d’estre subjects du roi

Que si les autres rois eussent esté les nostres.

Maintenant nostre gloire est à jamais ternie,

Maintenant nostre joie est pour jamais finie ;

Les lys sont aterrez et nous avecques eux.

Dafné baisse, chétive, en terre son visage,

Et semble par ce geste, humble autant que piteux,

Ou couronner sa tombe, ou bien lui faire homage.

Je me contenterai de cet eschantillon, pour vous faire envie de ce qui suit, et venir aux accidents inespérez, aux atentes brisées, aux grands desseins esvanouïs qui faisoient parler les choses, et jeter par la France des amertumes qui n’ont point de vocables suffisans. Les tragédies observent deux propriétez qui se tiennent bien la main ; c’est que non seulement elles ont des yssues lugubres et sanglantes ; mais aussi ont-elles des personnages ausquels il eschet de ne finir point à la mode des moindres et de la médiocrité. En vain eussè-je donc souhaité une catastrophe comique en traitant des dieux de la terre.

Or voici la conclusion, non seulement de mon Histoire, mais de toutes celles qui ont esté escrites et s’escriront jamais, ou soit par les desseins des autheurs, ou soit par le droit d’amirauté, que le Dieu des armées fait poser sur l’autel de l’Honneur ; c’est que les succez envoient par force les yeux et les esprits de la terre ténébreuse au ciel luisant, des splendeurs qui passent aux éternelles, des roiaumes caduques au permanent, et en fin de ce qui paroist estre vivre et régner, à ce qui seul est, vit et règne véritablement.

Je n’ai plus qu’à laisser quatre vers pour le renom d’un roi sans pareil ; que si la deffaveur de leur autheur les fait refuser au tombeau de Sainct-Denis, ils ne le seront pas en celui qui est posé et sacré dans le marbre permanant, qui est l’éternelle mémoire de la postérité.

Henry Le Grand, si grand, que la paix ni la guerre
Ne lui ont fait souffrir maistres ni compagnons,
Trouve repos au ciel qu’il n’eut point en la terre :
Guerrier sans peur, vainqueur sans fiel, roi sans mignons.

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