1733 - Histoire de Rochefort : Les nouvelles Formes

D 2 juin 2008     H 01:06     A Pierre     C 0 messages A 917 LECTURES


agrandir

Source : Histoire de Rochefort, contenant l’établissement de cette ville, de son port et arsenal de marine et les antiquitez de son château. - Théodore de Blois, Père capucin – Paris – 1733 – Books Google

Des nouvelles Formes.

In cava ducuntur quassae navalia puppes
Ne temerè in mediis dissoluantur aquis. Ovid. Trist. L. 4 El 8.

Rochefort (17) - Une forme de radoub
Photo : P. Collenot - 2006

Le mot de Forme, en terme de Marine [1], signifie un Attelier, ou Chantier d’un Arsenal de Marine : c’est-à-dire un Espace ou Réduit sur le bord de l’eau, pour la construction ou le radoub d’un Vaisseau. Elle est ordinairement enfermée de murailles, pour empêcher que la Marée n’y entre, jusqu’à ce que les œuvres vives-soient faites , ou que le radoub soit achevé : car alors on ouvre une Ecluse, ou des Portes qui laissent entrer l’eau dans la Forme, & mettant le Vaisseau à flot donnent le moyen de l’en faire sortir.

Il y a à Rochefort la vieille Forme & les nouvelles Formes. La vieille Forme fut faite [2] peu de tems après l’établissement de la Marine. Elle est située.dans l’enceinte de la Ville, au Nord-Nord-Est. Les nouvelles formes sont vis-à-vis les Bâtimens du Contrôle. Elles furent faites [3] par M. Arnou, qui étoit aussi habile Ingénieur qu’Intendant. Les connoisseurs conviennent que c’est le plus bel ouvrage qu’on puisse voir dans ce genre.
(4) En l6%is
On les distingue en Forme inférieure qui répond à la Rivière, & en Forme supérieure qui finit au terrain du Port. Elles font renfermées dans une même enceinte. L’inférieure qui est la plus basse, peut recevoir des Vaisseaux de cent Canons pendant les Marées d’Equinoxe> qui donnent jusqua dix-sept pieds d’eau sur le Seuil des Portes. Ces deux Formes sont toutes revêtues de maçonnerie, décorées d’un parement de moilon façonné au ciseau, liées de chainettes de pierres de taille, & couronnées d’une tablette de même. On a ajouté à ces revêtemens des Banquettes & des Escaliers pour l’utilité & la facilité du service. Tous ces ouvrages offrent à la vue un spectacle charmant, qui retrace l’idée de ces magnifiques Amphithéâtres si célèbres chez les Romains.

On peut juger de la beauté de ces Formes par leurs dimensions & leur capacité. Elles contiennent toutes deux vingt-deux mille cinq cent huit Tonneaux, & seize pieds Cubes d’eau ; en voici la preuve.
||Toises.|Pieds.| Pouces.|
|Longueur réduite.|67.|3.|6.|
|Largeur réduite à cause des Banquettes.|14|2.|0.|
|Hauteur réduite.|3.|0.|6.|
|Ce qui produit |2917.|4.|8. cubes| qui multipliés par 216. pieds pour chaque Toise cube, donnent la quantité de six cent trente mille deux cent quarante pieds cubes ; lesquels étant divisés par vingt-huit pieds, pour la valeur d’un Tonneau, font les vingt-deux mille cinq cent huit Tonneaux,& seize pieds que contiennent les deux Formes.

Lorsqu’on travailla à l’établissement de ces Ouvrages, on rencontra dans l’excavation des Bancs de Rochers & de Sable, qui donnèrent des Sources très-vives. Pour empêcher que leur Jet ne rendit le travail inutile, on fonça les Formes de Fermes & de Madriers, sur lesquels on cloua des Bordages : le tout fut encore maçonné & calfaté. Mais malgré toutes ces précautions, les Sources poussoicnt avec tant de violence, quelles forçoient tous ces : Ouvrages. M. de Fayard, Directeur des Fortifications de la Province, pour remédier à cet inconvénient, fit faire dans le fond des Formes un Massif de pierre de taille cimenté, de l’épaisseur de trois pieds, pour contenir l’eau. On fit plusieurs trous à la Maçonnerie, pour donner du jour & du jeu aux Sources : & on inventa une Machine qui recueilloit les eaux surabondantes, & les déposoit dans un Puits ovale. Mais comme tous ces Ouvrages étoient encore insuffisans, on inventa une Machine Hydraulique, qui réussit, & qui subsiste encore.

Elle consiste dans un Puits de dix-fept pieds de longueur, sur neuf de largeur, ayant vingt-sept pieds huit pouces de profondeur. A quatre pieds du fond est une v retraite, sur laquelle sont établies quatre Arcades de huit pieds huit pouces de hauteur. Trois de ces Arcades en portent trois autres, à un pied & demi de hauteur, qui font le chemin du Puits, pour veiller à son entretien & a sa réparation. Ces trois Arcades sont distribuées dans tout le Massif, par la même hauteur, longueur & largeur, & se communiquent par une Galerie ménagée pour la facilité du travail.

Une quatrième Arcade porte quatorze pieds de haut, sur dix pieds de large, à douze pieds de laquelle est établi tin Dé de deux pieds & demi, sur quatre pieds & demi d’épaisseur, ayant de hauteur neuf pieds, & un Mur de face de douze pieds pour arriere-corps, accompagné à droit & à gauche d’un Escalier en Fer a Cheval, haut de dix pieds deux pouces, large de deux pieds & demi, & porté par un Massif de maçonnerie, en Marches de deux pieds de haut. Du Fer à Cheval on descend sur un Perron de quatre Marches, dans une espace ou chemin de dix pieds de large, qui communique aux Galeries, & distant du Puits de cinq pieds.

Du milieu de tous ces Ouvrages, & au niveau du Terre-plein, s’élève tout le mouvement de la Machiné Hydraulique, posé sur quatre Corbelets. Elle est composée d’un Essieu perpendiculaire, ou Arbre, auquel est attaché un Herisson, faisant mouvoir trois Lanternes qui communiquent leur mouvement à trois Rouets paralelles, portans trois Essieux de dix-sept pieds de long chacun. Celui du milieu a quatre pieds & demi de saillie sur les autres ; elle lui est donnée par le Dé sur lequel il est posé. Au bout de chaque Essieu est une Roue octogone de quatre pieds & demi de diamètre, & de deux pieds trois pouces d’épaisseur, dans laquelle on a établi des Oves de vingt pouces en quarré, fermés & dégorgés en forme d’Entonnoir, pour l’écoulement des eaux.

Chaque Roue est chargée d’un Chapelet, qui est une enchaînure de Sceaux, qui en tournant s’emboîtent dans un Ove. Chaque Sceau contient un demi pied cube d’eau. Le Chapelet étant composé de trente-deux Sceaux, qui versent leur eau dans une minute, ils épuisent par conséquent dans cet espace de tems seize pieds cubes d’eau ; ainsi les trois Chapelets dans une minute enlèvent quarante-huit pieds cubes d’eau, & deux mille huit cent quatre-vingt dans une heure : & pour me servir de termes que tout le monde puisse comprendre : les trois Roues donnent par heure cent deux Tonneaux & demi, & cinq quatorzièmes, à raison de vingt-huit pieds cubes le Tonneau, & deux mille quatre cent Soixante & huit Tonneaux & quatre septièmes en vingt-quatre heures.

L’action de ce mouvement est produite par quatre Chevaux attachés à quatre barres horisontales, qui ont chacune quinze pieds de distance de l’Arbre où est l’Hérisson à la tire des Chevaux. Les Sources sont si abondantes l’hiver, qu’on est obligé de faire travailler les trois Roues jour & nuit pendant deux mois. Le reste du tems une Roue suffit, & par son travail ordinaire, le fond des Formes est étanché & franc d’eau.

Les eaux sont portées au fond du Puits par des Cunettes pratiquées au fond des Formes : & quand ces eaux sont puisées, elles sont déposées dans une Met qui a son dégorgement dans un Aqueduc, lequel se décharge devant les Portes de Flot des Formes. La chute de ces eaux, qui tombent de douze pieds de haut, empêchent les vases de s’accumuler devant les Portes. Derrière le revêtement des Bassins, sont des Aqueducs garnis de Ventelles & de Clapets, qui servent à l’entrée & à la sortie des eaux selon les besoins.

L’entrée des nouvelles Formes en fait un des principaux ornemens. Elle a quarante-huit pieds d’ouverture entre les Joyers, mesurés sur le Busque, dont le Seuil ceintré excède le Radier de dix à douze pouces dans son milieu, augmentant jusqu’à deux pieds vers les Joyers. Elle étoit d’abord fermée par un Batteau fait en forme de Navette, de cinquante-quatre pieds de long, de vingt deux pieds de hauteur, & de trente-deux pieds de large par son milieu : chargé de Lest on le faisoit échouer, & on remplissoit les vuides de Calfas. Mais comme cette manœuvre avoit beaucoup d’inconvéniens & d’incommoditez, on a fait faire deux Portes composées, de deux battans chacune. Elles sont construites de pièces de Charpente, sévèrement examinées, Solidement assemblées & & affermies par des Liens, des Etriers, des Frettes & de doubles Colliers de Fer. L’une soutient les eaux de flot, & l’autre placée sur le coté intérieur du Seuil sert à retenir les eaux des Sources, lorsqu’il convient de les laisser monter, pour soutenir plus long tems à flot les Vaisseaux pendant l’accorage, ou pour nettoyer les Formes des vases qui s’y sont introduites.

Pour rendre ces Portes solides on a fait en dehors, du coté de la Rivière, un Radier de près de soixante pieds. Sa fondation est de Libage, de gros Moilon, de Brutis assis en bain de Mortier de Ciment. Ce Radier donne de la solidité a un double Mur fait en ovale par en bas, auquel les Portes sont attachées & retenues par une ferrure d’un prodigieuse force. Il sert encore à tenir les Formes étanchées, parce qu’il empêche par son élévation les eaux d’y entrer.

La Description que je viens de faire des nouvelles Formes de Rochefort suffit pour en donner une légère idée. Il est certain que ce sont les Bassins les plus beaux & les plus commodes qui soient dans le Monde. On y travaille sans embarras, & pour ainsi dire, à l’aise. Les Vaisseaux y sont vus d’un coup d’oeil depuis la Quille jusqu’au haut ; ils y sont en sûreté, ils y entrent & en sortent aisément. En 1728. on fit entrer, le Jeudi Saint, dans la Forme supérieure, en cinq minutes, le S. Louis de soixante & dix Canons s & le jour de Pâques suivant, dans la Forme inférieure, en trois minutes, le S. Philippe de soixante & seize Canons.


[1Les Ars de l’homme d’Epée, par Guillet, 3. Part.

[2En 1671.

[3En 1683.

Répondre à cet article

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • [Se connecter]
Votre message
Ajouter un document

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom

Les mots-clés de l'article

pour en savoir plus sur :

Chercher dans le site

Les plus lus --- Les 50 +

1.  Calendrier révolutionnaire ou républicain - Conversion en date grégorienne

2.  Carte satellite des voies romaines, des chemins anciens de Saintonge, Aunis et Angoumois

3.  Conversion des monnaies d’avant la Révolution en valeur actuelle

4.  FAQ & R - Le Forum Aux Questions ... & aux Réponses

5.  Carte satellite Googlemap avec moteur de géolocalisation : rechercher une ville, une commune, un village


5 articles au hasard

1.  1146 - 1390 - Chronologie des actes d’organisation des communes en Saintonge, Aunis, Angoumois et Poitou

2.  1789 - Chenaud et Puymangou (24) : cahier de doléances des paroisses

3.  1650 - la présence bénédictine dans le diocèse de Saintes + carte

4.  1720 - Etat de l’hôpital de Barbezieux (Charente)

5.  1319 - Hommage féodal au seigneur de Didonne, Arnaud Bernard de Preissac


Les plus populaires --- Les 50 +

1.  Conversion des monnaies d’avant la Révolution en valeur actuelle

2.  Carte satellite des voies romaines, des chemins anciens de Saintonge, Aunis et Angoumois

3.  Three generations of the Anglo-Poitou family of Vivonne, from 13th century “Poitevin mercenary captain” to 14th century “recalcitrant lady”

4.  Paléographie - Etape 1 - Je n’y comprends rien !

5.  Calendrier révolutionnaire ou républicain - Conversion en date grégorienne


Brèves --- Toutes

1.  Au château de la Roche Courbon, fête de la préhistoire les 23 et 24 avril 2016

2.  Antiquité-Avenir. Réseau des Associations liées à l’Antiquité - Communiqué de presse

3.  Temples de la Saintonge Maritime : Une histoire mouvementée

4.  2.644.259 visiteurs sur Histoire Passion - Statistiques au 31/12/2013

5.  Archéologie et histoire du fleuve Charente à Taillebourg - Port d’Envaux