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1791 - 1792 - L’abbé Boutiron, curé de Périgny (17), raconte son émigration en Espagne

D 29 août 2018     H 11:40     A Pierre     C 0 messages     A 17 LECTURES


La mise en oeuvre de la Constitution civile du clergé, à partir d’août 1790 crée un véritable schisme au sein de l’Eglise de France, qui se divise en deux. Les persécutions contre le clergé dit "réfractaire" amène une partie de celui-ci à quitter la France. C’est le cas de l’abbé Boutiron, curé de la paroisse de Périgny, près de la Rochelle.

Son journal, de mai 1791 à juillet 1792, est un reflet fidèle des événements qui agitent l’opinion publique en Poitou-Charentes pendant cette période troublée. Le récit de son voyage jusqu’à une petite ville de Navarre, se lit avec intérêt.

La Constitution civile du clergé : décret adopté par l’Assemblée nationale constituante le 12 juillet 1790. Sanctionnée contre son gré par Louis XVI le 24 août 1790, elle devient la loi des 12 juillet et 24 août 1790. Elle réorganise unilatéralement le clergé séculier français, institue une nouvelle Église (l’Église constitutionnelle), ce qui provoque la division du clergé en clergé constitutionnel et clergé réfractaire.
Elle sera condamnée par le pape Pie VI le 10 mars 1791 et abrogée par le concordat de 1801.

Source : Mémoires d’un prêtre rochelais émigré : De fin mai 1791 à fin juillet 1792 / Barthelémy-René Boutiron - Éditeur : Imprimerie Rochelaise (La Rochelle) - 1909 / Médiathèque Michel Crépeau / La Rochelle, via BNF Gallica

Les inter-titres ont été ajoutés par nos soins.

Voir en ligne :

Le trajet de l’abbé Boutiron de La Rochelle à Estella-Lizarra (Navarre) :
La Rochelle (Charente-Maritime) - Fontenay-le-Comte (Vendée) - Niort (Deux-Sèvres) - Lusignan (Vienne) - Poitiers (Vienne)- Mansle (Charente) - Angoulême (Charente)- Roullet-Saint-Estèphe (Charente) - Barbezieux (Charente) - Montlieu-la-Garde (Charente-Maritime) - Cavignac (Gironde) - Saint-André-de-Cubzac (Gironde) - Bordeaux (Gironde) - L’Hospitalet - Saugnac-et-Muret (Landes) - Labouheyre (Landes) - Magesc (Landes) - Ondres (Landes) - Bayonne (Pyrénées-Atlantiques) - Abbaye d’Ourdache (à la source de la rivière Nive ?) - Pampelune (Navarre) - Puente-la-Reina (Navarre) - Estella-Lizarra (Navarre)

 Préface

L’intéressante relation qu’on va lire a paru pour la première fois dans le Bulletin religieux de La Rochelle (n°s de novembre 1905 à mai 1906). Mais cette publication fragmentaire ne pouvait qu’éveiller le désir d’une réédition, en brochure, de l’œuvre si vivante du « Prêtre rochelais ».

Cette brochure apportera sa modeste contribution aux études poursuivies, en ce moment, dans tous les diocèses de France, sur nos confesseurs de la foi. Elle sera, pour les héritiers de leur labeur apostolique, une leçon de choses très actuelle, s’il est vrai que l’histoire se recommence et que le jacobinisme de l’heure présente, issu du jacobinisme révolutionnaire, est bien capable, poursuivant le même but, d’en chercher la réalisation par les mêmes moyens.

Les événements racontés s’échelonnent sur une période de quatorze mois (fin mai 1791 à fin juillet 1792). Le narrateur est un de ces « petits vicaires », dont la défection avait été sans doute escomptée par les auteurs de la Constitution civile du clergé et qui montrèrent, par leur courageuse résistance, une vertu digne de leurs aînés.

Son récit est exempt de prétention littéraire. On sent l’homme qui narre en toute simplicité ce qu’il a vu, sans se faire valoir, donnant aux événements et aux hommes juste le relief qu’ils durent avoir dans la réalité, en Aunisien accoutumé à faire passer dans son style la sobriété calme de son tempérament. La bonne inspiration qu’il a eue de ne pas peigner ses phrases et d’écrire tout uniment, comme il pensait ! Nous le dispensons de faire amende honorable de certaines expressions « triviales », qui ne sont que naïves et, partant, savoureuses.

A défaut de.« couleur », au sens où l’entendrait un admirateur de Chateaubriand et de Jean-Jacques, il a la « vie ». L’émeute populaire de Poitiers, le défilé dans les rues, entre deux haies de gardes nationaux, l’incohérente et atroce séance à la Maison commune, le revirement subit de cette démagogie, qui tout à l’heure hurlait des cris de mort et maintenant raccompagne ses victimes avec force démonstrations de politesse, sont des pages qui restent dans la mémoire. Vivante également est cette course de onze jours, à travers cent lieues de pays, pour atteindre la frontière d’Espagne, avec les ennuis des relais, les dangers des rassemblements, les périls plus grands encore des questionneurs indiscrets qui flairent dans tout voyageur un fugitif et sont curieux de connaître les événements de la capitale. Il faut redoubler de précautions, car tous les bourgs et villages, sur la route, sont « en frairie de fédération », et l’on ne voit que processions de gardes nationaux, conduites par les curés jureurs vers un autel patriotique dressé aux carrefours. Le moyen, au milieu d’alertes perpétuelles, d’observer à loisir les pays traversés ? Aussi, gardons-nous de tenir rigueur au narrateur de certaines notations un peu hâtives. « La cathédrale de Poitiers est, à mon goût, le plus bel édifice que j’ai vu dans ce genre. » Il est à croire qu’il n’en a pas beaucoup vu ! « Tout ce qu’il y a de plus remarquable à Poitiers, c’est la place Blossac, qui est un beau morceau. » Voilà qui manque de relief. Empêché de se promener dans Barbezieux, il déclare « n’en pouvoir rien dire, sinon que les dehors en sont fort agréables ». En retour, Montlieu est « un bourg affreux, quoique assez considérable ».

De Bordeaux à Bayonne, le voyage s’effectua.. à travers des régions inhabitées. On est donc plus à l’aise pour observer, lier conversation avec les postillons, se documenter sur le pays. D’où cette description si complaisamment prolongée des mœurs landaises et basques. Combien pâles sont, à côté, les quelques lignes consacrées aux Pyrénées ! Vous attendiez mieux, n’est-ce pas, d’un homme de la plaine qui se trouve tout à coup et pour la première fois en face des merveilles de la Montagne ? Mais goûtez-moi cette excuse : « J’aurais bien fait des remarques, s’il m’avait été possible de causer librement avec notre guide, qui était Espagnol, entendait fort mal le français et le parlait encore moins. » Voilà ! C’est la faute au guide. Pourquoi ce guide était-il Espagnol ? Notre Aunisien n’est pas homme à se pâmer devant un paysage, s’il n’a personne auprès de lui qui lui suggère des raisons d’admirer. Il aime les gens qui causent et avec qui l’on peut causer. II est d’un pays où se comptent les tempéraments romantiques !

C’est une lacune, sans doute, mais que compensent des qualités fort précieuses. Une nature plus sentimentale aurait-elle cette bonhomie, ce constant optimisme, qui ne pousse rien au noir et garde, au milieu des plus tragiques événements, sa réserve d’espérance ? Ajoutez à cela une bienveillance universelle. Vous chercheriez en vain dans ces pages une parole amère contre qui que ce soit. Sur l’apostasie des prêtres jureurs le vaillant petit vicaire jette un voile de silence. Il ne sait point haïr. Il s’applique à rechercher, jusque dans les misérables qui l’abreuvent d’outrages et de menaces de mort, la libre humaine et leur en faire un mérite ou une excuse. Cette indulgence extrême rappelle celle du « bon M. Icard », que les Communards vinrent arracher à sa cellule de Saint-Sulpice pour le conduire en prison et qui, tout le temps de sa captivité, qui dura deux mois, malgré les cris de mort poussés sous ses fenêtres et les lueurs sinistres de l’incendie, ne cessait de se louer des « bons procédés de ces Messieurs de la Commune ».

Certes, il ne viendra à la pensée de personne de blâmer une discrétion inspirée par la charité sacerdotale. Mais il faut bien reconnaître qu’elle réduit sensiblement la part contributive que la Relation de l’abbé Boutiron pourrait apporter à l’histoire du mouvement révolutionnaire à La Rochelle. On regrette qu’un témoin impartial et bien informé ne se soit pas appliqué à nous mieux instruire de tout ce que nous sommes aujourd’hui le plus désireux de connaître sur une époque si analogue à la nôtre ! Le temps n’était pas encore venu de la presse « qui dit tout ». On sacrifiait moins à la littérature, on écrivait peu. En revanche, on savait rester jusqu’au bout sur la brèche et, parfois, y mourir !

C’est une science que les prêtres de France n’auront sans doute pas désapprise, quand il leur en faudra faire montre. Espérons-le !

Léandre POIVERT.

L’abbé Barthélemy-Hené Boutiron, né à Marsilly, fut vicaire de Saint-Martin-de-Ré, puis de Saint-Nicolas, à La Rochelle ; il venait d’être nommé à la cure de Périgny quand éclatèrent les événements racontés dans sa Relation. Emigré en Espagne au mois de juillet 1792, il tenta de repasser la frontière une première fois vers 1795, en fut dissuadé par son évêque, Mgr de Coucy, rentra définitivement à La Rochelle en 1801. Il était, depuis huit mois environ, curé de Saint-Nicolas, lorsqu’il mourut, quelques jours après la visite du nouvel évêque, Mgr de Mandolx, en juillet 1803.

Outre la Relation, qui porte la date du 12 janvier 1798, on a de lui des lettres à sa famille, datées de l’exil et pleines de détails intéressants sur la vie des prêtres émigrés.

MÉMOIRES D’UN PRÊTRE ROCHELAIS ÉMIGRÉ DE FIN MAI 1791 A FIN JUILLET 1792

Relation de ce qui m’est arrivé, a moi Barthelemi René Boutiron, prêtre, vicaire de St Nicolas de la Rochelle, nommé a la cure de Perigni au mois de Decembre 1791, pendant la Révolution de France des années 1789, 1790 et suivantes, jusqu’au 27 juillet 1792. Usque ad mortem periclitatus sum horum causa et liberatus sum gratia Dei. Eccl. 34, 13.

 Les évènements de la Rochelle

Au commencement de ses operations, l’Assemblée, dite nationale, rejettant le titre, comme la forme d’Etats Generaux, et deja imbue de tous les principes de la révolte ; ne se sentant pas encore assez forte, n’osa pas attaquer de front la Religion, qu’elle avoit eu des dabord le dessein de detruire, aussi bien que la Royauté ; mais enhardie, depuis, par le succès qu’une même suitte de decrets captieux, rendus a cet effet, eut parmi les philosophes, les incrédules et les athées, qui travaillerent ensuitte a gagner le peuple, elle fit une espece d’assemblage monstrueux de loix impies, qu’elle apella Constitution civile du Clergé, et qu’elle voulut faire adopter par tous les ministres de la Religion, qui exerçoient les fonctions publiques du saint ministere, par la loi stricte et rigoureuse du serment.

Ma conscience et ma religion m’ayant fait suffisament connoitre, avec le secours de la grace de Dieu, que je ne devois, ni ne pouvois prêter ce serment impie, sans prevariquer contre l’une et l’autre et devenir fauteur et participant du schisme deplorable qui a depuis desolé la France entiere, je refusé d’y souscrire vers la fin de Janvier 1791, qu’il me fut signifié par la municipalité de la Rochelle, comme exerçant les fonctions publiques dans la paroisse de St Nicolas de cette ville ou j’etois alors vicaire. Si j’ai eu du merite dans la fermeté de ce refus, pour le quel je n’ai jamais balancé, malgré la sollicitation particulière de quelques personnes qui se disoient mes amis et pretendoient m’en donner en cela une preuve, malgré les menaces, les injures et la terreur même dont d’autres ne rougirent pas de se servir a mon egard pour en venir au même but, j’eu aussi le bonheur de me raffermir de plus en plus dans cette bonne resolution, par l’exemple de Monseigneur Jean Charles de Couci, mon digne evêque, de Monsieur Etienne-Jean-Marie Bourdin, mon curé, du plus grand nombre et de la plus seine partie des curés de la ville, de mes confreres et de tous les autres ecclésiastiques, sans ometre, ce qui est d’un grand poid, dans une cause aussi importante a la Religion, le refus de prêter le même serment qu’avoient fait tous les Evêques de l’Eglise Gallicane, au nombre de 126 contre 4 ; et cela, pour la plus grande partie, en presence et sous les yeux même de l’assemblée dite nationale. Jour à jamais memorable pour le Clergé de France, qui a eu la gloire de compter encore, pour opposant a la prestation de ce serment, environ les deux tiers des curés et vicaires et autres ecclesiastiques seculiers et reguliers dans toute l’etendue du Royaume.

Il est a remarquer ici pour l’honneur des vicaires en general, que Dieu a permis qu’il y en ait eu beaucoup moins a proportion qui ont prevariqué, malgré que cette classe de jeunes ecclesiastiques, sans ressource pour la plus part, et ce semble plus susceptible d’ambition, eut paru aux barbares législateurs une moisson assurée, et aux quels, pour cette raison, ils n’avoient pas cru devoir assigner de traitement, en cas d’un refus qu’ils ne soupçonnoient pas ou qu’ils vouloient punir plus rigoureusement pour servir d’amorce.

Par le refus de ce serment, je fus declaré dechus, aux yeux de la loi, de l’exercice public des fonctions du saint ministere, et dans le cas d’être remplacé par un agent plus soumis aux decrets d’une autorité usurpée et illegitime qu’aux principes les plus formels de la religion et a la voix d’une conscience la moins eclairée. Cependant comme les legislateurs de cette nouvelle Eglise n’avoient pu tenir a leur disposition tous les sujets necessaires pour remplacer ceux qui refuserent le serment, et que l’exercice du culte, qu’il n’etoit pas temps de detruire, auroit nécessairement souffert de cette subitte interdiction des refusants, le Conseil General de la commune de la Ville, assemblé a cet effet, ecouta favorablement les justes representations que fit sur cela Mr Goguet, maire, et il fut rendu sur le champ un arrêté de la Municipalité, qui me fut signifié le jour même de mon refus, et qui m’autorisoit a continuer mes fonctions jusqu’au remplacement. En conséquence je demeurai a la paroisse comme auparavant et continuai d’exercer mon ministere, conjointement avec Mr le Curé, jusqu’au 13 du mois d’aout 1791 inclusivement.

Pendant tout ce temps, je n’ai eu presque aucune peine, ni aucun trouble dans l’exercice de mon ministere, a l’exception de quelques injures en passant dans les rues, de quelques craintes et inquietudes passageres, de quelques menaces de visites domestiques, de pillage, de massacre, mais le tout sans realité.

Telle fut en particulier la terrible alerte que causa dans tout le Royaume la fuitte du Roi, du 20 Juin 1791, et dont on apprit la nouvelle a la Rochelle, le 24 du même mois. Il est difficile de se representer le trouble, la consternation, la terreur que cela repandit dans tous les esprits, sans distinction de parti ou d’opinion. Ceux qui sembloient y voir quelque avantage, que l’on apelloit Aristocrates, craignoient un coup de desespoir de la part de ceux qui leur etoient opposés ; et ces derniers, les Démocrates, ne se croyoient pas plus en sureté de la part des autres. Ces aprehensions mutuelles firent que chacun se tint sur ses gardes. On prit aussi des precautions pour empecher le desordre et le tumulte. Il y eut illumination et patrouilles nombreuses dans toute la ville, pendant une grande partie de la nuit. Ce sont deux moyens dont on s’est souvent " servi, pendant la Revolution, toutes les fois qu’il y a eu quelque evenement extraordinaire qui pouvoit comprometre la sureté publique. On n’avoit jamais vu la ville si souvent illuminée. Ce qu’il y a de sûr, c’est que cette nuit là, il y eut un club des plus nombreux et des plus orageux. On fit des motions sanguinaires qui se dirigeoient toujours sur les prêtres. Heureusement pour eux, ils trouverent quelques défenseurs, au milieu même de leurs plus cruels ennemis. Comme suivant l’ancien proverbe : la prudence est la mere de la sûreté, quelques uns d’entre eux, je ne dirai pas par peur, avaient pris leurs precautions et s’etoient decouchés. J’etois de ce nombre, ainsi que Mr le Curé de SI Nicolas. Nous avions cedés aux plus vives instances des personnes respectables qui s’interessoient a notre sort. Nous mimes quelques papiers a l’ecart et nous fumes l’un et l’autre passer la nuit chez les Demoiselles Colibi, logées auprès du corps de garde de Maubec, ou personne, sans doute, n’auroit pu nous soupçonner. Dès le matin, tout paraissant tranquille dans la ville, nous sortimes par la porte des remparts qui nous avoit servi d’entrée, et rentrâmes chez nous par les derrieres sans être aperçus. J’avois eu soin, par un surcroit de prevoiance, de confier la garde de ma maison au nommé Savignien, masson et brave homme, mon voisin, qui passa la nuit dans ma chambre sans aucune avanture. Ce malheureux n’a pas été ferme dans sa religion ; il a donné depuis dans le schisme. Ces premiers mouvements passés, le bruit se ralentit un peu ; il s’apaisa entierement le lendemain, par la nouvelle de l’arestation du Roi. Ce fut un coup terrible pour les gens de bien, mais un grand sujet de triomphe pour leurs ennemis.

Je n’ometrai pas non plus la visite de quatre clubistes, qui vinrent un jour a l’Eglise, pendant que je faisois le catechisme pour preparer les enfants a la première communion, que cette année là nous avançames de cinq semaines pour prevenir notre remplacement dont nous etions tous les jours menacés. Ces quatre jeunes têtes sans cervelle, dont je ne connoissois aucun et qui sans doute etoient venus pour savoir ce que je disois aux enfants ou pour m’apostrofer, s’approcherent jusqu’à la porte du chœur sans daigner donner aucun signe de respect au très saint sacrement, mais en me regardant et m’ecoutant fort attentivement. Ils resterent ainsi près d’un demi quart d’heure, se regardant et se parlant de temps en temps a l’oreille, mais comme je ne fis pas semblant de faire aucune attention a eux et que je continuai mon instruction, comme si je ne les eusse pas vus, n’y trouvant aparament rien a prendre, ou n’osant me rien dire au milieu des enfants qui m’etoient tous devoués et qui paroissoient trambler pour moi, ils prirent le parti de se retirer d’un air meprisant et causant assez haut entre eux.

Si, d’un coté, j’ai eu quelques ennuis et quelques peines, je n’ai pas laissé, de l’autre, d’avoir beaucoup de consolation. Près des trois quarts de la paroisse, ou il y a cependant beaucoup de protestants, nous sont demeurés attachés et fideles. Le saint tribunal de la penitence, les offices de la paroisse, et même les messes de la semaine, etoient infiniment plus frequentés qu’auparavant. Il est vrai, a la honte du sexe le plus noble, que les femmes en faisoient la plus grande partie et qu’en general il y avoit peu d’hommes.

Sur ces entrefaites Mr Marie Jean, curé de la paroisse de Perigni, près la Rochelle, qui s’etoit montré comme un digne ecclesiastique pendant toute cette révolution, fut si frappé du terrible coup, qui, en l’arrachant a ses brebis, le chassoit de son presbitere, sans lui donner le temps de respirer, ni de se reconnoitre, tout malade qu’il etoit depuis quelque temps, que son mal augmenta tout a coup avec tant de malignité qu’en peu de jours il le conduisit au tombeau. Le malheureux prêtre qui lui donna le coup de la mort, en venant introduire un loup et un mercenaire dans sa bergerie, etoit le nommé Frouillé, ci-devant religieux benedictin a l’abaïe de St Michel en L’herm, qui le dépouilla, a la tête d’une cohorte armée en guerre, suivant l’usage de ses dignes confreres.

Mr Aldeberd vicaire général, instruit de la mort de Mr Marie Jean, voulut bien jetter les yeux sur moi pour le remplacer, dans l’esperance que tout le clergé fidelle a toujours eu de son retablissement dans ses fonctions. En conséquence il écrivit a Mgr L’evêque, qu’une persecution personnelle avoit obligé de chercher azile et sûreté dans la ville de Pampelune en Espagne, pour lui proposer de me nommer a cette cure ; et c’etait le vœu de tous messieurs les vicaires généraux. J’eu l’honneur de le voir peu de temps après et il voulut bien me faire cette confidance. Mgr L’evêque lui repondit qu’il agreoit volontier sa proposition et qu’il pouvoit me dire d’avance qu’il m’y avait nommé : ce qu’il confirma plus particulièrement par une letre qu’il me fit l’honneur de m’ecrire a moi-même. Depuis ce temps là je cessai d’être vicaire de St Nicolas, ou je continuai cependant d’exercer le ministere, ne m’etant pas absolument possible, ni de prendre possession, ni de me faire même connoitre en ma qualité de curé de Perigni, qu’a certains bons paroissiens dont j’etois bien sûr. J’ai eu du reste le desagrement de ne pouvoir remplir a l’egard de personne aucun des devoirs que m’impose mon titre. J’attend avec soumission que Dieu veuille me produire au milieu d’eux, et j’espere qu’il me donnera toutes les graces necessaires pour m’acquiter dignement d’un ministère si redoutable, principalement d’après les circons tances critiques d’une persecution et d’un schisme qui a causé de si grands ravages.

Cette année là Mr le curé de St. Nicolas, ne pouvant avoir de predicateur pour le carême, d’autant plus qu’il etoit defendu a tout prêtre non assermenté de prêcher allieurs que dans sa paroisse, me pria d’y supléer le mieux que je pourrois. Je me chargeai volontier d’une fonction si honorable, avec la condition que n’ayant aucun discours de preparé, je ramplirois la station en lisant des sermons choisis dans les meilleurs auteurs. Ce que je ne fis qu’après avoir consulté Mgr L’evêque, qui aprouva cette maniere inusitée de prêcher, n’etant pas possible de faire autrement, et jugeant qu’il etoit plus convenable d’instruire de cette maniere que de ne pas le faire du tout. Je commençai donc ainsi mon carême, et j’eu le bonheur et la satisfaction de voir, que je me faisois assez bien gouter de mon auditoire qui etoit toujours fort nombreux.

Un dimanche je lus un discours sur la Religion, qui sembloit avoir été fait pour les circonstances, et qui renfermoit des frases et des expressions qui choquerent quelques assambleistes qui se trouverent a l’eglise et qui sans doute n’ecoutoient pas avec les oreilles de la Religion. Un deux en fut tellement agité, qu’apeine se put-il contenir, et que plusieurs de ses voisins l’entendirent murmurer a demi voix. Dès qu’il fut sortis de l’eglise, il s’emporta contre moi en injures et en invectives les plus noires et les plus atroces : jusqu’à dire que s’il eut eu un fusil, il n’auroit pas balancé de me tirer. Il disoit que je l’avois fait a dessein pour insulter l’assemblée dite nationale, et condamner tout ce qu’elle faisoit ; que c’etoit un discours que j’avois composé exprès, et apris par cœur, et que je ne faisois que semblant de lire. Cela donna occasion a beaucoup d’autres de la même trempe de jaser aussi sur mon compte. Cependant il n’en resulta rien autre chose, et je continuai mes lectures, que cela ne m’empêcha pas d’adapter le plus que je pu aux circonstances. Et je dois ici a la verité de dire, que cet homme en qui il restoit encore quelques principes d’honeteté et de religion, ayant été repris de la conduite injurieuse qu’il tenoit a mon égard par quelques personnes sages, qui lui firent entendre raison, vint quelques temps après me faire des excuses.

Ce fut vers ce temps là que le distric et la municipalité firent afficher un decret, pour obliger tous les particuliers possesseurs, de faire une declaration exacte du quart de leur revenu, pour en payer l’équivalent dans l’espace de trois ans, sous le titre de don patriotique, ou contribution volontaire, qu’on a eu soin cependant par la suitte de faire payer forcement. Voulant agir en conscience, je balançai beaucoup sur ce que je devois faire, d’autant plus qu’en cas de refus on etait menacé d’une taxe particulière, qui aurait pu surpasser le quart du revenu. Dans cette incertitude j’y fus determiné par mon frere L’ingenieur, qui avait cru ne pouvoir differer de se soumetre a la loi. En conséquence je me transportai a la municipalité, accompagné de Mr Pollard, vicaire de Notre Dame de la Rochelle, mon cousin germain et de Mme Beraud sa sœur, qui avoient autant de repugnance que moi a cette declaration. C’etoit en effet un impot exorbitant et que je regarderai toujours comme une injustice par raport a moi et a tous ceux qui se trouvoient dans le même cas. Je percevois pour lors le traitement attribué par les decrets aux vicaires, parce que j’etois encore en fonction. Mais il etoit aussi dur que bisare de recevoir d’une main pour se voir obligé de le donner de l’autre. Cependant nous urnes tous trois ce même jour nos declarations, je fis monter la mienne un peu haut par une conscience je crois beaucoup trop delicate. Mr Delavergne receveur du distric, a bien eu soin en me payant quelques temps après mes quartiers de traitement de m’en retenir les deux tiers, joint une autre somme pour le casuel, ce qu’ils n’ont fait a presque aucun autre vicaire de la ville. Mais oublions toutes ces miseres dans l’ordre temporel pour en revenir a des choses plus serieuses.

Pendant tout ce temps là messieurs les Electeurs du distric, et specialement le sieur Raoult, ci devant avocat a la Rochelle, qui en etoit, suivant les termes de la loi, le procureur sindic, et revetu en cette qualité d’un si grand pouvoir, même pour le spirituel, que vulgairement on l’apelloit le pape, se donnoient tous les mouvements imaginaires, et frapoient a toutes les portes, pour trouver un sujet digne enfin de nous remplacer. A force de recherches, de sollicitations et de promesses, ils trouverent un homme assez temeraire, pour oser accepter la place de deservant, dans la paroisse de St Nicolas, qui fut supprimée par l’autorité du département et du district, conjointement avec le sieur Robinet, evêque intrus et schismatique de Saintes, dont depandoit la Rochelle d’après les nouvelles circonscriptions des diocèses faites par l’Assemblée. En supprimant la paroisse de SI Nicolas, ils en reunirent le territoire a celle de St Sauveur de la même ville et ne conserverent l’eglise que sous le titre d’oratoire, dont Barthelemi Delezai, ci devant religieux Recolet au couvent de la Rochelle, et qui etoit ce fameux sujet qu’on avait eu tant de peine a trouver, fut nommé aumonier, par le sieur Raoult. Il lui fut defendu de faire dans l’eglise (qui ne fut plus regardée que comme un oratoire, pour la plus grande commodité de cette partie de la paroisse de S. Sauveur, qui se trouvoit d’après la reunion, assez eloignée de l’eglise mere) aucun office paroissial. Ainsi plus de grandes messes, plus de vespres, plus de sermons. Du reste il continua de faire les baptêmes, mariages et enterremens, parce que le sieur Leroi curé de St Sauveur, quoique assermenté, fut pendant quelques temps sans vouloir se charger de la paroisse de St Nicolas et y faire aucune fonctions curiales.

Ce fut le 14 du mois d’aout 1791, qui etoit un dimanche veille de l’assomption de la Ste Vierge, que le dit Delezai fut introduit dans l’eglise et vint nous arracher aux fonctions du st ministere, vers les huit heures du matin, a la tête d’une nombreuse escorte de gardes-nationeaux, et accompagné de municipeaux, entre les mains des quels il renouvella le perfide serment et commença son intrusion par la sacrilege celebration des Sts misteres.

Depuis ce jour là toutes les Eglises de la ville, c’est-a-dire les communautés et les hopitaux, etant fermées, et n’y ayant que les paroisses schismatiques de libres, il ne fut plus possible de celebrer la sainte messe publiquement.

Mgr L’evêque, ainsi que tous les autres evêques catholiques de France ayant prevus la fâcheuse extremité ou nous devions tous être reduits, avoient permis a tous les bons prêtres, par des letres pastorales qu’ils leur adresserent a ce sujet, d’exercer secretement, mais toujours de la maniere la plus decente et la plus convenable qu’ils pourroient, toutes les fonctions du st ministere : leur donnant sur cela les pouvoirs et les dispenses les plus etendues, leur permetant en particulier de celebrer la sainte messe dans les maisons et les chapeles domestiques, pratiquées le plus qu’il se pourroit dans les endroits et de la maniere la plus conforme a l’usage ordinaire de l’eglise et aux regles des saints canons. La letre de Mgr de Couci pour cet objet adressée au clergé seculier et regulier de son diocèse, et dont il m’a donné un exemplaire, est dattée de la Rochelle.

En conséquence pour avoir l’avantage de celebrer les saints misteres, et procurer a quelques personnes l’audition de la messe, je pratiquai un petit autel honête et décent, dans l’apartement qui me servoit de cabinet d’etude, a coté de ma chambre sur le jardin dans la maison que j’occupois rue St Claude. Je m’etois pourvu d’un calice d’argent que j’avois acheté au mois de mai precedent, et Mgr eut la bonté de le consacrer quelques jours avant son depart pour l’Espagne. J’avois aussi tous les linges et ornemens nécessaires, que Mme de Verdon ma sœur avoit fait en partie elle même quelque temps auparavant, et que j’avois tous benis d’après la permission generale donnée par la letre de Mgr l’Evêque. J’avois pour me servir la messe Antoine Gigounous de Verdon mon neveu. Comme nous etions examinés de très près par les assembleistes et les instrus, et qu’il y avoit tout a craindre si nous etions découverts, je ne celebrois jamais que portes clauses, et dans le plus grand secret. Aussi au commencement je n’y admis presque personne. Je me rassurai un peu par la suitte et j’en introduisis d’avantage, toujours avec beaucoup de précaution, parce que, malgré la bonne envie que j’avois de rendre service aux bons fidelles, je ne pouvois me dispenser d’abord de m’assurer de leur discrétion. Ainsi avec le temps ma petite paroisse domestique augmentait de jours en jours, et dans peu j’eu la satisfaction de voir ma petite chapelle presque toujours pleine a toutes les messes que je celebrois. J’y confessois aussi beaucoup et donnois la sainte communion fort souvent. Le concours des personnes qui s’y rendoient quoique a des momens differens et les unes par la rue les autres par le jardin, ne manqua pas au bout de quelque temps d’etre remarqué et de donner quelque soupçon a mes voisins ; dont un en particulier et qui etoit fort ami de la Constitution, observoit soigneusement tous les matins, ce qui se passait aux deux issues de ma maison. Cependant je continuai a mon ordinaire et il n’en resulta rien de facheux, non plus que des menaces de visitte que l’on m’annonçoit de temps en temps. Sur la fin même, comme il etoit fort question d’ouvrir les Eglises et de nous donner une certaine liberté, je n’y regardois pas d’aussi près, et y admis baucoup de personnes sans trop m’embarrasser que l’on s’en aperçut ou non.

Enfin après avoir ainsi passé le temps assez heureusement, quoique fort gêné, il arriva un arrêté du Departement de la Charante inférieure, (ainsi s’apelloit l’espace d’administration qui ranfermoit dans son ressort toute la province d’Aunis et une partie de la Saintonge) qui ordonnoit l’ouverture des Eglises, des hopiteaux et communautés dans. toute l’etendue du département ; avec la liberté a tout prêtre d’y confesser et celebrer publiquement. Cet arrêté fut publié et affiché par toute la ville le 10 novembre 1791, et dès le soir toutes les eglises furent ouvertes. D’après cela il ne fut plus question de chapelle domestique.

Je fus m’etablir, ainsi que Mr le curé, dans l’eglise de l’hôpital general ou nous eumes la consolation de voir presque tous les bons paroissiens qui nous avoient fidelement suivis jusqu’à notre exil de la paroisse.

Nous rentrames pour ainsi dire dans toutes nos fonctions auprès d’eux, nous confessions habituellement et beaucoup tous les jours, et comme nous nous y sommes trouvés pendant le carême et jusqu’après les fetes de pasque, nous avons eu la satisfaction de les voir presque tous approcher de la sainte communion et satisfaire au devoir pascal.

Il faut noter qu’en même temps qu’on nous interdisoit l’entrée des eglises catholiques en nous fermant les portes, on nous engageoit très fort d’aller celebrer la sainte messe dans les eglises des schismatiques, en nous assurant que nous y serions bien reçus et qu’on nous donneroit toute liberté d’y choisir nos heures et nos moments. C’etoit un piege adroit, qui auroit infailliblement causé un grand scandale parmi les fideles, et auroit pu devenir la cause d’une malheureuse defection pour plusieurs. Heureusement tous les prêtres de la ville qui avoient deja fait preuve de leur fermeté, eurent assez de raison et de courage pour eviter encore ce faux pas et je ne doute point du tout que cette conduitte ferme et déterminée, n’ait produit un grand bien dans la ville et qu’elle n’ait entré pour beaucoup dans la constance et la fidélité du grand nombre de catholiques qui s’y trouvent.

J’avourai cependant que cela n’etoit pas absolument contraire a la religion et n’entrainoit par soi-même aucun acte formel de schisme ; que quelques prêtres catholiques ne pouvant presque pas faire autrement, ont célébré la messe dans quelques Eglises de campagne occupées par des intrus ou des jureurs sans qu’il en soit resulté un grand scandale pour les catholiques. Cela s’est même fait dans quelques villes de France, et je croi que Mgr notre Evêque n’auroit pas condamné les prêtres qui l’auroient fait à la Rochelle, bien entendu avec la precaution de ne pas celebrer en même temps que les schismatiques et de ne communiquer en rien avec eux.

Le concours immense de fideles, même des campagnes voisines qui se rendoient tous les jours de dimanche et de fêtes, et même sur semaine, a l’eglise de l’hopital general, ainsi qu’aux autres eglises catholiques de la ville, pour y entendre des messes, et y participer aux sacremens, inquietoit fortement nos zelés constitutionels, qui s’imaginoient continuellement que les prètres et les fideles abusoient de ces saintes assemblées, comme du nom de la religion, pour tramer et ourdir des liaisons et des complots qui ne tendoient pas moins qu’a detruire cette chere constitution qu’ils adoroient. Plusieurs en parloient hautement dans les cercles et les societés et même au milieu des corps administratifs. Ceux qui crioient les plus haut surtout c’etoit les prêtres schismatiques et les intrus, qui se plaignoient amerement qu’ils etoient abandonnés, et que leurs eglises ne pouvoient être frequantées qu’autant qu’on interdiroit toutes les autres. Enfin ces clameurs produisirent un certain effet. Messieurs les administrateurs du bureau de l’hôpital general, en bons patriotes, se crurent obligés d’y metre ordre en tant qu’il dependoit d’eux ; en conséquence, sous pretexte que ce rassemblement de prêtres et d’etrangers à la maison, en troubloit l’ordre, devenoit pour les pauvres un objet de dissipation et occasionait de grandes depances a la sacristie : motifs dont tout le monde doit sentir le poid ; en conséquence dis-je, ces messieurs firent une defense expresse et par ecrit, a monsieur l’aumonier et a madame la supérieure, de ne plus admettre aucun prêtre a celebrer la messe dans l’eglise de l’hopital, sous quelque pretexte que ce fut, a l’exception des prêtres qui demeuroient dans la maison, et du seul curé de SI Maurice qui y acquittoit une fondation. Cette deliberation leur ayant été signifiée des le lendemain matin Mr L’aumonier m’envoya son sacristain avec l’ordre, pour en faire la lecture et me temoigner toute la peine qu’il en ressentoit, ainsi que toutes les dames de la maison. Il me falut donc incontinent chercher une autre eglise pour celebrer la messe.

Je puis raporter ici en passant une chose assez extraordinaire. Par un decret formel de l’assemblée, dite nationale, tout françois depuis l’age de 18 ans jusqu’à 60, fut contraint de se faire inscrire sur un registre particulier deposé à la maison commune, pour remplir selon les ordres qu’il recevroit, le rôle de garde nationale et veiller a la sureté publique par le port des armes et les patrouilles. Il n’y avoit d’exceptés de cette loi que les seuls fonctionnaires publics ; et il y avoit une peine prononcée contre tous les autres qui ne se presenteroient pas. Comme j’avois cessé dans le sens de la loi d’etre fonctionnaire public, depuis que j’avais été remplacé ou plutot expulsé de l’eglise St Nicolas, je me trouvai obligé comme tous les autres de me faire inscrire sur le fameux registre. Noté que pour s’assurer encore d’avantage de l’exactitude des prêtres catholiques a satisfaire a cette loi, il y avoit eu je croi un arrêté particulier du district, pour nous obliger tous de paroitre à la municipalité, pour y decliner nos noms, surnoms, lieu de la naissance, age, domicile et demeure ; il fallait bien en passer par là.

Ainsi enrolés nous ne fumes pas longtemps a entrer en exercice. Le maire faisoit distribuer chaques jours des billets de garde pour les prêtres. Cependant on ne nous obligea point à la Rochelle, comme j’ai oui dire qu’on l’avoit fait quelque part allieurs, a monter en personne ; seulement il nous fallait fournir un homme et le payer ; ce qui etoit un impot d’autant plus onereux et injuste qu’il revenoit assez souvent, et que nous autres vicaires etions privés de tout traitement. J’ai eu l’honneur d’être commandé trois fois pour la garde a la maison commune. De plus on ne m’a point oublié pour les autres charges publiques, car j’ai logé pendant cinq jours deux soldats nationeaux, lorsqu’on en fit rassembler à la Rochelle, pour en former une compagnie destinée a renforcer les armées patriotes.

Reprenons la narration : interdit pour l’eglise de l’hopital je me refugiai chez les dames religieuses de la charité, vulgairement dites Dames Blanches. C’etait ma troisième station. J’y fus parfaitement bien aceuilli et j’y agis de la même maniere que je l’avois fait a l’hopital, pour la messe, les confessions et la communion. Ce fut aussi là que Mr le Curé se montra a ses paroissiens qui nous y suivirent fidelement, mais qui n’y venoient que par partie et a des jours marqués, parce que l’eglise en etoit fort petite. Nous passâmes ainsi assez bien notre temps, tout en affligeant beaucoup les patriotes, qui remuaient ciel et terre pour faire fermer de rechef les eglises, scandalisés sans doute de la maniere edifiante dont les catholiques exerçaient leur culte dans les eglises qui leur etoient libres. Aussi ne manquerent-il pas, a diverses fois, de les faire insulter par de jeunes etourdis volontaires et des malheureux qu’ils payoient pour cela, dans les eglises de l’Oratoire, des religieuses hospitalieres et des dames Saintes Claires.

Il est bon de remarquer ici que ces grossieretés et ces insultes criantes, dont ils se faisoient un jeu, n’etoient qu’une répétition de celles qu’ils avoient fait auparavant aux portes de ces mêmes eglises et jusque dans les cours des communautés, contre les pieux catholiques qui s’y rendoient en foule pour y faire leurs prieres et s’unir d’intention aux messes qui s’y celebroient tandis que les portes leur en étoient fermées.

Depuis longtemps, ils rouloient de perfides projets qu’ils dirigoient surtout contre une église qu’ils n’avoient vu s’etablir qu’avec peine et qu’ils ne souffroient que malgré eux, quoique elle fut apuyée de toute l’autorité des loix. C’etoit l’eglise des Religieux Augustins, que depuis leur expulsion de leur maison, une compagnie de zelés et pieux catholiques avoit fait acheter pour en faire l’eglise publique de leur culte, en observant pour cela toutes les formalités prescrites par des decrets de l’auguste assemblée. D’après cela cette eglise etoit devenue une proprieté particuliere des catholiques qui par là même auroit du être inviolable aux termes de la loi, puisque tout cela ne s’etoit fait qu’en vertu même de la loi. Le departement ayant rendu un arrêté pour en accorder le libre jouissance aux souscripteurs ou petitionaires, et defendant absolument de les troubler sous quelque pretexte que ce fut, dans l’usage qu’ils en vouloient faire. Avant d’en ouvrir les portes, on eut soin, suivant ce que prescrivoit la loi de metre au dessus de la principale, cette inscription en grandes letres : La Nation, la Loi et le Roi, Edifice consacré au culte public.

Pour renchérir encore sur la rigueur des decrets, la municipalité, par un zele vraiement constitutionel, et malgré l’ouverture de l’edifice qui avoit été mis sous sauve garde, ne voulut absolument permetre a aucun prêtre catholique d’y celebrer la sainte messe, avant de s’être presenté devant elle, pour signer un espece de formulaire contenant quatre a cinq articles, par les quels le souscripteur s’engagoit, autant que j’ai pu le sçavoir : 1° a ne point prêcher et surtout ne rien dire contre les nouvelles loix et la constitution ; 2° a ne point baptiser, porter publiquement le saint viatique, enterer, publier les mariages et donner la benediction nuptiale, en un mot pour toute fonction publique et pastorale du saint ministere, de se borner a celebrer de basses messes, a dire la grande messe les jours de dimanche et de fetes, sans offrande au pain beni, y annoncer les jeûnes et fetes de la semaine et y lire si on vouloit, sans aucune reflexion, l’epitre et l’evangile du jour en françois. Le soir on avoit la liberté d’y chanter les vespres et de donner la benediction du très saint sacrement.

On avait eu grand soin dans tous ces actes concernant l’exercice du culte, de bannir absolument le mot catholique, parce que disoient-ils, la constitution les admet tous indiferemment et que de plus il ne s’agissoit pas de vouloir elever autel contre autel, puisque les prêtres constitutionels se pretendoient exclusivement catholiques.

Cette entrave que la municipalité mit, et cela sous peine d’encourir toute la severité des loix et son animadversion particulière, au libre exercice du culte catholique dans la nouvelle eglise des Augustins, fit fremir tous les bons prêtres. On y croyoit apercevoir, ou un nouveau piege tendu a leur conscience, ou du moins un asservissement honteux et inique du caractere sacerdotal. Cependant la formule examinée avec soin et selon toute la rigeur theologique, ne presentant rien d’oposé a la foi, il fut convenu que les prêtres catholiques pouvoient y souscrire en sureté de conscience.

Soit par crainte, ou inquietude du côté de la religion, soit pour ne pas faire paroitre dependre l’exercice des fonctious saintes de la permission ou autorisation d’une compagnie de gens, qui par là usurpoient indignement un droit sacré qui leur convenoit si peu, soit parce qu’il y avoit alors plusieurs autres eglises ouvertes aux catholiques, soit enfin par des considerations particulières, il n’y eut que fort peu de prêtres qui furent se presenter a la municipalité pour souscrire son formulaire. Ce fut Mr Mirlin, curé de St Barthelemi et Mrs Bidou et Roblain ses vicaires qui se soumirent les premiers. Ils ne purent presque pas s’en dispenser, parce qu’ils se trouvoient placés entre deux extremités facheuses qui etoient, ou de renoncer pour les catholiques a l’eglise des Augustins, dont Mr Mirlin etoit le principal acquéreur, ou de se soumetre a toute la rigeur des conditions qu’on exigoit pour la conserver. Il prefererent ce dernier partis, d’autant plus qu’il ne blessoit point la conscience et qu’ils eurent soin de metre une restriction en donnant leur signature : ce a quoi on ne s’opposa point. Les autres prêtres qui souscrivirent aussi furent Mrs Geai vicaire de la Flotte, le Pere Gouvernel religieux augustin, Nauclas chanoine et depuis jureur et schismatique, et Roger vicaire de St Xandre.

Avoit-il été prudent et sage de faire cette acquisition pour l’exercice du culte catholique, et d’user en cela du privilege accordé par la loi ? C’est ce qu’on ne peut decider. Le motif etoit certainement bien louable, mais il en est resulté bien des inconvenients comme nous le verrons bientôt.

Rien cependant n’etoit plus admirable, plus religieux, plus édifiant que de voir le concours innombrable de catholiques de toutes les classes, qui venoient tous les jours prier dans cette Eglise. L’office s’y faisoit avec une majesté et une decense que la persecution rendoit plus frappante. Les prêtres y venoient aussi en grand nombre joindre leurs prieres et leur voix à celles des fidèles, et tous ensemble rendoient à Dieu des hommages si respectueux, que le seul aspect de ces saintes assemblées, imprimoit une veneration et un respect des plus imposant ; jusque là même que les protestans, qui s’y etoient glissés par curiosité, n’ont pu s’empêcher de rendre ce temoignage autantique à la verité. Une conduitte si édifiante de la part des catholiques dans les différentes eglises ou il leur etoit libre de s’assembler, auroit du ce semble arreter la rage de leurs ennemis et les faire rentrer en eux même : mais au contraire, par un terrible jugement de Dieu, cela ne servoit qu’a les amener davantage contre des gens paisibles et qui souffroient tout sans se plaindre.

Depuis longtemps on tramoit contre les catholiques de perfides desseins ; le club, dont le seul nom inspire de l’horreur ; le club, cette reunion monstrueuse de tout ce qu’il y avoit de plus mechant, de plus audacieux, de plus insolent, de plus impie, de plus scandaleux, de plus vil et de plus meprisable dans la société ; le club cette coalisation d’esprits destructeurs, de sentimens barbares, d’ames vendues a l’iniquité ; le club cette societé digne du prince des tenebres et vouée par l’enfer pour empoisonner la France ; le club enfin cet assemblage de tous les vices, ce repaire de toutes les passions, cette source de tous les meaux, si connu sous le titre d’amis delà constitution, et j’ajouterai, d’ennemis de l’humanité et de la religion, travailloit sans cesse a inventer le moien de detruire de fond en comble le culte catholique, ou du moins d’en interdire absolument l’exercice exterieur. Ce feu caché sous la cendre se manifestoit de temps en temps par quelques exhalaisons, qui faisoient entrevoir toute sa malignité, et qu’il n’attendoit qu’une occasion favorable pour faire eclater toute sa fureur. Ce qu’il y avoit de plus odieux, c’est que les corps administratifs y donnoient secretement les mains, et que les executeurs s’en tenoient tellement assurés, qu’ils ne cachoient presque plus leur dessein. Cet accord diabolique des chefs de l’ordre avec les perturbateurs de la societé, s’apercevoit clairement dans leur conduitte mutuelle. A la grande satisfaction des uns et des autres et pour l’epreuve des catholiques, l’occasion qu’ils epioient se presenta enfin.

Des troupes nationales destinées a s’embarquer pour les colonies, vinrent a la Rochelle pour y attendre leur embarquement. Je ne sçai pas au juste s’il n’y avoit pas du dessein, ou quelque machination dans cette arrivée prematurée de troupes, qui ne devoient partir que longtemps après, et dont il paroissoit si clairement que le sejour troubleroit la ville. Quoiqu’il en soit on les vit paroitre precisement a la veille des fetes de la pentecote, temps qui sembloit avoir été marqué par l’explosion dont on etoit menacé depuis si longtemps, et qui la favorisoit par la vacation des travaux.

Ce fut alors que le club et tous les persecuteurs de la foi, se trouvant animés par la presence de ces nouvelles troupes nationales, qu’ils regardoient comme un renfort en cas de besoin, mais encouragés surtout, et vaillamment aides par un grand nombre de leurs chers confreres, les amis de la constitution de St Martin de Ré, qui mandés sans doute par ceux de la Rochelle, s’y etoient rendus pour faire preuve de leur religion : ce fut dis-je le lundi de la pentecote, 28 mai 1792, que leur malignité, leur impieté, leur audace etant a son comble, ils vinrent en troupe, vers la fin des vespres, investir l’eglise des Augustins et s’y introduisirent insolemment le sabre nud a la main, se faisant jour et s’avançant jusque au chœur, comme pour y massacrer les prêtres qui y faisoient l’office. Ce spectacle effrayant, jetta bientot l’épouvante, dans toute l’assemblée, et ce qui causa encore plus de cris et de terreur, c’est qu’en même temps il venoit du dehors dans les panneaux de l’eglise une grêle de pierres, qui en les brisant avec fracas, penetroient jusque dans l’interieur. Heureusement elles ne firent presque de mal a personne. Au milieu de tout ce tumulte les prêtres, qui se virent menacés de bien près s’echaperent cependant sains et sauves. Chacun couroit de son coté. La presse fut si grande, que les portes se trouverent bientôt engorgées.

Une partie de ma famille avoit été a vespres a son ordinaire, ne se doutant pas precisement de ce qui devoit y arriver. Dans le premier moment de frayeur, la plus jeune de mes seurs, Marie Palagie, se mit a fuir de son coté pour attraper une des portes de la sacristie, qui etoient collatérales a l’autel, et par ou on entroit dans l’interieur de la maison. Sa precipitation lui fut funeste, elle se trouva si pressée dans la porte qu’elle tomba, et fut foulée aux pieds par quantités de personnes, qui fuioient comme elle et ne regardaient pas ou ils marchoient ; elle en fut quitte pour ses meurtrissures. Plusieurs personnes eurent le même sort qu’elle, mais je n’ai pas apris que cela ait eu de suittes pour aucunes. S’etant relevée a l’aide de quelqu’un et sortie de ce mauvais pas, elle se rejoignit a ses autres seurs et parents, et quantités d’autres qui etoient parvenues jusque dans les cloitres sans avoir d’autre mal que la peur. Elles se trouverent toutes fort embarassées etant assaillies de toute part, et n’ayant aucune issue pour sortir. Enfin après bien de l’inquietude et des recherches, elles arriverent a une porte de derriere, qui donnoit des cloitres dans la rue des Maitraisses. Cette porte se trouvoit fortement fermée, et on ne pouvoi-t en avoir les clefs. Cependant après quelques secousses, par un espece de miracle, elle s’ouvrit très facilement ; et comme cette issue etoit degarnie de nationeaux et totalement abbandonnée, on sortit par là sans autre inconvenient et chacun se rendit chez soi très saisi et epouvanté.

Pendant ce temps là nos braves gens faisoient un sabat epouvantable dans l’eglise, ils brisoient les bancs, les chaises, les confessionneaux, et renversoient tout. Ce manege dura trois jours pendant les quels ils firent bruler au milieu de l’eglise, tout ce qu’ils y avaient brisé, et s’amuserent a boire et a manger autour de ce beau feu de joie. Il est cependant a remarquer qu’ils ne touchèrent point au maitre autel, ni au tres saint sacrement qui reposoit dans le tabernacle. Mr Barret intrus de St Barthelemi vint l’enlever le mardi matin avec une espece de decense, le portant sous un dais environné de nationeaux.

Cet exploit de nos impies avoit rempli la ville de terreur, tout etoit dans un desordre épouvantable. La municipalité selon sa conduitte ordinaire dans de pareilles circonstances, se rendit a l’eglise des Augustins quand tout le mal fut fini, ou du moins pour être temoin d’une partie sans s’y opposer. Les apartements de Bougniot le sacristain et de Mr Trimouille, qui faisoient partie de la communauté, ne furent point épargnés. Tout y fut mis au pillage, et Mr Trimouille lui-même fut très maltraité. Mais ce n’etait ici qu’un commencement de victoire.

Le lendemain et les jours suivants on fut faire le même tintamare dans la plus grande partie des communautés. Ils violerent audacieusement la cloture, s’introduisirent dans tout l’interieur, et il n’y a point de destruction et de desordre qu’ils n’y commirent. Ma plume se refuse a retracer tant d’impietés et de sacrileges. Les prêtres surtout, comme ministres de cette religion sainte qu’ils vouloient detruire, etoient l’objet de leurs poursuittes et de leurs animosités. Ils etoient absolument determinés de les chasser tous de la ville. La generalle que l’on entendoit batre de toute part, les patrouilles et les ordres les plus précis pour le retablissement de la tranquilité, rien ne les arrêtoit : ce qui n’est pas fort surprenant, puisque tout le mal ne venoit que de ceux mêmes que l’on proposoit pour l’empêcher.

Je fus assez heureux pour ne point me trouver dans la bagarre : par un certain pressentiment ou je ne sçai trop pourquoi, je n’avois point été a vespres avec mon neveu ce jour là. J’etois resté fort tranquile chez moi et n’apris tous ces hauts faits que par le detail que m’en firent mes sœurs et plusieurs autres personnes qui s’y etoient trouvées. Le bruit se repandoit aussi qu’ils devoient venir dans toutes les maisons des prêtres, et on me conseilloit fort de ne pas coucher chez moi cette nuit là, et de prendre mes precautions en cas de pareilles visittes. Plusieurs dé mes confreres suivirent ce conseil qu’on leur avait aussi donné. Pour moi je passai la nuit chez moi et dormis comme a mon ordinaire.

Tout cependant etoit en l’air dans la ville, et le lendemain matin presque aucun prêtre n’osa sortir de sa retraite pour aller celebrer la sainte messe : d’autant plus que les energumenes couroient les rues et s’etoient postés a presque toutes les portes des eglises catholiques. J’avois peine a croire tout ce qu’on me rapportoit, aussi je voulu tenter la fortune et faire le hardi. Je sortis donc avec mes seurs, vers les huit heures du matin, ce jour mardi 29 mai 1792, et je me rendis par un assez mauvais temps a l’eglise des Dames Blanches, que je trouvai fermée. J’etois le premier et le seul prêtre qui y fut ce jour là. Je sonnai a la porte, la superieure la fit ouvrir et l’on m’introduisit dans l’eglise par l’interieur de la maison : mes seurs y entrerent par le parloir avec quelques autres personnes qui nous avoient suivis. Aussitot on ferma toutes les portes, la communauté s’assembla dans le chœur et je dis la messe qui me fut servie par le jardinier de la maison ; j’y donnai la sainte communion a deux personnes. Tout se passa fort tranquilement et sans bruit, mais non sans peur. Apres mon action de grace, nous sortimes et retournâmes a la maison, sans avoir rien rencontré, ni en allant, ni en venant. Ça eté, a ce que je croi, la derniere messe que les Dames Blanches ont entendue en communauté, et que j’ai celebré a la Rochelle. M. Pollart en avoit fait de même chez les Dames Saintes Claires.

Le reste de la matinée se passa assez bien ; mais aussitot diner le tumulte augmentant toujours et y ayant vraiement a craindre quelque invasion funeste, je cachai quelques effets des plus precieux et des plus suspects, et abbandonant ma maison a la Providence, je me retiré dans un petit cabinet ou salon d’été que Mademoiselle Gauvin avoit fait faire sous une treille, dans le jardin du nommé Barrat mon voisin, qu’elle tenoit de loyer. Je m’y renfermai a clef, et passai ainsi toute la soirée jusqu’à la nuit, assez inquiet, mais cependant sans trouble. Enfin l’heure du souper etant venue, je preferai de me retirer chez moi, me resignant a tous les evenements. La nuit se passa encore sans nouvauté, malgré le trouble qui regnoit toujours dans la ville et je dormis assez bien. Des le matin plusieurs personnes vinrent me dire qu’il n’y avoit plus de sureté et qu’il falloit absolument s’eloigner. Il fallut aussi renoncer a sortir et a dire la sainte messe, il n’y avoit plus moyen. Enfin vers les neuf heures et demie mon frere l’ingenieur vint chez moi. Il venoit de faire un tour en ville pour s’assurer de ce qui s’y passoit et sortoit de chez Mr Taboureau colonel d’artillerie qui commandoit. Le resultat de ses recherches fut que les choses en etoient venues a un tel point de desordre et d’insubordination, que les chefs mêmes n’y pouvoient plus rien : il me dit en consequence qu’il n’y avoit plus de temps a perdre et qu’il falloit absolument se soustraire a la malignité de nos persecuteurs.

Je me determinai donc a fuir et presque sans metre aucun ordre a mes affaires, tant j’etois troublé et pressé : je me depouillai de mes habits ecclesiastiques (o funeste moment, cruelle extremité) et je me revêtis d’habits laïques, que j’avois eu la precaution de faire faire quelques temps auparavant, prevoyant a peu près que tot ou tard je serois obligé d’en venir là. Ainsi harnaché et meconnoissable a moi même, le cœur fort serré, je fis mes adieux a mes seurs qui etoient chez moi, et accompagné de mon frere je sortis par la porte de mon jardin, qui donnoit sur les remparts. Nous les suivimes jusque dehors la ville en passant par la porte royale.

Avant de sortir de chez moi, j’avois envoyé Louise Levé, ma servante, chez Mr Pollart, dans le dessein que j’avois que nous puissions nous reunir et courir la même fortune. Je lui envoyois un petit billet pour l’engager de trouver le moyen de partir sur le champ de chez lui, et de se rendre chez Mr Bridault à Ronçai, pour pouvoir nous y aboucher sur le parti que nous aurions a prendre.

Etant sortis de la ville sans inconvénient, je me rendis avec mon frere chez Mr Bridault. Il etoit onze heures un quart ou environ. Je frappe a la porte : c’est Mr Bridault lui même qui vient ouvrir. Il ne fut pas longtemps a me reconnoitre. Je trouvai un homme presque hors de lui même et qui travailloit a sauver son argent et ses papiers, parcequ’on etoit venu lui dire dans le moment, que deux ou trois cent brigans, des campagnes voisines et de la ville, devoient venir dans la soirée faire chez lui une visite patriote, pour en chasser Mr Doucin prieur de Sainte Marie dans l’isle de Ré, qui vivoit depuis le remplacement de Mr Mariejean mon predecesseur, ou il s’etoit retiré dabord, et qui cependant etoit absent de Rhonçais depuis quelques jours. Cette premiere circonstance de mon exil etoit un peu contrariante et m’en presageoit quelques autres. Neanmoins je fis part a Mr Bridault du dessein qui m’amenoit chez lui, en lui disant que puisque les choses etoient ainsi, je tacherois de me retourner d ’un autre coté. Pendant ce temps là j’attendois Pollart qui n’arrivoit point, ce qui me chiffonoit encore davantage. Enfin après quelque temps je me determinai a sortir, m’apercevant que je pesois un peu a Mr Bridault, et d’ailleurs n’ayant pas trop de temps pour aller chercher un diner aillieurs. Je fis auparavant un autre billet que je donnai a Mr Bridault pour le remetre a Pollart en cas qu’il vint. Je lui marquois que j’allois diner chez M’’ Rougier au Payaud et de là coucher chez mon frere ainé a Nantilli ou je l’engageois tres fortement de se rendre.

Après cette precaution je pris congé de Mr Bridault et me mis en chemin, j’avois a peine fait le tour de la maison qu’a quatre pas de là j’aperçu Pollart qui s’étoit fait accompagner d’un brave homme son voisin. Je ne le reconnus pas d’abord, dans son nouveau costume, car il s’etoit aussi deguisé, n’ayant pas moyen de s’evader autrement. Je pris un coté du chemin comme pour l’eviter, tant nous craignions les mauvaises rencontres, lorsque nous fumes assez près il parla et je le reconnus. Ce fut un moment ou nous eprouvâmes une grande satisfaction, et moi en particulier qui ne contois quasi plus sur notre union. Nous etant donc ainsi rejoints, comme par un coup de providence, nous nous promimes de suivre la même fortune et de ne point nous abbandonner. Nous congédiames ensuitte nos fideles conducteurs ; et sans abbandonner totalement mon premier dessein, nous retournames ensembles chez Mr Bridault, pour le rassurer un peu, et surtout pour lui demander a dîner ; d autant que c’etoit un jour de jeûne, le mercredi des quatre temps de la Trinité. Il parait que Mr Bridault etoit un peu plus tranquile, il nous reçut assez bien et nous dinâmes. Madame Roi, femme du notaire, allant a sa maison de Perigni s’y arreta par avanture et plaignit baucoup notre sort. Nous etions encore a table, que l’on vint nous dire de partir promptement, que notre presence etoit suspecte et pourrait devenir funeste a la maison de Mr Bridault. Nous primes donc a peine le temps de diner et nous decampâmes sans trompette, pour venir coucher chez mon frere de Nantilli.

 De la Rochelle à Niort

Chemin faisant il nous prit envie de faire une visite à madame Seguin, dans sa maison de Chagnolet ; ayant frappé a la barriere nous fumes fort etonnés de voir madame Raoult, la femme du fameux procureur syndic, qui vint nous ouvrir la porte. Je ne sçai si elle nous reconnut : en tout cas c’etoit une rencontre qui n’etoit pas fort amusante. Nous entrâmes néanmoins jusque dans le vestibule, ou elle nous laissa. Nous fîmes demander Me Seguin qui etoit a table et ne parut pas ; sa fille vint : dès qu’elle nous aperçut et nous reconnoissant bien, son premier mouvement, comme ses premières paroles furent de nous renvoyer promptement, comme des peteux ; ce ne fut cepandant point par malhonêteté, mais on etoit aussi tout en l’air dans cette maison, et on y craignoit la visite des tigres, alterés du sang des prêtres, dont on avoit été menacé. Il fallut donc decamper au plus vite, sans autre compliment. Tout cela n’était pas fait pour nous encourager. La crainte, la terreur

manque un feuillet

qui etoit bon catholique alors et qui depuis s’est laissé entrainer dans l’erreur. Nous continuâmes notre route et nous arrivâmes vers les sept heures a Fontenai : nous avions rencontré en chemin le domestique qui causoit avec Mr Denfer de Fontenoi, qui nous reconnut et nous parla assez honêtement quoiqu’il fut un des plus enragés démocrates de la ville.

Nous descendimes a l’auberge de la Coupe d’Or, chez une veuve qui est une brave femme et chez qui nous etions a merveille. Le domestique ramena nos cheveaux le lendemain et nous lui donnames une letre pour remercier mon frere. Nous fimes ce jour là quelques visites dans la ville, et entre autre chez Mr Raison curé de Montilli, qui s’etait refugié chez sa mere et chez qui nous celebrames la sainte messe le dimanche de la Trinité, a un petit autel qu’il avoit pratiqué dans une chambre assez honête. Nous y vîmes Mr Cossin chanoine de la Rochelle qui se retiroit a la maison de Therne, et nous fumes dîner chez les demoiselles Ogerie qui nous firent mille honètetés.

Le lundi ne pouvant dire la messe nous assistames a celle de Mr Chabot prieur de Douoix, qu’il celebroit a petit bruit dans le grenier de la maison ou il logoit et qui n’etoit pas fort decent. Ce jour là nous dinâmes chez Mr Blay curé de Chaix, dans la maison d’une dame de sa paroisse, ou il s’etoit retiré, et le soir nous soupâmes chez Mr Geai, invité par son fils vicaire de la Flotte en l’isle de Ré. Sa maison etoit une pension d’Ecclésiastiques persécutés. Ce fut je croi ce jour là que Mr Malherbeau, vicaire D’aitré, vint loger a notre auberge ; je ne le reconnu pas dutout, il fut obligé de se nommer et devint notre compagnon de voyage jusqu’à Poitier.

Nous partimes tous trois de Fontenai, le mardi 5 juin vers les onzes heures du matin, dans une voiture de messagerie qui nous conduisit a Niort. Nous avions vu le matin l’abbé Dhanein qui ne voulut pas absolument encore se joindre a nous, et partit pour Luçon. Nous n’avons eprouvé aucun desagrement dans notre sejour de Fontenai quoique nous fussions reconnus par bien du monde, le nombre des bien pensants et des vrais catholiques, y etoit le plus considérable. Nous eumes le plaisir d’y voir beaucoup de prêtres fideles et quelques-uns de nos anciens camarades de Seminaire. Cependant nous avons apris depuis que la municipalité nous avoit fait chercher par toute la ville, pour rendre compte de raports fideles que nous avions faits, et qui faisoient grand bruit, sur le compte d’un certain benedictin de Mortagne, qui vint aussi descendre a notre auberge. Cet execrable moine, venoit pour chercher ses pouvoirs du sieur Rodrigue, evêque intrus de Luçon, pour remplir la place d’aumônier a l’hôpital general de Fontenai, ou la municipalité l’avoit nommé, bien assurée sans doute de sa capacité et de ses bonnes vie et mœurs : nous prenant pour de bons patriotes parceque nous en avions toute l’encolure, tant il est vrai que l’habit ne fait pas le moine, il avoit eu l’imprudence et la simplicité de nous montrer tout cela, et de nous ouvrir ses sentimens, sa religion et sa conduite. Je n’oserois tracer ici sur le papier tout ce qu’il nous dit et que nous decouvrimes en lui, il y aurait de quoi rougir jusque dans le blanc des yeux, le seul souvenir en fait frissoner d’horreur et d’indignation. Nous nous crumes obligé pour l’interest de la Religion de faire connoitre cet homme, afin qu’on put s’en garder et j uger ce que c’etoit que ces satellites de la constitution ; aussi nous ne fimes pas la petite bouche de son histoire, qui se repandit bien vite dans toute la ville et allarma fort les intrus, cela nous auroit indubitablement attiré quelque nouveau genre de persécution, si nous n’avions filés au chemin.

Nous arrivâmes a Niort vers les quatre heures du soir. C’etoit une ville que nous redoutions beaucoup a cause de son bouillant patriotisme, cependant nous nous y promenâmes pendant quelque temps pour y voir l’eglise de Notre Dame et la place, et avoir quelque idée de la ville. Nous etions descendus aux Trois Pigeons, ou nous ne fumes pas fort bien traités. Mon frere l’ingenieur avoit eu la precaution de retenir pour Pollart et moi deux places dans la diligence de la Rochelle a Paris, a prendre a Niort le vendredi suivant pour la route. Mais comme nous n’etions point tranquiles dans cette ville, nous preferâmes de perdre l’argent qu’il avoit donné, et nous fimes un marché particulier avec le voiturier qui nous avoit amené de Fontenoi, pour nous conduire tous trois jusqu’à Poitier. Nous ne fimes ainsi aucun sejour a Niort quoique on ne nous y eut rien dit et nous en partimes des le lendemain matin mercredi 6 juin a cinq heures. Nous nous arêtames pour diner a une lieu en deça de Lusignan, a l’auberge de la Poste sur le chemin. Nous nous rendimes delà coucher a Poitier, a l’auberge des Trois Pilliers.

La renommée que cette ville avoit pardessus toutes les autres, d’etre tranquile et hospitalière, nous avoit determiné a y fixer notre séjour, jusqu’à nouvel ordre. Nous y arrivâmes donc avec une sorte de securité, qui ne fut troublée par aucune rencontre facheuse. Nous fumes fort bien reçu et traités a l’auberge, chez de braves et honetes gens, et nous y restâmes jusqu’au vendredi.

Un de mes anciens camarades de seminaire, l’abbé Memi vicaire dans le Luçonnois, que nous avions trouvé a Fontenoi, nous avoit adressé a une de ses connoissances de Poitier ; c’étoit Mr L’abbé Guillon ancien prieur dans le diocèse de Luçon, qui depuis quelques années s’etoit retiré a Poitier. C’est un ecclesiastique des plus recommandable par toutes sortes de talens et de bonnes qualités. La persecution l’a obligé depuis de se retirer en Espagne. Il demeuroit chez Mr le Doyen du chapitre de St Hilaire. Je fus avec Pollart rendre visite a ce brave homme, et nous nous decouvrimes a lui sur le champ. Il nous reçut le plus honètement du monde et nous offrit tous ses services. Nous ne lui eumes pas plutot fait part du dessein que nous avions de chercher une retraite en ville, qu’il envoya sur le champ s’en informer et fit venir pour cela Mademoiselle Jourde l’ainée. Ces demoiselles Jourde sont les filles d’un marchand epicier, mort depuis quelques années, qui tenoient toujours la boutique conjointement avec leur bonne femme de mère : filles tres estimables, pleines de pieté, de religion, de bonnes œuvres et de toutes sortes de vertus. Elles demeurent dans la grande rue de St Hilaire derrière le doyené. Ces bonnes demoiselles nous adoptèrent sur le champ, et s’empresserent a nous procurer ce que nous demandions. Ce fut une chambre fort honête, dans une maison qui leur apartenoit, dans la même rue un peu plus bas. Nous la souslouâmes de mademoiselle Petit, couturiere qui y demeuroit auparavant. Nous y avions deux lits, et a peu prés toutes les petites commodités que nous pouvions desirer. Pour le manger nous nous etions arrangés avec le bonhomme et la bonne femme Poitevin qui logeoient dans une chambre a coté, et qui nous servoient de domestique.

Nous entrâmes ainsi dans notre petit menage de Poitier, le vendredi soir 8 juin, conduits par les demoiselles Jourde qui nous avoient avant donné a souper. Nous y avons vecus seuls pendant une quinzaine de jours. Ensuitte L’abbé D’orfeuille, 3me vicaire de Notre dame de la Rochelle, mandé par Pollart, vint se joindre a nous. Peu de jours après arriva Mr Blay, curé de Cliaix, a qui nous offrimes de venir augmenter notre petite societé. Il se passa a peine une douzaine de jours, que l’abbé Hurtaud vicaire de Marans, qui etoit venu comme tant d’autres se refugier a Poitier, ayant apris que nous y étions, vint, presque en descendant de cheval, nous faire une visite dans notre petit réduit. Le plaisir de voir un de nos confrere, et qui ne savoit trop ou se placer, nous porta a le prier aussi de venir prendre part a notre ordinaire. Nous formâmes donc entre nous une societé de cinq qui mangions et buvions ensemble a frais commun : c’etoit moi qui etois chargé de la depense ; les repas se prenoient dans notre chambre ; quant au logement, ces trois messieurs avoient des chambres dans des maisons du voisinage.

Depuis que nous etions a Poitier Pollart et moi, nous n’avions ni dit, ni entendu la sainte messe qu’une ou deux fois. Toutes les eglises catholiques de la ville etoient fermées, et les bons patriotes veilloient de très pres les maisons qui leur etoient suspectes. Celle des demoiselles Jourde surtout etoit de ce nombre ; elles passoient pour les plus fieres aristocrates du canton, et en cela on leur rendoit justice. Cela n’empechoit pas cependant que presque tous les dimanches et fêtes elles n’eussent la messe chez elles, et même quelques jours sur semaine. Nous ne pûmes en profiter qu’une ou deux fois, parceque nous craignions baucoup de les comprometre et de nous exposer, car on commencoit fortement a nous soupçonner dans le voisinage, malgré l’elegant costume de bourgeois que nous avions tous.

Pour eviter ces allées et venues, nous nous mimes en tête, a tout risque, de dire la messe dans notre apartement. Par le moyen des demoiselles Jourdes et dames Religieuses de la Visitation, avec qui nous avions fait une grande connoissance, nous eûmes bientot vases, linges, ornemens et tout ce qui nous etoit nécessaire, il ne nous manquoit plus qu ’un autel ; il ne nous fut pas difficile d’y pourvoir, et pour cela nous convertimes, d’apres l’idée de Pollart, une petite chambre noire, qui s ’otivi,oit dans la notre et servoit de dégagement, en une chapelle domestique et fort decente, avec un autel assez commode et permanent. Elle avoit cet avantage de ressembler un peu a ces lieux cachés et soutairins ou les anciens fideles, du temps des premieres persécutions, se retiroient avec leurs saints prêtres, pour y celebrer les saints misteres et y participer ; elle avoit, dis-je cet avantage, qu’on n’y voyoit en plein jour qu’a la faveur des lumieres. La porte d’entrée etoit recouverte par une tapisserie, qui empechoit absolument qu’on en put soupçonner. Nous commençâmes a dire la messe dans cette chapelle le 29 juin jour de la fète des apotres St Pierre et SI Paul, et nous avons toujours continué jusqu’à notre depart, sans que personne n’en sçut rien, que nos deux bonnes gens de ménagé qui y assistoient ainsi que les demoiselles Jourdes quelques fois, et nous y avons donné la communion.

Ainsi passions nous notre temps sans faire tord a personne, lorsque tout a coup ecclata contre nous un orage epouvantable qui s’etoit formé sourdement. Depuis quelque temps messieurs les clubistes. qui ne valoient pas moins a Poitiers qu’a la Rochelle, observoient singulièrement tous les étrangers. On sçavoit bien qu’il y avoit dans la ville plusieurs prètres deguisés, et nos patriotes, et nos clubistes en enragoient. Aussi nous examinoient ils partout dans les rues et sur les promenades, quoique nous n’y ayons parus que rarement ; ils remarquoient surtout les maisons ou nous allions.

Il n’y avoit encore que peu de jours que Pollart et moi etions etablis dans notre petit menage, que nous reçûmes un bel après midi, là visite de deux certains personnages émissaires du club, gens vendus à la constitution, ou plutôt a la persécution. L’un d’eux étoit membre de la municipalité, mais n’etoit pas envoyé par elle. L’autre avoit un certain rang dans la garde nationale. J’etois alors seul dans ma chambre a ecrire ; Pollart n’entra qu’un moment après pendant qu’ils etoient encore là. A peine eurent-ils mis le pied dans la chambre, que notre municipe, d’un air grave et composé, tire de sa poche la fameuse echarpe aux trois couleurs, soigneusement rolée dans un papier, et se la passe en jincole, sur un espece d’habit grisatre, ce qui faisoit le meilleur effet du monde. Ainsi paré de cette marque distinctive du pouvoir arbitraire, ils s’avancerent tous deux, d’une maniere un peu fiere, mais pourtant assez honête, jusqu’à moi, qui etois au fond de la chambre et un peu stupefait de toutes ces ceremonies. Je me rassurai cependant et après les premiers saluts ils me demandèrent : si je n’etois pas un étranger : s’il y avoit longtemps que j’etois en cette ville : si je logeois seul dans cette chambre : de qui je l’avois loué. Je repondis catégoriquement a toutes ces questions. Ils demanderent ensuitte : ou etoit mon compagnon : si nous avions des passeports. Il fallut leur montrer. Après l’avoir lu et relu atentivement ils dirent : mais quel est votre etat, il n’en est pas mention ici. La question etoit un peu delicate. 0 cruelle necessité pour un prètre de Iesus-Christ, d’etre comme forcé de cacher un si beau titre ! Je leur repondis : Messieurs, je suis citoyen françois comme vous le voyez par mon passeport ; j’etois a la Rochelle et je suis venus ici pour y passer quelque temps. Ils n’insisterent pas davantage la dessus, car s’ils avoient dit, vous etes sans doute un prêtre, je l’aurois avoué. Cela ne les empecha pas surement de juger que je l’etois ; puisque la qualité de citoyen françois, exprimée sur mon passeport, etoit le mot du guet pour nous reconnoitre, comme nous l’avons appris depuis. Ensuitte par une mefiance dont je ne voyois pas dabord le but, ils me firent metre mon nom sur un morceau de papier et le confrontèrent avec la signature que j’avois fait au bas du passeport. N’y trouvant rien a dire, ils me reprocherent : de ce que je n’avois pas été faire ma declaration d’arrivée et de demeure a la municipalité selon la loi qui en avoit été publiée et que je ne devois pas ignorer. Je leur repondis : que je m’etois conformé en tout a la loi : que j’avois d’abord envoyé, et avois ensuitte été moi même faire cette declaration un tel jour, qu’ils pouvoient s’en assurer en visitant les registres de la municipalité. Ce fut dans ce moment que Pollart entra, il fut fort etonné de me trouver en pareille compagnie. Il lui fallut aussi passer a l’interrogatoire, faire exhibition de passeport et d’ecriture. Après toutes ces ceremonies nos clubistes paroissants toujours fort intrigués de ce que nous ne leur en disions pas d’avantage, et cachants leur soupçon, nous dirent en se retirant, peut etre pour nous intimider : Messieurs nous allons ecrire a la Rochelle pour sçavoir qui vous etes, et ce que vous etes venus faire ici, il est bien etonnant que la municipalité de la Rochelle donne de pareils passeports. Nous leur dimes qu’ils pouvoient ecrire. Ensuitte la mission de notre municipe etant achevée, il se decharpe, et remet dans sa poche la banderolle aux trois couleurs. Comme, Dieu merci, nous avions reçu quelque education, et que nous n’avions pas oublié le proverbe : a tout seigneur tout honneur ; nous les conduisîmes, malgré quelque resistance de leur part, jusqu’à la porte de la rue. Ainsi se passa cette visite. Nous aprimes quelques jours après qu’ils etoient gens de parole, et qu’ils n’avoient pas manqués d’ecrire a la Rochelle. On me raporta même que le sieur Roi, procureur de la commune, dans la reponse qu’il fit apparamment pour la municipalité, ou pour le club, avoit ecrit mon nom et celui de Pollart en letres rouges. Je lui pardonne de bon cœur, mais je ne sçai pas en verité ce que nous lui avons fait, pour qu’il nous traite de même.

C’etoit un premier avertissement, qui nous presageoit ce qui nous arriva par la suitte. Cela ne laissa pas de nous inquieter, cependant nous demeurâmes tranquiles, d’autant plus qu’on nous assuroit que le maire etoit pour nous, et que la majorité des municipeaux nous prometoit paix et sureté. Ce fut pendant cet intervalle que se reunirent a nous les trois associés dont j’ai fait mention cy dessus. Nous passions notre temps fort agreablement pour notre position, et peut etre un peu trop pour des exilés. Notre chambre etoit le rendez-vous de plusieurs de nos confreres dispersés dans la ville, et qui nous faisoient l’amitiez de venir assez souvent passer quelques moments de recreation avec nous. Comme nous sortions fort peu, on etoit sur de trouver presque toujours quelqu’un chez nous, et c’etoit ce qui engageoit le plus a y venir ; d’autant plus qu’on ne trouvoit point de visages étrangers, comme dans les pensions. Je croi bien que ces visites reiterées ont pu donner lieu a quelques soupçons, et n’ont peut etre pas nuis aux desseins de nos ennemis pour nous perdre. Ce n’est pas que nous ayons en cela aucune imprudence a nous reprocher, nous y allions bonnement et certainement bien loyalement. N’importe : les clubistes avoient juré notre perte. Ils mirent tout en œuvre pour y reussir. Ils disoient hautement, en parlant de tous les prêtres catholiques réfugiés dans la ville ; que nous tenions des assemblées secretes la nuit : que nous avions des correspondances dangereuses de tout coté : que nous faisions circuler toutes sortes d’ecrits incendiaires, et qu’en un mot, ce qui etoit le non plus ultra, nous travaillions indubitablement a une contre-révolution. Ils disoient que nous troublions le repos de la ville : qu’on etoit bien bon de souffrir des selerats, des ennemis de l’etat comme nous : qu’il falloit ou nous tuer, ou nous renfermer, ou nous chasser. Tout cela etoit pour animer le peuple et le preparer a la scene qu’ils disposoient.

En attendant, ne croyant pas la liberté assez annoncée par un arbre d’une hauteur prodigieuse, qu’ils avoient elevé sur le milieu de la place Blossac, avec des inscriptions patriotiques, que l’on lisoit de loin sur des lames de fer blanc circulaires, et qui avoit pour couronnement un enorme bonnet de fer blanc peint en rouge, qu’ils apelloient le bonnet de la liberté, assez ressemblant pour la forme a ces casques ou armures preservatives, que l’on apelle je croi, un pot-en-tête. Ce bel arbre avoit été planté quelques jours avant notre arrivée a Poitiers. N’etant pas disje satisfaits de ce trophée, ou plutôt pour tenir toujours le peuple en haleine par des spectacles patriotiques, ils en plantèrent un autre devant la porte de la ci-devant eglise des jacobins, ou ils tenoient leurs seances infernales : toutes les aparences d’une joie effrenée, les dances, la débauche, les airs a la mode, rien ne manquoit a la fête. On renouveloit ces orgies de temps en temps et surtout les dimanches.

Enfin tandis qu’ils buvoient ainsi a longs traits a la coupe de la liberté, et qu’ils jouissoient en aparance de tant de douceurs, fruits precieux de la constitution, ils ne pouvoient sans pâlir, et sans trembler pour elle, soutenir la vue de ceux qu’ils apelloient ses ennemis, et les pretres catholiques etoient au premier rang. Ce fut donc contre eux qu’ils dresserent toutes leurs bateries.

Me voici rendu a l’endroit de ma relation le plus etrange et le plus frapant. Il faut presque l’avoir vu pour le croire ; mais il faut necessairement y avoir joué un rôle pour le depeindre : heureusement je suis et temoin et auteur ; aussi je vais rendre le fait avec autant de franchise que d’exactitude.

Le Dimanche 8 juillet 1792, messieurs les gardes nationeaux, et en même temps clubistes et patriotes, vinrent de plusieurs cantons de la ville se rassembler de bonne heure sur la place Blossac, pour s’y exercer a l’ordinaire aux manœuvres et evolutions militaires. Cet exercice finissoit assez souvent par quelques coups d’eclat. Celui d’aujourdhui fut un coup de maitres. Il fut decidé entre eux d’aller dans les differens quartiers se saisir de tous les étrangers qu’ils soupçonnoient pour pretres. Quel etoit en cela precisement leur dessein, je ne le dirai pas. Quand il en fallut venir a l’execution, cela tira un peu en longeur. Les plus ardants ne trouvoient pas d’obstacles : ceux qui n’avoient pas encore tout a fait perdu la raison et les sentimens de l’humanité, avoient bien de la peine a prendre sur eux. Les uns vouloient, les autres ne vouloient pas. Pendant tout ces debats nous etions tranquiles chez nous, a notre ordinaire ; nous avions eu le temps de dire chacun nos messes a notre petite chapelle : ce que je regarde comme un effet de la providence, qui voulut nous eviter tous les meaux incalculables qui auroient pu arriver, si quelqu’un de nous avoit été surpris a l’autel, et nous accorder en même temps cette grace, comme un renfort necessaire dans l’epreuve qu’elle nous menageoit. On etoit venu nous avertir une ou deux fois, qu’il y avoit beaucoup de fermentation dans la ville ; mais qu’on ne sçavoit pas au juste qu’elles en etoient les raisons ; qu’on croyoit cepandant que c’etoit un orage qui se formoit contre nous, et qu’il falloit prendre nos precautions. Sur cela nous ne sçavions que faire : ou aller si precipitament ? Nous etions fort embarassés. Ce qui nous empechoit encore de nous decider a quelques choses, c’est qu’on nous avoit dit cela bien d’autres fois et qu’il n’en etoit rien resulté. On peut juger cepandant que nous n’etions pas fort tranquiles. Cet embaras, cette inquietude se calmerent néanmoins pour le moment, lorsque vers les dix heures, une des demoiselles Jourdes, qui etoient toutes quatre a raffut de ce qui se passoit a notre égard, et se disoient bien informées, vint avec beaucoup d’empressement et de satisfaction, nous dire que nous n’avions plus rien a craindre pour ce jour, que tout le tumulte etoit dissipé, que chacun s’etoit retiré chez soi et que tout etoit tranquile dans la ville. Elles avoient été trompées, et elles nous tromperent aussi : ce qui fit que nous fumes pris dans le temps que nous y pensions le moins ; tandis qu’il nous auroit été assez facile de nous evader ou de nous cacher, si nous eussions prevu le moment, comme firent plusieurs de nos messieurs qui furent avertis a propos. Il pourroit se faire cepandant que ce que les demoiselles Jourdes nous avoient dit fut vrai jusqu’à un certain point : car les mechants sont si ingenieux dans le mal que nos harpies auroient bien pu deliberer entre eux de se separer pour quelques moments, pour mieux nous surprendre. Il n’ignoroient pas que cela faisoit bruit en ville et que nous pouvions etre instruits de leurs desseins : au lieu qu’en feignant ainsi de n’y plus penser, ils trouvoient le moyen de nous empecher d’y penser nous mêmes. Au reste je ne sçai pas precisement quelle conduitte ils tinrent, mais c’est une idée que je leur attribue pour disculper nos bonnes demoiselles Jourdes, qui très surement y ont été tout bonnement et etoient bien eloignées de chercher a nous induire en erreur. Quels qu’ayent été les préliminaires, voici le fait :

Vers les onzes heures du matin, quatre d’entre nous en négligé et en robbe de chambre, etions dans le jardin et celier qui y conduit, faisant partie de la maison ou nous logions Pollart et moi. Nous nous tenions tous les uns et les autres assez souvent dans ce jardin, qui etoit fort agreable et avoit vue sur la place Blossac par une petite terrasse. C’etoit là ou nous causions, ou nous lisions, ou nous recitions notre office et faisions nos prieres, parceque nous n’y etions vus de personnes. G’etoit là notre occupation lorsque tout a coup nous entendons frapper et en même temps entrer a la porte deux gardes nationeaux avec leurs sabres, qui demandent a parler aux messieurs qui logoient dans la maison. Nous fumes un peu etonnés de cette venue ; cepandant comme ils se presenterent assez bien et parlèrent honetement, nous en fimes de même, et nous dîmes que c’etoit nous, et ce qu’ils nous vouloient. Ils repondirent qu’ils venoient nous chercher de la part de la municipalité, que nous n’avions qu’a les suivre et y aller sur le champ. Nous demandames s’ils sçavoient ce que la municipalité avoit a nous dire. Ils repondirent qu’ils n’en sçavoient rien, qu’ils ne pouvoient pas nous en dire d’avantage ; mais qu’ils avoient ordre ne nous amener. Sur cela il n’y eut point a deliberer. Nous dîmes que nous y irions volontiers et que nous allions les suivre : que cependant ils nous permissent avant de nous arranger un peu plus decemment ; ils ne firent aucune difficulté la dessus, et nous accompagnèrent dans notre chambre ou nous fumes nous habiller. Nous ne fumes pas peu surpris en sortant de là, de trouver le couroir, l’escallier et pour ainsi dire toute la maison pleine de gardes nationeaux. Nous vîmes bien qu’il y avoit là quelque histoire : nous nous recommandames donc au bon Dieu et nous nous resignâmes a tout ce qu’il en pourroit arriver. Mr Dorfeuille qui etoit alors dans une chambre voisine, ou il auroit pu facilement se cacher, puisque nos braves gens ne sçavoient pas qu’il y fut et que personne ne l’avoit vu, apprenant ce qui se passoit, vint courageusement se presenter lui même pour partager notre sort, malgré l’opposition qu’y voulut metre la personne dans la chambre de la quelle il etoit.

Lorsque nous fumes prets, nous partimes tous cinq de la maison, conduits comme des criminels au milieu de deux files de gardes nationales, au nombre de cinquante a soixante, depuis chez nous jusqu’à la maison de ville, ce qui fait presque un demi quart de lieu. Cette triste procession ne manqua pas de spectateurs, cependant nous ne fumes insultés par qui que ce soit ni en propos, ni autrement ; et nous pouvons même rendre cette justice a nos conducteurs, qu’ils etoient les premiers a imposer silence. Nous eumes de plus la consolation de nous entendre plaindre par la majeure partie de ceux qui nous voyoient passer, qui souffroient pour nous et pour ainsi dire autant que nous, de nous voir entre les mains de ces malheureux. Ils nous donnoient des benedictions et nous souhaitoient l’assistance du Seigneur. Cette marche etoit vraiement imposante, par le silence et la gravité qu’on y observoit, ainsi que par la crainte, la paleur, la colere, la fureur, la joie, la tristesse et pour ainsi dire toutes les passions qui se peignoient tour a tour sur les differens visages de nos conducteurs. Pour nous nous soutinmes assez bien notre personage, nous n’avions l’air, ni trop etonnés, ni trop abbatus.

En arrivant a la porte de la maison commune, nous y trouvames une foule de peuple et de gardes nationeaux, au nombre de plus de trois cent. Je croi bien que tout ce monde la n’etoit pas contre nous, et que plusieurs y etoient venus plutot par curiosité, que par mechanceté. Cependant il y en avoit beaucoup aussi qui ne nous vouloient pas de bien, car nous commençâmes a recevoir des injures en entrant dans la cour, ou la garde empêcha que personne ne nous suivit. De la on nous introduisit dans une salle haute, qui etoit la classe de droit, ou nous etions gardés a vue par un piquet de gardes nationeaux en dedans et en dehors.

Il n’y avoit encore personne dans cette salle, qu’un pauvre prêtre catholique comme nous, mais qui etoit en soutanne, c’etoit je croi l’aumonier de l’hopital general de la ville, qui avoit été mandé par le maire, ainsi qu’un autre qui arriva peu après dans le même costume, pour rendre compte de leur conduitte, sur quelques raports qu’on avoit fait contre eux en matiere de Religion et qui attendoient leur jugement.

Quand nous nous vîmes dans ce vaste appartement, nous fumes un peu étonnés ; nous ne sçavions pas ce que tout cela vouloit dire et ce qu’on vouloit nous faire. Cependant nous primes notre parti, nous nous mîmes a causer et a faire les cent pas dans la chambre. Il etoit environ midi, et nous restâmes là pres d’une heure et demie : pendant ce temps la nos chasseurs etoient en course et faisoient curée dans les differentes maisons ou ils soupçonnoient des prètres. Nous vîmes successivement arriver les sieurs Delisle curé de la Jarne, Pavie curé de St Maurice, Malherbeau vicaire d’Aitré, Leclair vicaire de Dompiere, qu’on avoit amené comme nous en grande ceremonie pour avoir part au gasteau. Pour les autres plus adroits s’etoient enfuis, ou cachés de manière qu’ils n’en purent pas avoir davantage. Il entra aussi quelques personnes dans la salle : les uns pour nous insulter, les autres pour nous plaindre et prendre notre parti. Un de ceux qui se montra ici le plus animé contre nous, fut ce municipe qui etoit venu nous visiter Pollart et moi. Mais en revanche il y eut un jeune officier de la garde nationalle qui nous deffendit et parla hautement en notre faveur. Le maire y vint-aussi sans echarpe ; il commença par traiter fort durement nos deux prêtres en soutane, puis les renvoya en leur disant de prendre garde a eux. Nous ne restâmes donc plus que neuf criminels, tous du diocèse de la Rochelle. Le maire causa ensuitte pendant quelque temps dans la salle et parut bien intentionné pour nous. Il s’approcha même en particulier de moi et d’un autre et nous dit tout bas : « Vous etes ici dans un fort mauvais pas ; j’en suis bien faché pour vous. Nous n’avons etés prevenus de rien, que dans ce moment cy ; nous tacherons d’appaiser le peuple, mais il faudra nécessairement que vous sortiez de la ville. Nous vous donnerons pour cela, tous les passeports que vous voudrez et tels que vous les voudrez. » Sur cela nous remerciames tres honetement monsieur le Maire, et nous lui dîmes que nous ne demandions pas mieux que de sortir. Il nous quitta et sortit de la salle. Ces dispositions du maire et ces paroles dont nous fimes part sur le champ a tous nos confreres, nous rassurèrent un peu etnoustranquiliserent.

Pendant ce temps la tous les corps administratifs instruits de ce soulèvement, se rassemblent pour deliberer au moyen de le dissiper. Je ne deciderai pas si tout cela etoit un fait exprés, ou s’ils n’en avoient eu aucune connoissance, qu’au moment ou il ecclata ; mais pour dire vrai, nous n’eûmes pas précisément a nous plaindre d’eux. Lorsqu’ils furent tous rassemblés chacun dans le lieu ordinaire de leur seances ; on vint nous avertir et on nous fit passer dans la salle de la municipalité, qui pensa nous servir de tombeau.

Il faudroit une autre main que la mienne, pour peindre au naturel tout le saillant de cette scene. Nous trouvames, dans ce vaste et assez bel appartement, tous les municipeaux en echarpe et sur leurs sieges, qui etoient gardés par des sentinelles posées de distance en distance. Le maire nous fit signe d’avancer et nous distribua sur les sièges au milieu des officiers municipeaux et en même temps ordonna a toutes les sentinelles et aux gardes de ne laisser entrer personne. Il y en avoit déjà plusieurs d’entrées qui se disperserent dans la salle pour etre,témoins de ce qui alloit se passer. Jusque la c’etoit fort bien. Le maire se tenant devant le bureau et adressant la parole aux assistans dit alors, ou a peu près : « Messieurs vous sçavez que la constitution defend tous les rassemblements et les emeutes populaires, comment donc transgressez vous ainsi des loix que vous avez jurés de maintenir. Si ces messieurs (en parlant de nous), sont coupables, nous sçaurons bien en faire justice ; mais ce n’est pas a vous a les juger. Ces messieurs ont tous fait leur declaration »... Ici le bruit et les clameurs l’interrompirent. Dans la confusion on entendoit des voix qui crioient :... A la lanterne, a la lanterne... D’autres, ce sont des geux, des j. f. il faut les tuer, il faut leur couper le col... O les màtins que sont ils venus faire ici... ce sont des selerats, des ennemis du peuple, de la constitution. Pourquoi les a-t-on chassé de chez eux ? Ils troublent la ville, ils veulent faire une contrerevolution... D’autres, monsieur le maire, il faut en faire justice tout a l’heure. Ah voyez le ces s. es. geux. Pourquoi n’ont-ils pas fait le serment comme les autres ?... ils disent qu’on a changé la Religion. Ah les selerats c’est eux qui la changent... ils regrettent leurs biens, leurs benefices, ils croyent qu’ils les auront. Pourquoi se sont-ils ainsi deguisez ? Cela leur convient bien, ils vouloient tromper le monde. Allons il faut leur couper la queue, il faut les tondre... ils font les patriotes avec leurs cocardes. Ah les bons patriotes etc. etc.

Pendant ce temps là, la salle s’etoit remplie d’une foule de peuple, la garde avoit abbandonné son poste pour se mêler avec les autres : tout etoit dans un desordre affreux. Le greffier, le maire avoient beau vouloir imposer silence, il n’y avoit pas moyen de se faire entendre, encore moins de se faire obeir. On venoit nous injurrier jusque sous le nez. Messieurs de la municipalité etoient fort embarassés, et ne sçavoient comment s’y prendre pour appaiser ce tapage. On peut bien juger aussi que nous n’étions pas fort a notre aise. Nous n’ouvrimes pas la bouche, et nous ne sçavions guerre que penser de tout cela. L’affaire nous paroissoit fort serieuse ; d’autant plus que quelques uns des officiers municipeaux, qui etoient auprès de nous, nous disoient tout bas : « Messieurs, votre position est facheuse ; nous ne sçavons pas comment nous ferons pour vous tirer de là et pour nous en tirer nous mêmes ». Quand a notre air et a notre figure, je ne m’amuserai point a la decrire. J’etois un peu trop occupé allieurs pour l’examiner. Cependant je puis dire en général que nous ne paroissions pas fort troublés. Nous avions fait notre sacrifice.

On avoit dépêché au departement et au distric, pour sçavoir leur avis, et ce qu’il y avoit a faire. Cependant le maire nous defendoit courageusement et tiroit tout le parti qu’il pouvait de son autorité meprisée. Un jeune homme membre de la municipalité, qui etoit assez estimé dans la ville, voyant que nous courions des risques, entreprit de nous defendre et de ramener le peuple a la raison. Il s’avança au bureau et parla avec une force et une vivacité etonnante : malgré tout cela s’apercevant qu’on ne faisoit pas baucoup d’attention a ce qu’il disoit ; il arrache son echarpe et veut la jetter au peuple en disant : « Tenez voila mon echarpe, » je ne suis plus digne d’etre dans la municipalité, puisque vous ne voulez » pas m’entendre et que vous ne reconnoissez plus de supérieurs. Vous » agissez contre la loi »... Dans le moment plusieurs voix s’ecrient... non, non, nous ne voulons pas votre echarpe ; restez vous etes un brave homme... le bruit se ralentit un peu, et plusieurs même sortirent de la salle. Le maire alors se tournant de notre coté, et parlant pour tous ses collègues, nous dit : Messieurs soyez tranquiles, nous vous sauverons, ou nous perirons avec vous.

Un jeune enfant de onze ou douze ans, habillé en garde nationalle, se glissa dans l’enceinte de la municipalité pour partager a son age la gloire de nous insulter, et après nous avoir tous bien examiné des pieds a la tête, et jusque dans le blanc des yeux, qu’il nous faisoit baisser, je dirai presque d’indignation, n’osants lui rien dire ; il glosoit sur notre costume et nos habillements : rendu a l’abbé Leclair, qui tenoit une badine a la main, il dit : Ô pour toi, ta canne est trop foible pour porter ta tête, mais mon sabre y suppleera.

Enfin on annonça un arrêté du département. Sur le champ grand silence. On en fait la lecture. Il portait en substance : « Attendu que la chose publique est en danger, et instruits qu’il y a dans la ville un grand nombre d’etrangers, gens suspects et dangereux ; nous ordonnons que dans vingt quatre heures, tous les prêtres refractaires, qui ne sont point de ce département, ayent a sortir de la ville, sous peine d’etre saisis par corps et poursuivis comme ennemis de la patrie. Mais nous defendons a tous les citoyens de leurs faire insulte, ni mauvais traitement, sous quelque pretexte que ce soit, pendant le dit espace de vingt quatre heures ; afin qu’ils puissent librement satisfaire a cette loi : dont nous rendons responsables tous les officiers de policé et autres qu’il appartiendra. Sera le present arèté, affiché et publié de suitte a son de tambour etc. » Le greffier n’eut pas plutot achevé, que toute la salle retentit de nouveau de cris et d’urlemens :... Cet arêté est trop doux... non il ne faut pas les renvoyer, il faut les pendre : il faut les tuer... ils ont merité la mort. D’autres... non messieurs, il faut les renfermer au petit seminaire : il faut qu’ils fassent penitence ; et nous les veillerons. Cette motion fut appuyée de plusieurs voix, et fut presque sur le point de passer. Le maire prit encore la parolle : « Messieurs, quoi donc vous ne voulez pas obeir aux loix. Celle cy est sage. De quoi vous plaignez vous ? Ces messieurs partiront. Retirez vous au nom de la paix dans vos maisons, et laissez ces messieurs se retirer tranquiles chez eux, pour qu’ils disposent leur voyage. On va leur donner des passeports, et ils partiront ». Quelques uns obeirent, mais les plus enragés n’en firent que plus de tapage. Ils nous regardoient d’un air de fureur et de rage qui faisoit fremir. Ils nous devoroient des yeux. Ils nous massacroient de gestes et d’actions.

Un d’entre eux, garde nationalle, voyant qu’on vouloit nous sauver de leurs mains, s’approcha du maire et lui mettant le poing presque dans les dents, il faisoit mille imprecations contre nous et juroit que nous passerions tous par ses mains.

Pendant tout ce vacarme, on anmena dans la salle un prêtre tout ensanglanté, le visage et la tête couverte de blessures, un œil presque arraché ; ne pouvant ni parler, ni a peine se tenir : il etoit suivis de cinq a six malheureux qui tenoient quantité de cordes en jincole. Ce spectacle frappa toute l’assemblée, et arrêta tous les debats. Pour nous, nous crÚmes que c’etoit notre dernier moment. Nous pensions que ce prêtre, dont on ne pouvoit plus reconnoître la figure, etoit un de ceux que le maire avoit renvoyé tout d’abord, et qui avoit été ainsi traité par le peuple en se retirant. Ces hommes avec des cordes, nous parurent des boureaux tout prets a nous hisser a la lanterne. Ce fut un moment bien cruel, mais qui ne dura pas. Ce prêtre etoit un prêtre fou, qui depuis longtemps vivoit chez ses parens dans la ville, et qu’on laissoit libre, parce qu’il n’etoit méchant que quand il avoit du vin. Ce jour là en ayant pris plus qu’a l’ordinaire : il avoit attaqué un perruquier qui passoit dans la rue et l’avoit frappé grièvement. Le perruquier voulut se vanger ; de là bataille en regle, c’en etoit les fruits. Ces hommes avec des cordes etoient des portefaix, qui temoins de l’affaire s’etoient saisis du prêtre et du perruquier, qui n’avoit pas absolument grand mal, et les anmenerent a la municipalité pour juger leur dînèrent : ce qui fut fait dans un instant. On renvoya le perruquier a ses pratiques, et on fit conduire le prêtre fou a l’hôpital. Avec eux disparut toute leur suitte.

Cet incident ne fit que suspendre l’acharnement et la fureur de nos ennemis contre nous. Monsieur le maire voulut profiter de ce moment de calme pour nous faire sortir, ainsi que toute la municipalité. Mais plusieurs voix crierent : « Que ces messieurs ne sortent pas, ils seroient » massacrés, il y a une. foule de monde qui les attend a la porte de la » rue ». La municipalité nous dit pour lors : « Puisque il en est ainsi » messieurs, restons donc et laissons faire ». Ce fut alors que nous courumes le plus grand danger.

Au milieu du trouble et de la confusion, qui avoient recommancés, nous distinguâmes un homme, d’une taille plus que moyenne, vetu d’un habit rougeatre en demi bourgeois. Son visage etoit pâle de colere ; ses yeux enflammés et menaçants ; ces gests vifs et animés comme pour nous metre en pieces. Cet energumene s’avance en vomissant mille imprecations contre nous ; demandant notre sang pour laver tous les crimes qu’il nous imputoit, et menaçant la municipalité si elle ne nous livroit entre ses mains. Quantités de bouches dignes d’un pareil pedagogue, repetoient avec fracas tout ce qu’il disoit. Quelques unes même encherissoient encore sur ses expressions, et on entèndit tres distinctement ces paroles qui font dresser les cheveux : « Non, messieurs, ce n’est pas assez de les faire mourir, ils faut qu’ils meurent comme il le meritent, il faut les scier entre deux planches. »

Le maire ne sachant plus ou il en etoit, et ne pouvant plus se faire entendre, fit signe de la main et demanda silence Le bruit s’appaisa un peu. Alors le greffier après avoir vigoureusement plaidé pour nous, fit une seconde lecture de l’arrêté du département, pour demander l’observation de la loi et calmer ces esprits ecumants, en menaçant de les faire saisir sur le champ et punir comme perturbateurs.

Il falloit que ce fut des monstres alterés de sang humain pour n’avoir pas pitiez de nous, qui pendant tout ce temps là gardions un profond silence, comme des victimes prêtes au sacrifice. Tout cela etoit bien fait pour nous troubler et nous saisir ; mais soutenus de la grace de Dieu, nous voiions, pour ainsi dire, la mort voltiger sur nos têtes sans nous laisser abbatre.

La lecture de l’arrêté et les menaces de la municipalité ne firent pas beaucoup d’effet ; les méchants dominoient toujours quoique en plus petit nombre. Vers ce temps là l’abbé Hurtaud n’en pouvait plus de soif, par la chaleur et la contrainte de notre situation, s’approcha d’un garde national qui etoit près de lui, et qui, quoiqu’il eut paru dabord fort animé contre nous, l’avoit regardé deux ou trois fois d’un air de bienveillance. Il lui demanda a boire. Cet homme sans balancer sortit sur le champ et apporta un pot d’eau qu’il lui donna. Nous en aurions tous eu besoin, car nous avions la gorge bien seche, mais nous pensions a autre chose. Nous etions encore aux prises. Les plus moderés vouloient qu’avant de nous renvoyer on fit du moins la visite de nos effets, pour sçavoir ce qu’ils contenoient. Cette motion nous inquiéta fort, car si elle eut été executée, il est probable qu’on nous eut oté le peu d’argent que nous avions et peut-etre devalisé de plusieurs effets, qu’ils auroient trouvé suspects ; mais heureusement elle ne fut pas apuyée de beaucoup de voix, et la municipalité l’eluda.

Pour couper court a toutes les discussions, on vit paroitre tout d’un coup au bureau, un petit homme, trapu et bien fourni, il etoit cordonnier de son metier et fusiller dans la garde nationalle. Je ne croi pas qu’il soit possible de voir un visage et un air plus colere et plus emporté que le sien : c’etoit une veritable furie, un demon dechainé ; il ajoutoit au portrait de celui que j’ai depeint plus haut, un ton et une insolence, dont la revolution françoise donne seule des exemples. « Messieurs, dit-il (parlant a la municipalité) puisque c’est ainsi que vous le prenez et que vous voulez epargner ces manants et ces selerats (en nous montrant) ; je vous declare, moi, (en se frappant avec vivacité la poitrine) que tous ceux d’entre eux, qui seront assez osés pour metre le pied sur la paroisse St Hilaire et y coucher cette nuit, (c’etoit sa paroisse) sont aussi surs de passer par mes mains, comme j’existe. » Il assaisonnoit ces propos de toutes sortes de juremens et d’imprecations. « Vous etes tous des j..fte, (regardant l’assemblée) si vous les laissés aller. Pour moi je ne crain rien : voila mon sabre, (il le fait jouer de la main) c’est avec cela que je les attand. » Ce qui l’animoit encore plus, c’est qu’a mesure qu’il parloit toute la salle retenlissoit d’aplaudissemens et de cris d’encouragement.

Le maire voulut lui imposer silence, et lui dire qu’il auroit a faire a lui ; mais le vacarme augmentoit toujours, et nous croïons être perdus, lorsque tout a coup, par un changement subit et qui nous à paru tenir quelque chose du prodige, tous les esprits, tous les visages, et tous les gestes changèrent. L’humanité, la compassion prirent la place de la fureur et de la barbarie. Les tigres devinrent des agneaux, nos ennemis des bienfaiteurs. Il ne fut plus question de lanterne, de boucherie, de massacre. La salle s’evacuoit et tous disoient de nous laisser aller tranquiles. Il y eut plus, on craignit que nous ne fussions insultés par le peuple du dehors : chose etonnante ! ceux qui etoient les plus acharnés contre nous, furent ceux qui temoignerent le plus d’empressement a nous servir de sauvegarde. Neuf d’entre eux nous prirent chacun sous le bras, et voulurent nous accompagner jusque chez nous. La municipalité s’en fut de son coté : nous fumes tous agreablement surpris les uns et les autres, de ne trouver personne en sortant de la maison commune : tout le peuple avoit disparu. Il etoit alors trois heures après midi ; sans doute qu’on s’etoit ennuyé d’attandre et que chacun avoit été prendre son repas. Nous nous rendimes donc sans inconvenient dans nos maisons respectives, accompagnés de nos braves gardiens, qui nous firent tous passer dans des rues differentes, pour empêcher qu’on ne nous suivit. Nous trouvâmes les rues desertes et personne ne nous dit rien. Arrivés dans notre appartement, ce ne fut que combats de politesse et d’honèteté entre nous et ceux qui nous avoient accompagné : nous leur offrimes du vin pour se rafraîchir, la plupart l’accepterent. Ils porterent l’attention, pour nous eviter la peine de sortir, de nous demander nos passeports pour les faire viser a la municipalité, avec promesse de nous les raporter deux heures apres ; nous acceptâmes l’offre et ils furent exacts a leur parole.

Lorsque nous nous vîmes seuls, je vous donne a penser combien nous nous trouvames a l’aise. Nous etions cèpandant presque tous epui-’sés, comme si nous eussions essuyés des fatigues excessives. C’etoit l’effet de la chaleur qui etoit grande, du saisissement, de la crainte, de l’ennui, de l’horreur dont nous avions etés alternativement affectés pendant’ toute cette scène, qui avoit duré quatre heures entieres : depuis onze, heures du matin, jusqu’à trois heures après midi. Nos bonnes gens de menage, fort aises de nous revoir, nous servirent a diner, mais nous ne pumes presque rien prendre.

Trop heureux de nous etre sauvés de ce mauvais pas, nous n’avions pas envie de faire ensuitte long feu a Poitiers, et d’attendre pour en sortir le. terme fixé par l’arrêté du département. Nous nous occupames donc sur le champ de notre depart. Pendant notre absence, les demoiselles Jourdes avoient fait disparoitre notre chapelle, et tous les objets qui pouvoient donner prise sur nous. Il ne nous restoit plus que nos comptes a regler et nos paquets a faire. Mais ce n’etoit pas le tout. Ou aller, et comment s’en aller ? Depuis quelques jours nous premeditions de partir. Nous avions baucoup panchés pour l’Espagne, non seulement parce que nous contions y avoir baucoup plus de tranquilité que partout aillieurs ; mais principalement pour avoir l’avantage d’y voir Monseigneur notre eveque et de nous y faire connoitre par son moyen. Nous pensions de plus qu’elle pourrait nous etre d’un plus facile accés que tout autre pays étranger : cette avanture finit de nous determiner ; ou plutot la divine providance, qui ne nous avoit pas perdu de vue, nous dirigea de ce coté là en nous en fournissant tous les moyens. Elle nous procura une voiture, qui se trouva dans le moment a notre disposition, sans aucun debourcé pour le moment. Cette voiture appartenoit aux messieurs missionaires de St Lazare de Fontenai le Comte, qui l’avoient prêté a Ml’ Bridault, doyen curé de Notre Dame du dit lieu, pour se rendre avec trois autres a Poitiers, ou ils etoient chargés de la vendre. Nous avions sçu tout cela par Mr Blay qui etoit venu dedans. Quelques jours auparavant, par une suitte de nos projets, nous l’avions fait visiter par un expert, qui l’estima fort peu de choses. Il faut dire que c’etoit une vielle Breline a quatre places,, qui n’avoit pas grande apparence ; mais qui cepandant etoit encore bonne. Il y a paru, puisque elle nous a rendu le service de nous conduire en poste jusqu’à Bayone. D’après cette estimation, qui ne nous avoit pas epouvanté, nous en etions restés là ; d’autant plus que les proprietaires en vouloient infiniment davantage. Dans notre embaras, nous ne vîmes pas de meilleur expedient, que de nous l’approprier sur le champ, quitte ensuitte a nous arranger pour le prix.

 De Poitiers à Bayonne

Tout ainsi disposé, nous demandâmes des cheveaux de poste pour neuf heures du soir de ce même jour ; et nous partimes touts cinq, quatre dans la voiture et l’abbé Hurtaud sur la jument qu’il avoit ammené de chez lui en venant. Nous eumes de plus l’avantage d’emporter avec nous tous nos effets, que nous avions rangés derriere, dedans et devant la voiture. Il etoit environ dix heures lorsque nous quitàmes la porte de Poitiers. Nous sommes payés pour ne jamais oublier cette ville : mais nous n’oublirons pas aussi qu’elle est pleine de braves gens, de bons chretiens et de catholiques fermes et inébranlables dans la foi. Nous n’oublirons pas, quoique on en puisse dire, que nous avons les plus grandes obligations aux messieurs qui composoient alors la municipalité. Ils ont parus prendre nos interests avec scincerité, et je ne crains pas de dire que -nous leur sommes redevables de la vie.

Depuis mon depart de la Rochelle, je n’avois séjourné qu’a Nantilli et a Fontenai : Poitiers a été mon troisième séjour, j’y ai demeuré depuis le 6 juin, jusqu’au 8 juillet suivant. Cette ville comme l’on sçait est fort anciene, et en conserve encore toutes les marques. Des rues etroites .et sans direction, des maisons en tape fort mal distribuées et fort vilaines pour la plus part, a l’exeption de celles qui sont nouvellement construites. Une etendue immense, mais qui n’est pas peuplée a proportion. Les promenades autour de la ville sont assez passables ; l’ancien cours, dont les arbres sont perois de vieillesse, et que l’on detruisoit lorsque j’y etois, devoit etre beau. Tout ce qu’il y a de plus remarquable, c’est la place Blossac, qui est un beau morceau, surtout par sa situation sur le bord du Clin. L’eglise St Pierre ou la cathedralle est a mon gout le plus bel edifice que j’ai vu dans ce genre. Les paroisses, les chapitres, les communautés y etoient en grand nombre, mais la revolution en a bien détruit, ainsi que la statue de Louis XV qui distinguoit la petite place ou elle etoit elevée. Lorsque nous nous vimes hors de ses murs, nous nous trouvames tout autres, tant nous etions aises et satisfaits. Nous marchames ainsi, au clair de lune et par un temps superbe, jusque vers une heure et demie apres minuit, que nous nous arretames a Vivone, distant de 5 lieux, pour nous reposer le reste de la nuit.

Le lendemain matin 9 juillet, comme procureur de la compagnie, je me levai un peu avant les autres, pour faire raccomoder quelques ferrures qui manquoient a la voiture, et ensuitte nous reprimes la poste. Nous nous arretames pour diner, au lieu apellé Les Maisons Blanches, et de la nous vinmes coucher a Mansle, bourg assez considerable sur la Charante. En passant a Ruffec, petite villote sur les confins du Poitou et de L’Angoumois, il pensa nous arriver une histoire. Il y eut contestation pour le nombre et le prix des cheveaux de poste : pendant ce temps là il se rassembla plusieurs personnes, et gardes nationeaux autour de notre voiture. Un d’eux, croyant que nous venions de Paris, voulut en demander des nouvelles, et nous dit que nous le quitions dans un temps ou il y avoit bien du trouble, et ou il fallait au contraire que les bons patriotes se montrassent. Je ne voulu point, je ne sçai trop pour quoi, le depersuader de son idée, et je lui repondis d’une maniere fort ambiguë. Comme nous vimes que ces questions nous pousseraient peut-etre trop loin, et que le groupe de monde augmentait autour de nous, nous pressames le postillon, en lui accordant tout ce qu’il demandoit, et fumes fort contents de nous debarasser ainsi de nos questioneurs. Cela nous fit une journée de 11 lieux.

Le mardi 10 au matin, le temps s’etant totallement changé, il vint une pluie très abondante, qui fit que nous ne partimes que fort tard de Mansle. Nous nous arrêtames pour diner, au fauxbourg d’Angoulême au bas de la ville : j’ecrivis de là a ma famille pour leur donner de mes nouvelles, sans leur faire part encore bien clairement de mon projet, par la crainte que nous avions d’etre découverts. Le temps etoit si mauvais et la pluie si forte, que nous ne fumes coucher qu’au Roulet, grand bourg sur la route. Nous ne fîmes en tout ce jour là que 7 lieux.

Le lendemain mercredi il, le mauvais temps continuant toujours, il ne nous fut pas possible de metre le nez dehors qu’après midi ; nous arrivames vers la nuit a Barbesieux, petite ville sur les confins de. la Saintonge et de l’Angoumois ; nous n’avions fait ce jour la que 6 lieux. Nous descendimes a l’hôtel des Princes, chez un aubergiste bon aristocrate, ou nous étions a merveille. Ça été mon quatrieme séjour depuis mon depart de chez moi, car tout nous y plut tellement que nous jugeâmes a propos d’y attandre le beau temps, et d’y faire la lessive de notre linge, qui avoit été abimé par la pluie des deux jours passés : l’aubergiste s’y prêta avec baucoup de zele et d’attention, et nous rendit en cela un très grand service sans nous etrangler ensuitte pour le prix, quoiqu’il ne nous connut pas. Je profitai de ce temps pour ecrire une autre letre a la Rochelle, ou je laissois entrevoir notre dessein. Nous restames là jusqu’au samedi 14, jour de la fameuse federation, que les Democrates de Barbesieux se preparoient a celebrer, comme les autres. Ils avoient fait dresser pour cela un autel champêtre au milieu d’une petite prairie, le long du grand chemin. C’etoit là ou l’intrus et toute la sequelle devoient renouveller l’infame serment. Les dispositions de cette superbe fête, nous parurent repondre parfaitement a son objet. Le mauvais temps, et la crainte de nous faire soupçonner, nous empêcha de nous promener dans l’interieur de la ville, dont pour cela je ne puis rien dire, sinon que les dehors en sont fort agreables : qu’on y vit bien, et a bon compte ; et ce qui est plus essentiel, que le peuple y est bon et fort attaché a la Religion : aussi les democrates n’y faisoient-ils pas grand figure.

Nous allames de là diner a Cavignac, petit bourg sur la route. Nous avions passé a Monlieu, autre bourg, affreux quoique assez considérable, les rues y sont si mauvaises que nous eûmes bien peur pour notre pauvre voiture. Je nomme ce lieu, parce que nous y aperçûmes en passant, une espece de maison bourgeoise, qui etoit le lieu des sceances d’un distric dependant du departement de la Charente Inférieure. De Cavignac nous nous rendimes coucher a la poste de Bordeaux en deça de la riviere, dans un espece de fauxbourg assez considérable, que l’on nomme La Bastide. Cette journée a été la plus forte de notre route, nous limes 22 lieux.

Nous trouvâmes tous les bourgs et villages en frerie de federation sur toute la route, ou nous nous trouvames dans une circonstance fort embarassés de nos personnes. Nous venions de passer la Dordogne a Cubsac : au débarquement nous rencontrâmes une procession de gardes nationeaux, ayant a leur tète la croix et le curé constitutionel, qui se rendoient a un autel patriotique, dressé précisément sur le bord de la rivière, tout auprès de l’ecurie de la poste ou on etoit a atteler notre voiture. Nous brulions de partir, mais le postillon n’etoit pas prêt. Le pretre schismatique arrivé au theatre y mon le hardiment et prêche a son auditoire une doctrine digne de lui, et qui nous faisoit frissoner d’horreur et d’indignation. Nous nous tenions auprès de la voiture chapeaux bas ; nous aurions voulu être bien loin, mais nous n’osions pas nous cacher, crainte d’etre soupçonnés. Ce fut surtout au moment du serment, après ce fameux discours, que le cœur nous devint froid : nous craignions qu’on ne nous interpellât. Heureusement Dieu ne le permit pas, et nous continuames notre route.

Des le lendemain matin Dimanche 15 nous passâmes la riviere. Arrivés a Bordeaux nous ne sçavions trop qu’elle figure y faire. Nous fumes obligés d’aller a la municipalité pour avoir un permis pour des cheveaux de poste, et faire viser nos passeports. Nous y fumes reçus a merveille, d’un officier municipal qui nous donna le permis et visa nos passeports de la meilleure grâce du monde, sans nous faire aucune question deplacée, et nous parlant très honêtement. Cette reception nous fit grand plaisir, d’autant plus que nous redoutions fort cette entrevue. Notre intention avoit été de brûler Bordeaux par la crainte que nous avions des patriotes : cepandant nous fumes obligés d’y rester jusqu’après midi, parce qu’il nous fallut faire raccomoder une des roues de l’avantrain de notre voiture, qui nous refusait service. Nous profitâmes de cet intervalle pour nous promener un peu. Je fus entre autre a la cathedrale que je Re trouvai pas merveilleuse. Du reste je ne puis juger de la ville dont les apparances m’ont paru assez frapantes.

Ce fut ce jour là même, quatre a cinq heures après notre depart, que l’on martyrisa Messieurs Langoran et Dupui, prêtres infiniment respectables, dont le premier etoit vicaire general de Msr l’archevêque. Nous avions bien aperçu plusieurs brigands et gardes nationalles parcourir les rues ça et là, mais cepandant la ville nous parut assez tranquile. Nous n’aprimes cet attentat que le lendemain sur la route, et nous fumes fort contents d’y avoir passé aussi librement que nous avions fait.

Il etoit environ deux heures après midi lorsque nous montâmes en voiture, et nous continuames a marcher jusque fort avant dans la nuit. Le temps etoit fort beau, mais la jument de l’abbé Hurtaud ne pouvant plus suivre, nous fumes obligés de nous arreter, sur les une heure du matin, a une poste que l’on apelle L’hospitalet, après avoir fait dix lieux. Nous ne trouvâmes presque rien pour souper, pas même de lits dans cette auberge, qui etoit en même temps la poste. Nous passames le reste de la nuit comme nous pûmes. Je dormis un peu dans la voiture, ou Pollart, Dorfeuille et moi nous etions bien renfermé.

De L’hospitalet nous vinmes diner a Muret, et coucher a La Bouhere le 16 ; ce qui nous fit encore 10 lieux de chemin.

Le 17 nous vinmes coucher a Magesc, après avoir diné a L’Eperon, et avoir couru 16 lieux.

A Magesc la poste se trouva presque toute demontée, par une maladie qui s’etoit mise sur les cheveaux ; en consequence nous ne pumes partir de là qu’après midi 18, avec six mauvaises rosses, qui nous conduisirent bien lentement et avec bien de la peine, jusqu’à la poste suivante. Nous fimes cepandant encore 10 lieux ce jour là et nous nous arrêtâmes pour coucher a Ondres.

Il n’y a que deux lieux de Ondres a Bayone, nous les fîmes lestement des le lendemain matin, jeudi 19 juillet, que nous arrivâmes bien contents au St Esprit, faubourg de Bayone en deça de la riviere.

Toute cette route depuis la sortie de Bordeaux, qui ne sont que des landes pour la plus part incultes, est. le chemin le plus desagreable et le plus ennuieux qu’on puisse voir. La route n’y est point tracée : on marche partout sur un sable mouvant, qui fatigue baucoup. Les bourgs et les villages sont tres loin a loin : on ne voit de tout coté, a perte de vue, que des forets et. bois de Pignaras, ou arbres de pin, dont la vue est si triste et si insipide, qu’on en est bientot rassasié. Les auberges y sont a un prix excessif, et on y fait la plus mauvaise chere du monde. C’est cepandant. un pays fort riche, parce que ces Pignaras sont d’un tres grand revenu ; par la raisiné, le brai et l’huile de therebentine qu’on en tire. J’ai oui dire aux habitans du pays, qui m’ont donné tous ces details, que chaque pied de pin raportoit cinq sols par an ; ce qui fait une somme enorme, vu la quantité prodigieuse qu’il y en a, dans plus de 36 lieux de long, sur une etendue immense. Ces arbres durent en raport cinquante a soixante ans, quelque fois davantage. On les renouvelle par le moyen de la semence, qui vient fort vite, et commence a produire au bout de six ou sept ans.

Pour avoir la raisiné, on fait une entaille a l’arbre, en enlevant l’ecorce et un peu du bois intérieur, sur une largeur de trois a quatre pouces, en commençant depuis le pied, et remontant ainsi jusqu’à une certaine hauteur, mais a differentes reprises. Tous les ans on change cette entaille de place, en faisaint ainsi, avec le temps, tout le tour de l’arbre, qui recouvre a mesure les entailles des années precedantes, et sur les quelles on revient a leur tour. C’est par toute l’etendue de ces entailles, que la sève, qui est extremement abondante dans son temps, coule, par l’effet de la chaleur et sa liquidité, quoi que fort epaisse, jusque au bas, ou elle trouve une petite auge, creusée dans le pied mème de l’arbre pour la recevoir. Cette raisiné qui coule ressemble assez a une ecume blanchatre, fort gluante, et d’une odeur aromatique, très forte au milieu de tous ces bois. Tous les deux ou trois jours, il passe des hommes a chaque pied d’arbre, qui rafraichissent la coupure, toujours par le haut, et recueillent dans des sceaux avec une petite cuillere de fer a grand manche faite exprès, la raisiné deposée dans le trou ou petit auget, et la transportent chez eux, ou ils la font fondre dans de grandes chaudieres, pour la purger de la crasse et de toutes les matieres heterogenes, et en forment ensuitte ces pains que nous connoissons, et que le commerce distribue en si grande quantité dans toute la France.

Le brai, ou gouldron est cette même raisiné, que l’on tire des vieux arbres dont la sêve est epuisée en les faisant bruler, après les avoir abatu et mis en ecoupeaux. Le feu consumant le bois en etouffant, comme pour le charbon, en fait decouler dans des vases placés pour la recevoir, cette matiere, qui pour cela conserve la couleur comme le gout de brûlé, et que l’on met ensuitte en pain comme la raisine.

L’huile de therebentine se tire de la raisiné même, que l’on met dans des alambics, a peu près comme nos chaudieres a eau-de-vie. Il en découle une liqueur claire et limpide comme de l’eau de roche, d’une odeur aromatique extremement forte, et combustible au point qu’elle brule même sur l’eau. Elle n’a presque d’huileux que le nom, elle jaunit en vieillissant. Cette huile est tres employée dans la medecine et pour differens usages. Le debit du pays en est considérable, on la vent suivant les années, depuis cinquante jusqu’à soixante francs le quintal.

La nourriture des paysans de ce pais là est fort grossiere, baucoup de laitage et de cochon. Dans des endroits ils mangent en guise de pain, une espece de pâte ou galette massive, faite de farine de millet, qui a un gout fade et de poussiere tout a fait desagreable. Je voulus en goûter, mais il ne me fut pas possible de l’avaler. Leur habillement est un peu different de celui de nos cantons, surtout en aprochant du pays basque, les hommes y portent un espece de chapeau ou bonnet d’une forme singulière ; les femmes en guise de coeffe, ont des mouchoirs, et dans quelques endroits de veritables serviettes sur la tête. Leur langage est tout a fait original dans son espece, et a si peu de connection avec les autres langues connues, qu’a moins d’etre né dans le pays, il est presque impossible de l’apprendre. Ils entendent en general fort peu le françois. Dans le reste des landes, ou il n’y a point d’arbres, et ou on ne seme par ci par là que fort peu de grains, autour des bourgs et villages, il y a des troupeaux immenses de chevres, brebis, cochons et gros betail et quelques bêtes de charge. Les pasteurs, comme ils apellent, ont pour eux et leurs troupeaux des hutes ou retraites que l’on voit a perte de vue dispersées ça et là.

Une chose remarquable et que j’eus bien du plaisir a voir, ce sont les echâsses dont se servent ces pasteurs pour marcher partout a la suitte de leurs troupeaux, dans ces landes, ou il y a dans plusieurs endroits de l’eau et d’especes de marecages, qui ne se peuvent traverser qu’avec le secours de ces echâsses, qui leur tiennent toujours les pieds secs et leur procurent, par l’élévation qu’elle leur donnent, l’avantage d’apercevoir aisément les pieces de leurs troupeaux qui s’ecartent quelque fois des autres, au milieu des bruieres. Ces echâsses sont deux batons ronds et forts, qui prenent depuis le genoux, ou ils sont un peu aplatis, et saisis par une couroie, qui les tient fermes. Leur hauteur est relative, a l’age, a la force, et a l’adresse de celui qui s’en sert. A l’endroit ou doivent porter les pieds, sont deux petites planchettes fortes, traversant d’un coté les batons, et de l’autre assez larges pour y poser le pied solidement. Elles sont surmontées d’une autre couroie, ou d’un morceau de bois qui saisit le pied a peu près comme une sandale, ou un sabot sans talon, que quelques uns pour etre plus à leur aise, et plus chaudement, garnissent de peau de mouton avec la laine. C’est de la distance de ces planchetes a la terre, que depend la hauteur de l’homme qui les monte. Il y en a jusqu’à quatre et cinq pieds, mais les communes sont entre deux et trois. Ces pasteurs ainsi echâssés, paraissent de véritables geans, qui ont jusqu’à dix et onzes pieds de haut. De près ils font presque peur, et de loin rien de plus amusant que de les voir marcher : ils vont presque aussi librement et lestement qu’un homme sur ses pieds. Leurs anjambées sont enormes, aussi ils avancent singulièrement au chemin. J’ai oui assurer a l’un d’eux, que, pari fait, il avoit devancé un cheval au galop, sur une lieu de course, mais il n’en pouvoit plus. Ils ont tous un grand bâton a la main, de dix a douze pieds do long. suivant la hauteur de leurs echâsses : ce baton leur sert pour s’apuier lorsqu’ils veulent s’arrêter ; ils se le metent sous le bras, ou se l’assujetissent dans le dos, et pour lors sont fermes comme un chêne, ayant les deux mains entièrement libres pour les differens petits ouvrages dont ils s’occupent. D’autres fois ils s’en servent pour hater leurs troupeaux. Ils le lancent avec force a une Lres grande distance apres eux. Pour le reprendre ensuitte, ils ont une adresse admirable ; ils en rangent, avec leur jambe de bois, un des bouts sur une petite cavité, ensuitte ils frapent fortement avec le pied de leur echasse, sur ce bout, la force et l’adresse du coup fait elever l’autre bout du baton jusqu’à la hauteur de leurs mains, ou ils ne manquent guerre de l’attraper. C’est aussi avec le secours de ce baton, que par la maniere dont ils mettent leurs jambes, quelques hautes que soient leurs echâsses, ils viennent a bout de ramasser par terre la plus petite piece de monoie. Ce fut un plaisir que nous nous procurames a peu de frais. Ce bâton ne leur sert jamais pour marcher, ils le tiennent alors des deux mains, ou sur l’epaule.

En parlant du brai, j’ai oublié d’ajouter que ce qui en fournit la plus grande quantité, etoit le residu, ou le marc epais qui reste au fond des chaudieres, après qu’on en a tiré toute l’huile de therebentine.

Une chose qui nous étonna, et nous parut fort extraordinaire, c’est que dans presque toutes ces landes, on fait manger a la main les bœufs de traveaux. Toutes les fois qu’ils ont besoin de prendre de la nourriture, le bouvier vient s’assoir a leur nez, avec un fais de differante pature, qu’il leur foure, par petits paquets, presque jusque dans la gorge, et les oblige ainsi, même malgré eux, de l’avaler. La principale raison de cet usage bisare, qui emporte une infinité de temps aux bouviers tous les jours, c’est que dans le pays il y a fort peu de foin, et de pature, et encore si mauvaise, que les bœufs n’y veulent pas toucher ; on est donc obligé de les faire manger par force ; les hommes et les animeaux sont acoutumés a cela : du reste les bœufs sont en bon etat.

A la sortie des landes, environ 8 ou 9 lieux avant Bayone, le pays est un peu plus riant, on y voit de tout genre de culture, et beaucoup de vignes. Il y a cepandant aussi des coups d’œils qui ne sont pas gracieux : ce sont encore baucoup de sables et des bois d’une espece de chêne verd, dont l’ecorce est extremement epaisse et elastique : c’est le liege. Pour le recueillir, on fait au tronc de l’arbre, une incision du haut au bas, et on le dépouillé avec precaution de cette ecorce, qui s’enleve tres aisement. L’arbre n’en souffre presque rien : il y reste une seconde ecorce delicate, qui au bout de quatre ou cinq ans donne une autre recolte, et ainsi de suitte jusqu’à ce que l’arbre perisse. On a soin d’en replanter de temps a autre, et ils viennent assez aisément. La vue de ces arbres pelés, n’est pas fort egaïante, d’autant plus que du reste, ils sont fort mal faits, rabougris et vilains ; mais ils sont d’un excellent revenu, et font dans le pays une grande branche de commerce. Tout ce pays là sur cette route est connu vulgairement sous le nom de grandes Landes, les petites Landes sont a la suitte sur le coté. En allant de Bordeaux a Aire et. d’Acqs villes episcopales, on dit que le passage y est beaucoup plus agreable.

Nous etions encore bien loin, que nous commençâmes d’apercevoir la chaine des Pyrennées, qui ne nous paroissoient alors, que comme des nuages epais, qui sortoient de l’horison. Arrivés au St Esprit, pour eviter tout embaras et surtout tout soupçon, nous priames l’aubergiste de garder notre voiture en remise, moyenant une telle somme qu’il nous demanda par mois. Le prix etoit un peu cher, mais nous ne parûmes pas y regarder de près, pour ne pas faire entendre que ce pourroit etre pour long temps, au quel cas nous ne courions d’autres risques, que d’etre obligés de laisser la bête pour le domage, ce qui ne nous inquietoit pas baucoup. Au reste nous avons a pris depuis, qu’elle avoit été saisie par la municipalité de Bayone, comme apartenant a des émigrés ; d’après une letre que M. Blay avoit ecrit a M. Chaton, pour le prier d’y faire faire les reparations nécessaires et la tenir en bon etat. Depuis ce temps là nous n’en avons point entendu parler, sans doute que la municipalité en aura fait son affaire.

Ce M. Chaton, secretaire du gouvernement a Bayone, est l’homme le plus honête et le plus obligeant du monde. C’etoit le correspondant de Mgr L’evêque de la Rochelle, et nous avions eu soin d’en prendre pour cela l’adresse, avant de partir de Poitiers. Nous n’avions que lui dans Bayone qui put nous rendre service, et nous ne fumes point trompés. L’abbé Hurtaud et moi, d’accord avec nos autres compagnons de voyage, nous primes les devant, pour aller sonder le -guet. Nous passames la riviere en bateau, parce que le pont qui etoit un ouvrage admirable, quoiqu’il ne fut qu’en bois, avoit été renversé par une crue d’eau de l’hiver precedant, nous vinmes dans la ville chercher M. Chaton : on nous indiqua sa demeure,, mais il ne s’y trouva pas. Il etoit alors dix heures du matin, on nous dit que nous ne pourions le voir qu’a une heure : comme il etoit essentiel de lui parler avant d’aller rejoindre nos compagnons, nous primes le parti d’attendre, et nous passames ce temps là a nous promener un peu dans la ville, a la catliedrale et sur les promenades. Nous primes ainsi une petite idée de Bayone, qui nous parut fort jolie, et surtout fort active et fort riche ; les assignats n’y faisoient pas grand figure, on n’en vouloit pas dans le detail. Cette ville est fortifiée selon la metode du maréchal de Vauban, ainsi que sa citadelle, qui nous parut assez forte par sa situation sur une eminence de l autre coté de l’Adour, qui en beigne les murs, a la suitte du fauxbourg du St Esprit.

Une heure venue, nous retournames chez Mr Chaton qui arrivoit dans le moment. Il nous reçut avec toute l’honêtelé et l’affabilité possible : nous reclamames auprès de lui, le nom de Mr de Couci et nous lui dimes en même temps qui nous étions et le dessein que nous avions de passer en Espagne. Sur cela il nous lit tous les offres de services qui dependoient de lui, et nous assura qu’il nous procureroit le moyen de passer aisement. Cela nous donna un nouveau courage, et nous mit la joie au coeur ; nous fumes incontinent la partager avec nos compagnons, qui nous attendoient bien impatients de notre longue absence. Nous nous mimes a diner et aussitôt nous nous transportâmes avec nos effets dans la ville, à l’auberge de Saint Etienne, que nous avoit indiqué M. Chaton, c’etoit de braves gens et de bons aristocrates. Nous avions fait pour arriver là 99 lieux de poste depuis Poitiers, et nous etions a notre onzième jour de route, y compris le séjour de Barbesieux.

Nous redoutions un peu Bayone, ou les esprits paroissoient exaltés par la plantation recente du fameux arbre de la liberté : aussi nous ne nous y montrâmes pas baucoup. Sur la fin de notre soupé, M’’ Chaton se donna la peine de passer a notre auberge, comme il nous l’avoit promis, et fit venir un multier de Pampelune qui se trouva a Bayone precisement dans ce temps là. Il fit marché pour nous, et nous convinmes de partir des le lendemain matin vendredi 20 juillet. Pour plus grande sûreté, il nous engagea de lui remetre notre argent, pour nous le faire passer a Pampelune en argent d’Espagne par une letre de change, et il nous donna seulement d’argent d’Espagne, ce qui nous etoit necessaire pour la route. Nous le remerciames baucoup de toutes ses bontés. Comme nous n’étions pas encore retirés, l’aubergiste nous aporte une plume, de l’encre et une feuille de papier, pour y decrire par ordre de la municipalité, d’ou nous venions, qui nous étions, et ou nous allions. Cela nous intrigua un peu, d’autant plus que nous n’avions pas jugé a propos de faire viser nos passeports, pour eviter des questions qui nous auraient embarassés ; nous nous rassurâmes cepandant lorsque l’aubergiste nous dit, qu’il n’etoit obligé de présenter ce papier que 24 heures après. En conséquence nous primes chacun des destinations imaginaires, pour détourner les cliens.

Lorsqu’il fallut partir nous nous separames en deux bandes, Pollart et Hurtaud qui conduisait sa jument, resterent pour la seconde, qui ne partit que deux heures après la premiere, formée de MM. Blay, Dorfeuille et moi : chaque bande avoit son guide ; pour eviler encore mieux tout soupçon, nous ne montames sur nos mules qu’a une portée de fusil hors la ville, ou nous nous rendimes comme en nous promenant par les ramparts. Il etoit sept heures et demie environ lorsque nous quitames Bayone, bien contents de nous en etre tirés si aisement, grâce a M. Chaton. Nous eûmes a peine fait deux ou trois lieux, que nous commençâmes a trouver le pied des Pyrennées. J’aurois fait bien des remarques, s’il m’avoit été possible de.causer librement avec notre guide, qui etoit un Espagnol, qui entendoit fort peu le françois, et le parloit encore moins.

 De Bayonne à Estella-Lizarra (Navarre)

Vers les onzes heures et demie nous arrivâmes, sans avoir encore rien rencontré sur notre route, a un pont sur une petite riviere, entre les montagnes. C’est cette riviere qui fait la séparation des Royaumes de France et d’Espagne. Il y a deux croix de pierre, plantées des deux cotés de la riviere, a l’entrée du pont, sur l’une des qu’elles il y a France, et sur l’autre Espagne. Qu’elle ne fut pas notre satisfaction. lorsque nous eumes passés ce pont : notre âme s’epanouit, nous fîmes un grand soupir qui partoit d’un cœur à l’aise ; comme d’un marin, qui après bien des dangers et d’horribles tempêtes, arrive enfin au port sans nauffrage : comme d’un prisonnier qui voit tomber ses chaines et se trouve en liberté : comme d’un homme paisible, qui se voit hors des pieges et des mains de ses ennemis. Aussi nous n’eumes qu’un mouvement pour arracher nos cocardes, dont quelques unes furent .jettées a la riviere. Cette marque du crime et de la revolte n’etoit plus faite pour un pays, ou les sujets sçavent.ce qu’ils doivent a leur Roi et a la Religion de l’Etat ; et ou au surplus on ne l’auroit pas soufferte. Les israelites sauvés des mains des Egiptiens après leur passage de la mer Rouge, ne rendirent pas a Dieu des actions de grâces plus sinceres, que celles que nous lui faisions tous intérieurement en attandant le moment de les renouveller librement aux pieds des saints autels.

Ce fut dans l’eglise de L’abaïe d’Ourdache [1], ou nous arrivâmes une heure après, et qui etoit notre rendez vous pour la dinée. Là nous commençames a marcher sur les terres d’Espagne, et a apercevoir une grande différence dans le pays, dans le langage, et dans la nourriture : le pays, nous etions au milieu des montagnes : le langage auquel nous n’entendions rien, nous paroissoit singulièrement barroque : la nourriture n’avoit rien d’aprochant de la manière françoise. Sur les limites des deux Royaumes, nous n’avions trouvé personne du coté de France ; mais du coté d’Espagne, a quelque distance, nous rencontrâmes une compagnie de gardes, ou commis aux aides, qui nous laisserent passer sans visiter nos portemanteaux, moyenant un peu de graisse a la patte : ce n’est pas que nous eussions quelques choses contre les droits, mais notre multier nous fit entendre que c’etoit la coutume. Nous en fimes de même a un autre endroit sur la route, et a la porte de Pampelune, moyenant quoi personne ne nous dit rien, et nous aurions pu sauver tout ce que nous aurions voulu. A l’entrée D’Ourdache nous passames devant un corps de garde, qui etoit là en detachement pour observer les allants et venants et ce qui se passoit dans le pays, pour en rendre compte au vice-Roi de Navarre, resident a Pampelune : les soldats etoient fort malpropres et mal vêtus, et ne nous parurent pas très formidables Nous ne sçavions pas alors que c’etoit là la tenue ordinaire des troupes d’Espagne, si différente de celle de France. La sentinelle nous arrêta et nous conduisit a l’officier qui commandoit ce detachement. Mais comment faire, nous ne pouvions rien dire, ni l’officier non plus, qui ne sçavoit pas plus de françois que nous d’espagnol. Heureusement il se trouva que le Tambour de la compagnie, qui avoit vécu quelque temps en France, en sçavoit assez pour nous servir d’interprete, ainsi que notre guide. On nous demanda nos passeports, et la raison pour laquelle nous venions eu Espagne, en nous faisant entendre que nous pouvions parler librement et que nous n’avions rien a craindre. Nous repondimes que nous étions de pauvres prêtres catholiques, persécutés pour leur foi, qui venions, en qualité d’émigrés, nous refugier dans un pays ou nous pouvions etre en sûreté. Cette déclaration fit ouvrir les yeux a tous ces Espagnols, nous voyant costumés comme nous étions. Ils parurent fort touchés de voir des prêtres obligés de se déguiser de la sorte, et nous firent assez d’honètetés. Nous montrames nos passeporls, sur lesquels on prit nos noms, que l’officier inscrivit sur un billoit avec le motif de notre venue, et le donna a un soldat de la compagnie qu’il detacha pour nous accompagner dans la route, et qui devoit le remetre a Mr Le vice roi. En attandant notre seconde bande, nous fumes faire notre priere dans l’eglise des Prémontrés, et de la rendre visite a un ancien gentilhome françois, etabli depuis long temps dans cet endroit, ou il avoit une fort jolie maison. C’est notre Tambour qui nous y présenta. Le monsieur se trouva incommodé et ne parut pas, c’est sa fille qui nous reçut, elle nparloit un peu françois, et nous offrit des rafraîchissements que nous acceptâmes volontiers. Ce petit village est situé sur le panchant d’une montagne et n’a rien de remarquable. L’abaïe est toute simple, mais fort riche, elle est arrosée d’un petit ruisseau assez poissoneux.

Vers les deux heures arriverent nos deux compagnons arriérés, qui avoient passés aussi librement et aussi joyeusement que nous. Nous sentimes une nouvelle satisfaction de nous voir touts cinqs reunis dans un lieu, ou nous pouvions respirer a notre aise. Nous nous mimes peu après a diner, dans une mechante petite auberge, ou nous fumes on ne peut plus mal : une soupe à je ne sçai trop quoi, pleine de saffran : de la morue pourie, imbibée d’une huile qui sentoit d’un quart de lieu : des mojettes presque toutes crues, et de miserables petits poissons qui avoient un gout détestable La chambre, la table et tout le service etoit a l’avenant. Nous ne pûmes presque rien prendre, le cœur nous bondissoit. Cet echantillon de la manière de vivre en Espagne nous épouvanta un peu ; pour nos multiers ils vous frippoient tout a qui mieux mieux, et vous baragouinoient un langage, ou nous n’entendions goutte. Avant de partir nous voulumes nous promener dans la communauté, et saluer le prieur de L’abaïe ; il nous reçut assez froidement. Nous voulumes parler latin mutuellement, mais la différence de la prononciation, fit que nous ne nous entendions presque pas, ni les uns, ni les autres ; en conséquence notre visite fut fort courte. Nous nous remimes en route, accompagnés de notre fusillier a qui nous fimes donner un mulet qui nous suivoit a vuide. Nous marchames jusque vers les huit heures et demie du soir, que nous arrivames a un bourg nommé Elisoudo, ou nous passames la nuit, aprés avoir fait, environ neuf lieux, et fort fatigués de grimper et descendre des montagnes.

L’auberge d’Elisoudo repondit parfaitement a celle D’Ourdache, et nos lits ne furent pas meilleurs que les repas. La nuit passa cependant, et le lendemain matin on nous apporta a chacun, suivant l’usage d’Espagne, une petite tass ? de clwe(’dat ci lV.au pour defi’ner. Vaille que vaille nous la primes. Nous fumes ensuitte faire nos prières a l’eglise, ou nous C’lltendimes une messe, ce qui ne nous etoit pas arrivé depuis long temps. Nous reprimes nos mules pour recommencer notre manege de la veille. Vers les onze heures nous arrivâmes a un bourg. ou il y avoit un autre detachement de soldats ; notre fusillier remit son billoit et prit son avresac pour retourner sur ses pas ; on nous en donna un autre qui reprit sa place. Nous continuames jusque à Loxz, petit bourg assez gentil, ou nous nous arretames pour diner. Nous y mangeames ce que nous pûmes, un peu etonnés d’abord de nous voir servis en gras un samedi : ne connoissants pas encore l’usage general de l’eglise d’Espagne qui ne connoit pas cette abstinence, dont elle a été dispensée par un indulte des souverains pontifs. Suivant notre usage, nous fumes visiter l’eglise et y faire notre priere avant de reprendre route. Enfin a force de passer des montagnes, nous arrivames a la brume dans la plaine ou est située la ville de Pampelune. Nous n’en pouvions plus de chaud, de fatigue et d ’ennui, lorsque nous eûmes le bonheur d’y metre pied a terre ce jour 21 juillet.

Il fallut de suitte aller avec notre soldat chez Mr le commandant, ou nous exposames a un interprete le motif de notre venue, on nous dit que nous pouvions rester quelques jours a Pampelune et qu’en suitte on nous assigneroit une destination. Notre premier soin, après avoir déposé nos effets à l’auberge, fut de nous informer de la demeure de Mgr L’eveque de la Rochelle, chez qui nous nous transportâmes sur le champ, quoiqu’il fut assez tard. Qu’elle ne fut pas la satisfaction de ce digne prelat lorsqu’il nous vit, notre costume ne l’empecha point de nous reconnoitre, cognosco oves meas, et cognoscunt me meœ. (Joan. 10-14). Il nous reçut entre ses bras comme un tendre pere en disant : « Dieu soit loué, en voila donc encore cinq de sauvés ». Sa joie se peignit sur son visage et sur tout son exterieur, il nous combla d’honêtetés, et ecouta nos avantures avec baucoup d’interest. Notre satisfaction etoit bien reciproque : nous revoyons avec bien du plaisir un pasteur qui nous etoit cher a tant de titres, et auprès du quel nous etions venus chercher quelque consolation, après l’abandon de notre ingrate patrie. Un pareil accueil ne pouvoit que enflammer encore notre reconnoissance et nous faire benir mille fois le ciel de nous avoir donné un tel guide et un si grand exemple, dans les facheuses circonstances ou nous nous trouvions. Nous le quitames peu après pour nous retirer a l’auberge et nous y reposer, car nous en avions grand besoin. Les deux journées depuis Bayone jusqu’à Pampelune, qui peuvent bien passer pour 18 bonnes lieux, comme on les compte, nous avoient plus fatigués que tout le reste de la route.

Les Pyrenées, (los Pireneos) comme tout le monde sçait, sont cette cliaine de montagnes, qui prenent depuis l’Océan jusqu’à la Méditerranée, et font la separation de la France d’avec l’Espagne. On les distingue en hautes et basses, ce sont de ces dernieres dont je parle, et dont quelques unes sont cepandant d’une hauteur prodigieuse et d’un accès très difficile. On y rencontre par ci par là quelques maisons eparces, et quelques villages, ou habitent des hommes, qui ont dans biens des endroits fort peu de commerce avec le reste des mortels : ce sont en grande partie des bergers, des charboniers, des bucherons, connus sous le nom de montagnards, qui parlent tous la langue basque. Il y a des routes et des chemins tracés, mais qu’il est impossible de suivre sans guide ; ils sont tres étroits, presque partout rudes et pierreux, montans et descendans, environnés de precipices qu’on ne peut fixer sans fremir. On longe d’un coté une cote de montagne, et de l’autre on se trouve sur le bord d’un abime, dont on ne voit presque pas le fond. Mais il n’y a point-a choisir, il faut s’abbandonner a la sureté du pas des mulets ou cheveaux qui vous portent, et qui ont souvent assez a faire dans des endroits si difficiles. Ces animeaux sont faits a cela dans le pays, ils descendent et grimpent comme des chats, sans faire le moindre faux pas : aussi les accidents sont rares, mais ils sont sans remede.

Les vallons et les gorges de ces montagnes, sont remplies de petites rivieres, et de torrens, dont les eaux se precipitants avec fracas et par gradation, font dans une infinité d’endroits des chutes et des cascades, qui peignent a la vue tout l’art de la nature et enchantent les passans, ici par l’ecclat de celte onde argentine et bouillonanle qui sort avec majesté d’une côte rapide, là par son doux murmurre au travers des pieres et des rochers, ici par le raisonnement et le bruit épouvantable avec le quel elle se precipite dans les abimes d’une vallée profonde, et que les ecos d’alentour font retenlir dans un loingtain immense. Tantôt c’est une eau claire et limpide, degagée de ces ecumes legeres, et qui par intervalle, egayée des rayons d’un soleil bienfaisant, peint dans son miroir, ici l’aspec rejouissant d’un tendre feuillage, là la vue d’un coteau emaillé de diverses couleurs, et dans son tout les peysages et les coups d’œils les plus ravissants. Tantôt c’est un Styse obscurci, que l’on aperçoit a une profondeur efèrayante, s’echaper en gemissant des cavernes et des creux des rochers, dont une vapeur ténébreuse couvre la surface, et dont les bords escarpés privent pour ainsi dire de toute l’influence de la lumière.

La plus part de ces montagnes, dans un certain aspect, sont couvertes de bois, et forment des forets presque innaccessibles. Allieurs ce sont des rochers chenus, ou couverts de bruieres, ou on n’apercoit pas un arbre. Là de petites plaines fertiles dans les bas fonds, ici d’autres plaines plus riantes sur le sommet. Partout un air feroce et desert qui etonne. Il y a des arbres d’une grosseur extraordinaire, surtout parmi les chatagniers, les ormeaux, le hêtre, le chêne et l’erable. On en a mesuré qui avoient jusqu’à 15 et 18 pieds de diametre, il est vrai que la rondeur n’etoit pas toujours reguliere. D’autres sont d’une hauteur que l’on peut a peine fixer. Plusieurs paroissent des arbres accablés d’années et qui ont reverdi sûrement pendant plus d’un siecle. Le temps seul les detruit dans bien des parties ; parce que leur exploitation et le transport en sont impossibles par leur situation. Aussi en trouve-t-on’ çà et là renversés de vieillesse et pouris de vetusté, qui viennent deposer les tristes restes de leur existance aux pieds des jeunes rejetons, qui s’empressants de s’elever sur leurs racines, couvrent de leur epais feuillage ces tronc hideux, pour les derober a la vue des passants, et tirent, de leur destruction même, un nouveau principe de vigeur. Le buis y est singulierement commun ; il y a des montagnes toutes entieres qui en sont couvertes. Un passage aussi rapide que celui que j’y ai fait ne m’a pas permis d’y faire d’observations particulières, dont indubitablement plusieurs auroient été amusantes. On y trouve quantité d’oiseaux et d’animeaux feroces, mais qui ne sont point particuliers a ces montagnes. On n’y connoit point l’ours comme dans les hautes Pyrenées.

La temperature de l’air y varie suivant le local. On brûle ici, on gele allieurs : là c’est un vent continuel, ici des pluies et des brouillards sans fin : plus loin un front rayonant et tout couvert de neige, qui disparoit a peine dans les plus grandes chaleurs. D’autre part les nuages viennent a chaque instant frapper ces tètes altieres et les humecter de leurs vapeurs. A plusieurs fois différentes j’en ai vu d’embarassés dans les arbres et les crêtes des rochers : j’en ai vu qui sembloient se courber sousnos pieds, et se fendre a notre abord pour nous ouvrir un passage.

Quelques extraordinaires et variés que fussent ces objets, le chemin n’en etoit pas moins incommode et ennuieux. On n’en voyoit pas la fin, une montagne descendue, il falloit commencer a en monter une autre. Moi qui m’etois imaginé que les Pyrenées, après une certaine distance, disparoissoient, et que nous trouverions de l’autre coté un pays plat comme la France ; j’etois fort étonné de ne voir partout que des montagnes, et puis des montagnes : j’ignorois alors que telle etoit presque toute la surface de l’Espagne. Je ne croi pas cepandant qu’il faille donner trop de latitude a ce que l’on apellc sans doute, les Pyrenées proprement dites, et qui paroissent se terminer a une plaine assez considérable, que l’on trouve autour d’Elisoudo. Les montagnes par la suitte ne sont pas a baucoup prés si elevées, elles sont infiniment plus peuplées, et bien cultivée : on les apelle simplement les montagnes de Navare ; comme on dit les montagnes de Castille, les montagnes d’Arragon.

Revenons a notre auberge de Pampelune (Pamplona), nous y fumes traités comme de raison a l’espagnole, et nous ne fimes pas grand chere, quoique fort chèrement. Ce qui nous ennuioit le plus, c’est de ne pouvoir pas nous faire entendre ; nous étions sourds et muets et nous n’avions que des signes qu’on ne comprenoit pas toujours. Nous fumes passablement couchés pour le pays : je ne parle pas des puces et des punaises, parce que elles sont là dans leur element.

Nous entendimes le lendemain matin dimanche 22, la messe de Mgr dans l’eglise des dames recolettes, ou les François residants a Pampelune, faisoieut une quarantaine, pour demander a Dieu le retablissement de l’ordre en France. De là Mg, eut la bonté de nous presenter lui même a monsieur le vice roi de Navare, (Navara) vers les onzes heures, et nous eûmes le plaisir de le voir avec toute sa cour. Il fut question de notre destination : nous desirions ardemment de rester a Pampelune, et Mgr qui le desiroit aussi, fit l’impossible auprès de Mr le vice roi, mais il n’y eut pas moyen. Il venoit de recevoir des ordres précis de la cour de Madrid, qui ne vouloit pas absolument qu’aucun François put se fixer désormais dans cette ville. On disoit même dès lors qu’a la moindre aparence de guerre, tous les réfugiés seroient obligés d’en sortir ; ce qui s’est executé en effet, au mois de novembre suivant. Tout ce que nous pumes obtenir, par grace, fut qu’on ne nous enverroit pas hors de la Navare et qu’on nous donneroit des passeports pour Estelle (Estella) qui en est la seconde ville a 8 lieux de Pampelune, et on nous accorda six jours pour nous reposer auparavant. Nous nous dedomageames amplement ce jour là, de la mauvaise chere que nous avions fait depuis long temps, a la table de Mgr qui vivoit a la françoise de la main de son domestique,, avec toute sa compagnie.

Nous nous empressâmes ensuitte de nous faire faire des soutanes ; nous reprimes avec bien du plaisir ces vetemens de notre etat, dont l’empire seul des circonstances nous avoit depouillé Pendant ce sejour, qui a été mon cinquième, nous nous sommes amplement promenés dedans et hors de la ville, et y avons fait quelques visittes, sous la direction ou de Mgr, ou de messieurs Larichardiere, Gautier, et Raimard ses commenceaux. (Mr D’Ayrole etoit a Zaragosse) Mgr eut même la bonté et l’honeteté de venir nous faire lui même une visite a notre auberge : des que nos soutanes furent faites, il nous présenta a Msr Acquado y Roxas eveque de Pampelune, qui nous reçut tres bien, et nous donna des pouvoirs pour confesser et dire la sainte messe, dans toute l’etendue de son diocêse. Nos six jours passerent bien vîte. Mr le Vice roi nous fit expedier un passeport commun a nous cinq pour la ville d’Estelle, en retenant tous ceux que nous avions aportés de France. Ce fut au vendredi 27 que notre voyage fut fixé. Nous avions trouvé a Pampelune un très grand nombre de François emigrés, soit Ecclésiastiques, soit Laïques, et entre autre la famille De Reguon et Carré de la Rochelle.

La ville m’a paru fort jolie, et assez bien peuplée. Elle est placée dans une plaine de plusieurs lieux sur le bord d’une riviere ; je la croi a peu prés de la même grandeur que Larochelle. Les rues en sont assez droites, larges, bien pavées et fort propres. Les maisons y sont honêtes dans le gout du pays, presque toutes bâties en briques, avec des balcons en fer sur les façades. Il y a des promenades en dedans et hors de la ville, qui sont fort agreables. La place de Castille est vaste, reguliere, et assez bien bâtie, mais sans arbres. Il y a tout autour, dans le bas des maisons, des arcades ou porches comme dans plusieurs rues de la Rochelle, ils sont en bois et plâtre fort elevés, ce qui n’est pas vilain. Cette place est le cirque ou se fait tous les ans, a la fin de juin, la course des toreaux contre des hommes, et qui dure trois jours. C’est un des spectacles le plus connu en Espagne. Cette ville est le sejour ordinaire du Vice roi et du commendant, ainsi que le siege d’un tribunal superieur de justice pour toute la Navare. Les Etats de ce Royaume, qui seuls le régissent, s’y assemblent de réglé tous les trois mois, et plus souvent par extraordinaire. Il n’y a que la noblesse et le clergé qui y soient admis. L’eveque est membre né et president dans l’absence du vice roi. Il y a une infinité d’eglises et de communautés, dont la plus part sont fort riches, la Cathedrale n’a rien de particulier, que la beauté de la sacristie, et une argenterie precieuse On ne fait que d’en reconstruire les deux tours, qui presentent une façade assez importante. Le palais episcopal est immense, mais sans grand local. Il y a à la suitte de la ville une citadelle, que l’on dit tres forte (il ne nous etoit pas permis d’y metre le pied) elle est construite ainsi que toutes les fortifications de la ville selon la methode du marechal de Vauban, l’importance de sa situation sur la frontiere de France, en a fait de tout temps une place de guerre et de garnison. Outre les chemins de traverse, on y vient aussi de Bayone par une grande route, ou les voitures passent aisement, mais qui triple le voyage. Cette route continue jusqu’à Madrid et paroit tracée et ferrée comme nos routes de France. Pendant le peu de temps que nous y avons resté, il y a passé je ne sçai combien de François qui fuyoient la persécution, mais surtout baucoup de prêtres ; qui se distribuoient de là, dans les differentes parties de l’Espagne jusqu’à plus de 50 et 60 lieux.

Lors qu’il nous fallut en partir, nous cherchàmes a louer des mules, mais nous n’en pûmes trouver aucune, parce que elles etoient employées, ou a en conduire d’autres, ou a une foire qui se trouvoit a quelques lieux de là. Nous nous determinames donc a entreprendre le voyage a pied, sur ce qu’on nous dit que la journée n’etoit pas forte, et que le chemin etoit assez coulant. L’abbé Chanterau vicaire de St Martin de Ré, et un jeune chanoine de Tours, qui etoient depuis long temps refugiés a Pampelune, voulurent bien nous servir d’interprete et nous accompagner. Nous avions heureusement la jument de l’abbé Hurtaud, que nous chargeames de tous nos bagages. A peine etions nous a une demie lieu, que le temps, qui etoit deja un peu barbouillé, se changea tout a fait et se mit a la pluie. Nous crumes que cela ne seroit rien, et nous ne voulions pas retourner sur nos pas, après avoir réglé toutes nos petites affaires : nous entrames donc dans une espece de maiterie, qui se trouve sur le chemin, pour y laisser passer le plus fort de la pluie. Elle se ralentit en effet un peu, et nous poursuivîmes sans arrêter, malgré qu’elle eut recommencé peu après comme de plus belle. Nous arrivames ainsi touts harassés, sur le haut d’une montagne, a une petite auberge, nommée le Pardon (el Pardou) nous n’avions fait encore que quatre lieux, mais nous étions enfondus jusqu’à la peau. Nous nous séchâmes là, le mieux que nous pûmes, et nous y dinâmes fort mal, mais a bon compte. Après midi le temps se rehaussa un peu et nous reprimes. Nous traversâmes dans la route plusieurs bourgs et villages et entre autre un plus considerable, nommé Pont-la-Reine (puente la Reyna) ; nous n’osions paraître mouillés, crottés et faits comme des sorciers. Nous trouvames dans un de ces hameaux un brave curé, qui fut singulierement touché de nous voir ; non pas tant a raison de noLre mauvaise mine, que de la persecution que nous fuyons : il nous traita comme des confreres, nous plaignit, nous fit mille offres de service, et nous donna a raffraichir ; il eut même l’honeteté ensuitte de venir nous accompagner jusqu’à une tres grande distance de sa paroisse, et de faire donner un mulet au pauvre chanoine, qui ne pouvoit plus marcher. Nos interprétés nous servirent baucoup dans cette occasion, car sans eux nous y aurions perdu notre latin. Que bien, que mal, enfin nous aprocliions d’Estelle : Ml’ Regnier curé du Cher, qui y etoit depuis un mois avec l’abbé Baudi deservant du Bois en l’isle de Ré, et que Monseigneur avoit instruit de notre arrivée, vint au devant de nous, jusqu’à près de trois grands quarts de lieu, il etoit deja tard et nous trouvions le chemin furieusement long. Je ne croi pas de ma vie, avoir éprouvé une fatigue pareille. Nous arrivâmes cepandant n’en pouvant plus, et accablés d’une telle lassitude, qu’il nous auroit été impossible de faire deux pas de plus. Nous avions fait 8 bonnes lieux du pays, par des chemins extremement rudes et montueux, sans compter le mauvais temps. Nous fumes malgré cela bien conLents d’avoir atteints le but que la Providence nous avoit marqué. Que de graces n’ai-je pas a lui rendre, dans mon particulier, ne semble-t-il pas qu’elle m’ait conduit par la main depuis La Rochelle jusques ici ? Si j’ai eu quelques peines et inquiétudes, elles n’ont rien de comparable a celles qu’ont éprouvés, une infinité d’autres bons prêtres.

Je compte a vue de pays avoir fait 170 lieux de poste ordinaire de France, pour venir a Estelle, et qu’il peut y avoir en suivant la route la plus directe 135 lieux. Il y avoit deux mois moins trois jours que j’etois partis de chez moi lorsque j’arrivai dans cet azile, le 27 juillet 1792 en commençant mon sixiême séjour.

 Conclusion

Trois motifs puissants m’ont engagés a rediger cet ecrit. Le premier pour qu’il soit a jamais le témoignage de ma plus vive reconnoissance envers Dieu, mon souverain seigneur et mon maitre, que je ne sçaurois trop remercier des grâces multipliées qu’il m’a accordé de tout temps, mais singulièrement dans les circonstances que je vien de decrire. En en suivant le recit on verra que sa providence suprême et bienfaisante, ne ma pas perdu un seul moment de vue : on verra qu’elle ma conduit pas a pas en detournant tous les obstacles qui pouvoient me nuire : on verra qu’elle a daigné me tracer elle même la route que j’ai suivis. Les dangers et les épreuves auxquelles elle a permis que je fusse exposé, sont une nouvelle faveur de sa part, puisque en me faisant la grâce de n’y pas succomber, elle me fournissait un nouveau motif de la louer, de la benir et de me resigner entièrement a sa conduitte. Une attention reflechie a tant de marques particulières de son assistance, me fait augurer qu’elle a sûrement encore des vues et des desseins sur moi. Que je serai heureux d’y correspondre ! J’attend cette nouvelle grâce, et soumets tous mes désirs a sa sainte volonté.

Le second motif a été d’employer mon temps a quelque chose qui put en abreger la longeur, et dissiper l’ennui insuportable qui resulte toujours d’une vie oiseuse et désœuvrée. C’a été pour dissiper ces quarts d’heure accablants qui sont inévitables dans un exil, ou des moments paroissent des années, quand on ne sçait pas distraire son esprit de tant de souvenirs cruels, qui viennent l’assaillir a tout instant. Ses parens, sa patrie, son etat, ses biens, ses necessités. ses usages, ses douceurs, et tant de choses dont on ne connoit la veritable jouissance, que quand on l’a perdue ; tout cela comparé avec une existance precaire, dans une terre etrangere, loin de ce que l’on aime ; obligé de renoncer a cette maniéré de vivre, et a ces habitudes, qui font une seconde nature ; dans un pays ou tout nous est inconnu, ou rien ne nous interesse, ou il semble qu’on achete, et l’air qu’on respire, et la terre que l’on foule ; ou chaque coup d’œil gracieux, chaque honêteté d’un habitant, vous paroit une grâce que vous n’oseriez demander : dans un pays ou il faut s’astrindre a suivre les coutumes, ou par nécessité, ou par bienseance : dans un pays ou on n’a d’autre ressource que la Providence, d’autres vrais amis que son argent, d’autres soins que son existence : en un mot, ou on n’a d’autre but, d’autre occupation que des desirs, d’autre passe temps qu’une barbare incertitude de l’avenir ; suffoqués d’idées noires et n’osant se livrer a de flateuses esperances. Bien entendu que je mets en tout ceci la religion a part ; c’est le remede a tous les meaux, l’assaisonnement de tous les mets, le bonheur de tous les instants. Mais notre pauvre machine se ressent toujours de son origine ; elle tient tellement a la terre qu’elle ne peut se degager entierement des objets qu’elle lui presente et se trouve ainsi obligée de partager son temps entre les devoirs de la religion et les occupations de la société. Parmis celles c’y, le bon employe du temps, qui les comprend toutes, est un des plus grands avantages de la raison. A Dieu ne plaise que j’attribue cette qualité, a celte relation : je sçai bien que cet ouvrage ne signifie rien et est fort inutile a la societe, mais du moins il n’a rien de mauvais en soi, et m’a fait passer bien des heures, comme des moments : c’etoit là mon but.

Un troisieme motif dicté par l’amitiez, la reconnoissance et le panchant le plus louable de la nature, a été de faire a mes parens, le recit de mes petites avantures ; bien sur que leur affection et leur tendresse pour moi, leur rendra intéressant. Au reste ce n’est autre chose que le resumé de ces premieres conversations qui se presentent si naturellement a la premiere entrevue, entre des parens et des amis qui se revoyent après une longue absence, une absence forcée, une absence orageuse. Les bonjours et les embrassements faits, on n’a rien de plus empressé de part et d’autre que de demander comment nous avons passé le temps et ce qui nous est arrivé ; on y met tout l’interet de l’amitié ; on est tout langue et tout oreille ; on n’a point de plus grand plaisir, de passe-temps plus agreable : on s’imagine entendre les pigeons de La Fontaine : J’etois là, telle chose m’advint. J’ai suivi dans le recit l’ordre naturel du temps, mais avec toute cette aisance que donne le style familier ; aussi y a-t-il bien des tours de frases et des expressions triviales, mais elle repondent a mon but qui est de converser tout simplement avec ma famille. Fasse le ciel, qu’en nous conservant tous individuellement au milieu de tant de dangers, je voye bientot disparoitre cet intervalle immense qui nous separe. Nos actions de grace seront éternelles. Ah qu’ils auront aussi de choses a me dire.

2. Cor. i. 9, 10, 11. Non simus fidentes in nobis, sed in Deo qui de tantis periculis nos eripuit, et eruit ; in quem speramus quoniam et adhuc eripiet, adjuvantibus et vobis in oratione pro nobis.

Dans mon exil a Estelle ville de Navare en Espagne,

le 12 janvier 1793.

B. R. BOUTIRON, curé de Perigni.


[1OURDACHE, Urdacum, abbaye régul. ordre de Prémontré, dans le Guipuscoa sur les frontières du Labourd, cependant du diocèse de Bayonne.

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