Histoire Passion - Saintonge Aunis Angoumois

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1701 - Dragonnades à Arvert (17) à cause d’un cimetière protestant

lundi 12 novembre 2018, par Pierre, 36 visites.

Au temps des dragonnades, sous le règne de Louis XIV, la population huguenote, très importante dans cette partie de la Saintonge, est mise à rude épreuve.

En prenant du recul sur les événements, le rédacteur de cet article décortique les rôles respectifs de l’Eglise catholique, des militaires, de l’intendant Bégon et autres acteurs de cet épisode. Une petite pointe d’humour dans un monde brutal.

Source : Bulletin historique et littéraire / Société de l’histoire du protestantisme français – 1901 – BNF Gallica

La presqu’île d’Arvert au XIIème siècle - Source : Musée du patrimoine du Pays Royannais

Cela se passait ... au temps des dragonnades, mais il ne faut pas oublier que ces procédés de conversion ne cessèrent jamais d’être en usage sous Louis XIV. Toujours et en beaucoup d’endroits, on employa ce qu’on appelle le logement des gens de guerre. C’est ce qu’on fit en 1701 dans la presqu’île ou île, comme on disait, au milieu de laquelle est situé Arvert, entre la Gironde, la Seudre et la mer.

Sa population de sauniers, de pécheurs et de vignerons avait accueilli de bonne heure la Réforme qui lui était venue de l’île d’Oléron et s’y était ralliée en grande majorité.

En 1681, pour établir son droit à l’existence selon les conditions de l’édit de Nantes, l’Eglise d’Arvert produisit diverses preuves de l’ancienneté de son origine. Elles sont aux Archives nationales ; en voici le relevé :
- 1° Un contrat d’achat par ceux de la R. P. R. d’un terrain pour bâtir un temple, en date du 29 avril 1566.
- 2° Un mémoire du bois de charpente pour la construction dudit temple et les acquits de paiements faits aux ouvriers, datés des 27 mai, 11 juin, 6 octobre, 25 novembre 1566.
- 3° Un acte passé devant le sénéchal de Saintonge, sur quelques contestattons entre les catholiques et les protestants, du 4 février 1566.
- 4° Une obligation de la somme de 300 tivres que les habitants protestants ont empruntée pour la construction du temple.
- 5° Actes et registres des baptêmes et des mariages faits a Arvert. allant de 1574 à 1612.
- 6° Des actes des synodes et des actes judiciaires ; des ordres de payer les taxes dues pour le ministre.
- 7° Un contrat pour la construction d’un nouveau temple, 5 juin 1609.
- 8° Diverses quittances, dont celle donnée par le ministre et anciens d’Arvert au sieur du Candal, conseiller et secrétaire du roy, de la somme de 33 livres 14 sols pour le premier quartier de l’année 1608 pour sa portion des gages accordés par le roy, en date du 28 d’octobre 1608. Signé Rossignol, ministre de l’Eglise d’Arvert.

Les commissaires royaux reconnaissent le bien fondé de son droit, mais le syndic du clergé, ici comme partout ailleurs, ayant interjeté appel, le consistoire d’Arvert fit parvenir au Roy la pétition suivante

Au Roy et à nos Seigneurs de son Conseil.

Sire,

Les habitans du bourg et isle d’Alvert [1] faisant profession de la R. P. R. remontent très humblement à Votre Majesté qu’ayant été confirmés dans l’exercice de leur religion au lieu d’Alvert par les sieurs Colbert du Terron et Marquis de Loire, commissaires députés par Votre Majesté, le sieur sindic du Clergé du diocèse de Saintes avait interjeté appel de cette ordonnance.

Et quoique la production faite par les supllants devant les dits sieurs commissaires contienne un grand nombre de preuves et très suffisantes pour les années requises par les édits de Poitiers et de Nantes, néantmoins, ils désireraient produire quelques pièces qu’ils ont recouvrées depuis le dit arrêt.

La première est un registre de baptesmes bénits à la Tremblade par Jacques Bernard sieur de la Corbiniere, commencé en l’année 1593, et au juillet 7 et 8 il y a plusieurs baptêmes des enfants de la Trembtade au lieu et bourg d’Arvert en l’année 1596, d’où cette conséquence nécessaire que dans ce temps là il y avait des exercices publics de la R. P. R. au dit lieu d’Alvert puisqu’on y portait les enfants des autres cartiers.

La seconde est un acte d’un colloque tenu à Pons te 22 mars 1594, notifié au ministre et peuple d’Arvert le 7 août suivant, un jour de presche, le dit ministre étant en chaire dans le lieu où on s’assemblait ordinairement pour faire les presches, et celuy qui notifie demande que tous ceux qui n’obéiront pas à t’acte du dit colloque soient privés des sacrements jusqu’à ce qu’ils ayent satisfait ; d’où il se recueille que l’on s’assemblait ordinairement dans un certain lieu pour faire les presches et que l’on y donnait la Cène puisqu’on propose que les désobeissants n’y soient pas reçus.

La troisième pièce est un colloque, tenu à Bonnemie en l’iste d’Oléron, le 28 juin 1594, dans lequel la Corbinière, ministre d’Arvert, comparait et propose s’il pourra quelque fois tenir des consistoires à la Tremblade, après les presches qu’il y donne, pour des réconciliations ou pour la commodité de plusieurs particuliers. Le colloque approuve la proposition, à la charge que lorsqu’il s’agira des affaires importantes, elles seront traitées dans le consistoire entier et au lieu ordinaire au bourg qui est le bourg d’Arvert, d’où il est évident qu’Arvert était l’Église matrice qui avait un consistoire considérable et que les affaires considérables de tous les cartiers ne se pouvaient traiter ailleurs.

Enfin les suppliants produisent sept diverses quittances du dit Bernard sieur de la Corbinière, dont it y en a quatre dans les années 1596 et 1597, des payements qui lui sont faits sur ses gages par les habitans de la Tremblade, dans lesquelles it est dit expressément qu’il ressort de ceux de la Tremblade ou du cartier de la Tremblade, ce qui justifie clairement que le dit la Corbinière, qui était ministre d’Arvert dans les mêmes années, comme il se voit par leur première production, ne regardait la Tremblade que comme un cartier faisant partie de l’Église d’Arvert, puisque dans tous tes autres actes qu’il passe dans les dittes années il se qualifie toujours ministre d’Arvert et non de la Tremblade.

A ces causes, sire, plaise à Votre Majesté permettre aux supliants de produire par production nouvelle les pièces cy-dessus induites, pour, en jugeant le dit appel, y avoir tel égart que de raison, et les supliants continueront leurs prières à Dieu pour la santé et la prospérité de Votre Majesté.

Foureaux, faisant pour les supliants.

Vaine requête : l’exercice du culte fut interdit, le temple, démoli et la population protestante, dragonnée et forcée d’abjurer. Mais les années s’écoulèrent sans que les nouveaux convertis donnassent au curé la moindre satisfaction. Une animosité violente parait avoir rempli l’âme de ce prêtre, et voici ce que lui et ses acolytes imaginèrent pour punir les pseudo-catholiques de l’obstination de leur conscience et de leur résistance passive.

En bordure sur la route qui vient de Saujon à Arvert, a l’entrée du bourg, près de quelques restes de l’ancien temple, où on a dressé une croix, on remarque, entouré d’une vieille haie, par les déchirures de laquelle d’aucuns se glissent parfois, un terrain inculte dont les herbes, les ronces et les arbustes ont pris possession, et çà et là des pierres blanchissantes qui semblent lutter contre cette nature en désordre.
C’est l’ancien cimetière des huguenots, appelés maintenant Nouveaux Convertis.

Ils regrettent, en le voyant, de ne pouvoir y visiter les tombes de leurs morts, car il est fermé, interdit depuis des années. Tout & coup, on apprend que l’archiprêtre s’est rendu acquéreur des pierres tombales et locataire de ce cimetière qu’il pourra bouleverser à son gré ! Effectivement, un jour, des terrassiers envahissent le cimetière pour enlever les pierres tombales et les employer à des œuvres pies. Mais voici qu’à présent on se met à ouvrir, à fouiller les fosses d’où l’on tire les cercueils, qu’on brise, les ossements, qu’on jette à la voirie, avec des rires insultants et de grossiers propos ! Ces ossements, ces cadavres, dont quelques-uns non encore réduits à l’état de squelettes, ce sont les restes des amis, des alliés, des parents, des maris, des épouses, des enfants. O douleur ! O crime ! O profanation !

Venez ! les mères, les sœurs, les veuves, les filles de ces morts ! Elles accourent, munies de bêches et de pelles ; les terrassiers reculent, se retirent, fuient devant elles, et les voilà, les braves femmes, - avec quelle douleur et quelle rage légitime - remettant les ossements, sacrés pour elles, dans les fosses, qui sont bien à elles car elles les ont payées de leurs deniers, remplies de leur chair, arrosées de leurs larmes ! L’archiprêtre, averti, accourt. Ce criminel veut parler, s’opposer à l’oeuvre de réparation. On le force au silence, on le menace. il quitte ce champ de repos dont il a fait une arène de combats sacrilèges, et le voilà chez lui écrivant, à qui ? Au sénéchal d’Arvert ? Non, il s’en défie ; à l’intendant Begon ? Non plus, il ne le croit pas assez fanatique, et puis c’est un civil. Il adresse une plainte en règle, fort exagérée et colorée, au gouverneur, le comte de Gacé ! Il sait que le militaire est le bras droit de l’Église, son allié naturel, l’exécuteur attitré de ses hautes œuvres, et qu’il s’en acquitte avec l’impudeur, la bestialité et la cruauté innées et ancestrales que développe et fait épanouir le métier des armes. Et de fait il a raison : de tout temps, dans tous les pays, il en a été ainsi. Le curé peut maintenant être sûr qu’il sera tiré une terrible vengeance de ses mauvais paroissiens, obstinés hérétiques dans le fond de l’âme.

Dès la réception de la plainte de l’archiprêtre, Gacé fit deux choses, la première qui n’était pas obligatoire, mais naturelle, spontanée pour lui : il envoie des troupes à Arvert ; la seconde obligatoire et désagréable, car le militaire n’aime pas reconnaître l’autorité civile, il envoie à l’intendant Begon la plainte de l’ecclésiastique.

De la Rochelle en date 9 Janvier 1701.

Je reçois dans ce moment une lettre de l’archipreste de l’isle d’Arvert que je joint, par laquelle vous connaitrez une espèce de sédition et quoiqu’elle ne consiste que de quelques femmes attroupées, je ne doute pas que Sa Majesté juge que cela mérite un châtiment exemplaire qui puisse jeter dans l’esprit de ces peuples du respect et de la crainte, estant d’ailleurs fort insolents et tous religionnaires très opiniastres, parmi lesquels il y a beaucoup de matelots et officiers mariniers, j’ai cru cependant Monsieur, qu’il était à propos pour réprimer leur insolence et les contenir dans leur devoir, d’y envoier quelques troupes pour faire continuer le travail qui avait été commencé pour renfermer le cimetière, qui y resteront jusqu’à nouvel ordre.

J’attendrai sur cela, Monsieur, les ordres que vous voudrez bien m’envoier et suis, etc.

Comte de Gacé.

Begon parait avoir eu quelque sentiment de justice et de modération. Lui aussi fit deux choses, la première facultative et qui lui fait honneur : il expédia aussitôt un exprès à Arvert pour s’informer auprès du sénéchal ; la seconde, selon la procédure et dont il ne pouvait s’affranchir sous peine d’être dénoncé par l’évêque de Saintes, auquel on eût porté plainte contre lui : il transmit au prévôt le factum de l’archiprêtre, que le prévôt, à son tour, remit au procureur général.

Ce magistrat de son coté rédiga cette information :

Sur la requête faite par le procureur du Roy disant que quoique Sa Majesté ait par ses Edits, déclarations et arrest de son Conseil donné tous les biens des consistoires aux hôpitaux généraux de son royaume pour faire un fond pour l’entretien et la nourriture des pauvres, Messires les directeurs et sindic de l’hôpital général de cette ville en conséquence vendirent, il y a environ deux ans, au Sieur de la Fargue, archiprêtre d’Alvert, toutes tombes qui estaient dans le cimetière de ceux de la R. P. R. du dit Alvert, qui les a employées à des œuvres pies, et luy arentèrent en même temps le fonds du dit Cimetière et emplacement du temple qui appartenait, avant la supression de l’Edit de Nantes, à ceux de la R. P. R. du dit Alvert ; le dit Sieur de la Fargue ayant voulu, depuis un mois, faire renfermer le dit Cimetière de fossés et même faire fossoyer environ 34 toises, fut surpris d’apprendre, par ceux qui y travaillaient, que quantité de femmes de la paroisse s’étaient rendues, environ l’heure de midy, dernier décembre, dans le dit Cimetière avec des bêches et pelles dont elles remplirent tant qu’elles purent les fossés que le dit Sieur de la Fargue avait fait faire ; où estant allé pour leur faire quelques remontrances, elles lui déclarèrent hautement que le cimetière leur appartenait, qu’elles ne permettraient jamais que personne en jouit, qu’elles voulaient qu’il demeurât comme il était auparavant, qu’il n’avait qu’à se retirer, ce qu’il fit, appréhendant d’être mis en pièces s’il avait voulu s’y opposer ; et comme elles n’avaient pas parachevé de combler, ce jour là, tout ce qui avait été fossoyé, elles y retournèrent en plus grand nombre, armées comme dessus, le 3e de ce mois à la même heure, et achevèrent leur pernicieuse entreprise ; ce qui est un mépris formel de la volonté du Roy, fait avec émotion populaire tendant à sédition ; ce qui mérite le dernier suplice.

A ces causes requiert le dit procureur du Roy que nous ayons à nous transporter incesssament au dit lieu d’Alvert pour informer du contenu de sa plainte, circonstances et dépendances.

Signé : Beaune.

Naturellement le prévôt fait droit à la requête du procureur, et date Saintes, 16 janvier 1701.

Avec ce zéle dévorant pour l’extirpation de l’héresie, qui de Versailles rayonnait dans tout le royaume et animait tous les représentants de l’autorité intéressés à plaire au maître, notre magistrat se met en route dès le lendemain et sans hésiter, quoiqu’il s’agisse, comme il te fait remarquer, d’une longue course, et il aurait pu ajouter : dans une saison mauvaise et par des chemins vicinaux plus mauvais encore. Arvert et sa presqu’ile sont en dehors des grandes communications, loin de la route de poste qui va de Saintes à Pons, Mirambeau et Blaye. C’est bien huit grandes lieues qu’il fait, plutôt dix, dont la moitié de Saintes à Saujon et de là à Breuillet et Etaules pour arriver à Arvert, qui précède la Tremblade où finit la route et la terre. Il aurait pu dire nobis ubi deficit orbis. Le soir de son arrivée, il écrit :

Aujourd’hui 17 janvier 1701 nous Claude d’Angibaud, prevôt provincial de la Saintonge, avec son greffier et deux archers, se transporta de Saintes au bourg d’Alvert distant de 8 grandes lieues, en conséquence de notre ordonnance mise au bas de la requête à nous présentée par le procureur du Roy.

Le lendemain 18 janvier, il entend les témoins qu’il a cités et que l’archiprêtre lui a probablement désignés. Son greffier écrit les interrogatoires :
Michel l’Estrades dépose que, «  le dernier décembre, il vit cent ou six vingt femmes que filles dans le bourg d’Alvert et és environs qui avaient des pioches, des pelles et des fourches de fer, qui faisaient grand bruit et qui furent du coté des cimetières, lesquelles empêchaient que trois hommes qui faisaient des fosses au dit cimetière ne travaillassent et leur firent cesser » ; le curé survenant leur parle en vain et est obligé de se retirer. Le témoin donne les noms de celles qu’il connaît.

Les trois terrassiers font une déposition identique. Le sieur archiprêtre, dit le second, survint avec son vicaire. Il dut se retirer au plus vite. Le lundi les femmes revinrent continuer leur travail. Il en nomme plusieurs. Un autre ouvrier confirme ce qui précède : il vint d’abord de 10 à 15 femmes puis de cent à cent vingt. Enfin le cinquième et dernier témoin, qui est le domestique du curé, atteste les mêmes faits.

Au bas de l’interrogatoire le prévôt écrit et conclut :

Vu nos procès verbaux de transport, charges et informations ci-dessus, requérons être décrété de prise de corps à l’encontre de la servante du sieur Menard, la fille de Porcheron, la nommée Robert et sa sœur, la Dame Brulot veuve, la nommée Bellefer servante dudit Jolly, la nommée Courtois fille de la nommée Dorée, la fille de Bédaud saunier, la fille de Jean Robin canonier, Susane petite fille de feu Jean des marais, saunier, la fille de Jean Clemanceau, plus 22 autres toutes du bourg et paroisse d’Alvert, pour question du crime d’émotion populaire tendant à sédition.

Le 20 janvier, Begon écrit au secrétaire d’Ëtat, le marquis de la Vrillère :

Monseigneur,

J’envoye à M. le comte de Gacé une lettre du Sénéchal d’Arvert, auquel j’avais envoyé un exprès pour être informé de la vérité des faits dont le curé s’est plaint, par laquelle je vois que ce curé, tout homme de bien qu’il est, fait le mal plus grand qu’il n’était, par l’antipathie naturelle qui est entre les prestres et les mal convertis. Il s’en repend à présent et souhaiterait fort n’avoir point écrit à M. le comte de Gacé, ne croyant pas que sa lettre dût attirer à sa paroisse des gens de guerre. Il passa hier ici des députés qui vont implorer la miséricorde du comte de Gacé. Je lui écris que mon avis est de retirer les gens de guerre et de laisser aller le cours ordinaire de la justice, qui est la 1ère voie que j’avois prise.

Gace avait, en effet, reçu la députation d’Arvert, qui lui remit un placet le suppliant de retirer les troupes. Il l’annonce à Begon dans une lettre très sèche du 20 janvier. Il ne veut pas se presser : « Il s’assurera d’abord, dit-il, que les fosses du cimetière qui avait été comblés sont faits. Le lieutenant colonel qui y commande châtiera les plus mutins sans abuser de son commandement ». Gacé retirera ensuite les troupes comme le lui conseille Begon.

Ainsi près de quinze jours de logement de troupes, qui s’abandonnaient à tous les excès de la soldatesque, ne suffisaient pas à cet officier, supérieur par le rang, inférieur aux brutes par l’âme. Et puis, il faisait son métier : quelle serait l’utilité de l’armée, pendant les longues années de paix, si elle ne servait au triomphe du pouvoir et des lois répressives ? Il savait bien pourtant à quoi s’en tenir sur la ruine et la désolation répandues par ses soudards dans cette honnête, laborieuse et paisible population d’Arvert.

Nous en savons aussi quelque chose par cette supplique que les malheureuses femmes d’Arvert adressèrent au secrétaire d’État :

Monseigneur le marquis de la Vrillère, ministre secrétaire d’Etat.

Monseigneur,

Les habitants de la paroisse d’Alvert prenent la liberté de remontrer à votre Grandeur qu’au mois de Janvier dernier le curé de la ditte paroisse, qui s’est rendu adjudicataire des cimetières de ceux de la Religion prétendue reformée dont les supliantes ont fait profession, s’estant mis en devoir de faire labourer et fossoyer le dit cimetière, quelques femmes, émues de voir les ossemens de leur père. mère, mari et enfants, que les travailleurs exposaient en dérision, s’y oposèrent et firent cesser les maneuvriers ; de quoi le dit curé indigné a grossi tellement les objets de cette prétendue émotion auprès de M. le Comte de Gassé, qui commande dans les costes et îles de Xaintonge, qu’il envoya deux cents cinquante hommes pour loger et vivre à discrétion dans la ditte paroisse ; lesquels ont (déjà) demeuré pendant 13 jours ; et pendant leur séjour on exige des sommes excessives, en sorte que le logement coûte à la paroisse plus de vingt mille livres et ruine les familles des pauvres suppliantes qui se voyent encore exposées aux procédures de la justice ordinaire car Monsieur de Begon, intendant à Rochefort, ayant aussi donné ordre, sur les mémoires du sieur curé, au Prévôt de Xaintes de se transporter dans la dite paroisse, celluy-cy s’y transporta avec des archers et a informé et décretté contre les supliantes et autres, auxquelles il pretant instruire le procès comme à des rebelles et séditieux ce qu’il ne manquera pas de faire si votre Grandeur n’a la bonté de luy imposer silence après avoir pris connaissance de la vérité du fait, dont la plupart des exposantes sont mêmes tout à fait inocentes, ce qu’elles espèrent, pour ce que cette émotion n’a eue aucune suite et n’a été causée que par quelques femmes dans la douleur de voir les ossemens de leurs proches exposés à la voirie par les travailleurs, qui mériteraient eux mêmes quelque châtiment de leur manière de faire, de sorte que, n’y ayant point eu de coup ni de sang répandu dans cette émeute, ni même aucune injustice, il semble que la justice ordinaire n’en peut faire aucune suite, d’autant plus que tes supliantes ont été châtiées par l’expédition militaire qui les a réduites à la mendicité, la plupart ayant été contraintes d’abandonner leur maison, ce qui n’a pourtant pas rebuté la plupart de leurs mary et enfans, qui sont officiers, matelots et pitotes, du service de Sa Majesté où ils sont actuellement.

Ainsi, Monseigneur, elles vous supplient très humblement d’imposer silence au dits prévots, procureur du roy et tous autres officiers de justice, de faire aucune suite des dites procédures et Informations. Et elles feront des vœux et prieront Dieu pour la santé et prospérité de votre Grandeur.

Le ministre n’imposa pas « silence » à la répression. On ne se doutait pas, dans les conseils de Louis XIV, qu’augmenter la crainte de l’institution servile qu’on appelait la justice c’était en diminuer le respect, et que le manque de mesure dans une punition même légitime la rend aussi odieuse que la vengeance du fort sur le faible, et vaut à celui-ci, fut-il coupable, la sympathie des consciences droites et des cœurs généreux.

Quel était l’avis de Begon ? Il l’exprime en ces termes dans sa lettre du 29 janvier, qui accompagne l’envoi des pièces de l’affaire.

Les femmes d’Alvert se sont absentées et on n’a pu arrêter aucune d’elles contre lesquelles on a décrété. Je crois qu’il faut laisser aller le cours de la justice. Et comme ce procès s’instruira par contumace, et que la procédure durera longtemps, ces femmes auront le temps de reconnaître leur faute et d’avoir recours à la miséricorde du roi. Je suis, etc.

Étonnez-vous, après ce que nous venons de raconter, et nous sommes loin d’avoir ici un tableau de tout ce que souffrirent les huguenots, étonnez-vous du nombre toujours croissant des fugitifs. L’émigration qui durait depuis l’édit de Nantes, dont la violation commença dès sa signature, le roi lui-même en donnant le premier l’exemple, prit des proportions énormes. Dans les provinces de l’ouest, surtout dans la Saintonge, les huguenots y étaient poussés par le malheur, exhortés par la conscience, sollicités par la mer, dont le reflux semblait venir leur tendre la main.


[1On trouve tour à tour Allevert, Alvert et Arvert.

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