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1788 - 1789 - La question des États provinciaux de Saintonge, par Louis Audiat (1870) - 1ère partie

D 6 mai 2009     H 23:24     A Pierre     C 0 messages A 2077 LECTURES


"Le temps du reste pressait. La Guienne menaçait d’absorber la Saintonge." Un sujet qui agite responsables politiques et médias !

En cette période, surtout marquée par la préparation des États généraux et la rédaction des cahiers de doléances, un débat enflamme la Province : l’institution des États provinciaux. On en retrouvera bien évidemment la trace dans un très grand nombre de cahiers. Louis Audiat raconte cet épisode et analyse la situation politique de la Saintonge et de l’Aunis à la veille de la Révolution.

Un débat toujours d’actualité : pouvoir central, régionalisation et féodalités locales.

Source : Les États provinciaux de Saintonge - Étude et documents inédits - Louis Audiat dans Annales de la Société des Arts, Sciences et Belles-lettres de Saintes - Tome II - Niort - 1870 - BNF Gallica

Page en cours de rédaction

Louis Audiat : Histoire et passion...

Voir : Audiat (Louis) - Publications 1833-1903

LES ÉTATS PROVINCIAUX DE SAINTONGE.

- I - Par l’édit du mois d’avril 1694, Louis XIV, sur la proposition de Michel Bégon, intendant de La Rochelle, avait, aux dépens de celles de Poitiers, de Limoges et de Bordeaux, créé la Généralité de La Rochelle, qui comptait cinq Élections : La Rochelle avec Rochefort, Saintes, Saint-Jean-d’Angély, Marennes et Cognac. Cette circonscription comprenait l’Aunis, la Saintonge, une partie de la lisière occidentale du Poitou, du Périgord et de l’Angoumois, et embrassait ainsi une étendue de vingt-six lieues en longueur du nord au sud, et vingt-trois lieues en largeur de l’est à l’ouest. Un intendant en avait le gouvernement ; des subdélégués administraient en son nom dans les principales villes : La Rochelle, Rochefort, Marans ou Aligre, Rohan-Rohan ou Frontenay-l’Abattu, Saintes, Barbezieux, Saint-Jean-d’Angély, Cognac, Mansle, Marennes, Saint-Martin de Ré, et le Château dans l’île d’Oleron. En se rapprochant ainsi, le pouvoir se faisait sentir davantage ; et la province se trouvait dirigée un peu plus qu’elle n’aurait voulu. Plus les agents de l’autorité augmentent, plus l’indépendance des citoyens diminue, chaque fonctionnaire tendant à se faire sa part d’influence un peu plus grande. On n’était pas habitué à ces milles entraves. Peu à peu les petites franchises locales avaient disparu ; les immunités s’étaient évanouies une a une ; il n’y eut bientôt plus que des administrateurs et des administrés, les uns à peu près omnipotents, les autres incapables de résister à l’oppression ; grains de sable que broie impunément la grande meule centrale.

La Saintonge avait subi le joug commun. Elle avait bien, la pauvre province, essayé plusieurs fois de garder son autonomie. La lutte de La Rochelle, plus politique que religieuse, contre Richelieu, cet illustre niveleur, est restée célèbre. Mais la défaite de la malheureuse cité avait été le suprême effort ; et son exemple apprit aux autres villes que le maître était venu. Saintes aussi avait lutté ; plus modestement, parce qu’elle n’avait pas un port, la mer, de fortes murailles, l’appui des Anglais et le secours des passions huguenotes. Quand le roi, en 1584, voulut mettre la main sur la mairie, elle fit d’énergiques remontrances. Toujours elle avait élu son maire ; toujours elle avait conservé ses privilèges. Elle obtint cette fois la conservation de son indépendance. Puis, on lui avait retiré la noblesse pour son corps de ville, 30 juillet 1633 ; puis, on lui imposa des maires, 27 août 1692, et, après un court rétablissement de l’élection, la nomination royale du maire sur la présentation de trois membres, 9 février 1726. Enfin, l’édit de novembre 1771 créa les maires perpétuels. L’échevinage de Saintes n’échappa même a la honte de voir les offices municipaux devenus propriété particulière, qu’en payant 41,000 livres. A Cognac, les charges de maire et de conseillers municipaux appartenaient alors au duc de La Vauguyon, qui les vendait bel et bien contre de beaux écus sonnants.

Aussi la vie s’était retirée de l’échevinage. L’autorité avait passé du maire au subdélégué, c’est-à-dire à l’intendant, c’est-à-dire à Sa Majesté, c’est-à-dire à ses bureaux et à ses commis. Et le plus souvent, pour éviter même l’ombre d’une opposition, on avait imaginé de réunir en la même personne le titre de maire et les fonctions de subdélégué. Ainsi, on ne craignait plus que le chef de la municipalité fût d’un avis autre que le représentant de l’intendant.

L’idée était sans doute ingénieuse ; mais elle était éminemment funeste, et devait déplaire aux populations. Se figure-t-on maintenant un maire qui serait en même temps sous-préfet ? Les abus ne tardèrent pas. Il faut une occupation à l’esprit ; on ne pouvait plus, tous les ans, s’agiter pour l’élection du maire ; on ne recherchait plus les places de pair ou d’échevin ; on ne se souciait plus des affaires de la ville, qui se faisaient à peu près en dehors des citoyens. Mais on discutait les affaires de l’État, on se lançait dans les disputes théologiques. Qui sait ce que la corruption du XVIIIe siècle, et le libertinage d’esprit, et les misérables querelles du jansénisme durent à l’absence de vie municipale ? L’État se chargeait de tout ; on n’avait plus à songer qu’a ses plaisirs, à ses intérêts, à ses petites passions. Le citoyen, forcé d’être au forum, hante peu les boudoirs. S’il a à défendre son indépendance à l’hôtel de ville ou sa vie a la frontière, il laisse volontiers les moines disserter sur les subtilités scolastiques. Et puis les inconvénients du pouvoir central I Quand on veut tout faire, il est rare qu’on fasse tout bien. De là des plaintes. Les griefs s’accumulaient, et le total en était considérable.

- II - Donc, vers 1786, les Saintongeais sentaient eux aussi où le bat les blessait. De plus, au souvenir de leur antique indépendance se joignait le spectacle des pays d’état, où l’administration du pays se faisait par le pays. Puis, de temps en temps, ils apprenaient qu’on pouvait lutter contre le pouvoir central. Ils avaient vu, en 1773, La Chalotais exilé à Saintes pour la résistance du parlement de Bretagne. Les exemples, les leçons n’étaient point perdus. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il devait y avoir revendication.

Louis XVI eut la gloire de deviner le vœu des populations et d’entrer dans une voie vraiment libérale. Qu’on se rappelle l’édit de Versailles du mois de juin 1787. Il y déclarait que, sur l’avis des Notables, il était décidé à étendre à toutes les provinces l’institution d’administrations comme celles qui avaient été établies dans la Haute-Guienne et le Berry. L’article 1er disait : « Il sera dans toutes les provinces de notre royaume où il n’y a point d’États provinciaux, et suivant la division qui sera par nous déterminée, incessamment établi une ou plusieurs Assemblées provinciales, et suivant que les circonstances locales l’exigeront, des assemblées particulières de districts et de communautés, et pendant les intervalles de la tenue desdites Assemblées, des Commissions intermédiaires, les unes et les autres composées d’aucuns de nos sujets des trois Ordres payant les impositions foncières et personnelles dans lesdites provinces, districts et communautés, et dans le nombre qui sera par nous fixé proportionnellement à la force et à l’étendue des autres provinces, districts et communautés, sans néanmoins que le nombre des personnes choisies dans deux premiers Ordres puisse surpasser le nombre des personnes choisies pour le Tiers-État ; et les voix seront recueillies par tète alternativement entre les membres des différents Ordres. »

Du même coup, étaient ainsi opérés l’émancipation de la commune et de la province, l’égalité du Tiers devant les deux autres Ordres et le vote par tête. Ce paragraphe est certainement des plus remarquables.

N’est-ce pas là, formulés en articles de projet de loi, les rêves que Fénelon, en novembre 1711, faisait avec le duc de Chevreuse sous ce titre : Plans de gouvernement concertés avec le duc de. Chevreuse pour être proposés an duc de Bourgogne ? Au § III, administration intérieure du royaume, il voulait : « 1° Établissement d’Assiette, qui est une petite assemblée de chaque diocèse, comme en Languedoc, où est l’évêque avec les seigneurs du pays et le Tiers-État, qui règle la levée des impôts suivant le cadastre, et qui est subordonné aux États de la province ; 2°Établissement d’États particuliers dans toutes les provinces, comme en Languedoc ; on n’y est pas moins soumis qu’ailleurs ; on y est moins épuisé. Ces États particuliers sont composés des députés des trois États de chaque diocèse ; avec pouvoir de policer, corriger, destiner les fonds. [1]

- III - Un règlement suivit bientôt ce mémorable édit de Louis XVI. L’arrêté du conseil d’État, du 27 juillet 1787, disposait que l’Assemblée provinciale de la Saintonge serait formée de vingt-huit membres, dont sept ecclésiastiques, sept gentilshommes et quatorze du Tiers-État ; la moitié des membres, soit quatorze, était à la nomination du souverain. Pour la présider, le roi avait désigné un homme important, qui n’était pas assez du pays pour froisser certaines susceptibilités d’amour-propre, qui l’était assez cependant pour se dire gentilhomme Saintongeais. C’était Louis-Alexandre, duc de La Rochefoucauld et de La Roche-Guyon, prince de Marsillac, marquis de Barbezieux, membre de l’académie de La Rochelle.

Né le 11 juillet 1743, le duc Louis-Alexandre de La Rochefoucauld fut député de la Noblesse de Paris, où il s’était fait représenter ainsi qu’à Angoulême, à Meaux, a Poitiers, taudis qu’il avait voulu comparaître en personne à Saintes, sa faisant gloire avant tout de la qualité de gentilhomme Saintongeais. Il était a la tête de quarante-sept membres de la Noblesse qui se réunirent les premiers au Tiers-État. Il se prononça il l’Assemblée constituante pour la liberté indéfinie de la presse, le partage égal dans les successions, la vente des biens du Clergé. Puis effrayé, deux ans après, des conséquences fatales de tant de changements a la fois, il lutta, comme président de l’administration du département de Paris, contre les mesures violentes, demanda publiquement au roi de refuser sa sanction au décret tyrannique contre les prêtres non assermenté », provoqua les délibérations qui suspendaient de leurs fonctions Pétion, maire de Paris, et Manuel, procureur syndic de la commune. Démissionnaire après la journée du 10 août, il se retira des affaires. Il fut égorgé a Gisors, le 14 septembre 1792, sous les yeux de sa mère, la duchesse d’Anville, et de sa femme Alexandre-Charlotte-Sophie de Rohan-Chabot.

Il crut lui-même qu’il exercerait ses fonctions de président : car, à la date du 29 août 1787, Arthur Young, qui parcourait alors la France, écrivait dans son Voyage : « Nous sommes arrivés à Barbezieux au milieu d’une belle campagne bien boisée. Le marquisat, ainsi que le château, appartiennent au duc de La Rochefoucauld que nous y avons rencontré. Il le tient du fameux Louvois, le ministre de Louis XIV. Nous avons soupé avec le duc. L’Assemblée provinciale de Saintonge devant bientôt se réunir, il reste pour la présider. »

Le duc dut rester longtemps. La réunion devait se tenir le 7 septembre 1787, et M. Léonce de Lavergne, d’après ce passage d’Arthur Young qu’il cite, croit bien qu’elle eut lieu. Pourtant nulle part il n’en est question. Aucune trace n’en est restée. Et Alquier, maire de La Rochelle, le 30 décembre 1788 constatait que « le roi avait jugé utile la formation d’une Assemblée provinciale commune à l’Aunis et à la Saintonge ; mais de fâcheuses dissensions ont empêché l’effet de cette loi bienfaisante. »

Une rivalité déjà ancienne, qu’Alquier ravivait tout en la blâmant, existait entre les deux provinces de la Généralité. « L’Aunis, dit M. Léonce de Lavergne, dans son beau livre sur les Assemblées provinciales en France, l’Aunis, qui comprenait les deux arrondissements actuels de La Rochelle et de Rochefort, fier de ses anciens souvenirs d’indépendance et de lutte, prétendait toujours se constituer à part. A son tour, la Saintonge qui avait trois ou quatre fois plus d’étendue, voyait avec déplaisir le chef-lieu à La Rochelle, et réclamait pour l’antique ville de Saintes le titre de capitale. » Le Conseil du roi avait cherché à concilier ces prétentions. D’une part, le siège de l’Assemblée provinciale était fixé à Saintes, ville centrale ; de l’autre, sur les vingt-huit députés, huit devaient appartenir à l’Élection de La Rochelle, et cinq seulement à chacune des quatre autres Élections. Enfin, pour ne point blesser les prétentions locales, il avait choisi pour président le duc de La Rochefoucauld. Son influence, selon lui, devait faire taire ces querelles intestines. Ces dispositions toutes bienveillantes ne purent satisfaire l’Aunis.

Peut-être serait-on venu à bout de vaincre celte antipathie ; peut-être eût-on fini par faire comprendre aux Rochelais qu’il fallait, dans l’intérêt général, sacrifier quelques commodités de clocher, et qu’en somme mieux valait avoir des Assemblées provinciales à Saintes, où La Rochelle était plus largement représentée que les autres villes, que de n’en point avoir du tout, et de continuer à vivre sous le régime des intendants. Mais il y avait des circonstances qui allaient favoriser cette scission, des hommes qui avaient profit à la prolonger et à la rendre irrémédiable. D’un côté, la Saintonge ressortissait au parlement de Bordeaux. Or, ce parlement, le seul, s’était, dès le début, montré hostile aux Assemblées provinciales. Il n’osa pas, comme il l’avait fait pour le Limousin, rendre un arrêt spécial contre l’Assemblée de Saintonge ; il fit cependant publier dans tout son ressort son refus d’enregistrer l’édit de création. D’un autre côté, l’intendant ne voyait pas d’un bon œil celte institution qui allait faire de sa place une sinécure, et de lui-même un commis de celte province dont il était le chef. C’était Guéau de Gravelle de Reverseaux, à qui la Saintonge doit beaucoup sous le rapport matériel, qui se dévoua à ses intérêts, lui consacra pendant neuf ans son activité et ses talents, mais qui, heureux de se dire qu’elle lui devait à lui-même sa prospérité, son bonheur, ne voulait ni partage d’autorité, ni contrôle d’administration, ni communauté d’influence. Il venait de Moulins où il avait fait échouer, en 1781, l’Assemblée provinciale constituée par Necker. Il était peu favorable a celle de Saintes et s’opposa énergiquement à sa constitution. Pouvoir civil et pouvoir judiciaire se liguaient donc pour empêcher l’effet des bonnes dispositions du roi, et ils trouvaient dans ces rivalités mesquines un puissant point d’appui. L’Assemblée provinciale devait nécessairement échouer.

Jacques-Philippe-Isaac Guéau de Gravelle de Reverseaux, marquis de Reverseaux, comte de Miermaigne, seigneur châtelain de Theuville, Allonne, Beaumont et Argenvilliers, né le 26 juin 1739, de Jacques-Etienne Guéau, seigneur de Reverseaux, célèbre avocat au parlement, et de Marie-Angélique Lenoir, fut reçu conseiller au parlement de Paris, le 17 juillet 1761, maître des requêtes en 1765, et président au grand conseil, le 4 janvier 1768. Nommé intendant à La Rochelle en 1781, après l’avoir été à Moulins, il créa la plupart des grandes voies de communication du département ou les fit réparer ; il dessécha de nombreux marais dans les bassins de la Charente et de la Boutonne, à Brouage, à Marennes, à La Rochelle ; 64,000 arpens de terre furent rendus à l’agriculture. Saintes, où il aimait il résider, lui doit le projet de son Cours national, ses quais et ses plantations d’arbres. De là les noms de Cours Reverseaux et de Quai Reverseaux donnés par la ville en 1810. M. de Reverseaux fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, le 24 pluviôse an II, — 13 janvier 1794 — et guillotiné..— Voir H. d’Aussy, Chroniques saintongeaises.

- IV - Ce n’était que pour un temps.

M. de Reverseaux représentait les populations comme « calmes et dociles. » Il s’en tenait sans doute à ses propres désirs, et aux rapports de ses agents qui ne lui montraient que ce qu’il désirait. Son subdélégué à Saintes, maire de la ville, consignait bien dans une délibération qu’aucun mouvement libéral n’avait agité cette province. En cela il répondait certainement au vœu de l’intendant. Mais on trompait et on se trompait. En Saintonge, comme ailleurs, on gémissait sous la centralisation de plus en plus envahissante ; on supportait avec peine l’autorité des intendants qui, peu à peu, retiraient à eux toute la vie politique du pays. On regrettait ses vieilles franchises ; on songeait que le despotisme était récent, la liberté ancienne ; et l’on voulait revenir au passé pour revenir à l’indépendance. Ce sont les tentatives faites pour cela dont nous voudrions dire quelques mots. Il n’entre pas dans notre plan de raconter l’histoire des Assemblées provinciales. Ce travail a été fait et admirablement par M. Léonce de Lavergne. Nous voudrions tout simplement montrer ce qui s’est passé à ce sujet dans notre province, non pas à l’aide d’un récit, mais au moyen de pièces originales et authentiques.

Nous avons été assez heureux, il y a six ans, pour découvrir le registre des délibérations qui eurent lieu à cette époque, manuscrit complètement inconnu à tous ceux qui se sont occupés de l’histoire locale. On peut y puiser de fort utiles enseignements ; et l’on y voit la tendance des esprits à celte époque, les aspirations de chacun. Seulement je crains bien de voir, à cause de la hardiesse de leur initiative, ces gentilshommes et ces ecclésiastiques d’alors passer pour des révolutionnaires aux yeux de beaucoup de personnes de nos jours, tant nous avons fait de chemin dans la voie de la liberté.

Nos documents, outre l’avantage de l’inédit, ont le mérite de refléter assez sincèrement les dispositions des esprits et de montrer les tendances des différents Ordres. On a l’impression du moment, et l’on juge mieux. L’historien altère toujours un peu le sens des événements qu’il raconte ou des faits qu’il apprécie. Presque toutes les pièces que nous publions ne sont pas imprimées ici pour la première fois. L’Assemblée provinciale de Saintonge, en effet, avait décidé qu’un extrait du procès-verbal de ses séances serait rendu public. Ainsi, en 1789, « P. Toussaints, Imprimeur du Roi et de la Province, rue Saint-Maur, » imprima-t-il un in-4° de 15 pages intitulé : Extrait du Procès-verbal de l’Assemblée des trois Ordres de la Province de Saintonge remis au Palais Royal de Saintes, les cinq, six et sept Février 1789, en vertu des Lettres de convocation à eux adressées par les Commissaires desdits Ordres de la Ville de Saintes, rassemblés à l’Hôtel-de-Ville, le trente-et-un Décembre dernier, en conséquence de l’autorisation de M. le Comte de la Tour-du-Pin, Commandant en Chef de la Province. » Cette plaquette, dont nous devons la communication à M. Hippolyte Legardeur de Tilly, contient la séance du 5 février, celle du 6 résumée en six lignes, et celle du 7, en tout quatre pages et demie. Il y a huit pages pour les noms des personnes présentes. Puis viennent la lettre — 5 février — des commissaires du Tiers de Saint-Jean-d’Angély, et la délibération—7 février—des trois Ordres de la sénéchaussée de Saint-Jean. Ces pièces nous ont paru incomplètes et insuffisantes. Nous publions donc tout ce que contient le registre, c’est-à-dire les délibérations in extenso dont on n’a qu’un extrait ; la séance du 31 décembre 1788, omise dans l’imprimé et dont les Archives de La Rochelle n’ont qu’un extrait informe sur la première page duquel est la fable des Chevaux, par le marquis de Fulvy [2] ; la lettre du comte de la Tour du Pin, la délibération du corps de ville de Saintes, et diverses pièces déjà connues, mais qui sont nécessaires ici. Nous n’oublions pas quelques procès-verbaux d’assemblées capitulaires ou de communautés : celles des paroisses de Chérac, des Gonds, Mirambeau, Saint-Mégrin, Saint-Sulpice de Mérignac, Royan, Talmont et des marchands, notaires et procureurs de Pons.

Puis viennent les discussions du corps de ville, ses protestations et celles du maire, deux lettres de l’intendant. Enfin, quelques pièces relatives à l’Assemblée particulière de Saint-Jean-d’Angély terminent le tout. Saint-Jean a publié un compte-rendu [3] de ses actes qu’il a intitulé : Entrait des Registres de l’Ordre de la Noblesse de la Sénéchaussée de Saintonge, séante à Saint-Jean-d’Angély, et des Délibérations prises par les trois Ordres dans l’Assemblée tenue le 4 Février 1789. Les noms y sont affreusement mutilés ; et quand il y a : Chapiteau de Guissalle, du Bousquet d’Argence, le vicomte de la Laurencie de Charras, le typographe ne manque jamais de dédoubler ces trois gentilshommes, et d’en faire six : M. Chapiteau, M. de Guissalle, M. du Bousquet, M. d’Argence, le vicomte de la Laurencie et M. de Charras. On pourrait multiplier les exemples. Autant que nous l’avons pu, et avec le secours de M. Théophile de Bremond d’Ars, ces erreurs ont été réparées dans notre travail.

Quant à l’Aunis, nous n’avons presque rien, et nous ne savons que bien peu de chose. La seule pièce que nous publions est importante ; c’est la délibération du corps de ville de La Rochelle qui demande des États provinciaux distincts pour l’Aunis.

M. le baron Léonce de la Morinerie a sur l’Assemblée provinciale quelques pages intéressantes dans son livre si important : La noblesse de Saintonge et d’Amis convoqué pour les États généraux de 1789 [4]. M. Antonin Proust donne sur le même sujet, dans les Archives de l’Ouest [5], la correspondance de l’intendant Guéau de Reverseaux et beaucoup d’autres pièces. Nous lui faisons quelques emprunts en lui renvoyant les lecteurs qui désireraient de plus amples détails.

Pour les personnages dont les signatures sont au bas des procès-verbaux, nous aurions désiré mettre quelques notes ; mais c’eût été un travail déjà fait pour la Noblesse par M. de la Morinerie à qui nous prenons cependant quelques notes ; fastidieux et nécessairement presque nul pour le Clergé, surtout pour le Tiers. On pourra consulter, pour quelques membres de ces deux derniers ordres, les Pièces pour servir à l’histoire de Saintonge et d’Amis, par M. Théophile de Bremond d’Ars [6]. Notre travail, peut-être avec tout cela, sera encore incomplet ; il donnera néanmoins une idée très-nette des assemblées pour les États provinciaux de Saintonge, à Saintes et à Saint-Jean-d’Angély. Et aussi il comblera une lacune. M. Léonce de Lavergne n’a sur les Assemblées provinciales de l’Aunis et de la Saintonge que cinq ou six pages, toutes consacrées à la séance du 7 novembre qui n’a pas eu lieu. Il n’a pas connu les réunions de Saintes et de Saint-Jean-d’Angély aux mois de décembre 1788 et de février 1789. Ignorance bien excusable, puisqu’aucun historien local n’en a parlé I Daniel Massiou, qui a publié, avec des bévues aussi remarquables que son talent, six volumes in-8° sur l’Histoire civile politique et religieuse de la Saintonge et de l’Aunis, ne sait pas ces tentatives de notre province pour avoir une administration autonome. Il confond les séances des États provinciaux avec les réunions pour les États généraux. Aussi les fait-il demeurer en permanence depuis les premiers jours de février, jusqu’à la fin de mars [7]. Notre publication sera donc à la fois un erratum et un complément.

- V - Depuis 1782, était assis sur le siège épiscopal de saint Eutrope Pierre-Louis de La Rochefoucauld, allié aux premières familles du pays et parent du célèbre et malheureux duc Alexandre, un des esprits les plus avancés de son temps, comme on dirait aujourd’hui [8]. L’évêque de Saintes avait, racontait-on, une vive sympathie pour les idées nouvelles. De plus, à la place du comte de Puységur nommé ministre de la guerre, venait d’être créé gouverneur des provinces d’Angoumois, Saintonge, Aunis et Poitou, le comte de la Tour du Pin, devenu Saintongeais par son mariage (24 avril 1755), avec Marguerite-Séraphine-Charlotte-Cécile Guinol de Monconseil, dame de Tesson et d’Ambleville [9]. On le savait partisan décidé d’une réforme. C’était le levain dans la pâte.

Or, pendant que ces idées libérales fermentaient, le corps de ville refusait, le 8 décembre 1788, par une délibération motivée, de s’associer aux villes de Nantes, de Nîmes, Quimper, Orléans, Rouen, Bar-sur-Aube, Paris, Béziers, Carcassonne, lui demandant « une adhésion pour obtenir que le Tiers État ait aux Etats généraux un nombre de députés égal à ceux du Clergé et de la Noblesse réunis. » Il constatait à l’unanimité « que la province n’a été agitée par aucun des mouvements qui se sont fait sentir dans d’autres parties de la France, que les lois qui avaient causé une alarme générale, ont été révoquées avant qu’elles eussent reçu aucune exécution en Saintonge. » Il ne voulait pas « circonscrire ou étendre les limites de l’autorité royale, ni déterminer les principes constitutionnels de la monarchie. » Enfin, « considérant que les liens de devoir et d’attachement, qui ont uni les différentes classes des citoyens de cette province, ne permettaient pas de douter de la justice que chaque Ordre s’empressera toujours de rendre aux autres, et que la ville de Saintes a été par le passé, comme elle le sera à l’avenir, jalouse de marquer dans toutes les circonstances son respect et sa soumission aux volontés du roi légalement connues, et aux lois, ordonnances et usages reçus de tout temps dans le royaume, » il arrêtait en conséquence qu’il n’y avait pas lieu de délibérer [10].

Ainsi, le conseil municipal, représentant-né du Tiers, et qui devait en avoir les aspirations et en exprimer les désirs, se trouvait satisfait. A la grande joie de l’intendant, qui en triomphe dans une lettre du 17 avril 1789 au garde des sceaux, il refusait de descendre dans la lice, où l’on allait revendiquer les vieilles franchises. Cette noble cause trouva, d’autres champions.

Le temps du reste pressait. La Guienne menaçait d’absorber la Saintonge. Un mémoire où l’on proposait d’englober dans les états d’Aquitaine les deux provinces qui ne pouvaient s’entendre, avait excité l’attention des divers Ordres de la ville de Saintes. Cette prétention donna l’éveil et fut l’occasion d’un mouvement décentralisateur. La liberté se prend et ne s’octroie pas. Sans attendre et sans demander aucun ordre, un gentilhomme et un ecclésiastique convoquèrent à Saintes les principaux habitants de la ville. L’initiative privée devait avoir raison des oppositions de corps et des obstacles officiels. Du reste, les deux promoteurs avaient l’assentiment du gouverneur et l’autorisation du maire, qui n’a pas osé refuser. L’histoire n’a pas conservé leurs noms. L’un devait être Richier, seigneur de Touchelonge en Marennes.

Jean-Raymond de Richier, capitaine au régiment de Beaujolais, chef de division garde-côtes, chevalier de St-Louis, mort à Marennes, le 9 février 1800, après avoir été incarcéré a Brouage en 1794. — « M. de Richier se fait ici le plus grand honneur ; c’est l’aigle de son Ordre qui renferme cependant beaucoup de gens de mérite. On ne doute pas qu’il ne soit un des deux députés de la Noblesse aux États généraux, où je ne doute pas que sa probité, son patriotisme, ses lumières ne lui fassent jouer un rôle important. » — Faure-Douville à M. de La Garrigue de la Tournerie, à Marennes ; lettre datée de Saintes, le 21 mars 1789

M. Proust dit que c’est lui qui, à l’ouverture de la première séance, prit la parole. M. de la Morinerie est moins affirmatif. Pour l’autre nous sommes sans aucune indication. Est-ce Guérin de la Magdeleine ? Est-ce Delaage ? Est-ce Saint-Légier de Boisrond ?

La réunion eut lieu, le 20 décembre 1788, à l’hôtel-de-ville, ce siège des libertés municipales. Un membre de la Noblesse, sans doute Richier, s’écria aussitôt que le jour était venu « où la Saintonge allait enfin être rendue u la liberté, où elle pourrait réclamer de la nation assemblée le droit de s’administrer elle-même, de voter ses impôts, de vivre de sa vie propre et de n’être plus assujettie aux volontés d’un intendant. » Le vieil esprit communal, que l’intendant M. de Reverseaux croyait et disait bien mort, se réveillait ; et la Saintonge réclamait hautement ses libertés confisquées, le premier jour où elle pouvait élever la voix. Ce discours fut couvert d’applaudissements ; une adresse fut aussitôt votée par acclamation au comte de la Tour du Pin qui avait permis celle « réunion fraternelle des trois ordres. »

- VI - Ce n’était qu’un préliminaire. On n’était point en nombre pour parler au nom de la province. Une nouvelle assemblée eut lieu le 31 décembre, a 4 heures [11]. Le comte de la Tour du Pin l’autorisait, par une lettre datée de Tesson, le 27 décembre. « Messieurs, disait-il, j’applaudis et souscris du meilleur de mon cœur au désir que vous me témoignez de vous réunir autant de fois que vous le croirez nécessaire pour demander au roi des États provinciaux » [12].

Pierre-Léonard Delaage, seigneur du Douhet, docteur en théologie de la faculté de Paris, de la société royale de Navarre, abbé commandataire de l’abbaye royale de Bellefontaine, au diocèse de La Rochelle, vicaire général du diocèse de Saintes et doyen de l’église cathédrale de Saint-Pierre. Il protesta vivement contre la suppression du chapitre, émigra en Espagne, où il mourut sur la paille.
Jacques-Gaspard, vicomte de Turpin, seigneur de Fief-Gallet et de Faye, major d’infanterie, chevalier de Saint-Louis, né en 1732, fut élu député suppléant aux États généraux et colonel de la milice bourgeoise de Saintes en 1790. Il émigra et servit dans l’armée des Princes. Il mourut à Saintes, le 19 avril 1818. Sa femme, Françoise-Elisabeth Chevalier des Landes, qu’il avait épousée le 10 janvier 1764, fut incarcérée a Brouage.
André-Antoine Bernard, né a Corme-Royal, le 21 juin 1751, de François Bernard, notaire royal, et d’Elisabeth Geoffroy, fut colonel des gardes nationales de Saintes, Corme, Saint-Porchaire et Chaniers, président du tribunal du district de Saintes le 6 décembre 1790, député a l’Assemblée législative le 29 août 1791, à la Convention le 14 septembre 1792, où il vota la mort du roi ; membre du Comité de sûreté générale, envoyé en mission dans plusieurs départements. Arrêté en 1795, amnistié le 26 octobre de la même année, il fut président de l’administration municipale de Saintes en 1196 et 1791, membre du Conseil général de 1800 à 1804. Exilé par la loi du 12 janvier 1816, il mourut au bout de deux ans a Madère.

Le doyen du chapitre, Delaage, ouvrit par un discours la séance, à laquelle assistait l’évêque. Après lui le vicomte de Turpin prit la parole au nom de la Noblesse, et Bernard des Jeuzines, avocat au présidial, parla en faveur du Tiers. A l’unanimité, il fut reconnu « qu’il serait très-avantageux pour cette province d’être mise en pays d’Etat, pourvu qu’elle ne fût point incorporée avec la Guienne ; que si les trois Ordres de cette dernière province ont demandé cette incorporation, c’est absolument contre le vœu de tous les ordres de ceux-cy, dont la situation, la différence des productions, l’éloignement et plusieurs autres considérations s’opposent à une semblable réunion. » On réclamerait donc l’établissement d’États provinciaux, pour la Saintonge, l’Aunis et le Bas-Angoumois ; la suppression des intendants ; et on inviterait les villes de La Rochelle et de Saint-Jean-d’Angély à faire cause commune avec Saintes.

Toutefois, avant aucune démarche, l’Assemblée, ne s’estimant pas assez nombreuse pour représenter toute la province, arrêta qu’il fallait avoir l’avis de tous les Ordres dûment convoqués en une réunion générale. Les commissaires nommés pour préparer cette séance furent MM. Delaage, doyen ; Castin Guérin de la Madeleine, chanoine, vicaire général, abbé de Vaux-sur-Mer, pour le Clergé ; le vicomte de Turpin et Pierre-René-Auguste, comte de Bremond d’Ars, baron de Saint-Fort-sur-le-Né, seigneur d’Orlac, de Dompierre-sur-Charente, pour la Noblesse ; et pour le Tiers : Robert de Rochecoute, assesseur au présidial ; Grégoireau, docteur en médecine ; Charrier, ancien juge-consul, et Garnier, avocat du roi. Le comte de la Tour du Pin devait être prié d’y assister par une lettre signée do tous les commissaires, dit le procès-verbal, et aussi l’évêque de Saintes, ajoute le Journal de l’abbé Legrix [13].

Il y avait un déchaînement formidable contre le régime des intendants. Partout ils étaient vivement attaqués, et leurs subdélégués maltraités [14]. A Saintes, Bernard des Jeuzines [15], avait publié un mémoire très vif contre les agents du pouvoir central. Aussi, à la réunion du 5 février, composée de 500 personnes environ, dès le début, une voix, celle de Bernard, s’élève-t-elle, appuyée par Garnier et par un groupe considérable, pour demander « l’expulsion des individus suspects. » Il s’agissait de Gaudriaud, subdélégué de l’intendant, qui, comme maire, avait droit à la présidence du Tiers [16]. Gaudriaud était maire depuis le 13 janvier 1757 ; et chaque année il avait été maintenu dans cette dignité jusqu’à 1771, où il était devenu maire perpétuel. Depuis 1767, il était subdélégué. C’était un vieillard de plus de 70 ans, « irréprochable sur tous les points, écrivait Guéau de Reverseaux, malgré son caractère trop tranchant. » Quelques personnes essayèrent de détourner l’orage en demandant l’ordre du jour. Mais, d’après Gaudriaud lui-même, il y avait une telle unanimité qu’il « n’eut d’autre parti à prendre que celui de se retirer, pour obvier aux suites que l’effervescence aurait pu occasionner. » Reverseaux, dans une lettre du 12 mars 1789 au garde des sceaux, écrivait : « On a affiché a La Rochelle des placards portant qu’il fallait brûler les intendants, pendre les subdélégués. »

Gaudriaud ne reparut plus. Un peu plus tard même, 8 mars, les officiers municipaux, réunis pour former l’assemblée du Tiers-État, le mirent sans plus de façon à la porte comme gênant les délibérations. On lui reprochait vivement cette fameuse délibération du 8 décembre 1788, par laquelle le conseil de l’hôtel de ville avait solennellement déclaré que tout était pour le mieux dans la mieux administrée et la plus heureuse des provinces possibles. Il protesta bien [17] ; mais ce fut en vain. On répondit [18]. Le 10 juillet 1789, il donna officiellement sa démission, et fut remplacé par Garnier. Le même fait se passa à Barbezieux pour le subdélégué Lamaurine. On fut sur le point d’aller plus loin encore à Angoulême. Quelques députés des corporations refusèrent d’admettre parmi eux les officiers municipaux, qui, « ne tenant pas leurs charges de la volonté des citoyens, devaient être considérés comme les agents du roi. » A Aligre, aujourd’hui Marans, Savary eut le mandat de député pour les États généraux ; et à Rochefort, Orceau, procureur du roi. Mais ces deux fonctionnaires ne furent pas admis dans l’assemblée générale de La Rochelle, parce qu’ils étaient des agents de l’intendant.

Massiou, avec ses préjugés qui l’empêchent de voir la vérité, a rejeté l’exclusion d’Orceau, sur la Noblesse qui, dit-il, « s’avisa de trouver malséant qu’un gentilhomme fût représenté par un roturier. » S’il en eût été ainsi, l’assemblée n’eut fait qu’obéir a la loi. Les articles XVII et XX disposaient que les nobles et les ecclésiastiques ne pourraient être représentés que par des nobles ou des ecclésiastiques. Mais Orceau était bel et bien député pour son propre compte, en son nom personnel, du bailliage de Rochefort. De plus, dans ses Observations et réflexions de M. Orceau sur le jugement rendu contre lui le 18 de ce mois, que cite Massiou sans les avoir lues, « pamphlet, dit-il, dans lequel il prodigua le sarcasme au corps entier de la Noblesse, » Orceau précisément rend « hommage a la pureté des vues de l’ordre de la Noblesse, en prouvant que son erreur est uniquement l’effet de sa méprise. » Il suffit d’ailleurs de transcrire ce passage du procès-verbal de la séance du 17 mars pour voir qui a pris l’initiative de l’expulsion d’Orceau. « Après l’appel des députés de Rochefort, M. Charles-Jean-Marie Alquier, avocat du roi en la sénéchaussée et siège présidial de cette ville, maire d’icelle, et premier député du Tiers-État, se lève, et dit qu’il est chargé d’exposer qu’en rendant toute justice qui est due à la personne du sieur Orceau, député élu par le bailliage de Rochefort, le titre de subdélégué de l’intendant dont est revêtu le sieur Orceau, peut le faire regarder comme capable de gêner les suffrages dans une assemblée dont le but est d’opérer le bien de la nation. » Le texte est clair ; c’est le Tiers qui propose l’exclusion d’Orceau. « Après une discussion prolongée, continue le procès-verbal..., les deux autres ordres consultés approuvent la proposition de M. Alquier. » On voit comme l’historien Massiou traite l’histoire.

. « Bien plus, mandait Reverseaux au garde des sceaux, le maire de Saint-Jean-d’Angély, quoiqu’il ne remplisse aucune fonction dans l’administration, sur le seul soupçon de lui être attaché, a été tellement maltraité dans l’Assemblée générale de celte Sénéchaussée, où il était député de la ville, qu’il a été obligé de se retirer. » C’était à 78 ans d’intervalle le cri ému de l’archevêque de Cambrai : « Point d’intendants ! »

- VII - L’élan était donné. A Saint-Jean-d’Angély il y avait eu aussi réunion, le 4 février, dans le couvent des pères Jacobins. « Le corps de la Noblesse, dit le Journal de Bourignon, y a fait éclater le plus noble désintéressement ; et lorsque le commissaire du Tiers-État a voulu porter la parole pour demander que les impôts fussent répartis avec égalité sur les trois ordres, il a été interrompu par les acclamations amicales et respectueuses de la Noblesse ».

Journal de Saintonge et d’Angoumois, 15 février 1789, page 54. — Le narrateur ajoute ce détail significatif, que les députés de la campagne, au nombre de 183, entendant crier « Bravo ! » et ignorant le sens de cette exclamation consacrée au spectacle, traduisaient en répétant : « Brave homme ! Brave homme. »

Le bureau des Finances et chambre du domaine de la Généralité de La Rochelle, par un arrêté du 24 décembre 1788, avait déclaré qu’il renonçait « à toutes exemptions qui pourraient l’empêcher de partager avec les trois ordres de l’État le fardeau des impositions publiques et annuelles qui ne sont aujourd’hui supportées que par un seul. » Et signèrent : Gilbert ; Carré de Sainte-Gemme ; Meaume ; Massias ; Gilbert de Jouy ; de Chassiron ; Cadoret de Beaupréau ; P. Rodrigue ; Gilbert de Gourville ; Dufaure de Chalelars ; Alquier, procureur du roi ; de la Vergne, greffier en chef.

Les gentilshommes et les ecclésiastiques de Saint-Jean-d’Angély n’avaient pas attendu le 24 février pour prendre cette généreuse résolution. Après les lettres de Saintes du 12 janvier qui les invitaient à se réunir, ils avaient avec les gens du Tiers tenu une première assemblée qui, retardée pour plusieurs motifs, eut lieu le 20 janvier 1789 seulement. Là, après des discours de dom Barrault, prieur de l’abbaye bénédictine de Saint-Jean, pour le Clergé ; du vicomte de Brie (1) pour la Noblesse ; de Bonnegens d’Aumont, conseiller en la Sénéchaussée (2) et de Regnaud, avocat, pour le Tiers, on avait arrêté d’abord que, sans séparer les intérêts de Saint-Jean des intérêts de Saintes, on délibérerait sur ces mêmes intérêts à Saint-Jean ; qu’on y nommerait sur le champ douze commissaires, deux pour le Clergé : dom Le Maire, ancien prieur de l’abbaye, et Drouhet, ancien prieur-curé de Prissé ; quatre pour la Noblesse : Dubois de Saint-Mandé ; le vicomte de Brie ; Perraudeau et la Laurencie de Chadurie ; six pour le Tiers : de Bonnegens d’Aumont, Normand d’Aulhon, avocat du roi, Duret, avocat, Begnaud, Parant et Fabre, tous deux négociants ; chargés de répondre aux lettres reçues, d’assurer MM. des trois Ordres de Saintes des sentiments des trois Ordres de Saint-Jean-d’Angély, et de leur désir de conserver l’harmonie et l’union avec leur ville, enfin d’inviter les membres de la Noblesse et du Clergé individuellement, ceux du Tiers, par députés, à l’Assemblée générale du 4 février.

Jean-Baptiste d’Auray, vicomte de Brie, seigneur en partie de Ciré, de Saint-Pierre de l’Ile, de Sainte-Mesme, etc., né à Auray, en Bretagne, le 25 octobre 1741, émigra en 1792, et servit dans la compagnie de Saintonge et d’Angoumois formée par le comte de Montausier à Munster.
Jean-Joseph de Bonnegens d’Aumont, né en 1727, fils de Jean de Bonnegens, conseiller du roi au siège présidial de Saint-Jean-d’Angély, en 1727, prévôt des maréchaux, et de Blanche Baron, fut, comme son père, conseiller du roi en la sénéchaussée. Son frère, Jean-Baptiste de Bonnegens, seigneur des Hermitans, rapporteur au point d’honneur, mourut en 1776, laissant de Marie-Gabrielle : Henri-Jean-Josepb, lieutenant-général en la sénéchaussée de Saint-Jean, député du Tiers aux États généraux, qui épousa, en 1782, Anne Torchebœuf le Comte, dont il eut : 1° Joseph, auditeur au conseil d’État, sous-préfet à Gorcum (Hollande), à Quimperlé, et jusqu’en 1830, à Saint-Jean-d’Angély, où il est mort en 1867 ; 2° Henri, président du tribunal de Saint-Jean-d’Angély. — On trouve encore, en 1750, Joseph de Bonnegens, seigneur du Cluzeau-Bignay, lieutenant-général au siège royal, à 12 ans, en 1710, fils d’Hélie de Bonnegens et de Marie Pépin, mort en 1780, sans enfants de Marie Charrier, sa femme. — Une autre branche, les Bonnegens de la Chaume, en Angoumois, fut représentée à l’assemblée de la Noblesse de la sénéchaussée d’Angouléme, le 25 mars 1789. La branche des Bonnegens des Hermitans fut anoblie par lettres-patentes du 11 février 1815.
Louis-Michel-Etienne Regnaud, plus tard comte Regnaud de Saint-Jean-d’Angély, né en 1762, a Saint-Fargeau, mort à Paris, le 10 mars 1819.
Guillaume-Alexandre Dubois, marquis de Saint-Mandé, chevalier, seigneur de Laubonnière de l’Herpinière, etc., capitaine de dragons au régiment d’Orléans, chevalier de Saint-Louis, mourut en 1792. Sa veuve, Françoise de Conty de Champigny, fut incarcérée à Brouage, l’année suivante, avec sa fille Julie.
Charles-Antoine, baron de la Laurencie, seigneur de Chadurie, né a Authon, le 20 mai 1742, mort à Saint-Jean-d’Angély, le 20 avril 1791, fut lieutenant de vaisseau, capitaine d’artillerie de marine, chevalier de Saint-Louis. Il émigra en 1791. Sa femme, Marie-Geneviève de Brilhoc de Nouzières, fut enfermée à Brouage. Il était cousin issu de germain de la Laurencie, marquis de Charras.
Charles-Alexandre Normand, seigneur de la baronnie d’Authon, avocat du roi au siège royal de Saint-Jean-d’Angély, né le 1er juin 1747, époux, en 1782, de Marie-Thérèse Charrier, dame de la baronnie d’Authon, parut à l’assemblée de la Noblesse pour les États généraux, fut incarcéré a Brouage pendant la Terreur, et mourut le 6 avril 1812, laissant deux fils : Claude-Maurice, mort en 1858, marié à sa cousine Antoinette Normand du Fié, dont postérité, et Camille, propriétaire d’Authon. La branche du Fié, issue de Jacques Normand du Fié, frère de Charles Normand d’Authon, est encore représentée.
René-Joseph-Benoît Perraudeau, écuyer, seigneur de Beaufief et de Chantemerle, avocat, subdélégué de l’intendant de La Rochelle à Saint-Jean-d’Angély, né en 1733, le 21 mars, fut détenu à Brouage avec sa femme Marie-Suzanne Ouzanneau.

C’étaient là les préliminaires. Mais déjà dom Barrault au nom du Clergé, le vicomte de Brie au nom de la Noblesse, avaient annoncé leur renonciation à tous leurs privilèges pécuniaires et leur consentement à ce que le Tiers-État eût autant de voix que les deux autres Ordres. Ces deux points, fort importants, étaient donc décidés dès le 20 janvier. Saintes ne les accepta, et encore après discussions, que le 7 février suivant.

Bourignon, toutefois, n’est pas rigoureusement exact quand il prête à un orateur du Tiers l’initiative d’une réclamation à laquelle déjà Noblesse et Clergé avaient déclaré faire droit. Le compte-rendu publié et signé des commissaires des trois Ordres, est plus précis. A l’ouverture de la séance du 4 février, dom Le Maire et le vicomte de Brie racontent leurs démarches très-compendieusement. Puis Perraudeau de Beaufief (1), dans un discours éloquent, que M. de Brie malade n’a pu faire, « peint un souverain bienfaisant, un ministre vertueux, l’un et l’autre empressés à, rechercher et assurer le bonheur de la nation. Il montre l’empressement des deux premiers ordres à les seconder : 1" en renonçant à leurs privilèges pécuniaires ; 2° en consentant de ne réunir entre eux qu’un nombre de représentants égal à celui du Tiers-État. Il indique les inconvénients du régime des pays d’élection ; il démontre les avantages immenses qu’on doit attendre d’États provinciaux bien administrés ; il fait sentir qu’on doit former une union fraternelle et indissoluble avec la sénéchaussée de Saintes et une coalition avec celle de l’Aunis et même de l’Angoumois, si le souverain et les représentants de la nation aux États généraux approuvaient cette réunion. »

Il n’y avait donc, sur les deux importantes questions de la représentation égale et de la suppression des privilèges, aucune contestation. Aussi, quand Bonnegens d’Aumont, au nom du Tiers, vint à son tour, « par un discours plein de raisonnement et de force, ajouter de nouveaux motifs, de nouveaux détails en faveur des États provinciaux, » il fut interrompu par les acclamations répétées : États provinciaux ! États provinciaux 1 Mais dans sa harangue il n’eut qu’à constater le désintéressement des deux autres Ordres. « M. de Bonnegens d’Aumont, dit le Procès-verbal, prononçant cette phrase : « Tout citoyen de l’État, de quelque classe et condition qu’il soit, partagera désormais tous les impôts de l’État.... » à ces mots, toute la Noblesse se lève et, d’une voix unanime dit : « Oui, Monsieur, oui, mes amis, nous partagerons avec vous tous les impôts de l’État. »

Voilà une question décidée. A Saint-Jean-d’Angély comme à Saintes, on pourrait ajouter comme partout, Noblesse et Clergé renoncent à leurs privilèges pécuniaires.

Quant à l’objet spécial de la réunion, le régime des États provinciaux est-il préférable à celui des pays d’élection, il ne pouvait y avoir la plus légère hésitation. L’abbé Allaire de la Sablière, avocat au parlement, prieur commandataire, curé-chanoine de l’église paroissiale et collégiale de Magné-Niort, appuya très-énergiquement l’affirmative (1). « il n’y a que ce régime, s’écria-t-il, qui puisse prendre efficacement en considération les expédients d’une sage économie, pour verser directement dans le trésor royal les subsides, fruits de notre amour et de notre fidélité pour le roi ; remédier aux abus, anéantir les cabales des ambitieux, qui n’aspirent à dominer que pour s’affranchir des impôts » [19]. La proposition fut votée à l’unanimité.

Massiou n’avait pas lu ce document certainement, quoiqu’il soit in extenso dans le Journal où il prend ses renseignements ; il ne connaissait pas les paroles de Richier, l’initiative du Clergé et de la Noblesse pour obtenir des assemblées autonomes, lorsqu’il fait honneur de cette revendication aux seuls représentants du Tiers : « Le vœu unanime, dit-il (VI, page 10), des hommes qui habitaient le territoire situé entre Gironde et Sèvre, était que cette contrée maritime fût érigée en pays d’États ; et tel fut le texte sur lequel s’exerça principalement l’éloquence patriotique des orateurs de la bourgeoisie. »

à suivre


[1Voir aussi un Mémoire publié en 1750 par le marquis Victor de Mirabeau concernant l’utilité des États provinciaux relativement à l’autorité royale, inséré en 1758 dans l’Ami des Hommes, 4° partie, sous ce titre : Précis de l’organisation ou Mémoires sur les États provinciaux.

[2Voir pièce n° XIX.—Cette fable se trouve aussi page 49, au n° VII, 15 février 1789, du Journal de Saintonge et d’Angoumois. Elle est signée « Par M. le marquis de Fulvy. » Bourignon, le rédacteur du journal, dont Fulvy était l’assidu collaborateur, la fait suivre de cette note : « Cette pièce est un peu faible pour la versification ; mais la circonstance la rend très-intéressante. » Fulvy est certainement un pseudonyme.

M. L. de Richemond, archiviste, a mis beaucoup d’obligeance à nous communiquer ce qui pouvait nous intéresser.

[326 pages in-4°, La Rochelle, chez P.-L. Chauvet, libraire-imprimeur du roi, 1789.

[4Paris, Dumoulin, 1861.

[5Série 4, n° II, — Paris, Lacroix ; et Niort, Clouzot.

[6Saintes, 1863, chez Fontanier.

[7« Dès les premiers jours de février, les électeurs convoqués par sénéchaussée se réunirent à l’échevinage de La Rochelle, à l’hôtel-de-ville de Saintes, au couvent des Jacobins de Saint-Jean-d’Angély, et demeurèrent en permanence jusqu’à la fin de mars. » Histoire de la Saintonge, t. VI, p. 8.

La première réunion pour les États généraux eut lieu seulement le 16 mars. Ce n’est qu’après le 20 février, jour où fut publié le règlement royal dans la sénéchaussée, qu’on s’occupa de la rédaction du Cahier des doléances et des élections pour cette réunion du 16 mars.

[8Pierre-Louis de La Rochefoucauld, né le 12 octobre 1744, au Vivier, paroisse de Saint-Cybard-du-Peyrat (Charente), était fils de Jean de La Rochefoucauld, chevalier, seigneur de Maumont, Magnac, Barros, le Vivier, chevalier des ordres. militaires de Notre-Dame du Mont-Carmel et de Saint-Lazare de Jérusalem, celui dont l’annotateur du Journal de Legrix fait un menuisier au service des Deval, soigneurs de Touvres par engagement. — Voir Revue de l’Aunis et de la Saintonge, num° des 25 août et 25 octobre 1860.— Prieur de Nanteuil-le-Haudoin, vicaire général et chanoine de Beauvais, agent général du Clergé, il fut nommé évêque en 1781, et fut massacré aux Carmes, le 2 septembre 1792. — Voir notre étude sur ce personnage.

[9Jean-Frédéric, comte de la Tour du Pin, marquis de La Roche-Chalais, baron du Cubzaguais, né.à Grenoble le 22 mars1727, fut nommé ministre de la guerre le 4 août 1789 en remplacement du comte de Puységur. Il monta sur l’échafaud le 28 avril 1794.

[10Pièce n° I.

[11Pièce n° X, A.

[12Pièce n° II.

[13Journal de M. l’albé Legrix, chanoine de l’église cathédrale de Saintes, publié en 1864 par la Commission des arts et monuments de la Charente-Inférieure.

[14Pièce n° XVII. — Lettre de M. de Reverseaux.

[15Les Jeuzines, métairie en la paroisse des Essarts, canton de Snint-Porchaire. Bernard, le futur conventionnel, qui devait même renier son baptême, et s’appeler Pioche-Fer, au lieu d’André-Antoine, essayait alors de se gentilhommiser.

[16Pièce n° XXII.

[17Voir pièce n° XV.

[18Pièce n° XVI.

[19Pièce n° VI.

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