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1806 - 1809 - Jacques Etienne C…, paysan de Saintonge dans les armées de Napoléon

D 16 mai 2012     H 17:23     A Razine     C 0 messages A 836 LECTURES


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Paysan illettré des environs de Taillebourg, Jacques-Etienne C..., en dictant des courriers à ses compagnons d’infortune, a réussi à transmettre à sa famille ses impressions d’une guerre sans pitié. Beaucoup n’en sont pas revenus. La dernière lettre dictée par Jacques-Etienne C... est datée du 16 août 1809. Nul ne sait ce qu’il est devenu.

1806-1809 – Témoignage d’une vie de soldat : Jacques Etienne C…, un paysan saintongeais dans les armées napoléoniennes.

Le manque de nourriture et d’argent dans un pays en guerre demeure un des problèmes les plus récurrents pour l’immense majorité des soldats de la révolution et de l’empire, au point d’entamer rudement leur moral. La lecture des courriers adressés à leur famille par des officiers ou hommes du rang, apporte un éclairage différend aux discours officiels. Loin des textes exaltant la fibre patriotique et l’esprit de sacrifice de la grande armée ayant donné naissance à la légende napoléonienne, la vie de ces soldats à travers leurs lettres, nous apparaît alors dans toute sa dure réalité.

Sources – . (Bulletins et mémoires de la Société archéologique et historique de la charente, 1999, p 178 et 179).- « les officiers charentais de Napléon au 19e siècle – Destins de brave », de Stéphane Calvet – Alan Forrest, « Déserteurs et insoumis sous la Révolution et l’Empire, Paris, Perrin, 1988 ». Louis Bergès, « Résister à la conscription 1798-1814, le cas des départements aquitains, Paris, Editions du CTHS, 2002 » - Archives familiales : lettres de Pierre Etienne C…

LA CONSCRIPTION

Sauf engagement volontaire à seize ans, avec consentement du tuteur légal, l’âge de la conscription était fixé à 19 ans. Environ 2 200 000 hommes furent appelés entre 1804 et 1813. A ces effectifs s’ajoutaient tous les militaires déjà sous l’uniforme depuis 1791/1792, et les contingents étrangers.

C’est naturellement le monde rural qui paiera le plus lourd tribut à la conscription. En 1791, les bataillons sont d’origine citadine et bourgeoise mais avec la multiplication des conflits sur plusieurs fronts, les choses changent. D’année en année l’augmentation des levées rendit la conscription insupportable surtout dans les campagnes. Pour y échapper, les jeunes gens imaginèrent toutes sortes de moyens légaux ou illégaux : par exemple en se mariant, en échangeant leur mauvais numéro, voire en se mutilant (doigt coupé servant à la gâchette du fusil ou dents arrachés car on déchirait les cartouches avec). La mutilation et la désertion étaient passibles de la peine de mort.

Plus d’un soldat charentais sur deux, appelé sous les drapeaux n’est pas revenu après 1815. Cependant, selon les sources militaires, les 3/4 des soldats ont été emportés par une maladie et ne sont pas morts glorieusement sur un champ de bataille comme l’ont souvent affirmé certains livres d’histoire.

INCORPORATION

Brutale, l’incorporation ébranlait le moral des recrues habituées cependant, pour la plupart, à des travaux pénibles dans les champs ou les manufactures. Que dire alors des jeunes gens issus de milieux favorisés ayant tiré un mauvais numéro. Certains n’hésitaient pas à devancer la conscription pour obtenir un engagement dans des régiments moins durs que d’autres. Ils faisaient partie des « engagés volontaires », terme auquel il faut donc donner un sens plus restrictif. La discipline, les exercices violents, le manque d’hygiène et le déracinement, firent des ravages dans une population ayant perdu ses repères. On parle aussi dans les rapports médicaux de dépressions nerveuses, baptisées pudiquement « nostalgie ». Statistiquement, 8 à 10 % des jeunes conscrits seraient morts dans les hôpitaux avant même d’avoir combattu. Dans son livre « Destin de braves » Stéphane Calvet : estime à près de 35 % le nombre de soldats charentais mobilisés entre 1804 et 1815 qui seraient morts de maladie

EN CAMPAGNE

Ceux qui ont survécu se sont montrés particulièrement résistants après des années de privations et de combats, loin de leur environnement naturel et familial. Cependant, les déplacements effectués en territoire ennemi dans des contrées étrangères hostiles, ont entraîné des souffrances psychologiques et physiologiques dans les bataillons. Outre le poids des armes, le havresac (25 kg sur les épaules) les bagages personnels, il fallait supporter les marches épuisantes parfois plus de 30 km par jour. L’ennui, la faim, les rigueurs climatiques la fatigue et les microbes ou virus décimaient les troupes napoléoniennes. Un officier charentais Victor Dupuy écrivait à sa famille : « j’aimerais bien mieux moins d’honneur et moins de misère ».

La situation misérable des soldats, les conduisait régulièrement au pillage lorsque la solde se faisait attendre où quand les familles ne pouvaient aider financièrement le soldat qui cherchait à se procurer des extras auprès de la population, déjà en but aux réquisitions. Cette situation refroidissait singulièrement l’enthousiasme de l’armée. L’alimentation et la fatigue étaient les seules préoccupations des hommes de troupe surtout lorsqu’ils évoluaient en territoire étranger. Les lettres de notre jeune saintongeais Jacques Etienne en sont la démonstration.

TEMOIGNAGE DE JACQUES ETIENNE C….

Natif des environs de Taillebourg, Jacques Etienne C…. était le troisième fils d’un journalier devenu charpentier et plus tard cultivateur puis aubergiste. Quelques unes des lettres qu’il adressa à ses parents ont été conservées. L’épopée napoléonienne allait l’entraîner loin de sa terre natale lui faisant parcourir des milliers de kilomètres à pied au gré des campagnes et batailles de Napoléon 1er.

Simple soldat appelé sous les drapeaux, le 1er octobre 1806, Jacques Etienne est à Limoges. Le 19 octobre il écrit à ses parents de Chambéry. Dans ses lettres après les salutations d’usage à sa famille il s’inquiète des prix. «  Si à Chambéry il fait bon vivre écrit-il, le prix du vin est à six sols la bouteille et le pain à 3 sols et demi la livre ». Il a fait 160 lieues en 22 jours (près de 30 kilomètres par jour). « Nous sommes dit-il à 17 lieues hors de France ».

Un mois plus tard, le 19 novembre 1806 il se trouve à Bologne : «  il se porte bien, Dieu merci et souhaite que la présente trouve ses parents en la même disposition qu’elle le quitte . Il a fait la route toujours en bonne santé sauf pendant 7 jours où il avait la fièvre. Mon cher Père écrit-il : je vous dirai que j’ai passé dans des endroits où il fait très cher vivre. Le vin en l’endroit où je suis vaut 8 sols la bouteille, le pain vaut 8 sols la livre ».

Jacques Etienne fait partie du 42ème régiment d’infanterie, 3ème compagnie du 3ème bataillon. Il ne sait pas écrire et toutes ses lettres sont dictées à des camarades plus instruits. Le 19 mars 1807, il est à Venise. Il a reçu des nouvelles de sa famille et son moral est assez bas, sans doute le mal du pays. Il se plaint : « que le vent lui coupe la figure ». Trois de ses camarades sont morts. Il ne touchera pas d’argent d’ici 6 mois et il fait appel à la générosité paternelle « car il fait ici très cher à vivre ; le pain est à 8 sols la livre, la viande à 20 sols ».

Pour lui la préoccupation majeure est d’améliorer l’ordinaire, de manger à sa faim. Et aussi boire, boire pour oublier la dureté de la vie de soldat. Tous le font, des officiers aux simples conscrits, habitudes qui seront difficiles à oublier pour les vétérans à la fin de l’empire. Nul doute que pour Jacques Etienne, Venise avec la place St Marc, ses pigeons, le palais des doges ne lui ont pas inspiré une vision romantique du lieu car il n’en parle pas. Ses soucis étaient plus terre à terre : trouver du pain, du vin et de la viande.

Le 23 juillet 1807, il est à Vérone. Il n’a pas reçu de nouvelles de ses parents depuis longtemps. Il écrit : « la garnison est bonne mais le vin vaut 10 sols la bouteille, la viande 11 sols et le pain 3 sols la livre. Les foins sont rentrés, le blé battu. Les jeunes gens qui doivent me rejoindre ne sont pas encore arrivés. On parle de paix tous les jours ; les nouvelles sont très bonnes ». Quand il reçoit enfin l’argent paternel, il réitère sa demande : « Si vous pouvez m’en faire passer d’autre, vous me ferez bien plaisir ».

Le 30 septembre 1807, Jacques-Etienne est toujours à Vérone. Il a reçu une lettre de ses parents datée du 14 août et aussi l’argent envoyé le 27 juin par son père. « Il en avait gran besoin. Le pain vaut 4 sols la livre, le vin 12 sols la bouteille, la viande 10 sols la livre. On parle beaucoup d’un retour en France, mais on sait pas quand ? ».

Le 21 décembre 1807, Jacques-Etienne est à Brescia : « Il n’a pas de nouvelles de sa famille depuis le 30 septembre. Il a reçu de l’argent dont il avait besoin car le pain vaut 3 sols, la viande 8 et 9 soles la livre. Encore cette livre n’est-elle que de 11 onces. Le vin est à 10 et 12 sols la bouteille ». Une dernière lettre sera datée de Bagnol. Deux années passent….

Le 16 août 1809, on retrouve Jacques-Etienne en Espagne. Il écrit à ses parents et pour une fois il ne parle pas du prix des denrées alimentaires mais d’opérations militaires.

Mais laissons parler Jacques-Etienne :

« Ma santé est bonne. Je crois que vous avez été fort inquiets depuis que je ne vous ai pas donné de mes nouvelles. Je vous dirai que depuis que je vous ai écrit ma dernière lettre, qu’il ne m’a pas été possible car nous avons rentré dans le pays ennemi. Nous avons marché plus de 7 à 8 jours sans trouver l’armée ennemie. Le 16 décembre nous nous sommes battus, mais la bataille n’a pas été conséquente ; nous avons buté notre ennemi en moins de deux heures. Nous avons marché sur Barcelone de bloquer une division italienne qui était là depuis six mois. A notre arrivée on a fait tirer le canon. Nous avons resté quatre jours dans cette position. Nous sommes partis le quatrième jour : nous arrivâmes à notre position qu’il se faisait bien tard. L’armée espagnole est tout d’un côté de la rivière et nous de l’autre. Nous avons marché sur eux l’arme au bras. Ils ont tiré une quantité de coups de canon. Très peu de tués de notre côté. La perte de l’ennemi a été considérable. 4 000 prisonniers, 2 000 tués. S’ils avaient fait la moindre résistance, nous aurions pris toute leur armée. Je puis vous jurer qu’ils n’ont pas pu sauver une pièce de canon. Nous leur avons pris ce jour là, 40 pièces de canon. Autant de caissons. Nous avons été prendre notre position à Vandrelle ; nous avons resté quelques temps dans cet endroit pour y manger leurs vivres. Comme c’est auprès d’une petite ville fortifiée qui s’appelle Saragosse ( ?) nous partâmes pour ……. (illisible) ville champêtre dont là on nous a donc eu la plus grande affaire. Nous nous sommes battus, notre division, depuis 4 heures du matin jusqu’à 4 heures du soir contre 23 000 espagnols sans savoir celui qui aurait la victoire. Mais il nous est arrivé une division italienne qui s’est placée à notre droite. Aussitôt ils marchaient sur l’ennemi au pas de charge et nous de notre côté, je puis vous jurer qu’ils n’ont pas fait résistance d’une demi heure. Nous leur avons fait 6 000 prisonniers, 3 000 tués. Nous avons rétrogradé sur nos pas….. Nous croyons qu’ils ne tarderont pas à se rendre ».

Ce sera la dernière trace écrite de sa vie. Est-il mort en campagne ou à son retour en en France, a-t-il quitté la région ? Aucun document ou acte notarié ne figure dans les archives familiales à son sujet. Il ne reste de lui que quelques lettres pliées à la mode de l’époque portant la trace d’un cachet de cire rouge qui les fermaient et qui étaient adressées de si loin à son père.

Jacques Etienne fut l’un de ces soldats sans grade marqué certainement dans sa chair et son esprit par une expérience hors du commun. Ses paroles sont loin de l’imagerie créée par certains historiens notamment du 19e siècle. Instrumentalisés par les gouvernements qui se sont succédés à la chute de l’empire ces hommes laissent par leurs écrits une image peu conforme à la légende.

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