1733 - Une jeune protestante de Thairé (17) enlevée et mise au couvent ; ses suites

D 16 février 2008     H 01:38     A Pierre     C 0 messages A 1313 LECTURES


L’odyssée d’une famille protestante, les Meschinet de Richemond, dont la fille a été enlevée et mise au couvent en 1733, sur lettre de cachet du Roi. Même les changements amenés par la Révolution ne parviendront pas à rétablir une situation ubuesque.

Source : Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français – Année 1862 – N° 4-5-6 – Books Google

Enlèvement d’une jeune protestante, Marie Meschinet de Richemond, sa mise au couvent en 1733, et ses suites

M. L. de Richemond, de La Rochelle, a trouvé parmi les papiers de sa famille les principales pièces relatives à l’enlèvement de son arrière-grand-tante Marie Meschinet de Richemond. On va voir qu’elles ne manquent pas d’intérêt.

Le 4 décembre 1733, une lettre de cachet ordonne à la supérieure des filles de la Providence de La Rochelle de recevoir dans sa maison la nommée Marie Meschinet de Richemond, de la paroisse de Thairé, et de l’y garder jusqu’à nouvel ordre pour y être instruite, etc.

Malgré la résistance de la famille, l’ordre est exécuté. Mais on obtient une nouvelle lettre de cachet, le 17 juillet 1734, dont voici la teneur :


A notre chère et bien amée la supérieure du couvent de la Providence de la Rochelle.

DE PAR LE ROY,

Chère et bien amée, nous vous mandons et ordonnons de mettre en liberté la demoiselle Marie Meschinet de Richemont, que vous détenez par nos ordres dans votre maison. Et n’y faites faute, car tel est notre plaisir.

Donné à Versailles, ce 17 juillet 1734

(Signé) LOUIS (Et plus bas) PHELIPEAUX.


En dépit de cette injonction, Marie prit le voile en 1735 et « fit l’émission de ses vœux » le 30 décembre 1736. Si l’on en croyait une lettre de 1790 de la supérieure du couvent, la jeune protestante aurait manifesté d’étonnantes dispositions pour la vie du cloître. On verra tout à l’heure ce qu’il faut en penser.

Le 22 décembre 1736, le père avait été forcé « à volontairement (sic) constituer à ladite demoiselle Méchinet de Richemond (sic), sa fille, la somme de 3,000 livres pour son dot de religieuse, et celle de 500 livres pour les meubles de sa chambre, le tout payable en une rente annuelle et perpétuelle de 175 livres », plus une rente viagère de 48 livres, enfin 160 livres pour habits et frais de réception. Marie de Richemond mourut quatre ans a peine après sa claustration (25 novembre 1740).

1790 - Pétition à l’Assemblée Nationale

Un demi-siècle s’écoula et des jours meilleurs se levèrent pour les protestants de France. L’Assemblée nationale vote la restitution des biens des religionnaires. Le neveu de la défunte religieuse, Samuel-Pierre Meschinet de Richemond, adresse alors à l’Assemblée (1790) le mémoire que voici, tendant à faire annuler la rente dont la famille était toujours restée grevée :

A l’Assemblée nationale.

Messieurs,
Lorsque vous établissez vos décrets sur les fondements immuables de la justice, un citoyen qui réclame contre les effets de l’abus d’autorité ne peut craindre de voir rejetter sa demande. Lorsque vous avez décrété que les biens des non-catholiques seroient remis à leurs héritiers, vous avez implicitement décidé que les obligations que les non-catholiques avoient été forcés de contracter donnoient ouverture à la répétition.

Par la malveillance et l’intrigue d’un ecclésiastique et la pleine puissance de l’intendant de la province, mon ayeul se vit enlever par lettre de cachet une de ses filles très jeune, elle fut renfermée en 1733 dans un couvent de La Rochelle. Environnée de prêtres et de religieuses, la demoiselle Méchinet céda bientôt à leurs sollicitations et peut-être à leurs menaces ; elle prit le voile en 1735, fit l’émission de ses vœux de 30 décembre 1736 et succomba sous le poids de ses regrets le 25 novembre 1740.

Ce n’étoit pas assez pour les agents du despotisme d’avoir privé mon ayeul d’un enfant qui lui étoit cher, on le força de feindre qu il applaudissoit à l’engagement qu’on faisoit prendre à sa fille. On l’obligea de la doter quoiqu’il ne fût pas dans l’aisance ; il parut donc la constituer volontairement et librement 48 liv. de rente viagère et 175 liv. de rente au capital de 3,500 liv.

Les religieuses se sont maintenues dans la jouissance de cette rente dont je me trouve grevé aujourd’hui comme seul héritier de mon ayeul.

Permettez-moi, Messieurs, quelques réflexions. C’est un principe incontestable que les engagements contractés par la force sont nuls et qu’aucune prescription ne peut les faire valider tant que dure la violence.

L’existence de la lettre de cachet pour l’enlèvement de ma tante ne peut être révoquée en doute, elle est ci-joint en original. Il y a eu violation du droit le plus sacré, le rapt d’un enfant, crime dont la nature s’indigne et qu’aujourd’huy la nation ayant repris ses droits feroit punir de mort.

Ce premier acte de violence fait présumer légalement de tous les autres.

Dans un temps où les intendants se faisoient gloire de signaler leur administration par la persécution des non-catholiques, où le fanatisme de certains prêtres armoit le despotisme, un vieillard octogénaire pouvoit-il lutter contre l’autorité ? Pouvoit-il refuser de donner une dot à l’enfant qu’on avoit ravi à sa tendresse ? Présumera-t-on qu’il ait fait ce sacrifice librement, quand il seroit vrai que l’acte même en fit mention ? Le principe de cet acte remonte à l’enlèvement de la demoiselle Méchinet ; ce principe étant vicieux, tout ce qui s’en est suivi ne l’est pas moins, et la constitution de la rente est nulle.

Dans cette circonstance, Messieurs, je réclame votre justice. Je demande que la rente de 175 liv. dont je suis grevé envers les religieuses de la Providence de la Rochelle demeure éteinte et anéantie, qu’elle soit rayée de la déclaration qu’elles ont dû faire à la municipalité, et que le titre qui la constitue soit déclaré nul.

Quant aux arrérages payés, je déclare en faire un don patriotique.

Cependant il est à présumer qu’avant de statuer sur ma demande, l’Assemblée nationale voudra s’instruire des faits ; je la supplie de vouloir bien ordonner le renvoy à la municipalité de La Rochelle pour être dressé procès-verbal desdits faits et prendre les renseignements nécessaires

MÉCHINET DE RlCHEMOND Négociant à La Rochelle.


Le comité ecclésiastique renvoie la demande aux tribunaux ordinaires (17 septembre 1790). La requête est adressée à MM. les juges du tribunal de La Rochelle (4 mars 1791). Un jugement du 16 avril 1791 ordonne une enquête, qui a lieu le 23 avril et met en lumière les faits suivants :

- 1° Le curé de Thairé, nommé Péré, « homme d’un caractère très violent », avait sollicité auprès du roi l’incarcération de la jeune Marie, étant « poussé à cela par esprit de vengeance » à la suite de « quelques malentendus » avec M. de Richemond « sur des ventes de laine ».
- 2° Le rapt de la jeune Marie avait fait un « grand bruit parmi ceux qui professoient la religion protestante » ; Marie était entrée au couvent contre sa volonté et celle de sa famille. La fortune du sieur Meschinet et sa croïance ne l’auraient pas porté à constituer une dot à une de ses filles dans un couvent, et la rente constituée avait été exigée de lui. Enfin Marie n’avait pu voir qu’une seule fois un membre de sa famille, après avoir fait ses vœux, et encore était-ce sa jeune sœur Marguerite, âgée de dix ans, que lui avait amenée en cachette une domestique catholique. Cette enfant avait repoussé les caresses de la religieuse, ne reconnaissant pas sa sœur sous la guimpe des filles du Sacré Cœur de Jésus. « Et la religieuse avait paru triste et versé des larmes en parlant à sa jeune sœur ».

Ce qui suit cette enquête est vraiment curieux pour l’époque et difficile à expliquer.

Le 20 juillet 1792, le procureur général syndic déboute M. de Richemond de sa demande, prétextant que « quand il y auroit eu quelque violence dans cet acte d’autorité, il n’auroit nui qu’à la personne et non à la famille. » M. de Richemond n’a pas de peine à combattre cette argumentation dans ses nouvelles observations du 10 novembre 1792. Mais le même magistrat répond le 12 novembre 1792 : « II est notoire que l’autorité arbitraire sons l’ancien ordre de choses, n’avoit pas coutume d’en porter l’excès, jusqu’à forcer les jeunes personnes de la religion à faire contre leur volonté des vœux qui répugnoient à leurs opinions religieuses ». Cela est signé ESCHASSERIAUX.

M. de Richemond adresse alors à la Convention (12 nivôse an III), un mémoire analogue à celui qu’il avait déjà présenté à l’Assemblée nationale. Ce mémoire demeure sans effet. Une nouvelle réclamation faite le 15 frimaire an X, à la préfecture de la Charente-Inférieure demeure également infructueuse. Enfin une dernière pétition est envoyée au conseil d’Etat (21 nivôse an X), avec toutes les pièces à l’appui. La décision manque ; mais il est constant que la famille Meschinet de Richemond a été contrainte de servir la rente aux religieuses, puis au gouvernement et enfin à des particuliers, et cela jusqu’à complet amortissement.

N’est-ce pas là un remarquable exemple de la manière dont les grands principes de 1789 sont souvent proclamés et méconnus, et dont certaines injustices, bien et dûment constatées, ne sont réparées que par la continuation indéfinie du statu quo ? Le proverbe latin a raison de dire : Principiis obsta…

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