1629-1630 - Angoulême (16) : La grande peste. Le maire Jean Guérin.

D 16 mars 2009     H 21:18     A Pierre     C 0 messages A 803 LECTURES


Huitième volet de l’étude d’Auguste-François Lièvre, en 1886.

Auguste-François LIEVRE, était Bibliothécaire-archiviste de la ville de Poitiers, correspondant du Ministère de l’Instruction publique. Il a été président de la SAHC en 1879-81, et en 1885-86.

Source : Bulletin de la Société Archéologique et Historique de la Charente - Année 1886

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1629-1630. — La grande peste. Le maire Jean Guérin.

Les inquiétudes reviennent avec le printemps de 1629. « Il y a force pauvres parmi la ville, et il en demeure beaucoup aux portes qu’on ne veut laisser entrer à cause des maladies contagieuses qui sont en diverses provinces. » On a, en conséquence, repris à faire donner des secours en dehors des murs. Le prix de journée accuse cependant plus d’aisance que clans le siècle précédent : on paie huit sous les hommes chargés de garder les trois seules portes d’Angoulême qui soient ouvertes ; mais le blé est cher, et au mois de juillet, pour une question de taxe, les bouchers ferment boutique.

La maisée du 20 novembre révèle de nouvelles alarmes, qui cette fois ne sont que trop justifiées. Il y a une épidémie, sinon dans la ville, du moins dans le pays, et, à en juger par les mesures prises, elle arrive précédée de la terreur. Non-seulement le conseil ordonne que les rues seront tenues propres, que les animaux domestiques, chiens, pigeons, pourceaux et lapins, seront détruits et les portes de la ville gardées, mais le maire est chargé de s’adjoindre une commission pour « visiter les maisons suspectes d’être infectées du mal contagieux », et de les faire brûler. Dans le cas où il ne serait pas possible de les incendier sans danger pour les voisins,, leurs habitants devront prendre leurs meubles •« et les porter en lieu écarté pour être brûlés en présence et à la vue d’un bourgeois de la ville, et, ce fait, seront lesdites maisons clouées et cadenassées, et lesdites personnes infectées huttées en lieu qui sera avisé par ledit sieur maire et les bourgeois qui seront ci-après députés, lesquels prendront soin de leur fournir par chacun jour leur nourriture ».

Une souscription sera faite pour subvenir aux besoins des malades indigents et reconstruire l’hôpital des pestiférés ; car, il n’y a pas à en clouter, c’est à la peste qu’on a affaire. Depuis plus d’un an, elle sévissait dans le Midi, et il y a plusieurs mois qu’elle est à Cognac et à Barbezieux.

Il n’est pas sûr, malgré l’épouvante dont témoigne la délibération du 20 novembre, qu’il y ait déjà eu des cas à Angoulême ; mais ce qui est douteux à ce moment ne l’est plus trois semaines après. Le 9 décembre, la délégation du corps de ville appelée les Douze déclare qu’il est « expédient de pourvoir au mal contagieux, qui se glisse et pullule journellement ès environs de la ville et faubourgs d’icelle ». L’administration redouble alors de précautions. Après avoir interdit l’entrée de la ville aux étrangers, elle proscrit le « transport des fruits et denrées », ce qui aurait bientôt ajouté la disette à la peste, si une pareille mesure n’avait pas dû tomber d’elle-même en peu de temps. Il y avait d’ailleurs des maisons que la famine menaçait d’une autre façon ; c’étaient celles où se trouvaient des malades. Les meuniers refusaient de prendre et de moudre lé blé des familles atteintes [1].

C’est, à ce qu’il semble, par la paroisse de Saint-Jean et le faubourg de Saint-Pierre que le mal avait débuté ; c’est en tout cas le quartier qui eut le plus à souffrir pendant les deux premiers mois de l’épidémie.

Dans sa séance du 29 janvier, le corps de ville décida qu’une somme de quatre cents livres serait levée chaque mois sur les habitants aisés afin de secourir les pauvres.

Au milieu de mars, il fut obligé de se réfugier « au couvent des Pères Cordeliers pour raison du mal contagieux », qui avait frappé quelqu’un à la maison commune, située au centre du quartier le plus populeux, entre le Pallet et le Minage.

L’échevinage, qui heureusement avait à sa tête un homme de cœur, était assailli de difficultés de toute sorte. Aux indigents de la cité, de plus en plus nombreux, s’ajoutaient, comme toujours, ceux que la détresse des campagnes, encore plus grande, chassait vers les portes d’Angoulême, qu’on ne leur ouvrait point, il est vrai, mais d’où on leur jetait quelques liards ou quelques morceaux de pain.

A la fin de juin, la maison de ville, « bouclée » depuis plus de trois mois, n’était point encore « ouverte et nettoyée » ; et comme la prison de la juridiction municipale s’y trouvait, le maire ne savait que faire de ceux de ses justiciables dont il ordonnait l’arrestation. Un jour, par ses ordres, un détenu fut mis à la prison royale ; aussitôt le procureur du roi le fit élargir. Un des fermiers des droits de la ville, arrêté à défaut de paiement et conduit comme le premier au Châtelet, fut de même relâché par ordre du président de l’élection, heureux de faire pièce à l’administration municipale, avec laquelle il était en procès. Les embarras que le procureur du roi et le président de l’élection créaient à la ville ne devaient d’ailleurs pas durer, car ces deux magistrats, avec tous les autres notables, allaient bientôt s’enfuir devant le fléau, laissant au maire, Jean Guérin, le soin de remplir leur devoir en même temps que le sien.

Au mois d’août le mal s’aggrave. Le 16, le conseil des Douze, réuni au logis du maire, prend un ensemble de mesures dont quelques-unes témoignent qu’aux soucis que lui cause la contagion s’ajoutent des craintes pour l’approvisionnement et peut-être pour la tranquillité de la cité :

« Il sera fait cri public à son de trompe et affiché, si besoin est, contre la porte des habitants de cette ville qui l’ont quittée et sont allés aux champs, qu’ils aient à faire ouverture de leurs greniers et caves, aux fins d’exposer et mettre en vente les blés, vins et autres vivres qui sont en leurs maisons, pour être donnés et distribués aux autres habitants et artisans de cette ville qui en ont faute et besoin, en payant prix raisonnable. »

« Comme aussi sera fait cri public par les cantons et carrefours de cette ville à ce que les volontaires, fainéants, vagabonds et pauvres qui ne sont de la présente ville, aient à la quitter et à en sortir dans le jour, à peine de punition corporelle ; et inhibitions et défenses, sur les mêmes peines, aux habitants de ne loger en leurs maisons les gens de la condition ci-dessus. »

« Comme aussi il est enjoint à, tous les habitants de donner avis, chacun en leur quartier, à messieurs les commissaires députés pour la police, des maladies qui pourraient survenir en leurs maisons, à peine de cinquante livres d’amende, pour être fait rapport des maladies arrivées, par lesdits sieurs députés audit sieur maire. »

« Comme aussi sera fait un tombereau ou brouette pour servir à ladite ville. »

« Comme aussi est enjoint aux marchands de cette Ville et faubourgs qui ont quantité de blé en leurs greniers de le faire vendre et débiter à tous les marchés qui se feront en cette ville, à prix raisonnable, et, pour cet effet, qu’ils feront ouverture de leurs greniers aux commissaires qui s’y transporteront. »

« Comme aussi a été arrêté que les maîtres bouchers de cette ville ne souffleront point avec la bouche la chair qu’ils vendront, à peine de cinquante livres d’amende et de plus grande s’il y échoit. »

« Comme aussi lesdits bouchers seront tenus de nettoyer leurs bancs et ouvroirs, les tenir nets et faire jeter les immondices de leurs écorchoirs dans les vingt-quatre heures, à peine de trente livres d’amende. »

« Comme aussi les regretiers, venderesses de moulles et autres poissons seront tenus de jeter les doues où elles mettent tremper ledit poisson hors la ville, et non par les rues d’icelle, à peine de cent sous d’amende. »

« Comme aussi il est enjoint à tous serruriers de cette ville de travailler pour ladite ville à ce qu’ils seront employés par lesdits sieur maire et messieurs les députés pour la police, soit à fermer les portes des malades que autrement, et en cas de refus seront chassés et mis hors de ladite ville. »

Les Douze s’occupent dans cette même séance des moyens d’isoler les malades et décident qu’ils seront placés à la Boissière, par delà le couvent des Capucins, dans des borderies dont les propriétaires seront dédommagés.

Avec les pestiférés on logera « les médecins, apothicaires et chirurgiens qui s’exposeront pour les traiter ».

On y mettra également les Capucins « qui se sont offerts pour confesser les malades et leur administrer les saints sacrements ». Une commission spéciale réglera avec eux « l’ordre qu’on devra tenir pour leur établissement, vivre et fourniture de leur dépense ». La ville délivrera « pour leur faire habits telles étoffes qu’ils jugeront bon être ».

Partout, comme à Angoulême, les Capucins se proposèrent pour visiter les malades, et le nombre fut grand de ceux qui, en Languedoc notamment, succombèrent dans l’accomplissement de leur pieuse mission.

Huit jours après la délibération des Douze, et pour y donner suite, le maire, assisté de quelques échevins et conseillers, passe devant notaire un marché avec Desiderio Descombes, « maître apothicaire et distillateur de la reine-mère, étant de présent résidant en la ville » d’Angoulême. Descombes s’engage « à traiter, panser et médicamenter bien et duement tous les habitants de ladite ville, faubourgs et franchises d’icelle qui seront frappés et affligés de maladie contagieuse, faire toutes les opérations, fournir de toutes drogues et médicaments requis et nécessaires et les appliquer aux malades et, en cas que besoin soit, soi assister d’un compagnon chirurgien ; et ce pendant le temps que ladite maladie contagieuse continuera en cette ville et franchises, et que ledit sieur maire et habitants de ladite ville jugeront avoir besoin de son assistance ; et ce moyennant que ledit sieur maire a promis et sera tenu, pour tout salaire, nourriture et entretènement dudit Descombes et ses serviteurs et chevaux, payer par chacun mois et à l’avance audit Descombes la somme de deux cent cinquante livres, et, en outre, le loger et héberger et lui fournir de meubles, ustensiles, jusques à la concurrence de la somme de soixante livres, et lui faire délivrer le nombre de trois cents de fagots ou trois charretées de gros bois, à son option, lequel des deux il voudra, une fois payés ; et commence le premier mois cejourd’hui ; et, ledit premier mois expiré, ledit sieur maire sera tenu payer audit Descombes pour le second mois pareille somme de deux cent cinquante livres et à l’avance, et continuer de mois en mois tant et si longtemps que ledit sieur maire et habitants se voudront servir dudit Descombes ; et pendant lequel temps néanmoins ledit Descombes sera tenu de traiter et assister les pauvres qui seront frappés ou soupçonnés de la contagion en ladite ville et franchises, et leur fournir toutes drogues convenables gratuitement et sans aucun salaire ; et quant aux personnes moyennes a été accordé que ledit Descombes, outre la somme ci-dessus à lui promise, sera par eux payé raisonnablement, tant de ses peines et vacations que de ses drogues et médicaments ; et ne pourra icelui Descombes s’absenter de ladite ville, faubourgs et franchises que par la permission, congé et licence dudit sieur maire. Et pareillement a été accordé que, le mal contagieux venant à cesser de la présente ville et franchises d’icelle et la déclaration faite par ledit sieur maire audit Descombes de ne servir plus ladite ville, il lui sera baillé pour faire sa quarantaine pareille somme de deux cent cinquante livres » [2].

Un simple particulier, François Barbot, sieur de la Brousse, « se sentant touché du mal contagieux et désirant se faire traiter par Jean David, maître apothicaire », fit, à l’exemple de la ville, une convention avec lui. Le notaire appelé à instrumenter se tint prudemment clans la rue, et le malade « comparut par une fenêtre ». L’acte porte « que, pour icelui David s’exposer à le traiter et panser dudit mal contagieux du mieux de son pouvoir jusqu’à parfaite guérison, ledit Barbot a promis et promet lui bailler et payer la somme de cent pistoles, valant huit cents livres, après sa guérison ou mort, laquelle somme il a hypothéquée sur tous et chacuns ses biens présents et futurs ; et moyennant ce, ledit David a promis et promet de traiter ledit Barbot pendant sa maladie du mieux qu’il lui sera possible, couchera et lèvera d’ordinaire en ladite maison, sans néanmoins que ledit David soit tenu de lui donner certaines drogues et remèdes, lesquels ledit Barbot sera tenu de payer outre la somme ci-dessus ; et en cas que ledit David arrive à prendre ledit mal pendant ladite maladie dudit Barbot, icelui Barbot a promis le faire traiter à ses propres coûts et dépens » [3].

Ces conditions, beaucoup plus onéreuses que celles que Descombes acceptait de la ville quinze jours auparavant, prouvent que depuis lors la contagion et la peur avaient fait de grands progrès.

Quelques personnes aisées, sans être assez riches pour s’attacher un homme de l’art, traitaient avec des malheureux qui, au péril de leur vie, se faisaient garde-malades pour gagner un petit pécule en peu de temps [4].

La peste, depuis le commencement des grandes chaleurs, faisait de tels ravages que tous ceux qui possédaient une ferme ou pouvaient trouver un asile à la campagne s’empressaient de quitter la ville. Presque tous les échevins, les conseillers et les pairs, les magistrats de la sénéchaussée, la plupart des bourgeois, et une partie des congrégations religieuses, n’écoutant que la peur, étaient partis avant la fin du mois d’août.

Le 2 septembre, les religieuses du monastère de Saint-Ausone mandèrent le notaire Gibauld, qui se présenta dans la chapelle, devant la grille, à travers laquelle l’abbesse, Luce de Lusse, lui déclara que, après avoir réuni ses sœurs en assemblée capitulaire, elle leur « aurait exposé que la contagion était grande en cette ville et telle que tous les officiers du siège présidial, de l’élection, de la maison de ville et partie des religieuses avaient quitté la ville et étaient retirés aux champs en sûreté ; que jusques ici elle et ledit monastère avaient demeuré en son entier ; mais que, depuis quatre jours, deux servantes laïques avaient été frappées de la contagion » ; et, comme elles ont été visitées par plusieurs religieuses, il y a « à craindre un plus grand mal en cette saison si périlleuse ». La supérieure, dans une telle conjoncture, n’a pas cru devoir consulter ses compagnes seulement ; la veille, elle a fait venir les Pères Cordeliers, Capucins, Minimes et Jésuites, lesquels « auraient donné avis de pourvoir à la sûreté des personnes de ladite dame abbesse et religieuses ; sur quoi, et après avoir mûrement considéré et délibéré, il a été conclu, arrêté et résolu que, la contagion étant si grande et le péril si évident, partie des religieuses seront données à leurs parents ; les autres seront destinées à demeurer dans le monastère, avec six sœurs laïques, pour la conservation d’icelui ; et que madame la révérende abbesse avec les autres sortiront dudit monastère et se retireront aux champs, en lieu de sûreté, jusques à ce qu’il plaise à Dieu remettre et donner la santé et sûreté nécessaire ; et qu’au lieu où sera madite dame se fera l’office et service conventuel, selon la commodité et nécessité présente ; et cependant que les titres et papiers dudit monastère seront mis dans une chambre d’icelui, dont la porte sera maçonnée, avec prières à Dieu de conserver lesdites dames abbesse, religieuses, couvent et monastère en si grande nécessité ; et pareillement a été donné pouvoir à madite dame et aux sœurs qui seront avec elle hors ledit couvent, jusques au nombre de cinq au plus, d’emprunter argent pour leur nourriture et entretènement et des autres religieuses, et obliger le temporel dudit monastère jusques à telle somme qu’elles aviseront et qui sera jugée par elles nécessaire » [5].

Madame de Lusse se retira, à la Terne, où elle resta environ neuf mois [6].

Le départ de tous ceux qui pouvaient donner du pain aux pauvres et du travail aux ouvriers créait dans la ville une situation qui devenait dangereuse. Il était à craindre que le peuple, qui voyait les magistrats placer, en s’enfuyant, le souci de leur vie au-dessus de leur devoir, n’écoutât, de son côté, les mauvaises suggestions de la misère et ne se livrât à des excès.

Depuis le 16 août, il n’y avait plus eu de séance du corps de ville, parce que le corps de ville n’existait plus. Le 11 septembre, il ne restait avec le maire que deux échevins et quatre pairs, soit sept membres sur cent, et encore étaient-ils à la veille de partir. Guérin, en même temps qu’il assumait tous les pouvoirs, se trouvait n’avoir plus d’autre conseiller que son dévouement. Effrayé d’une responsabilité qu’il ne pouvait partager et qu’il ne songeait point à décliner, il réunit chez lui les deux échevins, les quatre pairs et six notables encore présents dans la ville, et manda un notaire qui, à sa requête, dressa l’acte suivant :

« Aujourd’hui, onzième septembre mil six cent trente, étant en cette ville d’Angoulême, pardevant nous, notaires royaux, tabellions et garde-notes héréditaires en Angoumois soussignés, a comparu Jehan Guérin, écuyer, sieur du Puy-de-Neufville, maire et capitaine de ladite ville, lequel nous a dit et remontré qu’il avait été élu et appelé par les suffrages du corps de ladite ville â la charge de maire dès le dix-septième de mars de ladite année, dans lequel temps il y avait la maladie contagieuse, qui était grande au faubourg de Saint-Pierre, laquelle aurait commencé à se prendre peu à peu dans ladite ville ; pour obvier auquel mal ledit sieur maire aurait apporté tout le soin, ordre et vigilance qui lui aurait été possible, soit à établir un chirurgien pour voir et panser les malades, soit à mettre des religieux pour les confesser et communier, soit à trouver des corbeaux pour ôter et enterrer les corps morts du mal contagieux ; mais, comme c’est un fléau de Dieu, lequel n’est pas en la puissance humaine d’arrêter, il se serait tellement augmenté, par tous les endroits de ladite ville, que nombre d’habitants seraient morts, frappés dudit mal ; au sujet de quoi l’on aurait été contraint, pour un plus grand bien de fermer le palais dès le dix-septième d’août dernier, ensemble le collège de ladite ville destiné pour l’instruction de la jeunesse, et arrêter les autres assemblées ; à la suite de quoi messieurs les lieutenants, conseillers et magistrats, avocats et procureurs du roi, tant du siège présidial que de l’élection, avec les autres officiers royaux et receveurs des tailles, se seraient retirés de ladite ville, au sujet de la contagion, avec leurs familles toutes entières, et fait demeurer à la campagne tous les meubles ou la majeure part d’iceux ; comme auraient fait aussi tous les échevins, conseillers et pairs de la maison commune de ladite .ville, et généralement tous les habitants et bourgeois d’icelle tant soit peu de qualité et considération, qui se seraient tous absentés, même Mr l’évêque, doyen, chanoines, religieux et religieuses (qui auraient) abandonné le couvent et monastère et sorti de ladite ville ; de manière que, par ce moyen, ladite ville serait demeurée toute déserte et abandonnée de gens de qualité et de considération, fors quelques dix ou douze, qui y sont encore de présent et sur le point de s’en aller, le restant étant en ladite ville n’étant qu’un petit nombre de menu peuple, des mendiants et quelques pauvres artisans, qui commencent à ne travailler plus, tant à cause de ladite contagion que parce qu’il n’y a personne de condition pour les employer ; et d’autant que, en une telle extrémité et dans une ville ainsi abandonnée et qui s’en va meshuy autant et plus affligée de la famine que du mal contagieux, il pourrait arriver quelque désordre au préjudice du service du roi et du bien public, auquel il serait impossible de pourvoir par ledit sieur maire ne y apporter aucun remède, étant ainsi dénuée de l’assistance des habitants et officiers de la justice, qui font la meilleure et la plus saine partie d’une ville ; à cette cause, icelui dit sieur maire désire faire pardevant nous dits notaires, à faute qu’il n’y a aucun juge en ladite ville, une notoriété et attestation de l’état de ladite ville, afin que cela lui puisse servir de décharge s’il mésarrivait, ce que à Dieu ne plaise, et que à l’avenir on ne lui puisse imputer aucun blâme ni reproche, en cas qu’il arrive quelque mauvais accident, déclarant ledit sieur maire qu’il proteste n’avoir de vie ni de bien que pour l’employer au service de Sa Majesté et à la conservation de ladite ville, de laquelle il n’a point parti (depuis) qu’il a été fait maire, quelque danger qu’il y ait eu au sujet de la contagion, ni n’en partira ; et à ces fins a ledit sieur Guérin, maire, mandé et fait venir pardevant nous dits notaires Jehan Thoumas, sieur de Saint-Simon, échevin, Arnaud Horson, écuyer, sieur de Lunesse, échevin, Pierre Benoist, sieur de Berguille, pair, Pierre Eschassereau, marchand, pair, Etienne Martin, sieur de Fongibaud, pair, François de la Salmonye, procureur au siège présidial d’Angoumois, Louis Arnauld, marchand, Etienne Thevet, maître chirurgien, maître Pierre Dumergue, praticien, O. Thourette, sergent royal, Jehan Thevet, sieur de Tartasonne, et Etienne Chevraud, pair, qui sont les seuls échevins, pairs et habitants de ladite ville d’honnête condition qui restent de présent en icelle, lesquels, après serment par eux fait, ont tous concordablement dit et attesté que, au sujet du mal contagieux, qui s’accroît tous les jours, le palais aurait été fermé dès le dix-septième jour d’août dernier passé, ensemble le collège des Pères Jésuites, et que lesdits sieurs lieutenants, conseillers, magistrats, avocats, procureurs du roi, tant du siège présidial que de l’élection, et autres officiers royaux, jusques au dernier, se seraient, y a déjà longtemps, retirés de ladite ville avec leurs familles et la majeure part de leurs meubles, qu’ils auraient emmenés à la Campagne ; que les échevins, conseillers, pairs de la maison de ville et généralement tous les habitants et bourgeois de considération et qualité en ont fait de même, eux, leurs familles et enfants, pour se garantir dudit mal contagieux ; même les dames religieuses de Saint-Ozony et les Urcelines ont abandonné leurs couvents et quitté ladite ville, comme ont fait Mr l’évêque, doyen, chanoines et la plupart des religieux et ecclésiastiques de ladite ville ; et nous ont les susnommés attesté que, eux ôtés, il ne reste en ladite ville que les pauvres et mendiants et nombre d’artisans qui commencent déjà à être à la faim, tant à cause de la disette et cherté des vivres que à cause que, les honnêtes gens étant absents, personne ne les emploie en ladite ville à travailler ; de laquelle déclaration et attestation ledit sieur maire nous a requis acte, ce que lui avons octroyé pour lui valoir et servir en temps et lieu ce que de raison. Fait et passé en la ville d’Angoulême, maison dudit sieur maire, avant midi, lesdits jour et an susdits. — J. Thoumas, eschevin ; — A. Horson, eschevin ; — E. Chevrauld, pair de la maison de ville ; — E. Martin, pair de la maison de ville ; — F. de la Salmonye, habitant de la ville ; — P. Benoyst, pert ; — Eschassereau ; — L. Arnauld, habitant de ladite ville ; — E. Thevet, habitant de ladite ville ; — Tourette, habitant de ladite ville ; — Thevet, habitant ; — Dumergue, habitant d’icelle ; — J. Guérin, maire ; ,— P. Gibauld, notaire royal héréditaire ; — De la Chaize, notaire royal » [7].

Les derniers membres du corps de ville partirent, comme ils l’avaient annoncé. Le 5 octobre, le maire eut à traiter avec un chirurgien ; il ne fut assisté devant le notaire que par « Jean Thoumas, écuyer, sieur de Saint-Simon, l’un des échevins, tous les autres échevins, conseillers et pairs étant absents de la ville ». Moyennant cent vingt livres par mois, Noël Lemelin, maître chirurgien de Chartres, demeurant à Tours, promit de donner ses soins aux malades. Le contrat est à peu-près identique à celui que Descombes avait signé deux mois et demi auparavant, d’où il faut induire que ce dernier était mort ou parti. Ce qui nous porterait à croire qu’il avait pris la fuite, c’est que son successeur dut s’engager à ne pas « s’absenter sans le congé du maire, sur peine de prison » [8].

Les aumôneries, à supposer qu’elles fussent ouvertes et qu’il s’y trouvât quelqu’un pour soigner les malades, étaient insuffisantes. A deux pas de celle de Saint-Michel, des malheureux ne trouvaient d’asile que dans l’une des chapelles de l’église Saint-André [9]

Pendant cette affreuse mortalité, des décès presque simultanés dans la même famille créaient, au point de vue de la succession, des cas d’autant plus embarrassants qu’il n’y avait pas de juge pour en connaître. On s’adressait au notaire, mais, celui-ci ne pouvait que constater cette étrange situation et recevoir les déclarations qui lui étaient faites [10], de la même façon qu’il donnait acte de l’impossibilité où le maire se trouvait de faire prendre des délibérations, faute de conseillers.

Ce n’était pas sans quelque apparence de raison que Guérin, en voyant partir tous les habitants aisés, avait témoigné quelque appréhension pour la tranquillité publique. Dans ce qui restait, au milieu de cette population abandonnée que décimaient la peste et la misère, le moindre incident pouvait amener, des troubles. Au commencement de novembre, le curé de Notre-Dame de Beaulieu succomba à la contagion. Les Cordeliers, sans doute parce que le défunt appartenait à leur ordre, se portèrent héritiers. Leur syndic se présenta, en conséquence, devant la porte de la cure avec un notaire pour faire l’inventaire des meubles et deux « corbeaux » pour les enlever. Le domestique, resté dans la maison et soupçonné de détournement, refusa d’ouvrir. Au religieux et au notaire qui excipaient d’une ordonnance du juge, il répondit « qu’il ne connaissait aucun juge, et que le premier qui entrerait, il le tuerait ». De fait, le juge n’existait pas ; c’était l’échevin Thoumas qui, à défaut du prévôt et de son lieutenant, avait signé l’ordonnance. Tandis qu’on pourparlait, les gens de la paroisse, hommes, femmes et enfants, s’attroupaient dans la rue, prétendant que les meubles étaient à eux, proférant des injures contre les Cordeliers et jurant, eux aussi, « qu’ils ne connaissaient aucun juge tel qu’il fût ». Un boucher entra dans la maison, « prit une fourche à trois buons », et s’adressant à un des religieux : « Par la mort et la tête, s’écria-t-il, si vous ne vous retirez, je vous tuerai. » D’autres, ramassant des pierres, menaçaient les Pères, en se disant entre eux qu’après tout « ils ne sauraient être pendus qu’une fois ». Pendant ce temps, quelques-uns de la bande montèrent au clocher et se mirent à sonner le tocsin. Des menaces on allait passer aux voies de fait ; « ce que voyant, pour éviter plus grand scandale et la perte de la vie, lesdits religieux, corbeaux et autres personnes » se retirèrent. Le syndic et le notaire étant revenus dans l’après-midi, les mêmes scènes faillirent se reproduire. Deux individus se barricadèrent dans la maison, en menaçant ceux qui essaieraient d’y entrer ; mais les corbeaux y pénétrèrent par une porte de derrière. Force restait à la loi. Seulement le notaire, « de peur de prendre l’infection et mauvais air », se retira, pour dresser acte, dans la basse-cour du couvent, qui était voisin de la cure, et, « après avoir pris le vent », procéda à l’inventaire des meubles, que les corbeaux faisaient passer sous ses yeux avant de les porter dans un clos de vigne où ils devaient rester tout l’hiver [11].

Lorsqu’il, eut épuisé les dernières ressources de la ville, pour donner du pain et des soins à ce résidu misérable de la population et que, en même temps, il vit approcher l’hiver, Guérin fit prier l’évêque, le doyen du chapitre, le lieutenant général du présidial et les autres notables qui s’étaient mis à l’abri du danger, de vouloir bien accepter une conférence avec lui, non à Angoulême, mais au Treuil-de-Roffit. Il s’y présenta, accompagné d’un notaire, et commença par exposer aux assistants « le déplorable état de leur pauvre ville et la misère de ceux qui restaient dedans, les uns affligés de peste, les autres de famine, et plusieurs de l’une et de l’autre » ; puis il laissa entendre qu’en provoquant cette réunion des notables il avait voulu engager leur responsabilité et, au besoin, dégager la sienne. On fut d’accord pour décider que les arrérages échus et ceux qui allaient échoir à Noël d’une rente appelée la prébende préceptoriale, objet d’un litige entre la ville et le chapitre, seraient, sans retard, versés par ce dernier et employés à secourir les pauvres, bien que cette fondation eût une tout autre affectation. Huit jours après, l’argent ne venant pas, le maire, assisté de son notaire, se rendit à Saint-Pierre pour le réclamer ; mais les quatre chanoines qui composaient alors tout le chapitre répondirent qu’ils ne pouvaient qu’en référer à leurs confrères absents [12]. Une somme de deux mille quatre cents livres fut enfin versée entre les mains du juge de la ville, le 29 novembre, « pour être distribuée aux pauvres infectés de la contagion » [13].

Avec le maire et l’échevin Thoumas étaient restés un ou deux notaires, auxquels il nous faut savoir gré de n’avoir pas déserté leur office, car c’est par eux seuls que nous possédons quelques détails sur la période la plus lugubre de ce long fléau. Quand on songe que la frayeur avait poussé la majeure partie de la population hors des murs et qu’eux-mêmes vivaient au milieu des mourants, on ne s’étonne pas des précautions extraordinaires qu’ils prenaient et dont témoignent ceux de leurs actes qui ont été rédigés à domicile.

Le 10 novembre, Gibauld, à la requête d’un nommé Sigougneau, fait un inventaire après décès, à Beauregard, paroisse de Saint-Martin. Il constate l’absence d’une partie des héritiers, « soupçonnés d’affliction du mal contagieux » ; puis il ajoute : « Sur l’appréhension qu’avons eue qu’icelui Sigougneau a eu quelque fréquentation avec sesdits parents affligés, n’avons voulu entrer en la maison, ains demeurant proche la porte d’icelle d’environ quinze pas, et fait faire ouverture du grand portal charretier de ladite maison, par l’ouverture duquel et en la basse-cour d’icelle maison, nous a ledit Sigougneau représenté et fait voir les meubles » [14]. Quelques jours après, Gibauld est appelé au village des Sillacs pour un acte du même genre, qui est abrégé par cette circonstance que, depuis cinq mois que la maison est vide par suite du décès de ses habitants, tous les meubles ont été dérobés. Il ne reste que les papiers, enlevés en temps opportun et placés en lieu de sûreté. Le notaire en entreprend le dépouillement, mais non sans s’être bien fait affirmer qu’aussitôt après le décès ils ont été « passés par le feu et fumés », puis enfermés dans un sac, qui depuis et à plusieurs reprises a été « mis au four » [15].


[1Archives de le Charente, Minutes de Ph. Gibauld, 30 janvier 1630

[2Archives de la Charente, Minutes de Ph. Gibauld, 24 août 1630.

[3Minutes de Ph. Gibauld, 10 septembre 1630.

[4Minutes de Ph. Gibauld, 14 mai et 26 août 1630.

[5Minutes de Ph. Gibauld, 2 septembre 1630.

[6Minutes de Ph. Gibauld, 18 mars, 18 mai et 13 juin 1631.

[7Minutes de Ph. Gibauld, 11 septembre 1630 (communication de M. Paul de Fleury).

[8Minutes de Ph. Gibauld, 5 octobre 1630.

[9E. Biais, Notes sur les anciennes paroisses d’Angoulême, dans le Bulletin de la Société archéologique de la Charente, 1881, p. 186.

[10Minutes de Ph. Gibauld, 27 septembre 1630.

[11Minutes de Ph. Gibauld, 5 novembre 1630.

[12Minutes de Godet, 22 novembre 1630.

[13J. Mesneau, Inventaire des titres du chapitre, art. 421 et 438. (Manuscrit de la bibliothèque de la ville.)

[14Minutes de Ph. Gibauld, 10 novembre 1630.

[15Minutes de Ph. Gibauld, 18 novembre 1630.

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