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1791-1792 Les Jacobins de Cognac d’après le registre de leurs délibérations

depuis leur formation jusqu’à l’établissement de la République

D 10 septembre 2017     H 18:07     A Pierre     C 0 messages A 167 LECTURES


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II existe aux Archives municipales de la ville de Cognac deux registres de Jacobins. Le premier, qui porte en épigraphe Les corporations libres n’existent que par l’union et le bon ordre qui y régnent, contient les délibérations de la Société depuis le 10 avril 1791 jusqu’au 28 messidor an II (16 juillet 1794) . Le deuxième contient les délibérations du 30 messidor an II (18 juillet 1794) au 16 thermidor an III (3 août 1795). Nous nous proposons dans cette étude de retracer l’histoire du club des Jacobins de Cognac jusqu’à l’établissement de la République.

Pour mémoire, la Monarchie constitutionnelle disparaît le 10 août 1792 avec la prise du Palais des Tuileries par les sans-culottes.

Source : La Révolution française : revue historique. - 1902 - p. 238 - BNF Gallica

LES JACOBINS DE COGNAC DEPUIS LEUR FORMATION JUSQU’A L’ÉTABLISSEMENT DE LA RÉPUBLIQUE D’APRÈS LE REGISTRE DE LEURS DÉLIBÉRATIONS

II existe aux Archives municipales de la ville de Cognac deux registres de Jacobins. Le premier, qui porte en épigraphe Les corporations libres n’existent que par l’union et le bon ordre qui y régnent, contient les délibérations de la Société depuis le 10 avril 1791 jusqu’au 28 messidor an II. Le deuxième contient les délibérations du 30 messidor an II au 16 thermidor an III. Nous nous proposons dans cette étude de retracer l’histoire du club des Jacobins de Cognac jusqu’à l’établissement de la République.

Le 10 avril 1791, plusieurs citoyens de Cognac, assemblés dans le couvent des ci-devant religieux Récollets, se mirent d’accord pour former une Société d’Amis de la Constitution, et s’unir au club des Jacobins de Paris et aux autres sociétés patriotiques du royaume. Dans la soirée du même jour, d’autres citoyens demandent à entrer dans la nouvelle Sociélé sur la consultation du président, ils sont admis à l’unanimité, et prêtent individuellement le serment « d’être fidèles à la nation, à la loi et au roi, de maintenir de tout leur pouvoir la Constitution décrétée par l’Assemblée et sanctionnée par le roi ». Puis on procède à un appel nominal des sociétaires, qui se trouvent au nombre de soixante-dix-huit. Le 42 avril, on admet de nouveaux membres, et le président est chargé de mettre la Société en rapport avec les aulres clubs du royaume. Ce fut le 48 mars 1792 que les Jacobins de Paris envoyèrent à ceux de Cognac une lettre d’affiliation.

Le 19 avril 1791, l’un des membres de la Société, Albert, donna lecture d’une lettre qu’il avait reçue des Jacobins d’Angoulême. On y combattait énergiquement les scrupules d’Albert, qui craignait que la nouvelle Société ne devînt une occasion do troubles, et avait sans doute manifesté ses appréhensions à ses confrères d’Angoulême.

... « Nous n’appelons pas à troubler la tranquillité, surveiller éternellement les fonctionnaires chargés d’exécuter la loi. A quoi en effet nous aurait servi le recouvrement de nos droits, si on nous ôtait le plus important, celui d’avoir les yeux ouverts sur les opérations de nos mandataires ?... Nous n’appelons pas troubler la tranquillité respirer le patriotisme ou (c’est la même chose) l’amour des lois et la soumission religieuse aux devoirs qu’elles imposent, encourager le timide, échauffer et animer l’indifférent, forcer le détracteur à l’admiration, le mécontent au sentiment général.

« Telles sont cependant les honorables fonctions des Amis de la Constitution ; vous les remplirez avec autant d’efficacité que de courage, zèle, union et fraternité. Vivre libre ou mourir, telle est la devise qui doit nous servir de ralliemont »

On régla ensuite le mode d’admission dans la Société. Le citoyen Lacomme, perruquier, considérait suffisante la simple présentation par deux membres de la Société à ses yeux le serment civique prononcé par les nouveaux membres serait un sûr garant de leur patriotisme. Mais le citoyen Jean Lefèvre développa les avantages du scrutin. Aucun club, assura-t-il, ne voudrait s’associer « avec une Société toujours incertaine, qui, admettant facilement tout le monde, pourrait être aujourd’hui composée de zélés patriotes et demain être infiniment plus nombreuse en ennemis de la Constitution ». L’avis de Jean Lefèvre l’emporta, et la voie du scrutin fut adoptée.

Cependant la Société avait exposé ses principes et son but, et élaboré son règlement. Elle déclare professer « l’humanité, l’égalité, la franchise » elle fera tous ses efforts « pour instruire des vrais principes de la Constitution ceux qui les ignorent encore, ou ceux que des discours artificieux auraient pu égarer ». Elle se propose « de faire des pétitions, des motions, pour jeter de toutes parts le germe bienfaisant de la paix, et dans le but d’affermir de plus en plus dans l’âme des citoyens l’inestimable amour de la patrie et de la Constitution ». Elle dénoncera « les malintentionnés dont les coupables efforts troubleraient la tranquillité publique, ou dont les perfides manœuvres tendraient à faire armer les citoyens contre la mère commune, la Patrie ». Les membres qui, en séance, manqueront à la décence et à l’honnêteté, seront rappelés à l’ordre par le président, et s’ils persistent, seront exclus de la séance et condamnés à trois livres d’amende. Les peines sont plus sévères pour ceux qui, dans l’assemblée, parleront contre la Constitution : rappel à l’ordre par le président avec inscription au procès-verbal, puis exclusion des séances pour huit jours et amende de six livres. Quant à ceux qui seront convaincus d’avoir hautement médit de la Constitution hors de l’assemblée, ils seront rayés du nombre des sociétaires.

Dès les premières séances, les Jacobins de Cognac se montrent très affectés de la mort de Mirabeau. Lors de la séance de fondation, le 10 avril 1791, ils arrêtent que tous les sociétaires porteront le deuil « du patriote Mirabeau, que la France pleure », et le citoyen Maignen, peintre, offre un portrait de Mirabeau, pour être placé dans la salle des séances. Le 15 avril, le citoyen Dulignon, président, annonce, conformément aux intentions de la Société, que, de concert avec le citoyen Contant, curé de Cognac, il a fixé au lundi de Quasimodo un service funèbre en l’honneur do Mirabeau. Le 26 avril, le comité central de l’assemblée ayant observé que cette cérémonie ne pouvait se célébrer le lundi de Quasimodo, l’assemblée la reporte au mercredi suivant, et décide « que, les dépenses de la cérémonie ne devant pas avoir plus de bornes que nos regrets pour un homme aussi rare, elles seraient indéterminées, et fournies par le trésorier ». Dans une séance du même jour, le citoyen Dulignon fait un discours à l’occasion de sa réélection à la présidence, et y prononce l’éloge de Mirabeau « Le génie de l’homme rare que la France pleure encore était comme l’ange tutélaire de la Révolution. Sa destruction nous a offert un vide immense. C’est pour suppléer, autant qu’il pouvait dépendre de nous, à l’absence de ce vaste et inappréciable génie, que nous nous sommes empressés de réunir en un seul faisceau toutes les lumières et les forces éparses de notre civisme... » Ce Dulignon était sans doute protestant (ou déiste, sans attache avec la religion catholique), à en juger par son discours du 1er mai où il explique qu’il ne peut assister au service en l’honneur de Mirabeau. « ...Je manquerais essentiellement mon devoir si j’assistais au service de Mirabeau car ma conduite ne serait plus irréprochable, puisque mes opinions à cet égard la condamneraient. Ah vous suspecteriez avec raison mes opinions politiques, si je trahissais ainsi mes opinions religieuses. Allez, honorez suivant votre religion les mânes immortels du sublime Mirabeau. »

Le 13 juin, des soldats du 16e régiment ci-devant Agenais, de passage à Cognac, se font recevoir membres de la Société, et, aux sons de la musique militaire, des grenadiers du régiment viennent déposer sur le bureau le buste de Mirabeau. Le 23 octobre, la Société, qui avait changé le lieu de ses séances, transporte en grande pompe le buste de Mirabeau dans la nouvelle salle. A son entrée, les sociétaires « prodiguent » les applaudissements ; puis le citoyen Albert prononce un discours à la louange de Mirabeau. Le 9 novembre, le maire de Cognac offre un nouveau buste de Mirabeau, accueilli avec enthousiasme.

La Fayette est aussi très populaire parmi la Société. Le 7 mai 1791, à l’occasion de sa réélection au commandement de la garde nationale parisienne, la Société lui envoie une lettre de félicitations « Permettez, Monsieur, que la Société des Amis de la Constitution de cette ville, vivement pénétrée des sentiments que votre civisme lui a inspirés, vous exprime sa reconnaissance et vous adresse ses remerciements d’avoir repris une place que vous aviez déjà illustrée par votre sagesse, votre prudence et votre bravoure. »

On sait que la fuite de Louis XVI à Varennes détermina à Paris et dans plusieurs villes de province des manifestations républicaines [1]. A Cognac, la Société des Jacobins continue d’apparaître sincèrement royaliste, mais on sent qu’à ce zèle monarchique se mêle quelque défiance à l’égard du roi fugitif, signe précurseur d’une adhésion entière à la forme républicaine.

Le 24 juin 1791 a lieu une séance extraordinaire publique. A la première partie de la séance, de deux à quatre heures, assistent seuls les membres de la Société ; ils prononcent « avec enthousiasme la formule du serment à la Constitution puis l’un des secrétaires donne lecture des décrets et mesures de la Constituante ». L’assemblée n’a fait qu’admirer et applaudir. A quatre heures, les portes de la salle sont ouvertes : citoyens et citoyennes entrent en foule. Quelques membres proposent de faire une adresse aux assemblées primaires, relatives à « l’enlèvement du roi ». Le citoyen Le Cocq lit alors à ce sujet un travail de sa composition, qui est vivement applaudi, et adopté ; l’assemblée ordonne en outre à son comité central de joindre à l’adresse « une invitation à nos frères de la campagne de se tenir en garde contre tous ceux qui tenteraient de les porter à des mouvements de violence contre la propriété des citoyens ou leurs personnes, et d’avertir les municipalités et les corps administratifs des coalitions ou rassemblements qui pourraient leur donner des craintes ».

Une grave question se posa lors de la séance du 28 juin. Les citoyens Arnaud et Daniaud s’étaient présentés pour prononcer le serment de réception. Se serviraient-ils de la formule ordinaire, ou bien fallait-il en retrancher « tout ce qui a rapport au roi, à cause de sa fuite » ? L’assemblée décida « qu’en raison des circonstances seulement on supprimerait l’article relatif au roi, et que cette suppression ne pourrait tirer a conséquence pour la suite ». Ainsi les Jacobins de Cognac, en ôtant du serment le nom du roi, imitaient la Constituante dans les innovations républicaines où celle-ci s’était engagée depuis la fuite à Varennes ; mais ils entendaient en même temps respecter le principe monarchique, en montrant clairement qu’ils ne voulaient point la République.

D’ailleurs, - nouvelle atteinte au prestige royal, nouvelle marque de déroyalisation, - les Jacobins, dans cette même séance, votent deux adresses l’une à la Constituante, l’autre « au sieur Drouet, maître de poste de Sainte-Menehould, et aux sieurs Paul Le Blanc et Joseph Poutant, qui ont eu le courage d’arrêter seuls la voiture du roi des Français, et de sauver par ce moyen la patrie des malheurs incalculables que cette disparition aurait entraînés ». En louant ainsi d’obscurs citoyens d’avoir fait leur devoir, tandis que le roi désertait le sien, l’assemblée semblait remettre désormais aux mains du peuple la cause de la Révolution, abandonnée par le roi.

Les intrigues et les menaces des ennemis de la Révolution fortifient et exaltent le patriotisme au sein de la Société. Dans la séance du 18 novembre 1791, le président adresse à des volontaires qui assistaient à la réunion le discours suivant :

Messieurs,
Je considère le patriotisme, sans craindre d’être démenti, comme un flambeau céleste, et je soutiens avec sécurité que c’est lui qui, tous les jours, dirige les grandes actions des vrais amis de la Constitution ; c’est le flambeau du patriotisme qui nous donne de la force, du courage et de l’énergie ; c’est lui qui, en nous éclairant, a donné l’être aux grandes idées que vous avez manifestées en vous enrôlant pour voler au secours de la patrie ; c’est enfin ce flambeau et notre union qui rompront et réduiront à jamais en cendres les chaînes aristocratiques fabriquées par les ennemis jurés de la Révolution puisqu’elle fait notre bonheur, maintenons-la donc de toutes nos forces.

A la date du 8 décembre 1791, on lit dans le registre de la Société « L’énergique et sublime discours du patriote Isnard, relatif aux mesures à prendre contre les lâches et coupables transfuges qui ont abandonné leur patrie, a passé dans l’âme de toute l’assemblée. » Le 13 décembre, sur la proposition d’un membre, la Société arrête d’inviter par une adresse les municipalités environnantes à faire fabriquer des piques. La lecture des journaux occupe de plus en plus les séances : on s’inquiète surtout des nouvelles relatives à la guerre, qu’on prévoit prochaine et qu’on attend avec confiance. Le 26 décembre, la Société écoute les vers patriotiques suivants, plus riches d’intention que de poésie :

Braves citoyens, soldats,
Allez, courez aux combats,
Pour défendre la Patrie
Contre une horde ennemie
Qui fuira devant vos pas.

Refrain
Marchez, volez.
Au retour, vous trouverez,
Pour couronner votre victoire,
L’amour, la gloire.

Mais surtout, jeunes guerriers,
Obéissez volontiers
A vos braves capitaines,
Qui vous conduiront aux plaines
Où croissent les verts lauriers.

Marchez, volez, etc.

Lorsque enfin vous combattrez,
Songez que vous défendrez
Vos sœurs, vos mères, vos femmes,
Tout ce qui tient à vos âmes
Par les nœuds les plus sacrés.

Marchez, volez, etc.

Soldats de la Liberté,
Soldats de l’Egalité,
Jusques à Vienne et dans Rome
Faites des Droits de l’homme
Connaître la majesté.

Marchez, volez, etc..

Le 16 janvier 1792, le citoyen Laporte fait adopter sa motion d’exclure désormais de la séance tous ceux qui ne porteraient pas la cocarde tricolore. A partir du 22 janvier, aucun membre n’est admis aux réunions sans cocarde : ce jour même, le président ordonne aux membres qui n’en étaient point décorés de quitter l’assemblée. Le 23 mars, on décide qu’à l’avenir le président, et le secrétaire seraient coiffés du bonnet rouge les membres qui prendront la parole ou feront des lectures, seront couverts du même bonnet, et comme plusieurs membres se trouvaient, déjà coiffés de bonnets, ils furent invités à les remettre sur-le-champ au président et aux membres qui occupaient la tribune. Le 10 avril, le citoyen Fëvre proposa de célébrer l’anniversaire de la fondation de la Société, par le renouvellement individuel du serment civique et du serment de fidélité aux règlements de la Société. « L’assemblée a adopté cette proposition à l’unanimité, a prêté le serment civique d’un mouvement spontané, et a présenté le spectacle attendrissant d’une fraternité parfaite dans les embrassements mutuels de tous ses membres et des citoyens présents à cette séance et, de suite, M. le président a reçu le serment individuel de chacun des membres. » A la nouvelle de la déclaration de guerre au roi de Bohême et de Hongrie, la satisfaction de l’assemblée éclate « avec une grande énergie ». « Tous les Amis de la Constitution n’avaient en ce moment qu’une soute pensée, et cette pensée était que la guerre qui, sous le despotisme, ne produisait que des effets destructeurs comme lui, noua vaudrait sous le règne de la Liberté le maintien de la Constitution et de l’Egalité, sans laquelle nous cesserions bientôt d’être libres. » Une adresse de remerciements au roi est votée.

Les Jacobins de Cognac ne tardent pas à s’apercevoir que les prêtres réfractaires comptent parmi les plus acharnés et les plus habiles adversaires de la Révolution. On lit dans leur registre, à la date du 37 avril 1792 « Ce malheureux esprit général des prêtres non-conformistes et réfractaires voudrait, au nom d’un Dieu qui n’a jamais enseigné et pratiqué que la paix, allumer les flambeaux de la guerre civile pour ravoir des honneurs et des richesses que l’Évangile lui refuse, » Le 20 mai, le citoyen Fèvre dénonce les menées sourdes d’individus qui, « sous le prétexte de religion », s’introduisent dans les familles, y sèment ta discorde entre la femme et le mari, les enfants et le père il réclame contre eux une enquête et un châtiment. « . L’assemblée, en applaudissant, a fait voir que c’était aussi sa propre opinion, et qu’elle faisait des vœux pour la découverte de ces perturbateurs secrets du repos des familles, de ces hommes qui, sous le prétexte d’une religion dont ils méconnaissent les saints principes d’humanité et de charité, portent la femme à s’éloigner de son mari contre les paroles précises de Jésus-Christ même, qui n’a cesse de recommander aux femmes de rester unies à leurs époux. » Le 26 juin, un secrétaire lit une lettre envoyée par la société de Montbron (Charente). Dans cette lettre se trouvait la copie de l’adresse que les Jacobins de Montbron avaient envoyée à la Législative : ils y manifestaient « en hommes libres leur indignation sur l’injuste veto dont le roi a frappé le décret sur les prêtres réfractaires et séditieux, sur celui relatif au camp de 20.000 hommes près de Paris, et sur le renvoi des trois ministres patriotes ». A la séance du 7 août, la Société entend lecture d’un arrêté du département de la Charente contenant des mesures répressives contre les prêtres insermentés et désermentés. A cette date, le registre est particulièrement instructif : le zèle révolutionnaire s’y traduit avec une significative ardeur : « ... La joie s’est répandue dans tous les cœurs et c’est, si on peut le dire, avec enthousiasme qu’on a vu les braves administrateurs de la Charente s’élever au niveau des circonstances périlleuses où pourrait être la nation française, si on ne sévissait contre ses ennemis ; en un mot, on leur a entendu dire à l’univers entier Le salut du peuple est la suprême loi.

Cette légitime aversion à l’égard des prêtres contre-révolutionnaires n’empêche point les Jacobins de Cognac d’estimer et d’accueillir parmi eux les prêtres constitutionnels et patriotes. Le citoyen Coutant, curé de Cognac, fit partie de la Société dès les premiers jours. Le 6 novembre 1791, l’abbé Landreau fait applaudir par la Société un discours où il démontrait « que les nouvelles lois concernant la Constitution civile du clergé ne blessaient en rien les dogmes de notre religion ». Le 20 novembre 1791, c’est le citoyen Maupras, curé de Saint-Trojan (Charente), qui entretient l’assemblée « de l’utilité des sociétés patriotiques » et démontre « par des preuves sans nombre que ces sortes d’associations avaient été le plus ferme appui de la Révolution, et avaient beaucoup coopéré au maintien du bon ordre et de la paix ». Le 28 mai 1792, la Société reçoit dans son sein l’évêque du département de la Charente, membre lui-même des Jacobins d’Angoulême. Plusieurs Jacobins de Cognac étaient allés à sa rencontre ; son arrivée est saluée de vifs applaudissements, et le président adresse « à ce frère, à ce prélat respectable, un discours qui a peint avec force les sentiments d’allégresse que l’assemblée éprouvait en sa présence ». Le président lui offre ensuite le fauteuil ; l’évêque refuse modestement. Le citoyen Duiignon monte ensuite à la tribune, prononce un discours sur l’œuvre de la Constituante, et propose d’offrir à l’évêque une couronne. On applaudit, et les applaudissements redoublent, quand l’évêque, par une nouvelle marque de modestie, se dérobe à cet honneur. Le citoyen Marquet prend à son tour la parole. « Son discours a relevé beaucoup d’inconséquences et d’actes de mauvaise foi indignes de la part des prêtres non assermentés, et a opposé à cette conduite coupable les procédés des curés qui ont fait serment de fidélité à la nation et aux lois, et plus particulièrement encore la vie pastorale de M. l’évêque de ce département, » Le 23 août, le citoyen Loménie, curé de Migron (Charente), est admis membre de la Société ; le 10 septembre, un autre prêtre, le citoyen Boischatel, desservant de la paroisse de Saint-Denis (Charente), fait l’offrande d’un billet de confiance de six livres, pour les frais de la guerre : l’assemblée accepte ce don, et mention honorable en est faite au procès-verbal. L’attachement à la religion catholique est encore très vif parmi les membres de la Société ; évidemment, la plupart d’entre eux la professent. Le 1er juin 1792, un membre dénonce « un perturbateur de l’ordre social qui ne cesse de se répandre en propos, tant sur la religion catholique que sur les fonctionnaires publics qui exercent son culte, et enfin sur l’esprit de révolte qu’il cherche à propager en injuriant la Constitution et en affichant des idées aristocratiques ». L’assemblée décide qu’on avisera aux mesures à prendre contre cet aristocrate antichrétien, qui, sans doute, n’avait pas encore fait alliance avec le clergé réfractaire.

A partir de la déclaration de guerre, le patriotisme, l’attachement aux principes de la Révolution, redoublent parmi les membres de la Société. Le 29 avril 1792, un membre fait remarquer qu’un ruban tricolore a été placé au-dessus du bonnet de la Liberté, et demande que la Société cherche à connaître l’auteur de cet acte civique ; le citoyen Dupuy s’est alors présenté « Il a fait hommage à l’assemblée de cet heureux ruban avec une effusion de cœur qui a touché tout le monde. » Le 20 mai, le jacobin Filhol entre dans ia Société avec neuf citoyens qui venaient de s’enrôler ; le capitaine Château et deux autres officiers des communes environnantes les accompagnaient. « Ces braves jeunes gens voulaient voir la Société, et lui assurer que leur engagement ne serait pas vain, et reconnaître devant elle l’action généreuse de M. Château qui, après leur enrôlement, les avait chacun gratifiés d’un assignat de cinq livres. Le 7 juin, le citoyen Nivet prononce un discours « rempli de chaleur, de patriotisme et de traits frappants. Il a fait une heureuse comparaison de la conduite et des principes de liberté dont était animé le courage des Athéniens, avec celui que tous les bons patriotes emploient pour maintenir notre sublime Constitution ». Le lendemain, un membre demande que ]a Société écrive à la municipalité de Cherves (Charente) pour lui recommander de détruire des armoiries placées sur les murs d’un ancien château et d’autres maisons, en exécution du décret enjoignant cette mesure. Le 17 juin, le citoyen Gautier, homme de loi, prononce un discours « plein de morale et de vérité frappante », où il s’élève vigoureusement contre les Français qui se liguent avec les ennemis de leur patrie. Il est fréquemment interrompu par des applaudissements. Puis, le citoyen Fèvre propose d’inviter les habitants des campagnes à se munir de piques, et après lui le citoyen Caminade, représentant que rien n’est plus frappant que l’exemple, exprime l’avis que tous les membres de la Société soient eux-mêmes armés de piques, « persuadé, a-t-il dit, que nous serions bientôt imités par tous ceux qui assistent à nos séances ». Le 22 juin, l’assemblée arrête que le président invitera tous les membres à se munir d’une pique dans le délai de quinze jours ; en outre, chaque membre serait tenu de présenter son arme au bureau, et une souscription aurait lieu dans la Société pour subvenir aux frais de fabrication. Le citoyen Dédé aîné, forgeron, ayant offert de fabriquer des piques, la Société arrête le 15 juillet que deux ouvriers seraient employés à ce travail ; le 18 juillet, Dédé ayant présenté à la Société deux piques fabriquées en sa présence, on arrête que les nouvelles piques qu’il ferait faire auraient une lame plus rétrécie et plus longue, « et que le bout de fer qui entre dans le bois serait également un peu plus allongé ».

L’enthousiasme patriotique et l’impopularité de Louis XVI, qui en est la conséquence, se manifestent de plus en pins dans la Société, à mesure que les événements de la guerre se précipitent. Le 10 juin, la Société décide la formation d’un comité de surveillance de huit membres, pris dans son sein, élus au scrutin de liste, « qui seront chargés de faire un rapport sur les dénonciations qu’ils auront reçues, d’exercer une surveillance active afin de prévenir le soulèvement contre les lois, et les préventions défavorables que les ennemis de )a chose publique pourraient répandre ». Le 19 juin, l’assemblée manifeste des « regrets » en apprenant que, « sans cause connue », le roi a renvoyé Roland, Sorvan et Claviëre, « qu’elle considérait dignes de l’amour et de la confiance de tout bon Français », et elle ordonne qu’une seconde lecture de la lettre de Roland au roi serait faite le dimanche suivant. Le 2S juin, la Société entend lecture d’une lettre de Bellegarde, député du département, qui contenait les détails de la journée du 20 juin ; on voit, par le procès-verbal de la séance, que la Société approuva entièrement la manifestation du peuple de Paris. Petion est fort populaire dans la Société ; le 28 juin, elle reçoit avec joie du citoyen Albert une gravure représentant le maire de Paris, et le lendemain, quand elle apprend l’entretien de Petion avec le roi, du 21 juin, elle arrête que mention sera faite « de la conduite pleine de dignité et de courage de ce vertueux magistrat ». Pendant la même séance, le citoyen Albert présente une petite pierre provenant des ruines de la Bastille, et la Société reçoit « avec reconnaissance cette offrande, symbole du despotisme et de l’arbitraire », et arrête qu’elle sera placée en évidence dans la salle. Le 1er juillet, la femme du citoyen Dupin se présente portant une pique ornée d’un ruban tricolore, et elle prononce un discours fort applaudi. Le même jour paraît à la séance le citoyen Cassin, à la tête de plusieurs jeunes gens, au nom desquels il prononce un discours où l’assemblée remarque « beaucoup de vivacité, d’imagination, et un grand attachement à la Liberté ». Le 6 juillet, on ouvre dans la Société une souscription « pour l’établissement d’un affût pour une pièce de canon ». Le 10 juillet, le citoyen Richard offre un exemplaire de la Constitution, et le citoyen Rommage aîné une Déclaration des Droits de l’homme. Le 22 juillet, trois membres de la Société, les citoyens Lefèvre, homme de loi, Fouilleroux et Troplong déclarent leur intention de « voler aux frontières ». Alors se passe une scène touchante « Le frère Gautier, en témoignant ses regrets de ne pouvoir servir en personne la chose publique, a déclaré qu’il se chargerait de la famille d’un de ceux qui partiraient. Les offres de ce généreux frère ont été couvertes d’applaudissements. » Le 5 août, le jacobin Dupuy, volontaire sur le point de partir, prononce un discours salué d’applaudissements « réitérés ». Le 11 août, de nombreux volontaires assistent à la séance ; le citoyen Gautier les harangue, et les engage à éviter les cabales que pourrait susciter la nomination de leurs chefs.

Les sentiments de la Société éclatent avec une remarquable intensité au sujet de la plantation d’un nouvel arbre de la Liberté, réclamée le 15 juin 1792 et adoptée le 20 juin. Le 25 juin, le président annonce qu’on lui a remis un hymne composé à l’occasion de cette fête. La Société prie plusieurs dames présentes à la séance de s’unir à quelques-uns de ses membres pour chanter cet hymne, dont les paroles et la musique sont accueillies avec enthousiasme. Voici cet hymne :

HYMNE A LA LIBERTÉ : sur l’air de Pauvre Jacques.

Peuple libre, chantons la Liberté,
Digne prix de notre courage.
Et qu’à jamais son arbre révéré
Nous couvre de son doux ombrage (bis).

Depuis l’instant que nos fers sont rompus
Un feu nouveau brùie notre âme.
0 Liberté, source de nos vertus,
Tout dans ce jour ressent ta flamme.

Vive à jamais, vive la Liberté,
Digne prix de notre courage !
Et que toujours son arbre révéré
Nous couvre de son doux ombrage.

Ah ! célébrons par les plus doux accords
La Fraternité qui nous lie.
Que notre cœur répète avec transports
Le nom sacré de la Patrie.

Vive à jamais, vive la Liberté (refrain).

Les plaisirs purs, la douce Égalité,
Viennent embellir cette fête.
Par les méchants ce jour est détesté,
Mais le Français joyeux répète :

Vive à jamais, vive la Liberté, (refrain).

Le 26 juin, le citoyen Caminade lit un aperçu des dépenses nécessitées par la plantation de l’arbre de la Liberté. Un membre propose aussitôt d’ouvrir une souscription dans l’assemblée : de nombreux citoyens souscrivent, et la première, une jeune fille, Mlle Plantin, fait son offrande. Le 29 juin, le président lit une lettre de Mlle Albert, sœur du jacobin Albert, où elle regrettait de ne pouvoir assister à la plantation de l’arbre de la Liberté, à cause du mauvais état de sa santé, et annonçait son offrande pour les frais de la fête. La date de la fête avait été fixée au deuxième dimanche de juillet ; mais elle dut être célébrée beaucoup plus tard ; car, le 23 août, le citoyen Caminade, rendant compte de L’état de la caisse, y constate un déficit considérable, et réclame de nouveaux dons pour suffire aux dépenses de la fête ; en conséquence, on arrête que le comité central formerait une liste des membres de la Société en état de fournir un supplément de contribution, et une liste de ceux qui n’avaient pas encore souscrit.

Si, à tous ces traits de zèle révolutionnaire, de patriotisme ardent et pur, on ajoute les dispositions de la Société à l’égard des prêtres réfractaires et le mécontentement provoqué par la conduite de Louis XVI, il est aisé de comprendre que les Jacobins de Cognac applaudissent à la révolution du 10 août. Le 15 août, ils apprennent avec « une joie sensible » la suspension du pouvoir exécutif, et « la destruction de ses tyranniques agents » le même jour ils entendent lecture d’une lettre des députés Bellegarde, Nivet et Le Cocq, relative à la journée du 10 Août, « qui doit non seulement avoir fait perdre aux ennemis de la Liberté et de l’Égalité tout espoir de réussite, mais encore tout désir d’aucun complot contre notre bonheur ». Le lendemain, on arrête l’envoi d’une adresse aux sections de Paris, « pour faire l’éloge des vertus civiques que leurs citoyens ne cessent de professer, et pour applaudir au courage qu’ils ont montré dans la journée du 10 courant ». Le 16 août, la Société délibère au sujet du nouveau serment à imposer aux récipiendaires après quelques débats on adopte la forme suivante « Je jure d’être fidèle à la Nation et à la Loi, et de soutenir de tout mon pouvoir les principes d’Egalité et de Liberté ». Puis tous les membres se lèvent, et proclament ensemble le nouveau serment ; le lendemain encore, membres et assistants jurent d’une commune voix « d’être fidèles aux principes d’Egalité et de Liberté, et de mourir plutôt que de souffrir qu’il y fût porté atteinte ».

Ainsi les Jacobins de Cognac, complètement déroyalisés après le 10 août, manifestent dès lors un état d’esprit républicain. Leur influence sur l’esprit public de ia région, et notamment sur les élections à la Convention nationale, fut certainement considérable. La municipalité de Cognac, d’autre part, accentue le mouvement vers la République : le 18 août 1792, elle adresse aux électeurs une proclamation où on lit « Sentez l’importance des choix que vous allez faire : le sort de la France est entre vos mains. Nous vous invitons, au nom de la Patrie, au nom de tout ce que vous avez de plus cher, à ne pas négliger de vous rendre à l’assemblée primaire. Le moment est arrivé où l’indifférence pour la chose publique devient un crime. » Rappelons aussi que Carra, - dont les Jacobins de Cognac recevaient le journal, - et qui se montra après le 10 août très hostile au rétablissement de la monarchie, fut élu dans la Charente, ainsi que dans sept autres départements [2]. Mentionnons encore l’adresse des administrateurs de la Charente, qui le 20 septembre 1792, écrivent que les citoyens de ce département « ont pour la plus grande partie en horreur les rois et la royauté » [3]. Rien de plus naturel et de plus logique, par conséquent, que les décisions prises par les Jacobins de Cognac pendant leur séance du 30 septembre 1792, où ils arrêtent l’envoi à la Convention nationale d’une adresse d’adhésion aux décrets d’abolition de la royauté et d’institution de la République, prennent le titre de « Société des amis de la Liberté, de l’Égalité et de la République a, et invitent leur président à faire effacer des habitations de quelques sociétaires toutes traces ostensibles de royauté.

EMILE LE GALLO.


Voir en ligne : La Révolution française : revue historique. - 1902 - p. 238 - BNF Gallica


[1Cf. Aulard, Hist polit., chap. V.

[2Cf. Aulard, Hist. polit., p. 250.

[3Ibid., p. 243.

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