1789 - Description, histoire et anecdotes : l’Angoumois , Cognac, Jarnac et Angoulême

D 17 août 2008     H 00:48     A Jean-Claude, Pierre     C 0 messages A 2752 LECTURES


Source : Description des principaux lieux de France, contenant des détails descriptifs & historiques sur les Provinces, Villes & Bourgs, Monastères, Châteaux, &c. du royaume, remarquables par quelques curiosités de la Nature ou des Arts ; par des évènemens intéressans & singuliers, &c; ainsi que des détails sur le commerce, la Population, les usages, & le caractère de chaque peuple de France ; semée d’observations critiques, &c., accompagnée de cartes.

Par J. A. Dulaure.
Prix, 2 liv. 10 sous br., 3 liv. rel.
A PARIS.
Chez LEJAI, Libraire , rue Neuve des Petits Champs, près celle de Richelieu.

M.DCC.LXXXIX. Avec Approbation & Privilège du Roi


Les lieux décrits dans cette page sont : Cognac, Jarnac, Angoulême et Rancogne
Voir aussi : Pons, l’île d’Oleron, Saintes, Sablonceaux et Saint-Jean d’Angély

Nota : Plusieurs notes de bas de page de ce livre, qui recèlent des perles savoureuses, ou citent des archives probablement détruites aujourd’hui, ont été ramenées dans le corps de cette page, sous forme d’encadré, à la suite du paragraphe où elles sont situées.

Maison à Cognac (16)
Dessin de Jean-Claude Chambrelent

L’Angoumois - Cognac

Ville avec un château, située sur la rive gauche de la Charente, à une lieue & deux tiers de Jarnac, & à quatre de Saintes.

Cette ville peu considérable est célèbre dans l’Histoire par les Conciles, qui, dans le treizième siècle y ont été tenus, & par le château où naquit François 1er.

Cognac est dans la plus heureuse situation ; le château vaste & accompagné d’un beau parc, domine sur la ville, sur la campagne & sur une pièce d’eau considérable qui fait l’ornement des jardins.

Description

A gauche en sortant du château par la porte du parc, on voit une enceinte hexagone en maçonnerie ; elle fut conftruite autrefois autour d’un orme qui existoit il y a environ quarante années, afin de le conserver plus long-temps ; on raconte que c’étoit sous cet arbre, appelé dans le pays l’Oume Till, que Louise de Savoye, Duchesse d’Angoulême, en revenant de la promenade , pressée par les douleurs de l’enfantement, mit au jour François Ier, le 11 septembre 1494. Pour perpétuer le souvenir de la naissance d’un des plus célèbres Monarques de France, on voulut conserver l’orme illustré par cet événement ; les habitans, depuis la ruine totale de cet arbre, en ont fait planter un autre auprès de l’enceinte, & qui porte le même nom (note).

Note : François Ier, surnommé le Père des Lettres. mérita ce titre par la protection qu’il accorda aux Sciences ; il fut encore le protecteur des Beaux-Arts, qu’il fit fleurir en France ; son règne fut l’époque d’une grande révolution dans l’esprit des François ; les lumières s’accrurent ainsi que la corruption des mœurs & le malheur des peuples ; ce Monarque, brave, loyal, mais enclin au plaisir, comme l’étoient la plupart des Chevaliers de son temps, s’occupa plus de ses goûts, de sa gloire, que de ses sujets. Il accabla son peuple d’impôts, confia pendant long-temps une grande partie de son autorité à un des plus vils & des plus vicieux des courtisans, au Cardinal Duprat ; il fit de sa cour le centre du luxe & de la frivolité, en y introduisant le premier des Dames & des Prélats ; il fit pis encore, il vendit les charges de la magistrature, source de tant de maux ! enfin il justifia la prédiction de Louis XII, qui, voyant les excès de ce Prince pendant sa jeunesse, disoit : ce gros gars-là gâtera tout.

Conciles

Il s’est tenu plusieurs Conciles à Cognac ; comme ils concernent la discipline du Clergé, on les rapporte ici d’après l’Histoire Ecclésiastique de l’Abbé Fleuri.

Le premier Concile fut tenu le 12 avril 1238 ; on y publia trente-huit canons ou articles de réformation, où l’on voit, comme dans la plupart des Conciles du même siècle, l’esprit de chicane & les déréglemens du Clergé. Ce Concile excommunie les Prêtres qui se servoient de fausses lettres, qui poursuivoient une partie, pour la même cause & en même temps, devant différens Juges ; qui se faisoient céder des actions pour les attirer au tribunal ecclésiastique ; qui se disoient faussement Juges, & faisoient citer les parties devant eux ; qui poursuivoient un nouveau droit en vertu de lettres obtenues auparavant en une autre occasion. Les autres abus que ce Concile tendoit à réformer regardoient les Moines qui se faisoient payer en argent Ieur nourriture & leur vestiaire, ce qui autorisoit la propriété ; qui négligeoient de rendre compte des revenus de leur monastère, & d’en tenir les portes fermées ; les Frères qui sortoient sans permission, mangeoient de la viande chez les particuliers, prenoient des cures, & demeuroient seuls dans leurs prieurés.

Le second Concile fut tenu l’an 1260 ; on y fit dix-neuf articles ; par le premier on voit que le peuple assistoit encore en ce temps-là aux offices de la nuit, car on y défend de veiller dans les églises ou les cimetières, à cause des désordres qui s’y commettoient ; on défend aussi de faire des danses dans les églises aux fêtes des innocens, ni d’y représenter des Evêques, en dérision de la dignité épiscopale, &c.

Dans le troisième Concile de Cognac, tenu en 1262, il fut fait sept articles ; le troisième nous prouve de quelle manière l’autorité spirituelle usurpoit la temporelle ; on y contraint les Seigneurs à saisir les biens des excommuniés, pour les obliger à rentrer dans l’église ; il faut ajouter que les Prélats excommuniaient alors pour des sujets fort légers, & que pour accorder ensuite l’absolution, l’Evêque exigeoit une amende considérable qui contribuait beaucoup à accroître son revenu.

Cognac est renommé par ses eaux-de-vie, dont il se fait un grand commerce ; plusieurs villes des environs, comme Saint-Jean-d’Angély, Marenne &c., en font aussi un grand débit.

Charente est un bourg placé au dessus de Cognac, & sur la même rivière ; c’est là que se trouve le bureau des droits qui le perçoivent sur les vins, les eaux-de-vie & le sel.

Les travaux qu’on a faits pour étendre & perfectionner la navigation intérieure de la Charente, n’avoient point d’abord, comme on l’avoit pensé, augmenté le commerce de cette rivière, parce que les droits s’étoient accrus en raison des facilités qu’on procuroit à cette navigation ; on vient enfin de supprimer les droits de sortie sur les eaux-de-vie, ce qui a rendu le port de Charente un jeu plus commerçant.

Jarnac

Jarnac : le vieux château, aujourd’hui disparu
Dessin de Jean-Claude Chambrelent d’après une gravure ancienne - 03/2008

Bourg situé sur la rive droite de la Charente, à deux lieues de Cognac & à cinq d’Angoulème.

Ce Bourg est célèbre par la victoire que Henri, Duc d’Anjou, frère de Charles IX, & depuis Roi de France lui-même, sous le nom d’Henri III, y remporta, au mois de mars 1569, sur l’armée des Calvinistes, commandée par le Prince de Condé ; ce Prince, entraîné par sa valeur, pénétra trop avant entre les ennemis ; voyant qu’il n’avoit plus de ressource que dans son courage, il aima mieux périr que de reculer : A Dieu ne plaise qu’on die jamais que Bourbon ait fui devant ses ennemis ! s’écria-t-il ; mais obligé de céder au grand nombre, il fut pris par d’Argence [1], Gentilhomme qui devoit la vie à ce Prince, & qui fit ce qu’il put pour lui sauver la sienne ; mais il fut découvert par les Compagnies du Duc d’Anjou, frère du Roi. Le Prince de Condé, voyant ces troupes approcher, dit à d’Argence : Je suis mort, tu ne me sauveras jamais. Bientôt Montesquiou, Capitaine des Gardes du Duc d’Anjou, arriva, & tua ce Prince de sang froid, par le commandement, dit-on, de son maître. A l’occasion de cet assassinat, on publia ce quatrain composé, fuivant Papyre Masson, par un nommé Laval, Procureur, natif du Périgord :

L’an mil cinq cent soixante-neuf

Entre Jarnac & Châteauneuf,

Fut porté mort sur une ânesse,

Le grand ennemi de la messe.

La Motte Messemé, qui parle de la bataille de Jarnac en témoin oculaire, femble, de la manière dont il s’exprime, faire douter que ce fut Montesquiou qui tua le Prince de Condé. Voici six vers, dans lesquels il dément tous les Historiens :

Montesquiou y furvint, & un qui sa pistole

Lâchant dedans le dos du foible corselet

De ce Prince tombé, lui perçant du boulet

Le corps de part en part, en fit sortir la vie,

D’un hélas ! seulement effroyable suivie (note).

On a fait élever, il y a environ une vingtaine d’années, un monument dans l’endroit où le Prince de Condé fut assassiné.

Note : M. Dreux Duradier, qui, dans sa bibliothèque historique du Poitou, cite ces vers, ajoute que les Historiens démentis par le récit de la Motte Messemé, qui parle en témoin oculaire, sont Brantôme, cité par !e Laboureur sur Castelnau, & copié par le P. Daniel ; Tuez, tuez, s’écria Montesquiou en jurant, & lui-même lui cassa la tête d’un coup de pistolet ; le Président de Thou qui dit : Condaeum a tergo agressus (Montesquius) sclopeto in cervicem adacto confecit ; cet Historien a été copié par Mezerai, Varillas, le Gendre & autres modernes. La Popelinière n’affirme point le fait : « Tellement, dit-il, qu’après avoir appelé Argence & Saint-Jean , leur donna sa foi, après lui avoir promis, à sa prière, de lui sauver la vie ; mais le malheur le suivoit de si près, qu’ayant été reconnu à même instant, fut occis par Montesquiou (comme aucuns disent) qui lui outre-perça la tête d’une pistolade mortelle », Il paroît, continue M. Duradier, par la parenthèse de la Popelinière, que tout le monde n’attribuoit pas l’espèce d’assassinat du Prince à Montesquiou. Notre Poëte (la Motte Messemé) parle aussï d’un coup de pistolet dans le dos de la cuiraisse, & non pas dans la tête. C’est au Lecteur à décider si le récit de la Motte Messemé, témoin oculaire, joint au doute de la Popelinière, doit balancer l’autorité de Brantôme & du Président de Thou qui n’étoient point présens à l’action : car Mezerai, Daniel, Varillas, le Gendre & tous les modernes n’ont pu que copier ; l’Auteur des Mémoires du Prince de Condé n’en dit rien.

Angoulême

Ville capitale de l’Angoumois, avec titre de Duché, siège d’un évêché suffragant de Bordeaux, située sur la rive gauche de la Charente, à trente-trois lieues de Bordeaux, à quinze de Saintes, à vingt de Limoges & à cent trente-sept de Paris.

Origine

Des médailles qu’on a déterrées dans cette ville sont les uniques témoignages de son existence du temps des Romains ; on n’y trouve aucun autre monument antique ; les anciens Géographes n’en ont point fait mention. Elle étoit néanmoins capitale des peuples connus sous le nom d’Agesinates, qui occupoient l’Angoumois. Ausonne est le premier qui parle de cette capitale des Agesinates, sous le nom d’lculisma, & il en parle comme d’un lieu solitaire & écarté. La notice des provinces de la Gaule classe cette ville parmi celles de la deuxième Aquitaine, sous le nom de Civitas Ecolismensium. Le plus ancien Evêque que l’on connoisse de cette ville est Dynamius cité par Grégoire de Tours.

Histoire

De la domination des Romains, Angoulême passa sous celle des Visigoths qui conservèrent cette ville jufqu’en 507 ; à cette époque, Clovis, après la bataille de Vouillé , s’en rendit maître ; on raconte qu’en cette occasion ce premier Roi chrétien ayant poursuivi ses ennemis j’usqu’a Angoulême où ils s’étoient réfugiés, les murailles tombèrent au son des trompettes de son armée, par l’effet d’un miracle pareil à celui qui fut autrefois opéré en faveur des Hébreux. Clovis pénétra sans peine dans la ville, extermina tous les Goths qui s’y trouvoient, & y plaça un Evêque Catholique à la place d’un Evêque Arien qui y occupoit le siège. Angoulême, & le pays qui en dépendoit, furent alors gouvernés par des Comtes d’abord amovibles, mais, qui dans la suite se rendirent héréditaires ; nous en parlons à l’article du Tableau général de la Saintonge & de l’Angoumois.

Les Normands ayant détruit cette ville, Wulgrain, Comte d’Angoulême, commença le dernier février 868, à la faire rebâtir.

Description

Angouléme est bâtie sur une petite montagne environnée de rochers, & dont le pied est baigné par les eaux de la Charente. En venant au côté de Paris, on trouve, avant de monter à la ville, le faubourg de l’Hommeau, qui est au bas de la montagne.

La ville est mal bâtie, mais sa situation est heureuse ; la vue en est charmante ; l’air y est pur & vif ; depuis quelques années on a pratiqué sur les remparts des promenades fort agréables.

La Cathédrale, dédiée à Saint-Pierre, n’a rien de remarquable ; elle avoit été presque détruite pendant les guerres de la religion ; on commença à la rétablir en 1628, & elle ne fut achevée que plusieurs années après.

L’Abbaye de Saint-Cybar est située au bas de la montagne sur laquelle Angoulême est bâti, & sur la rive droite de la Charente ; cette abbaye fut fondée en 876. Saint Cybard y avoit vécu long-temps avant, dans une simple cellule, où il fut suivi par quelques disciples ; il y mourut l’an 585. les Comtes d’Angoulême firent de grands biens à cette abbaye, & y choisirent leurs sépultures, dont on voit encore des restes. Du temps des guerres de la religion, les bâtimens de ce monaftère furent presque entièrement détruits ; ce qu’on en voit, fait cependant juger de leur ancienne magnificence ; sur ces ruines on a bâti un logement habité par des Religieux Bénédictins.

L’Abbaye de Saint-Ausone, située hors de la ville, a le titre d’abbaye Royale ; elle est fort ancienne. Caliaga, sœur du Gouverneur que les Romains avoient dans la contrée, tourmentée par une passion violente, chercha, dit-on, dans la retraite, un remède à son amour, & consacra à Dieu sa virginité ; son exemple fut suivi par de jeunes personnes qui se joignirent à elle. Ausone, que l’on croit avoir été un des premiers évêques d’Angoulême, leur donna, hors la ville, un lieu où elles pouvoient prier Dieu avec plus de recueillement, & où Galiaga, aidée des bienfaits de Garrulus son frère, fit bâtir une église. Dans la suite, le nombre de ces vierges consacrées au Seigneur s’étant accru, l’Evêque Ausone leur donna le voile. Charlemagne étant à Angoulême, fit don à cette Communauté d’une autre église, & de biens considérables ; plusieurs Rois de France en furent successivement les bienfaiteurs.

Les Anglois, en 1345, ruinèrent cette abbaye. Jeanne de Bourbon, femme du Roi Charles V, en fit reconstruire les bâtimens. Cent soixante ans après, Louise de Savoye, mère du Roi François 1er, fit encore refaire la moitié des bâtimens avec beaucoup de dépenses. Le Calvinisme s’étant introduit dans l’Angoumois, les Religieuses se virent obligées d’abandonner ce monastère, & de se retirer dans un autre ; les bâtimens furent alors détruits. Louis XIII, dans la suite, les fit reconstruire avec une espèce de magnificence ; ce sont les mêmes qu’on voit aujourd’hui.

A une lieue & demie d’Angoulême se trouve une source fameuse, connue sous le nom de Touvre ; cette source, par la beauté & l’abondance de ses eaux, peut être comparée à la fontaine de Vaucluse ; elle est au pied d’un rocher escarpé, sur lequel les anciens Comtes d’Angoulême avoient fait bâtir un château où ils passoient la belle saison ; ce château fut détruit par les Anglois.

La source dont nous parlons a plus de douze brasses d’eau de profondeur ; elle forme une rivière, qui, dès là naissance, porte bateau, mais qui n’est point navigable, à cause des rochers & autres obstacles qui s’y rencontrent. Cette petite rivière, dont le cours est d’une lieue & demie, se jette dans la Charente au lieu appelé le Gou ; ses eaux, toujours claires, sont froides en été & chaudes en hiver ; le poisson y abonde, & on y pêche d’excellentes truites. Du temps des Comtes d’Angoulême, cette rivière étoit couverte de cygnes auprès de sa source, mais on les a laissé détruire.

Evénemens remarquables

Guillaume Taillefer, deuxième du nom, cinquième Comte d’Angoulême, maria son fils Aldouin avec Alauzie, fille du Duc de Gascogne, qui lui porta en dot le château de Fronsac. Après avoir conclu ce mariage, Guillaume Taillefer, quoique vieux, partit, comme les autres Seigneurs de son temps, pour la conquête de la Palestine, & laissa à son fils le soin de gouverner ses Etats en son absence ; à son retour, il reprit le gouvernement. Alausie, sa belle fille, qui, pendant cet intervalle avoit goûté le plaisir de dominer, se vit alors, non pas sans chagrin, dépouillée de l’autorité & des honneurs qui en dépendoient, & pour ne plus vivre dans une situation qui humilioit sa fierté, elle résolut de se porter, dit-on, à une action criminelle.

On s’aperçut que le Comte, peu de jours après son arrivée, fut attaqué d’une maladie de langueur. Aussitôt on attribua la cause de cette maladie à l’ambition démesurée d’Alauzie, & aux moyens magiques employés par une vieille demoiselle de sa maison, qui se mêloit de sorcellerie. Cette vieille demoiselle fut accusée & condamnée, suivant l’usage du temps, à fournir un Chevalier, qui, en duels maintînt le fait de son innocence, contre un autre Chevalier que le Comte fourniroit de même.

On choisit pour le lieu du combat l’île de Saint Pierre, qui est la plus proche de la fontaine du Pallet, sous les murailles de la ville ; une foule de spectateurs attendoit avec avidité l’issue de l’événement qui devoit décider de la vie ou de la mort de l’accusée.

Les deux champions entrés dans la carrière parurent armés de l’écu & du bâton, de scuto & baculo (note) ; ils se chargèrent vigoureusement.

Note : Dans les combats judiciaires qui n’étoient point à outrance, on employoit ordinairement l’écu & le bâton. Les Ecclésiastiques pour décider de leurs différens, ne se servoient point d’autres armes, sans doute parce qu’il est défendu à l’église de répandre le sang : on croyoit alors que pour juger les affaires du Clergé il était plus convenable de s’assommer que de se blesser.

Le champion du Comte fut vainqueur ; & parce que celui de la vieille demoiselle se trouva plus foible ou moins heureux, elle fut condamnée à mort comme sorcière ; on ajoute même qu’elle s’accusa d’avoir ensorcellé le Comte par le moyen d’une image d’argile à sa ressemblance, qu’elle avoit fabriquée par ordre d’Alauzie (note).

Note : Les images d’argile ou de cire ont été long-temps en usage chez les sorçiers ; l’Histoire nous fournit plusieurs exemples de ces pratiques superstitieuses & criminelles, par lesquelles on croyoit, en blessant ou torturant une semblable image, faire éprouver les mêmes tourmens à la personne qu’elle représentoit ; on faisoit souvent consacrer ces images par des Prêtres qui se prêtoient sans peine à ces sacrilèges ; on a vu des exemples de ces profanations du temps de la Ligue ; & au commencement du siècle dernier, on croyoit encore que des images de cire consacrées pouvoient avoir une influence sur la vie d’une personne ennemie.

Le Comte ne s’en porta pas mieux ; il mourut au mois d’avril de l’an 1028, après avoir langui sept à huit mois.

Angoulême fut pris par l’Amiral de Coligny en 1568 ; les églises furent alors détruites & pillées.

En 1588, le Duc d’Epernon, Gouverneur de l’Angoumois & des provinces voisines, se rendit à Angoulême, où les Ligueurs faisoient plusieurs complots contre le service du Roi. Les habitans de cette ville le reçurent fort honorablement ; pour ne leur marquer aucune méfiance, le Duc voulut loger dans le château appelé la Maison du Roi, qui n’étoit point fortifié, & refusa de prendre un appartement dans la citadelle, dont on lui avoit offert les clefs.

Etant un matin dans son cabinet avec l’Abbé d’Elbenne & Marivault, il entendit dans une pièce voisie un coup de pistolet, suivi de ces cris : Tue, tue. L’Abbé d’Elbenne sort, & voit l’Aumonier du Duc d’Epernon, pâle & effrayé, appuyant, avec effort, son dos contre la porte, pour la tenir fermée ; il dit tout bas à l’Abbé d’Elbenne : Ce sont gens armés qui veulent tuer Monsieur. De nouveaux coups de pistolets se firent entendre, avec ces mots, tue ; rendez-vous, aussi bien vous êtes morts.

Le Maire d’Angoulême & plusieurs Gentilshommes de cette ville & du voiimage, secrètement gagnés par le Duc de Guise, avoient forrné le complot de tuer le Duc d’Epernon, de s’emparer de la citadelle & de la ville, & de mettre l’une & l’autre sous la domination des Ligueurs.

Le Maire s’étoit chargé, avec quelques Capitaines ou brigands, d’assassiner le Duc ; il étoit parvenu, à la faveur d’un faux prétexte, jusqu’à son appartement ; il entra avec huit ou dix assassins dans la garderobe où étoient l’Aumônier, un Chirurgien, & quelques autres personnes. Le Chirurgien, voyant ce Magistrat cuirassé & armé d’un pistolet, mit aussitôt son épée à la main, & le blessa un peu à la tête. Un des Gentilshommes, nommé Raphaël, se voyant attaqué, saisit un des assassins, lui porta plusieurs coups d’épée, & poursuivit les autres en leur disant : Monsieur n’est point ici, mais il fut blessé d’un coup de pitolet, & tué à coup d’épée.

À ce bruit, l’alarme se répandit dans cette maison ; les Cuisiniers s’armèrent de broches ; mais ils ne purent atteindre les conjurés qui s’étoient barricadés dans la chambre du Duc d’Epernon. Les partisans qu’ils avoient dans la ville voulurent se saisir de la porte du château pour y introduire le peuple qu’ils avoient ameuté en lui faisant accroire que les Huguenots s’étoient emparés de ce château ; mais quelques Gentilshommes qui étoient dans la basse cour, s’opposèrent vigoureusement à ce projet, & fermèrent la porte.

Cependant le Duc d’Epernon, l’Abbé d’Elbenne & Marivault restoient toujours dans le cabinet où ils étoient avant l’attaque ; & le Maire avec ses satellites, demeuroit barricadé dans la chambre. Les Gentilshommes qui avoient défendu & fermé la porte du château, se réunirent à ceux qui s’y trouvoient : résolus de défendre le Duc jusqu’à la dernière goutte de leur sang, ils marchèrent ensemble vers la porte de la chambre où étoient les conjurés, blessèrent le Maire qui vouloit sortir pour monter à la tour du château. Les conjurés épouvantés emportèrent le Maire blessé, sortirent par une petite porte qui communiquoit à un escalier par où l’on pouvoit arriver à la tour. Alors le Duc d’Epernon & ceux de sa compagnie, reconnoissant la voix des Gentilshommes, sortirent de leur cabinet l’épée & le pistolet à la main, poursuivirent ensemble les conjurés, les empêchèrent de se rendre à la tour, & les forcèrent de se retirer dans une chambre qui en étoit voisine. Le Duc d’Epernon, & ceux qui l’accom-pagnoient, se trouvant mal armés, n’osèrent point aller dans cette chambre par un escalier fort étroit qui y communiquoit, pour attaques les Conjurés, qui étoient pourvus de toutes sortes d’armes.

Bientôt une nouvelle troupe de Conjurés assaillit le château, & étoit sur le point d’y pénétrer par une brèche qu’ils venoient d’y faire. Le Duc d’Epernon y accourut, y tua, avec ses Gentilshommes, le frère du Maire, & un assailiant qui étoient déjà entré. Une autre troupe de Conjurés attaquoit la porte du château, & tentoit d’y mettre le feu ; le Duc d’Epernon vint encore à bout de rendre leurs efforts inutiles. Cependant ceux de la troupe du Maire, renfermés dans une chambre voisine de la grosse tour, voulurent faire une sortie ; le Duc les repoussa, les fit rentrer dans leur retraite, & tua lui-même un de ces Ligueurs à coup d’épée.

Pendant cette émeute, Madame d’Epernon étoit à la messe aux Jacobins ; elle sortit précipitamment, croyant que les Huguenots avoient surpris la viïle ; mais elle fut arrêtée, & ses deux Ecuyers furent blessés à mort par les Ligueurs, qui ne permirent pas à l’Aumônier de cette dame d’achever la messe. De Meré [2], Gentilhomme Ligueur, menaça cette dame, si elle ne persuadoit pas à son mari de se rendre, de la faire servir de gabion, ou de la poignarder ; elle répondit courageusement que s’il la menoit devant le château, elle persuaderoit tout le contraire à son mari, & qu’elle espéroit un jour tirer raison des insolences dudit sieur de Meré.

Le Duc d’Epernon, dépourvu de vivres & munitions, voyant le peuple toujours acharné contre lui, & qui faisoit pleuvoir sur le château ; & à travers ses fenêtres, une grêle de coups d’arquebusades, voulut dépêcher à Saintes un laquais vers M. de Tagens, pour l’avertir de venir promptement à son secours ; mais ce laquais, que l’on descendit par dessus les murailles du parc du château, fut aussitôt pris par les habitans.

Cependant deux Gentilshommes, qui de grand matin étoient sortis de la ville pour aller à la chasse, instruits de la révolte, coururent à Saintes en avertir M. de Tagens ; d’Angoulême à Saintes il y a quinze lieues de distance. Le Duc d’Epernon avec sa troupe, assailli au dehors par les efforts continuels d’un peuple de révoltés, au dedans menacé par la troupe des assassins renfermés dans la chambre voisine de la grosse tour, que la faim & la crainte de la mort pouvoient porter aux ressources les plus violentes, sans armes, sans munitions, tourmenté par la faim, ignorant les secours qui lui venoit, demanda à capituler. L’Abbé d’Elbenne fut employé à cette négociation, elle n’eut qu’un succès momentané. Le sieur de Meré détourna toujours les habitans disposés à la paix, & qui n’avoient pris les armes que dans l’intention de combattre les Huguenots.

Le lendemain matin le tocsin appela les combattans ; Ligueurs ou Royalistes, Artisans ou Gentilshommes, tous furent indifféremment contraints de prendre les armes pour aller à la brèche qu’on se disposoit de faire au château. Les gens du Duc d’Epernon soutinrent cet assaut, qui fut vigoureux. Les soldats de la citadelle, qui jusqu’alors n’avoient pris aucune part à cette sédition [3], ayant entendu le Duc, qui, de dessus la haute tour du château, leur avoit commandé de tirer sur la ville, firent, sur les assaillans, une décharge d’artillerie qui les épouvanta.

La nouvelle qui se répandit bientôt de l’arrivée d’un secours considérable pour le Duc d’Epernon, ralentit encore le courage des assaillans ; ils demandèrent à capituler. L’Abbé d’Elbenne parut pour la seconde fois, & se rendit plus difficile à leur proposition ; enfin la capitulation étoit sur le point d’être signée lorsque les Ligueurs refusèrent toute espèce d’accommodement. L’arrivée du Baron de Toverac & de pluileurs autres Gentilshommes du parti de la Ligue, qui assuroient que M. d’Aubeterre venoit au secours de la ville avec trois cents chevaux & cinq cents hommes de pieds, causa ce prompt changement. L’Abbé d’Elbenne, exposé aux injures des Ligueurs, se retira promptement au château.

Cependant M. de Tagens arriva de Saintes avec ses troupes ; alors les principaux Bourgeois d’Angoulême & quelques Gentilshommes s’assemblèrent dans la maison épiscopale, & appréhendant les malheurs qui résulteroient de l’entrée de tant de gens de guerre dans la ville, députèrent deux particuliers vers le Duc d’Epernon, pour le supplier de consentir à ce que M. de Tagens signât la capitulation déjà proposée, à laquelle ils ajoutèrent seulement que ceux qui étoient retenus prisonniers au château, seroient mis en liberté.

Cette capitulation signée, fit cesser les hostilités de part & d’autre ; tout rentra dans l’ordre. Le Maire étoit mort de ses blessures dans le château, & ceux de sa troupe furent relâchés. Les Ligueurs relâchèrent également les prisonniers qu’ils avoient faits ; il y avoit alors trente-six heures que le Duc d’Epernon & ceux qui étoient avec lui dans le château, n’avoient ni bu ni mangé.

Productions

Angoulême est située dans un pays très-fertile ; les fruits qu’on y recueille en abondance sont beaux & délicieux ; les cerises sur-tout y sont peut-être les plus belles & les meilleures du royaume.

Les Papeteries d’Angoulême forment un objet considérable du commerce des habitans ; depuis quelques années le papier qui en sort est très-estimé, & le dispute aux plus beaux papiers de France : le Carré fin est sur-tout employé avec succès pour les belles impressions.

On y fabrique aussi des draps raz & drapés. On vient d’y établir une nouvelle fabrique d’étoffes de laine, à l’instar de celles d’Angleterre, protégée par le Roi, qui accorde aux Négocians qui la dirigent, un encouragement de 6000 livres par année pendant douze ans.

Hommes célèbres

Cette ville est la patrie de Balzac ; il y naquit en 1594 ; il fut d’abord attaché au Duc d’Epernon, puis au Cardinal de la Valette, enfin protégé par le Cardinal de Richelieu, qui le produisit à la Cour, & lui fit obtenir des pensions & des titres ; il dut sa fortune à ses protecteurs, & ses succès littéraires à un style précieux, péniblement ourdi, semé de pointes & d’antithèses. Ses lettres firent une grande sensation dans la Littérature. Des Critiques s’élevèrent contre cet ouvrage très-célèbre alors. Le Général des Feuillans, nommé Goulu, crut devoir composer deux gros volumes pour prouver que les bons endroits qu’on trouvoit dans les Lettres de Balzac, appartenoient aux Anciens, & les mauvais au grand Epistolier moderne. Ce Moine Goulu ne se contenta pas de critiquer le style & les pensées de l’Auteur, il attaqua ses mœurs. Balzac, après s’être défendu quelque temps, céda le champ de bataille, & se retira au château de Balzac, situé aux environs d’Angoulême, sur les bords de la Charente ; il y mourut en 1654 : ce fut dans cette retraite qu’il fit son plus bel Ouvrage. II donna 12000 liv. aux pauvres de l’Hôtel-Dieu d’Angoulême, & c’est dans l’église de cet hôpital qu’il fut enterré.

Population

La population d’Angoulême est estimée à douze ou treize mille âmes.

Environs

Entre Angoulême & la Rochefoucauld, à trois lieues de cette première ville, & à une lieue de cette dernière, on trouve le village de Rancogne, célèbre par ses forges & ses mines de fer ; mais ce qui y doit sur-tout piquer la curiosïté des Voyageurs, ce sont de vastes & profonds souterrains, connus sous le nom de Caves de Rancogne.

Les nombreuses cavités de la montagne de Rancogne contiennent des stalactites de toutes les formes ; une infinité de routes étroites & sinueuses, aboutissent, en montant ou en descendant, à une salle immense qui offre plusieurs curiosités naturelles, & sur-tout de fort belles congellations ; les parois de ces souterrains sont pour la plupart recouvertes d’un enduit de couleur tigrée, formé par petites couches d’une eau noire, brune & roussâtre ; cette peinture naturelle est en quelques endroits si frappante, qu’on la prendrait pour une tapisserie de peau de tigre.

Ces souterrains s’étendent également en hauteur & en profondeur ; dans le fond on rencontre deux ruisseaux ; l’un peut avoir deux pieds de largeur ; son eau est limpide, inodore, mais chaude ; le second ruisseau coule, entre des rochers, à une profondeur presque inaccessible, & le bruit de son cours rappelle le bourdonnement de grosses cloches, entendu de loin.

Ces souterrains doivent, à plusieurs égards, exciter la curiosité des Naturalistes.


[1Il se nommoit Cybard Tison, sieur d’Argence.

[2Benoit Combaud, sieur de Meré.

[3Le sieur de Bordes, Gouverneur de la citadelle, fut fait prisonnier dans la ville, par les révoltés, qui le contraignirent de défendre aux foldats de cette forteresse de tirer aucune canonnade.

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