1787 - 1789 - Arthur Young, Lord Anglais, visite la Saintonge, l’Angoumois et le Poitou

D 15 mai 2009     H 00:10     A Jean-Claude, Pierre     C 0 messages A 3109 LECTURES


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Avant la Révolution et pendant ses débuts, Arthur Young, lord anglais, visite la France. Il aime les chiffres et les statistiques, et fait des comparaisons pertinentes et impertinentes entre son pays et la France. Le problème des poids et mesures ne nous rend pas sa description très claire. Dommage, car elle ne manque pas d’intérêt.

Source : Voyage en France, pendant les années 1787 - 88 - 89 et 90, Entrepris plus particulièrement pour s’assurer de l’état de l’Agriculture, des Richesses, des Ressources et de la Prospérité de cette Nation, par ARTHUR YOUNG, Écuyer F. R. S. , Membre de plusieurs Académies. - Traduit de l’Anglais par F. S – Paris - 1793

[NDLR - Dans la préface, le traducteur tente de guider le lecteur dans le labyrinthe des mesures. Est-ce réellement une aide ?]

Comme le mérite d’un pareil ouvrage gît principalement dans l’exactitude des calculs et des mesures, nous avons, à cet égard, pris tous les soins possibles, nous avons réduit en livres tournois toutes les livres sterlings dont l’auteur a fait usage ; nous avons suffisamment défini dans le cours de l’ouvrage la différence des mesures anglaises et françaises ; mais afin que le lecteur ne se trouve jamais embarrassé, nous allons encore en donner une définition succinte.
- 1°. Toutes les fois qu’il y aura simplement livres, comme 20,000 livres, un million, &c., on doit toujours les entendre comme des livres tournois.
- 2°. La livre sterling équivaut à un louis ; elle est composée de vingt schellings valant vingt-quatre sous chacun.
- 3°. L’acre anglais a environ un cinquante-sixième de plus que l’arpent de Paris.
- 4°. Le boisseau anglais est d’environ 57 livres.

1787 - Voyage de Bordeaux à Châtellerault

Le 28. [Août 1787] Nous quittons Bordeaux ; — et traversons la rivière à un endroit qui occupe vingt-neuf hommes et quinze bateaux, et qui se loue 18,000 livres par an. La vue de la Garonne est fort belle, paroissant à l’œil deux fois plus large que la Tamise à Londres, et le nombre de gros vaisseaux qui y sont mouillés la rendent, selon moi, la plus riche perspective d’eau dont la France puisse se vanter. De-là nous gagnons la Dordogne, noble rivière, quoique fort inférieure à la Garonne, que nous passâmes à un autre bac qui se loue 6,000 liv. par an. Nous arrivons à Cavignac. — Sept lieues.

Le 29. Nous allons à Barbesieux , situé dans une belle campagne, supérieurement variée et boisée , dont le marquisat et le château appartiennent au duc de la ROchefoucauld, que nous trouvâmes ici. Il a hérité cette terre du fameux Louvois, ministre de Louis XIV. Dans un espace de douze lieues de pays, situé entre la Garonne, la Dordogne et la Charente, et conséquemment dans une des plus belles parties de la France pour trouver des débouchés, la quantité de terres en friche que nous rencontrâmes est étonnante ; c’est le trait dominant du terrein pendant toute la route. La plupart de ces landes appartenoient au prince de Soubise, qui n’en voulut jamais vendre aucune partie. Ainsi toutes les fois que vous rencontrez un grand Seigneur, même quand il possède des millions, vous êtes sûr de trouver ses propriétés en friche. Ce prince et le duc de Bouillon , sont les deux plus grands propriétaires territoriaux de toute la France ; et les seules marques que j’aie encore vues de leur grandeur, sont des jachères, des landes, des deserts, des bruyères et de la fougère. — Cherchez le lieu de leur résidence, quelque part qu’il soit, et vous le trouverez probablement au milieu d’une forêt bien peuplée de daims, de sangliers et de loups. Oh ! si j’étois seulement pendant un jour législateur de France, je ferois bien danser tous ces grands Seigneurs [Je puis assurer le lecteur que ces sentimens furent ceux du moment : les évènemens qui ont eu lieu depuis m’ont presque tenté d’effacer tous les passages de cette nature ; mais c’est rendre plus de justice à tous les partis que de les laisser.] ! Nous soupâmes chez le duc de la Rochefoucauld. L’assemblée provinciale de Saintonge doit bientôt s’assembler, et comme ce Seigneur en est président, il attend qu’elle soit assemblée.

Le 30. Nous allons, à travers un pays de craie, bien boisé, quoique sans enclos, à Angoulême. L’approche de cette ville est belle, la campagne des environs étant superbe, avec la belle rivière Charente, ici navigable, qui la traverse ; l’effet est admirable. — Huit lieues.

Le château de Verteuil (16)
Dessin de J-C Chambrelent - 05/2009

Le 31. En quittant Angoulême, nous passons à travers un pays presque tout couvert de vignes, et dans un noble bois appartenant à la duchesse d’Anville, mère du duc de la Rochefoucauld, jusqu’à Verteul, château de la même Dame, bâti en 1459, où nous trouvâmes tout ce que des voyageurs pouvoient desirer dans une maison hospitalière. L’empereur ; Charles-Quint fut ici reçu par Anne de Polignac, veuve de François II, comte de la Rochefoucauld, et ce prince dit tout haut, n’avoir jamais été en maison qui sentît mieux sa grande vertu, honnêteté et seigneurie, que celle-là. — Elle est bien entretenue, bien réparée, garnie comme il faut et en bon ordre, ce qui est digne d’éloges, d’autant plus que la famille n’y passe que quelques jours de l’année, ayant des maisons beaucoup plus considérables dans différentes parties du royaume. Si on avoit plus généralement cette juste attention pour les intérêts de la postérité, nous n’aurions pas dans tant de parties de la France le triste spectacle de châteaux ruinés.

Dans la galerie il y a une rangée de tableaux du dixième siècle, par l’un desquels il paroît que cette terre vint d’une demoiselle la Rochefoucauld en 1470. Le parc, les bois et la Charente sont beaux ici, cette dernière a abondance de tanches, de carpes et de perches ; il est toujours facile d’y prendre de cinquante à cent paires de poissons pesant de trois à dix livres chacun : nous eûmes deux carpes pour souper, les meilleures que j’aie encore goûtées. Si je plantois ma tente en France, je la placerois près d’une rivière qui donne de pareil poisson. Rien n’est si provoquant dans une maison de campagne, que de voir de ses fenêtres un lac, une rivière ou la mer, et d’avoir tous les jours un dîner sans poisson , qui est si commun, en Angleterre. — Neuf lieues.

Premier septembre [1787]. Nous passons à Caudec, Ruffec, Maison-blanche, et à Chaunai. Au premier de ces endroits , nous examinons un fort beau moulin à bled, bâti par le feu Comte de Broglie, frère du Maréchal de Broglie , l’un des Officiers les plus habiles et les plus actifs de l’armée française. Dans sa vie privée, ses entreprises étoient d’un genre national ; ce moulin, une forge et un plan de navigation, prouvent qu’il avoit des dispositions pour toutes les entreprises qui pouvoient, selon les idées dominantes du tems, être utiles à sa patrie ; c’est-à- dire, excepté la seule qui auroit été efficace, — l’agriculture pratique. Nous avons voyagé pendant toute la journée, sans exception, dans un pays pauvre, triste et désagréable. — Douze lieues.

Le 2. Le Poitou, par ce que j’en vois, est un pays pauvre, vilain, et qui n’a pas fait de progrès ; il paroît avoir besoin de communication, de débouchés et d’industrie de toute espèce, et calcul fait, il ne rapporte pas la moitié de ce qu’il pourroit rapporter. La partie basse de la province est beaucoup plus riche et meilleure.

Nous arrivons à Poitiers , qui est une des villes les plus mal bâties que j’aie vues en France, fort grande et irrégulière, mais qui contient à peine la moindre chose digne d’attention, sinon la cathédrale, qui est bien bâtie et bien entretenue. — Ce qu’il y a de plus beau dans la ville , c’est la promenade, qui est la plus étendue que j’aie vue ; elle occupe beaucoup de terrein, et a des allées de gravier, etc. extrêmement bien soignées. — Quatre lieues.

Le 3. Nous passons par un pays de craie, ouvert et mal peuplé, pour aller à Châtellerault, mais pas sans maisons de plaisance. Cette ville est animée à cause de sa noble rivière navigable, qui se décharge dans la Loire. Il y a une manufacture considérable de coutellerie. A peine fûmes-nous arrivés que nos appartemens se trouvèrent remplis des femmes et filles des manufacturiers, chacune avec sa boîte de couteaux, de ciseaux et autres quincaille, et elles avoient tant d’envie de vendre quelque chose que, quand nous n’aurions eu besoin de rien, il auroit été impossible de se refuser à tant de sollicitations. Il est remarquable, comme les ouvrages fabriqués ici sont à bon marché, qu’il n’y ait presque pas de division de travaux dans cette manufacture : elle est entre les mains d’ouvriers distincts et qui n’ont aucune liaison les uns avec les autres ; ils font chacun toutes les branches, sans autre secours que celui qu’ils reçoivent de leurs familles. — Huit lieues.


Suite écrite en 1789

Saintonge

En revenant vers le Nord, on entre de nouveau dans le district de craie de cette province. A la Grawle, la mesure est de trente-deux carreaux de dix-huit pieds carrés chacun, ou 10,368 pieds ; elle se vend 10 l. parce que la terre est fort mauvaise ; mais les meilleurs sols valent 30 liv. A Rignac, le sol étant fort et bon, l’arpent de Paris qui est la mesure ordinaire de la Saintonge, se vend 600 liv. Le bled rapporte dix sacs de cent cinquante livres pesant, (ou trente-deux boisseaux anglais) ; mais c’est une récolte extraordinaire ; il donne plus communément sept sacs et demi ou vingt-quatre boisseaux anglais. A Barbésieux on sème du froment deux années de suite ; la première récolte rapporte de douze à quinze boisseaux par journal ; la seconde , de huit à neuf : preuve suffisante de leur barbarie.

Angoumois

Le journal est à celui de France comme 674 est à 1000, ce qui fait quelques chose de plus que l’arpent de Paris. A Petignac, le bonnes terres se vendent 400 livres ; mais les mauvaises, qui sont les sols de craie, se vendent peu de chose ou rien, quand on en achète d’autres. A Roulet, l’arpent est d’un journal et demi de deux cents carreaux, chacun de douze pieds, ou 28,800 pieds. Ici le maïs produit de trente à quarante boisseaux, dont chacun pèse quarante-cinq livres de bled (trente-huit boisseaux anglais). Le bled rapporte vingt-cinq boisseaux la première récolte ; mais la seconde moisson n’en produit pas plus de seize (dix-sept d’Angleterre), et toutes ces récoltes se font seulement sur les meilleures terres ; les sols médiocres rendent beaucoup moins. A Angoulême, le bled rend douze boisseaux par journal, le boisseau pesant de soixante-dix-huit à quatre-vingt-douze liv. ; les terres fortes se vendent 200 liv. A Verteuil, le journal est de deux cents carreaux, de douze pieds carrés chacun, ce qui est la même chose qu’à Boulet ; les terres valent 3oo livres, se vendent au denier 20 ou 25 ; la rente est de 12 livres. On seme plus d’un boisseau de bled , de 8o l. pesant, par journal (90 liv. pesant feroient 120 liv. pesant d’Angleterre) ; produit cinq boisseaux (10 boisseaux anglais). A Caudac il faut trois sacs de bled par journal ; le sac est de deux boisseaux, le boisseau de 70 à 80 l. pesant (onze boisseaux anglais) ; il faut quatre sacs et demi de maïs. J’observerai sur l’Angoumois en général, que la seule méthode possible de cultiver les terres dans une pareille province, seroit d’y semer du sainfoin et des navets avec jugement ; ils n’ont pas d’idée de ces derniers, et le premier, quoiqu’il ne leur soit pas inconnu , est cependant si foiblement cultivé, qu’il n’y en a pas un acre où on pourroit en recueillir un millier. Quand on cultive les terres de craie selon la routine observée dans toute la France, il n’est pas surprenant qu’elles donnent de pauvres moissons. La province ne produit pas, en proportion, le quart de ce que des terres semblables produiroient en Angleterre.

Poitou

A Ruffec ils font leurs récoltes de bled successivement ; le produit de la première est de douze à seize boisseaux de 80 livres pesant ; celui de la seconde, six à neuf ; et de la troisième, trois. A Coute-Vérac, on recueille douze boisseaux par journal sur les terres qui valent 100 livres. Pendant plusieurs milles, jusqu’à Poitiers, le pays paroît aussi mal cultivé qu’il est sombre, étant un des plus affreux de la France ; son produit est peu de chose, à en juger par l’état du chaume et les conjectures que j’ai pu faire ; il ne rapporte pas la moitié de ce dont il seroit susceptible, par le moyen d’une meilleure culture. A Clain, on se sert d’une mesure appellée boisserée de seize chaînes carrées ; chaque chaîne a dix pieds ou 25,600 pieds ; cet espace produit de douze à dix-huit boisseaux de seigle de 32 livres pesant. La même mesure de terre vaut à la Tricherie de 60 à 90 liv. ; à Châtelleraud 60. Le Seigle donne dix boisseaux. A mesure qu’on avance, le sol devient meilleur, se vend l00 liv., et produit de douze à quatorze boisseaux de seigle.

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