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1814 - L’agonie du vaisseau le Régulus au large de Meschers (17)

D 20 février 2008     H 16:18     A Pierre     C 7 messages A 4754 LECTURES


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Le vaisseau, déjà malmené par l’attaque anglaise de 1809 en rade d’Aix (voir le récit de cet épisode), pourchassé par les Anglais, finit sa triste vie, incendié par son équipage pour échapper à ses poursuivants.

Ce document est publié dans une revue littéraire, et présenté comme écrit par un des matelots du Régulus. C’est peut-être une figure de style, comme le fait observer Jacques Duguet dans le forum de cette page. Cependant le récit est prenant. Faites comme si vous êtiez là, en spectateur, sur la falaise de Meschers, à l’endroit qui porte aujourd’hui le nom du Régulus.

Source : Paris littéraire (Revue rétrospective de Paris) : magasine mensuel des meilleurs feuilletons de la presse contemporaine. 1ère année – Paris 1832 – Books Google

Incendie du vaisseau de 74 canons Le Régulus en 1814 - récit de P. Lesson

Les falaises de Meschers et leurs habitations troglodytes
Photo : Pierre Collenot - 2006

L’empire du moderne Charlemagne s’écroulait de toute part ; de toute part des revers remplaçaient la victoire si longtemps fidèle aux aigles de Napoléon. Le géant avait beau se multiplier, son bras fatigué ne frappait plus que des coups mal assurés, l’ennemi foulait le sol de la France ; dans les ports ou dans les rades, nos vaisseaux bloqués livraient des combats sans gloire, et le courage de nos marins, se débattant sur des points obscurs, passait inaperçu au milieu des scènes mobiles d’un drame gigantesque. Je vais raconter une de ces épisodes où le hasard me fit assister, non comme belligérant, mais bien comme réparateur des mille et une chances de mort qui frappent le guerrier, rôle qui nécessite le courage du sang froid et l’abnégation de la vie, car le boulet qui traverse le bordage a plus d’une fois enlevé la tête qui prescrivait une ordonnance, ou coupé le bras qui cherchait ä étancher le sang d’une blessure. L’eau et le feu sont d’ailleurs sur les vaisseaux des agens de destruction qui n’épargnent pas plus le médecin que le canonnier de la batterie.

Le vaisseau de 74 canons le Régulus avait été armé à Rochefort, et comme les Anglais bloquaient la rade de l’Ile d’Aix, l’Empereur en avait fait le sacrifice, et c’est à travers les bancs de sable si dangereux de Maumusson qu’on tenta de le faire passer. Un pilote célèbre dans l’Aunis, le sieur Dupuis, parvint à réaliser cette dangereuse tentative et l’étoile de la Légion d’Honneur lui fut donnée comme récompense de son talent et de son succès. Jamais je n’oublierai le jour où le vent nous aida, par son souffle modéré, à franchir les bancs mobiles au milieu desquels sont tracés de sinueux canaux ; c’est sur ce point du golfe de Gascogne, si renommé par ses naufrages, dans ce détroit où la mer déferle avec violence, que nous nous engageâmes par un de ces jours tièdes qui raniment la nature. Que d’anxiétés dans tous les regards suivant avidement les moindres gestes du pilote ! que d’intérêt lorsqu’on le voyait relever ses balises et calculer combien encore restaient de pouces d’eau sous la quille. Enfin, après de cruelles angoisses, après avoir touché deux fois, notre vaisseau franchit les obstacles, et bientôt il entra dans la Gironde où il devait servir de stationnaire. Ce vaisseau était le même qui soutint, sous le brave capitaine Lucas, le feu des Anglais, lors de l’incendie de l’escadre française, en rade de l’Ile d’Aix, et qui resta plus d’une semaine échoué, sans que les brûlots soient parvenus à le détruire. Tel était le Régulus, vaisseau peu propre à prendre la mer par sa vétusté, mais très bon encore à servir de sentinelle perdue sur nos côtes, alors menacées par les flottes anglaises.

Mouillé en rade du Verdon, là où la Gironde se déborde en un fleuve majestueux, ayant pour point de vue ces hauts coteaux boisés, si riches en souvenirs, de la Saintonge, ou ces longues plaines verdoyantes des célèbres vignobles de Médoc, à l’horizon se déroulaient la mer et ses immenses solitudes qu’animait seule la svelte et belle tour de Cordouan, jetant au loin ses feux à éclipse. Que d’actions de grâces ne lui rend pas le corsaire dans une nuit brumeuse et noire, lorsqu’un tangage fatigue sa mâture, que le vent siffle et mugit dans les haubans, que les vagues de couleur d’émeraude viennent se couronner de perles en déferlant sur les gaillards, que la misaine est trempée d’eau salée ! que de contentement n’apporte-t-elle pas dans ce cœur enveloppé du triple airain d’Horace, en lui montrant du doigt le port où il ne craindra plus que sa vie lui échappe ! A cette époque de la guerre, les négociants de Bordeaux redoublaient d’ardeur pour armer en course, et il ne se passait pas de jours que de hardis flibustiers ne tentassent la fortune.

Les matelots
Source : La France Maritime - A. Gréhan - T4 - Paris - 1853

Un vaisseau est un monde en miniature, où s’agitent en petit, dans un horizon de bois, les passions d’un plus grand théâtre. Là le despotisme du chef est aussi promptement obéi que ses ordres sont brusques ; là les petites rivalités des officiers ; ici, les énergiques disputes des matelots. Combien de fois une Hélène à la voix rauque, aux formes homasses, tolérée sous le titre de vivandière, est devenue une pomme vivante de discorde ! que de coups de sabre ses attraits ont valu aux prétendants à ses bonnes grâces ! On se fait vite à cette vie singulière dans la jeunesse ; à cette répétition machinale et instinctive du service, à ces heures précises du repos, à ce bruit du tambour qui n’a plus d’action sur le sommeil, à ces longues heures d’histoire qui s’écoulent en promenade sur une planche ; certes le marin est un être amphibie bien singulier dans son espèce, et Jean-Bart en est un vrai prototype. Pour ma part j’ai peu de confiance en ces hommes de mer si musqués qui papillonnent dans nos salons, et dont la cravate est nouée avec toute la grâce d’un dandy ; mais rien ne surpasse, pour les étrangers, ces cercles si rudes en apparence, ces cercles de matelots de quarts par les belles nuits d’été, lorsqu’un beau parleur s’empare de l’escabeau pour raconter des histoires de gourmandise, car c’est là le texte inépuisable de toutes leurs improvisations, qui peuvent varier par les accessoires, mais jamais par le fond ; ce sont ces descriptions si pittoresques du beau pays de Cocagne qu’il faut entendre sortir de ces gosiers alcoolisés, lorsqu’ils accompagnent des gestes les plus expressifs leur naïve peinture. C’est là que les cochons courent tout rôtis, une fourchette sur le dos, coupe qui veut, suivant un de leurs textes favoris. Heureuse chimère ! festins délicieux pour ces parias de la vie, et qui font épanouir sur leurs faces rôties par le soleil, la convoitise et une félicitée anticipée. Telles étaient nos journées à l’entrée de la rivière de Bordeaux. Là nous végétions dans un cercle monotone de petits devoirs, lorsque l’équipage fut changé et remplacé par des marins de la garde, qui neuf ans parcoururent l’Euгорe, du Borysthène au Guadalquivir. Ces nouveaux hôtes, que longtemps le brave comte Baste conduisit au feu, apportaient de la diversion à nos habitudes et à nos pensées, et les Anglais ne tardèrent pas à en changer le cours.

Déjà l’armée anglo-espagnole pénétrait en France. La haute capacité du maréchal Sondi n’avait pu que cueillir un de ces beaux fleurons de gloire, sans pouvoir arrêter les progrès de l’ennemi dont les forces s’accroissaient sans cesse. Bordeaux venait d’ouvrir ses portes à l’étranger ; les autorités s’étaient retirées à Blaye, et le vaisseau le Régulus, exposé au milieu de la rivière, dut se placer sous la protection d’un fort élevé de la côte de Mortagne. A peine occupa-t-il ce nouveau point qu’une escadre anglaise entra dans la rivière, pilotée par des traîtres qui furent récompensés plus tard d’une conduite que l’infamie eût dû marquer de son sceau ineffaçable. Cette escadre expédia deux frégates qui brûlèrent la la flottille de Blaye et qui revinrent remorquant derrière elles le beau canot que jadis la ville de Bordeaux fit construire pour l’empereur Napoléon.

Deux galères à bombes se mirent alors en mesure de réduire le vaisseau le Régulus, que protégeait un banc de sable, de manière que, pour arriver jusqu’à lui, il fallait passer sous le feu d’un fortin de cinq pièces placé sur une haute colline, au-dessus même du mouillage. Les galiotes commencèrent le feu à huit heures du soir. Tous les hommes du Régulus étaient sur le pont, qu’on avait d’ailleurs couvert de cordages pour amortir le choc des projectiles. Le ciel était pur et étoilé ; pas un souffle de vent n’agitait l’atmosphère ; nous éprouvions cette légère anxiété précède un grave évènement, mais qui disparut aussitôt que l’on vit arriver, décrivant une courbe de feu parabolique, ces lourdes bombe marines si convenables pour incendier les navires. La première éclata sur le vaisseau même, et ses éclats couvrirent le pont. Ce fut la seule qui fut si bien ajustée pendant plus d’un mois que chaque soir les bombardes s’amusèrent à nous prendre pour point de mire. L’adresse de leurs canonniers ne nous laissa pas une haute opinion de leur coup d’œil. Nos boulets ne pouvaient les atteindre.

Le 6 avril, croyant ne pouvoir plus tenir, le capitaine résolut de brûler le vaisseau avec la flottille qu’il commandait, flottille composée de plusieurs bricks d’une rare beauté. A six heures du soir, les poudres furent jetées à la mer, et le débarquement s’effectua par escouades. Je reçus l’ordre de partager les hasards du dernier détachement ; le dirai-je, c’est avec un vif regret que chacun de nous quittait cette demeure, qui quelques instans plus tard ne devait plus être qu’un monceau de cendres.

Des masses de goudron, des copeaux légers de pins, avaient été placés dans l intérieur du faux-pont aux pieds des mâts. A onze heures précises, le capitaine, qui au terme des réglemens, ne devait quitter son vaisseau que le dernier de l’équipe, avait attendu que le feu eût été mis aux deux premiers foyers pour porter la torche dans les matières incendiaires accumulées au pied de l’artimon, et bientôt des torrens de fumée s’échappèrent par les sabords. Les canots nous reçurent, et la dernière escouade quitta pour jamais le vaisseau.

Arrivé à terre dans des dispositions mélancoliques, j’avais oublié mes propres perles dans ce nouvel évènement. Je ne voyais que cette machine vaillante, armée avec tant de frais, naguère fendant l’onde avec orgueil, maintenant livrée à toute la violence d’un incendie. Les flammes alimentées par les masses de résine et de bois secs, se précipitèrent avec violence par les panneaux ; le contact de l air leur fournit de nouveaux alimens, et bientôt elles serpentèrent par plusieurs replis ondulans le long des mâts qu’elles enveloppèrent d’un réseau de feu. Par chaque ouverture, par chaque sabord des batteries, trouvaient issue des torrens d’une fumée noire ; la résine en pétillant multipliait sa vitesse, et chaque corps qu’elle léchait lui fournissait de nouveaux élémens. Déjà la partie basse était incendiée, que les canons de trente-six, chargés d’un paquet de mitraille et de leurs boulets n’avaient point encore rompu leur silence. Le premier signal d’un feu régulier nous fut donné par l’explosion des cornes d’amorce, et bientôt les épaisses culasses des pièces en fer, échauffées par les flammes qui les entouraient, faisaient fondre les couvre-lumière en plomb ; et dès lors ce fut un feu roulant de boulets et de mitraille tirant au hasard. Un boulet enleva la toiture d’une maison derrière laquelle une vingtaine d’hommes et moi étions à l’abri. Nous profitâmes de cet avertissement pour nous réfugier dans les ravins de la côte. En moins d’une heure le Régulus fut complètement enflammé ; depuis le sommet des mâts jusqu’au niveau de l’eau, ce n’était qu’une gerbe de feu ; la flamme courait sur les cordages goudronnés à la manière du feu Saint-Elme, et la mâture se couvrait d’étincelles, pendant que les voiles s’en allaient en longues banderolles enflammées. La surface calme de la mer reflétait ce vaste embrasement ; le bruit du bois n’était interrompu que par les explosions des canons, des pierriers ou des fusils restés chargés à leur place. Au milieu de cette scène d’horreur, nous entendions les cris des êtres animés qui furent nos commensaux. C’était pitié d’ouïr les miaulemens affreux poussés par une vingtaine de chats, ou les cris de rage de centaines de gros rats qui, tout vivans, devenaient la proie du brasier.

En quelques heures l’horrible spectacle qui fatiguait nos yeux cessa. Les câbles qui tenaient le vaisseau immobile près du rivage avaient été brûlés ; le Régulus n’offrait plus qu’une masse gigantesque de charbons ardens ; les mâts étaient successivement tombés, et les murailles seules du vaisseau conservaient encore leurs formes primitives. Jamais on ne pourra peindre l’effet de cette montagne de feu, tournoyant en liberté, entraînée par les courans, jetant au loin une énorme chaleur, et dont les parois présentaient, dans l’ouverture de chaque sabord, une fournaise ardente dont l’éclat fatiguait les yeux.

L’incendie du vaisseau le Régulus ne fut pas le seul ; à un même signal, chaque capitaine des navires de la flottille avait livré aux flammes son bâtiment.

Bientôt tous ces débris poussés sur un banc de sable s’y échouèrent. Quelques pieds d’eau recouvrirent les faibles restes de ce drame obscur ; et là aussi furent engloutis quelques uns de ces moyens de puissance créés au temps des prospérités et qui semblaient destinés à ne pas survivre

P. LESSON

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