1844 - La création de la colonie agricole de La Vallade à Rétaud (17)

l’expérience saintongeaise

D 7 décembre 2010     H 11:47     A Razine     C 0 messages A 1031 LECTURES


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Plan général de cette étude Références et bibliographie

Depuis des siècles le nombre d’enfants abandonnés ou orphelins à secourir est un véritable problème. C’est une épine plantée au cœur de la société et les mutations économiques en ce 19è siècle avec l’industrialisation ne facilitent pas le rôle de l’État. Depuis 1792 cependant, la loi oblige la nation à prendre en charge toute cette population marquée du sceau du malheur en raison de sa naissance ou de la misère. Il faut nourrir ces enfants, les instruire pour faciliter leur insertion future car les laisser au bord du chemin constitue une menace pour la société. Dans les années 1844, il y a donc urgence à trouver des solutions. Il faut gérer la "charité" publique mais aussi celle des institutions à caractère religieux. La création de colonies agricoles en Saintonge par Frère Théodore (le Comte Jean de Luc) apparaît alors comme une expérience intéressante car l’on croit encore aux vertus civilisatrices d’une éducation à la campagne.

Lorsqu’en 1844, Jean de Luc propose de recevoir dans son institution de la Vallade près de Rétaud (17) des enfants orphelins ou abandonnés du département de la Charente-Inférieure, l’administration accueille avec bienveillance sa demande. Les institutions publiques regorgent de petits pensionnaires qui végètent dans les hospices ou sont confiés à des nourrices puis à des familles mercenaires à la campagne où on les exploite dès qu’ils sont capables de travailler. Ils sont parfois si maltraités ! Aussi la solution de placer les enfants dans une colonie agricole où ils seraient élevés dans le respect de l’ordre moral tout en leur inculquant les rudiments d’un métier, apparaît-elle comme une expérience intéressante. Pour le Préfet de Charente-Inférieure, il est incontestable que les enfants de la patrie y seront mieux traités que chez des nourriciers.

Une affirmation qui ne tardera pas à trouver ses limites.

Liste des documents d’archives associés à cet article
- 13/03/1844 – Lettre du Ministère de l’Intérieur (Direction départementale et communale - établissements de bienfaisance) au Préfet de la Charente-Inférieure, suite à la lettre du Comte de Luc du 27/10/1843 annonçant son intention de créer la colonie de la Vallade à Rétaud. Le ministère demande un rapport sur de Luc voir ce document
- 16/03/1844 – Lettre du Préfet au sous-préfet de Saintes suite à l’annonce par de Luc de son intention. Demande de renseignements sur de Luc voir ce document
- 22/03/1844 – Réponse du sous-préfet de Saintes à la lettre du Préfet du 16/03. Le sous-préfet raconte son enquête sur les lieux voir ce document
- 25/03/1844 – Lettre du Préfet de la Charente-Inférieure au Ministre de l’Intérieur à propos de la création récente de la colonie de la Vallade – Une sorte de rapport type Renseignements Généraux voir ce document
- 04/06/1844 – Lettre de l’Inspection des enfants trouvés et abandonnés au président de la commission administrative de l’hospice de Rochefort : invitation à envoyer des enfants de Rochefort à La Vallade voir ce document
- 08/06/1844 – Le Sous-Préfet de Rochefort demande au Préfet l’autorisation de transférer 13 enfants de Rochefort à la Vallade voir ce document
- 12/06/1844 – Le Préfet au Sous-Préfet de Rochefort. Il autorise le placement de 13 enfants de Rochefort à la Vallade voir ce document
- 13/06/1844 – Le Ministère de l’Intérieur au Préfet : il accepte le principe d’une aide financière demandée par le Préfet pour la Vallade. Conseille de s’inspirer du fonctionnement d’un autre établissement en Saône et Loire. voir ce document
- 20/06/1844 – Le Préfet informe le Sous-Préfet de Saintes : l’Etat va aider la Valladevoir ce document
- 20/06/1844 – Le Préfet de la Charente-Inférieure demande des informations au Préfet de Saône-et-Loire voir ce document

1 - Le contexte

Les années 1840-1846

Ce qui s’est passé en France en 1844
- 01/02 : création dans les provinces d’Alger, Oran et Constantine d’une Direction des affaires arabes.
- 08/02 : 1er Concours général agricole.
- —/02 : Karl Marx publie "A propos de la question juive"
- 11/02 : la restauration de Notre-Dame de Paris est confiée à Viollet-le-Duc. Le chantier durera 20 ans.
- 14/03 : Alexandre Dumas publie "Les trois mousquetaires" en feuilleton dans "Le Siècle".
- 17/03 : inauguration du musée de Cluny à Paris.
- —/05 : la Chambre des députés adhère au principe de l’abolition de l’esclavage.
- 30/05 : Abd el-Kader et le sultan du Maroc entrent en guerre contre la France. Envoi de renforts en Algérie.
- 03/06 : mort du duc d’Angoulême.
- 14/08 : Bugeaud bat les troupes du sultan du Maroc sur l’Isly. Bombardement de Tanger et de Mogador.
- 10/09 : Le sultan du Maroc signe un traité de paix avec Bugeaud. Fixation de la frontière entre l’Algérie et le Maroc.

A la Chambre des Pairs, l’année 1844 connaît d’intenses débats sur l’enseignement libre.

Cette décennie est le reflet d’une époque en pleine mutation tant sur le plan économique que politique. Le régime dit de la « monarchie de juillet » qui avait porté Louis Philippe au pouvoir en 1830, s’essouffle dans les années 1840 à maintenir la cohésion sociale dans le pays. Le roi règne mais ne gouverne pas ! La France avec Thiers s’engage dans la voie du parlementarisme mais ce dernier favorise la protection des intérêts de la grande bourgeoisie. Aussi, le gouvernement doit-il faire face à de nombreuses révoltes ouvrières. L’arrivée de Guizot en 1841 s’appuie également sur le conservatisme. Il considère que toute réforme est inutile et dangereuse. Le pays voit alors éclore le paupérisme. Le décollage économique français dû à de profondes mutations dans l’industrie ne profite pas à la classe ouvrière. C’est à cette époque que les chrétiens imaginent une économie charitable qui s’inscrit dans un mouvement de pensée de l’élite catholique du 19ème siècle. On peut se reporter à ce sujet au dictionnaire d’économie charitable de l’Abbé Migne. Le même qui décrira la colonie de la Vallade et de la Ronce comme un modèle vertueux, un havre de paix pour les pensionnaires, profitable à leur apprentissage professionnel. On verra la suite !

Les statistiques nationales de 1841 font état d’un nombre de mendiants considérable. Plusieurs millions de français sont inscrits dans les bureaux de bienfaisance. La crise économique de 1845 et 1846 provoque une hausse des prix favorisant la misère, l’augmentation du chômage et la mendicité. Le nombre d’orphelins et d’enfants abandonnés est si élevé que l’Etat ne pouvant en assurer seul la gestion s’en remet encore à la providence d’une charité privée mais fort heureusement contrôlée.

LA VALLADE
Colonie agricole du Comte de Luc - Photo : Pierre Collenot - 2010

2 – Histoire du logis de La Vallade près de Rétaud (17)

La demeure tire sûrement son nom de la famille du même nom propriétaire des lieux avant 1643. Un premier logis est habité à la fin du XVIIe siècle par la famille Gentil qui possède les seigneuries voisines de Varzay et Brasseau. Henriette Michel, veuve de Seguin Gentil, seigneur de Lafond et de Rétaud entreprend de faire construire le logis actuel à partir de 1746.

A la suite d’un partage entre ses 4 filles, Vallade revient à Eustelle épouse de Gabriel-Isaïe Lemousin, baron de Nieul les Saintes, puis à la fille ce celle-ci Françoise Angélique mariée en 1781 avec Louis Henri de Badiffe, seigneur de Vaujompe qui émigre à la révolution. Cette dernière divorce pour se remarier en 1794 avec un bourgeois de Rétaud, Jean Million en faveur duquel elle fait un testament. Il s’ensuit un long procès entre Million et les héritiers de Françoise Angélique représentés par Henry Michel de Coutray de Pradel et Jean Benjamin Joseph Dufaur.

Après de multiples procédures et une vente fictive en 1808 en faveur du fils de Million, le domaine est saisi et adjugé en 1823 à Henri Constant d’Abzac qui le cède en 1844 au frère Théodore (Comte Jean de Luc) qui en fera une colonie agricole pour les enfants abandonnés ou orphelins.

Dernière vicissitude, La Vallade sera de nouveau saisie et vendue, suite à la faillite de la colonie de Comte de Luc. En 1852, à la barre du tribunal de Saintes la propriété est adjugée à Georges Joseph Picard, propriétaire du domaine de la Cour, puis en 1890 à la famille Meaume. Vallade est une maison noble. Elle a subi des remaniements (perte d’une aile de dépendances et porte cochère).

Source : Châteaux, Manoirs et Logis - Frédéric Chasseboeuf (volume 1 page 169)

3 - Une œuvre jugée philanthropique

- 1844 – origine de la création de la colonie de la Vallade

Lorsque le Comte Jean de Luc –personnage controversé- après une vocation militaire et une vie personnelle mouvementée se propose de fonder une colonie agricole propre à recevoir des enfants trouvés de sexe masculin afin de les former au service de domestiques de biens ruraux, les autorités s’empressent d’accepter son offre. D’autant que le Comte déclare agir dans des vues philanthropiques et désintéressées. Néanmoins, les 13 et 16 mars 1844, le Ministère de l’Intérieur demande au Préfet de Charente Inférieure de procéder à une enquête de moralité et de se renseigner sur l’étendue de la fortune du Comte de Luc, laquelle serait consacrée à sa fondation.

De Luc, vient en effet d’acheter dans l’année 1844 le château de La Vallade (La Valade, ou les Vallades, dans certains documents) à Rétaud près de Saintes. A l’époque, le bâtiment est décrit comme fort délabré. C’est une demeure entourée de 5 hectares de terres qui seront divisées, en jardin, pépinière, serre, vigne et champs etc.…notamment pour l’enseignement de l’horticulture. Plus tard, la propriété comportera jusqu’à une dizaine d’hectares.

Le 22 mars 1844, suite à une visite de l’établissement, le Sous-Préfet de Saintes donne des renseignements favorables au Préfet. Il s’exprime « dans le ton de l’époque » quant à la respectabilité de De Luc : « Cet homme est connu dit-il pour sa piété, sa bienfaisance … gémissant de l’état d’abandon où ces pauvres êtres sont laissés par la plupart des gens de la campagne auxquels ils sont confiés ».

Le mot est lâché cette constatation reviendra comme un leitmotiv, jusqu’au moment où la situation prendra un tournant dramatique. Dans leurs échanges épistolaires Sous-Préfet, Préfet de Charente Inférieure et Ministère de l’Intérieur affirmeront toujours au sujet de La Vallade. : « Les enfants y sont mieux qu’à la campagne dans les familles où ils sont placés ».

Et le Préfet de poursuivre à ce propos : « ordinairement si chétifs ils ont tous un air de prospérité qui réjouit le cœur, et confirme la bonne opinion qu’inspire leur vénérable protecteur……Le Comte de Luc espère que des soins paternels, une éducation religieuse et morale, des habitudes laborieuses inculquées dès l’âge le plus tendre, pourront amener au bien, ceux que l’administration des hospices placera sous sa tutelle. Il les prend aussi tôt qu’ils sortent de nourrice et les gardera dit-il jusqu’à 20 ans * ; il les formera pour l’agriculture et les professions qui s’y rapportent ».

* En fait, au départ, La Valade recevra des enfants de 2 à 5 ans, ensuite jusqu’à 6-7 ans en fonction de l’évolution des projets de De Luc.

Que pouvait-on bien apprendre à des enfants si petits ? On est en droit de se poser des questions. Il faut néanmoins se replacer dans l’époque où les enfants en milieu rural participaient dès leur plus jeune âge à la vie des exploitations. Freddy Bossy en préambule à son étude rappelait que son grand-père qui avait passé son certificat d’études en 1906, dès l’âge de 12 ans faisait une « liée » avant de se rendre à pied à l’école située à 3 km de son domicile. (1) Ce témoignage en rejoint d’autres : il citait notamment Adrienne Durand-Tullou, institutrice causenarde pour son livre « les Pays des asphodèles paru en l989.

A la campagne comme dans les usines ou les ateliers, on mettait au travail les enfants dès qu’ils étaient capables de rendre un service ou de produire une activité quelconque. Il est bon de rappeler qu’en 1846, un quart des ouvriers de l’industrie avaient moins de 16 ans.

Mais reprenons le cours de l’histoire de La Valade. De fait, dès le début de l’année 1844, la colonie compte déjà 24 pensionnaires : deux de 8 à 10 ans et les dix autres à peine sortis du berceau, le plus âgé n’a pas 3 ans et demi. De Luc est secondé par 3 frères : le premier fait la cuisine, l’autre s’occupe avec lui des enfants, et le dernier, fils de l’instituteur de Grezac, prodigue un peu d’enseignement aux plus âgés.

Après sa visite à la Vallade, le Préfet de Charente Inférieure écrit le 25 mars au Ministre de l’Intérieur pour solliciter des secours et l’envoi de nouveaux enfants :

« Mr. de Luc mérite les plus grands encouragements, d’abord parce que c’est un homme de bien occupé d’une œuvre véritablement philanthropique ; en second lieu, parce que la colonie de Valade, spécialement consacrée aux enfants des hospices, ne me paraît pas avoir de modèle dans le département et peut-être en France. ».

C’est faux puisqu’il existe déjà une colonie de ce type à Montbellet en Indre et Loire et la colonie de Saint Antoine en Charente Maritime où de Luc eut une première expérience. Notons qu’à sa création Saint-Antoine était une colonie de type pénitentiaire qui évoluera ensuite vers une colonie seulement à vocation agricole. Nous en reparlerons.

Pour fonctionner, si le Comte de Luc dit ne réclamer de secours à personne, il reçoit cependant une rétribution minime attribuée à chaque enfant par l’administration des hospices.

Dans un courrier du 4 juin 1844, l’inspection des enfants trouvés adresse au Président de la Commission administrative de l’hospice civil de Rochefort un compte rendu de sa visite à la Vallade tout à fait favorable. Dans la foulée, le 13 juin, le Ministre de l’Intérieur donne également son aval pour encourager l’œuvre de De Luc.

La veille, le Préfet avait écrit au Sous-Préfet pour l’autoriser à placer 13 enfants de l’hospice de Rochefort à la Vallade. Les petits sont désignés par des numéros :

1841, 1849, 1886, 1888, 1891, 1896, 1903, 1921, 1927, 1935, 1939, 1940, 1971.

Je ne peux m’empêcher de les citer ! Triste litanie, reflet d’une époque qui pratique une politique répressive. Gommer « la faute », celle des parents surtout la mère de ces malheureux enfants abandonnés. Le regard qu’on porte sur eux est très négatif. Un numéro ne vaut-il pas mieux qu’un double prénom, si transparent pour son origine aux yeux de la société. En effaçant l’identité de ces enfants, l’administration imagine sans doute faciliter leur intégration au sein de la nation.

Reconnu pour un homme de bien, De Luc peut donc poursuivre son œuvre philanthropique. Le 28 août le Conseil Général vote à titre d’encouragement sur la proposition de M. le Préfet l’allocation d’une somme de 500 francs.

Tout au long de cette année 1844, l’administration brosse un tableau idyllique de la situation qui hélas, ne va pas perdurer.

Déjà, dès l’année 1845, la mauvaise gestion et la tenue des enfants à la Vallade suite à des inspections inopinées feront naître des doutes dans l’esprit de l’administration qui confie les enfants trouvés à la charité du Comte de Luc.

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