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1619 - Agrippa d’Aubigné décrit les peintures grotesques du château de La Terne (Luxé 16)

D 27 août 2009     H 12:11     A Pierre     C 0 messages A 1188 LECTURES


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Dans les Aventures du Baron de Foeneste, (Genève 1619), Agrippa d’Aubigné livre quelques descriptions humoristiques de ses souvenirs de Saintonge et d’Angoumois. Derrière la caricature, l’histoire et une description d’un style de peinture à la mode au XVIème siècle. Notre grand regret : ces oeuvres ne semblent pas avoir été conservées : il n’en reste que les souvenirs d’Agrippa d’Aubigné.

Source : Les Avantures (sic) du baron de Foeneste - Agrippa d’Aubigné - Cologne - 1729 - Par Jacob le Duchat - Books Google

Chapitre XIII. - Grotesque de la Terne

Fœneste. J’ai entendu qu’il a esté fait un veau tavleau de cette muraille garnie des Nonnains & des bilans qui lur jettoient à coups de fondes ces estres [1].

BEAUJEU. Je vous dirai où cela a esté peint. Le Comte de la Rochefoucaut Seigneur d’un agréable & excellent esprit, avoit demandé à un de ses amis une grotesque ou drollerie [2] pour la belle gallerie de la Terne [3], on lui donna trois files de peinture : à savoir une danse, un bagage d’armée qui chemine, & une procession. Je voudrois me pouvoir resouvenir de toutes les particularitez, mais je vous en donnerai ce que peut ma mémoire par ci, par là.

A la danse il n’y avoit rien de remarquable que des postures pantalonnesques toutes différentes les unes des autres, & de mesmes les visages, comme le Curé qui menoit la danse avec sa robe desvestue en espaule, avoit un nez en as de treffle, & les joues enflées à couleur de gorge de cocq-d’inde, il menoit une vieille garce maigre & pasle ; si l’autre d’après avoit quelque grand nez, celle qui la suivoit estoit camuze comme un turquet, tant y a qu’il n’y avoit rien de remarquable que les différences des gestes & des faces, des coiffures & autres habits.

Au bagage c’estoit bien une plus grande diversité, il me souviendra de 4. ou 5. pièces ; une vivandière qui avoit un chaudron sur le cul, une poisle en espée, & une cueilliere en poignard, la teste dans un pannier, un escharpe d’oignons, & un masque de satin, & un garçon du tambour sur un asne, sa caisse rompue sur l’eschine & une oye dedans, un aumônier qui va après sur une mule entière s’endormant & baissant la teste, & l’oye qui lui empoigne le nez [4], un laquais, le chapeau bien garni de plumes de chapon, qui roulle une civière & une malle verte dessus ; un chameau, & une Damoiselle dans le bast, qui tient sur le devant un Medecin, et en croupe un Cordelier ; une charrette à bœufs renversée & pleine de garces, la pluspart les cuisses en haut & la teste en bas, & un Recollé qui a le nez au trou de la plus grasse. Il me souvient encores à la fin du bagage d’un argolet descoupé [5] à la mode comme un canard à la façon de Poictou, le visage enfoncé dans un bocage, ou une touche de cheveux monté sur une jument, derrière lui un grand roussin pie monté par un Apotiquaire, qui a une chausse d’hypochras dans la, teste ; le roussin met les pieds de devant sur les espaules de l’argolet, embesse la jument, les pennaches du valet & de l’argoulet vont au bransle, & les garces & goujats sont à l’entour qui chantent Jehan Petaquin [6]

Il me souvient un peu mieux de la Procession à la teste de laquelle portojt les clochettes Bourdeille [7] avec les cheveux gris cordelés ; un Chancelier à grand nez la suivoit portant l’estendart d’une bourse renversée pendue à un ballet, & dedans écrit, il n’ y a point d’argent ; après cela marchoient quatre Dames nuës horsmis des brayes de sauvages au devant de leurs parties, sur la peau elles avoient de forts grosses bottes [8], sur le croupion chacune trois plumes de coq, une bourguinotte de Lansquenet à la teste, une queue de Renard pour pennache, celles-là portoient les cierges. Pour la musique & en mode de Chasse par quatre bedauts de la Sorbonne estoit enlevée l’excellente chanteresse Beaulieu contrefaite comme vous savez, mais contre raison & nature la viole estoit assize dans une chaire, & avec un bras qui sortoit de la roze elle jouoit de l’archet sur la bosse de ladite Beaulieu ; de là marchoit bravement le petit Carme à teste pelée qui se nommoit Dominic de Jesu Maria [9], & dix ou douze principales Dames de la Cour qui pardevant, par derrière avec des cyseaux lui decoupoient sa robbe à barbe d’escrevisse, & est bien apparent, qu’une Princesse lui emporte de la peau des fesses à ce jeu là. Il y a un Godemard Espagnol [10] qui se fait porter à la procession dans une chaire percée, & va conchiant tout le mystere de ses fumées. La Chastellane de Milan suit après accompagnée de son Nain teste nue, pource qu’il perdit son chapeau en l’esmouchant, & salut le Barbier du Cardinal d’Est lui mist la sonde en la nature premier qu’on peust qu’il lui fust entré dans le corps ; venoit après une mariée que l’Evesque de Sisteron [11] menoit par la main, chacun d’eux du costé qui se tenoient un bras nud, un pied nud & un vestu ; la mariée avec une peau de jambon sur la teste, le sein & la gorge tout bordée de saulcisses en lacqs d’amours, & lui des andouilles à l’equipollent, l’un portoit de main vuide une bouteille, & l’autre faisoit un esventail d’une espaule de mouton. Voici la musicque changée, c’estoit des aveugles avec la fluste & le tambourin, & voila marcher la reveuë des gens d’Eglise [12] faite à Paris le —— que m’amuserai-je à vous conter, vous l’avez veuë en peinture aux bonnes maisons : la pluspart portoit la mesche d’une main, & tenoit le mousquet de l’autre, plusieurs estolles servirent de portes-épées & de bauldriers,& c’est de cette monstre qu’a pris son origine la façon de porter l’espée le poumeau dans la braguette. Vous y voyez un Moine qui se creve un œil de l’hallebarde de celui qui va devant ; je pris plaisir à voir un Carme reformé qui portoit son fourniment dans le derrière du froc ; tout y est comicque horsmis qu’un Moine qui tournoit la teste en tirant, tue un des spectateurs. Aux altes le Jesuite Jonandeau [13] jouoit aux dez des paters contre les testons de Lamognon.

Fœneste. Je bous prie Monsur m’accourder une copie de ces peintures, ye les enboyrai à ma meire qui en accoumodera la gallerie de Fœneste sulement pour fadeiya, au pis aller quauques milliers de pistoles en feront la raison.

BEAUJEU. Monsieur vous rompez toujours nos propos, donnez- vous un peu de patience jusques au bout & écoutez ; sur la retraite la Procureuse le Clerc ayant emprunté une halebarde que mon hostesse avoit acheté à son mari, fit une troupe de volontaires ; il y avoit quelques halebardes, des vouges,des espieux, quelques espadons sur le col, quelques fourches du four, & des fourchettes, tenailles, & curoires qu’on tient dans les foyers, elles empruntent les clochettes de quoi on sonne pour les trespassez. Puisgenat Sergent de bande quitte son rang pour leur courir remonstrer que cela conchioit toute la besogne ; il eut pour response quelques injures & quelques coups de pierre : enfin l’amas de la procession qui se faisoit au pré aux clercs estoit encores auprès de saint Sulpice, que la teste estoit à la dernière reposée que fit le bon saint quand il porta sa teste à saint Denis. La patissiere Descarneau voulut estre Sergent majeure des Amazones ; le malheur fut que l’affaire n’ayant pas esté concerté, il n’y eut point d’enseignes bien faites, seulement la chambriere d’Incestre arracha l’escharpe verte que Madame de Belin [14] avoit fait faire à la mort du Roy, & la porta au bout d’une quenouille ; les Princesses qui en portoient toutes depuis la journée de saint Clou [15], donnèrent aussi les leurs, ou pour escharpes aux Capitaines, ou pour arborer ; de mesmes mes Dames de Montpensier & de Guyse y accourent ; mais par insolence demeurent derrière, elles crient souvent alte, alte, alte , pour passer devant ;. Madame de Nevers [16] qui arrivoit, leur crie ne vous fâchez point, faisons la retraite, savez vous pas bien que les bossues & les boiteuses doivent estre au cul de la procession ?


[1Estres :Voyez, fur ce mot la Note 16. sur le chap. 27. du 3e livre de Rabelais

[2Grotesque ou drollerie : D’Aubigné tom. 3. liv. 3. ch. 24 remarque que la Procession de la Ligue fut appelée par excellence la Drôlerie. C’étoit le mot d’usage pour designer un Tableau d’un dessein grotesque, & Bouchet tout au commencement de ses Serées, qualifie de la sorte certaine peinture, où était représenté un Avocat qui d’une main prenant un teston, & des deux mains un lièvre, prenoit tout d’un tems un clystère.

[3La Terne : Sur la Charente.

[4L’oye qui lut empoigne le nez : Cette idée semble empruntée en partie de ces paroles d’Erasme, dans celui de ses Colloques qu’il a intitulé Franciscani : Inspicite picturam vobis proximam ad larvam : illic videris vulpem concionantem, sed à tergo anfer collum profert è cuculla.

[5Argolet descoupé : Aiant le pourpoint tailladé, comme l’estomac d’un canard descoupé par éguillettes à la Poitevine

[6Jean Petaquin : Refrain de chanson, chez les Italiens, Pettachïna c’est une coquette, & star su le Pettachine, c’est faire doublement bonne chère, & comme dit le proverbe, manger & peter tout ensemble

[7Bourdeilles : Vieux Courtisan ruiné, duquel on a les Mémoires.

[8Bottes : Grosses ampoules.

[9Dominic de Jesu Maria : Gabriel Naudé compare cet homme à GuilIaume Postel, à Nostradamus, & en dernier lieu au Juif errant par raport à sa vie vagabonde. C’est à la page 5. de son Instruction à la France sur les Frères de la Roze croix, Et comme dit-on, ce Cassard prédit le succès de la bataille de Prague, ce fut aussi precisement après cette bataille,qu’on s’empressa à lui découper la robe, Voiez le Mercure page 268. de la 2. edition

[10Godemard Espagnol : Voiez la Note 131 sur le chap. 7. du 2. livre de Rabeiais.

[11L’Evesque de Sisteron : Celui à qui en veut ici à l’Auteur, est apparemment Emeric de Rochechouart, Evêque de Sisteron, le même que Beze sous l’année 1561 de son Hist. Eccl, tom. I. pag. 894. qualifie de boutefeu, de bouffon & maquereau de Cour, & des plus asnes de son rang,

[12La reveuë des gens d’Eglise : En 1590 pendant le siège de Paris. DeThou liv. 98.

[13Le Jésuite Jonandeau : Chrestien de Lamognon, President à Mortier étoit apparemment celui à qui ce Jesuite gagnoit son argent contre des Pater.

[14Madame de Belin : femme du Comte de Belin Gouverneur de Paris pour la Ligue, II est parlé d’elle dans les premières editions du Cath. D’Esp. Mais comme son mari ne fut pas des derniers à reconnoitre le Roy Henri’ IV, d’autres editions supprimant le nom de cette Dame, y substituerent celui de la femme du fameux Bussi le Clerc.

[15La journée de S. Clou : La Ligue avoit fait une fête du jour où Henri III avoit été assassiné à S. Clou.

[16Madame de Nevers : Henriette de Clèves, femme de Louis de Gonzagues Duc de Nevers. De celle-ci & de Madame Montpensier, Catherine de Lorraine, c’étoit donc le première qui étoit bossue, l’autre étant bouteuse, à ce qu’on dit.

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