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Colliberts, Cagots, Caqueux, Gésitains, races maudites d’autrefois

D 24 janvier 2008     H 02:55     A Pierre     C 0 messages A 6105 LECTURES


Depuis le fond du moyen-âge, vivaient en France, plus particulièrement en Aunis, pour cette région, des populations maudites, dans un statut d’esclaves et de parias.

Louis-Etienne Arcère, Denis Massiou et Jules Michelet expliquent leur origine et les usages qui les entouraient.
Pour D. Massiou, ils auraient contribué à la fondation de la Rochelle.

Sources :
- Histoire de la ville de la Rochelle et du pays d’Aulnis - Louis-Etienne Arcère - La Rochelle chez René Jacob Desbordes - 1700 - LVI-LVII - discours préliminaire tom. Ier, p 30.
- Histoire politique, civile et religieuse de la Saintonge et de l’Aunis - Denis Massiou - 1846 - Books Google.
- Histoire de France jusqu’au XVIe siècle - Jules Michelet – Tome I – Paris – 1852 – Books Google.

Arcère, en 1700, qui ne les nomme pas Colliberts

Il y avoit au onzième siècle, sur la lisière du Poitou et de l’Aulnis, une branche des Teifaliens, nation Scythe ; ces Peuples étoient entrés dans les Gaules sous la conduite de Goar, Roi des Alains. Ces hommes féroces vivoient au milieu des marais et des halliers impénétrables de l’Isle de Maillezais. Ils n’auroient pas choisi un séjour aussi sauvage, si une loi supérieure ou les malheurs de la guerre ne les y avoient contrains, comme on l’a dit ci dessus.

Les Colliberts, par Denis Massiou (1846)

De pauvres pêcheurs, des serfs fugitifs jetèrent, vers le milieu du IXe siècle, les premiers fondemens de la Rochelle [1].

Plus tard cette peuplade à demi-sauvage, habitant des huttes creusées dans le roc et recouvertes de gazon, s’accrut de quelques tribus des contrées voisines attirées par la pêche, le trafic, et surtout l’amour de la liberté. Vers le même temps une colonie de Colliberts, qu’on fait descendre des Alains et des Teifales, habitant la rive droite de la Sèvre et les marécages de l’île de Maillezais, vint, dit-on, du Bas-Poitou s’établir à la Rochelle pour y vivre de la pêche et de la navigation [2].

...

On assure qu’un grand nombre d’affranchis, connus sous la dénomination latine de Colliberti, vinrent au VIIIe siècle défricher les marais incultes du Bas-Poitou, où ils s’établirent jusqu’au XIIe siècle dans l’île de Maillezais, où ils vécurent pauvres mais libres, et qu’ils défendirent vaillamment cette côte insalubre contre les invasions des pirates du nord.

Pierre de Maillezais, qui écrivait dans le XIe siècle, parle de ces étrangers qu’il peint indociles, irascibles, cruels, et dont il fait dériver le nom de Colliberts à cultu imbrium. Quand la pluie, dit-il, a fait déborder la rivière de Sèvre, les Colliberts, presque tous pécheurs, quittent leurs cabanes et accourent pour pêcher.

...

Les Colliberts du Bas Poitou étaient vraisemblablement venus se fixer dans cette contrée marécageuse et encore inhabitée pour se soustraire à la domination franke, aux rigueurs de la servitude de corps qui pesait sur les races galliques au nord de la Loire, et n’existait pas au midi du fleuve, sous l’administration nationale des ducs d’Aquitaine et comtes de Poitou.

Ces émigrations du nord au midi de la Gaule étaient encore fréquentes au XIIe siècle : un écrivain monastique de cette époque reproche à Loys, le Jeune époux d’Aliénor d’Aquitaine, d’avoir fondé plusieurs villes nouvelles dans lesquelles il recevait les hommes de corps échappés à la glèbe, et leur faisait des concessions de terre, ce qui était très préjudiciable aux églises et aux barons.

Jules Michelet - Sur les Colliberts, Cagots, Caqueux, Gésitains, etc. (1852)

(Voy page 31, IIe volume)

On retrouve dans l’ouest et le midi de la France quelques débris d’une population opprimée, dont nos anciens monuments font souvent mention, et que poursuivent encore une horreur et un dégoût traditionnels. Les savants qui ont cherché à en découvrir l’origine ne sont arrivés, jusqu’à ce jour, qu’à des conjectures contradictoires, plus ou moins plausibles, mais peu décisives.

Du Cange dérive le mot Collibert de cum et de libertus. « II semble, dit-il, que les Colliberts n’étaient ni tout à fait esclaves, ni tout à fait libres. Leur maître pouvait, il est vrai, les vendre ou les donner, et confisquer leurs terres. – « Iratus graviter contra eum, dixi ei quod meus Colibertus erat, et poteram eum vendere vel ardere, et terram suam cuicumque vellem dare, tanquam terram Coliberti mei. » (Charta Juelli de Meduana, ap. Carpentier, Suppl. gloss.) On les affranchissait de la même manière que les esclaves (vid. Tabul, Burgul., Tabul. S. Albini Andegav., Chart. Lud. VI, ann. 1103, ap. du Cange).

Enfin un auteur dit :
Libertate carens Colibertus dicitur esse
De servo factus liber, Libertus etc
(Ebrardus Betun., ibid. Vid. Acta pontific. Cenoman., ap. Scr. Fr. X, 385)

Mais, d’un autre côté, la loi des Lombards compte les Colliberts parmi les libres (L. I, tit. 29 ; l. II, t. 21, 27, 55). Ils étaient sans doute en général serfs sous condition, et dans une situation peu différente de celle des homines de capite. Le Domes day Book les appelle colons. On les voit souvent sujets à des redevances : « De Colibertis S. Cyrici, qui unoquoque anno solvere debent de capite tres denarios » (Liber chart. S. Cyrici Nivern., n° 83, ap. du Cange)

C’est surtout dans le Poitou, le Maine, l’Anjou, l’Aunis, qu’on trouve le mot de Colliberts. L’auteur d’une histoire de l’île de Maillezais les représente comme une peuplade de pêcheurs qui s’était établie sur la Sèvre, et donne de leur nom une étymologie singulière : « In extremis quoque insulae, supra Separis alveum quoddam genus hominum, piscando quœritans victum, nonnulla tuguria confecerat, quod a majoribus Collibertorum vocabulum contraxerat. Collibertus a cultu imbrium descendere putatur. » II ajoute que les Normands en détruisirent une grande quantité et qu’on chante encore cet événement : « Deleta cantatur maxima multitudo. »

Dans la Bretagne, c’étaient les Caqueux, Caevas, Cacous [3], Caquins. On lit dans un ancien registre qu’ils ne pouvaient voyager dans le duché que vêtus de rouge (D. Lobineau, II, 1350. Marten. Anecdot. IV 1142). Le parlement de Rennes fut obligé d’intervenir pour leur faire accorder la sépulture. Il leur était défendu de cultiver d’autres champs que leurs jardins. Mais cette disposition, qui réduisait ceux qui n’avaient pas de terre à mourir de faim, fut modifiée en 1477 par le duc François.

En Guyenne, c’étaient les Cahets ; chez les Basques et les Béarnais, dans la Gascogne et la Bigorre, les Cagots, Agots, Agotas, Capots, Caffos, Crétins ; dans l’Auvergne, les Marrons.

D’après l’ancien for de Béarn, il fallait la déposition de sept Cagots ou Crétins, pour valoir un témoignage (Marca, Béarn, p. 73). Ils avaient une porte et un bénitier à part, à l’église, et un arrêt du parlement de Bordeaux leur défendit, sous peine du fouet, de paraître en public autrement que chaussés et habillés de rouge (comme en Bretagne). En 1460, les états du Béarn demandèrent à Gaston qu’il leur fût défendu de marcher pieds nus dans les rues, sous peine d’avoir les pieds percés d’un fer, et qu’ils portassent sur leurs habits leur ancienne marque d’un pied d’oie ou de canard. Le prince ne répondit pas à cette demande. En 1606, les états de Soule leur interdisent l’état de meuniers (Marca, p. 71).

Marca dérive le mot Cagots de caas goths, chiens goths. Ce seraient alors des Goths. Cependant le nom de Cagots ne se trouve que dans la nouvelle coutume de Béarn, réformée en 1551, tandis que les anciens fors manuscrits donnent celui de Chrestiaas, ou chrétiens ; dans l’usage on les appelle plus souvent Chrétiens que Cagots. Le lieu où ils habitent s’appelle le quartier des Chrétiens.

Oihenart conjecture que les Cagots étaient autrefois appelés Chrétiens (crétins) par les Basques, lorsque ceux-ci étaient encore païens. On les appelait aussi pelluti et comati ; cependant les Aquitains laissaient également croître leurs cheveux.

Ce qui pourrait encore les faire considérer comme les débris d’une race germanique, c’est que les familles agotes, chez les Basques, sont généralement blondes et belles. Selon M. Barraut, médecin, les Cagots de sa ville sont de beaux hommes blonds (Laboulinière, I, 89).

Marca pense que ce sont des descendans des Sarrasins, restés après la retraite des infidèles, surnommés peut-être Caas-Goths, par dérision, dans le sens de chasseurs des Goths. On les aurait appelés chrétiens en qualité de nouveaux convertis. L’isolement où ils vivent semble rappeler la retraite des catéchumènes. Il est dit dans les actes du concile de Mayence, chapitre v : « Les catéchumènes ne doivent point manger avec les baptisés, ni les baiser, encore moins les gentils. » Et d’un autre côté, une lettre de Benoît XII, adressée en janvier 1340 à Pierre IV d Aragon, prouve que les habitations des Sarrasins, comme celles des Cagots, étaient situées dans des lieux écartés. « Nous avons appris, dit le pape, par le rapport de plusieurs fidèles habitants de vos États, que les Sarrasins, qui y sont en grand nombre, avaient dans les villes et les autres lieux de leur demeure, des habitations séparées et enfermées de murailles, pour être éloignés du trop grand commerce avec les chrétiens et de leur familiarité dangereuse ; mais à présent ces infidèles étendent leurs quartiers ou le quittent entièrement, et logent pêle-mêle avec les chrétiens, et quelquefois dans les mêmes maisons. Ils cuisent aux mêmes feux, se servent des mêmes bancs, et ont une communication scandaleuse et dangereuse. » (Voy. Laboulinière, I, 82)

Le mot de Crétin, selon Fodéré (ap. Dralet, t. I), vient de Chrétien, bon Chrétien, Chrétien par excellence, titre qu’on donne à ces idiots, parce que, dit-on, ils sont incapables de commettre aucun péché. On leur donne encore le nom de Bienheureux, et après leur mort, on conserve avec soin leurs béquilles et leurs vêtements.

Dans une requête qu’ils adressèrent en 1514 à Léon X, sur ce que les prêtres refusaient de les ouïr en confession, ils disent eux-mêmes que leurs ancêtres étaient Albigeois. Cependant dès l’an 1000, les Cagots sont appelés Chrétiens dans le Cartulaire de l’abbaye de Luc et l’ancien for de Navarre. Mais ce qui vient à l’appui de leur témoignage c’est que, dans le Dauphiné et les Alpes, les descendants des Albigeois sont encore appelés Caignards, corruption de canards, parce qu’on les obligeait de porter sur leurs habits le pied de canard dont il est parlé dans l’histoire des Cagots de Béarn. Rabelais, pour la même raison, appelle Canards de Savoie les Vaudois Savoyards [4].

Les descendants des Sarrasins, continue Marca, auraient été aussi nommés Gésitains, comme ladres, du nom du syrien Giézi, frappé de la lèpre pour son avarice. Les Juifs et les Agaréniens ou Sarrasins croyaient, selon les écrivains du moyen âge, échapper à la puanteur inhérente à leur race, en se soumettant au baptême chrétien, ou en buvant le sang des enfants chrétiens. Le père Grégoire de Rostrenen (Dictionnaire Celt.) dit que caccod en celtique signifie lépreux. En espagnol : gafo, lépreux ; gafi, lèpre. L’ancien for de Navarre, compilé vers 1074, du temps du roi Sanche Ramirez, parle des Gaffos et les traite comme ladres. Le for de Béarn distingue pourtant les Cagots des lépreux ; le port d’armes leur est défendu, et il est permis aux ladres.

De Bosquet, lieutenant général au siége de Narbonne, dans ses notes sur les lettres d’Innocent III, croit reconnaître les Capots dans certains marchands juifs, désignés dans les capitulaires de Charles-le-Chauve par le nom de Capi (Capit. Ann. 877, c. 31).

Dralet pense que ce furent des goitreux qui formèrent ces races. Les premiers habitants, dit-il, durent être plus sujets aux goitres, parce que le climat dut être alors plus froid et plus humide. En effet, on trouve peu de goitreux sur le versant espagnol ; les nuits y sont moins froides, il ya moins de glaciers et de neiges, et le vent du sud y adoucit le climat. Selon M. Boussingault, cette maladie vient de ce qu’on boit les eaux descendues des hautes montagnes, où elles sont soumises à une très faible pression atmosphérique, et ne peuvent s’imprégner d’air. (De même on voit beaucoup de goitres à Chantilly, parce qu’on y boit l’eau de conduits souterrains où la pression de l’air a peu d’action (Annal. de Chimie, février 1832).

Au reste, peut être doit-on admettre à la fois les opinions diverses que nous avons rapportées ; tous ces éléments entrèrent sans doute successivement dans ces races maudites qui semblent les parias de l’Occident.


[1Le plus ancien titre connu où il soit fait mention de la Rochelle ne date que de 961. C’est une charte de Guillelme Tête d’Etoupe, duc d’Aquitaine, dans laquelle il est question d’un fief appelé Santonum vigueria, dont l’un des principaux droits était l’ancrage et le lestage des navires dans tous les ports de Saintonge depuis la Rochelle jusqu’à Blaye (Vide Gallia Christ. Eccl. Lucion. tom. II)

[2Petri cœnobii malleac. abbatis chron. ap. Script. rer. franc. tom. VII, p 61. - Labbe, nov. Biblioth. mss. tom. II p 223)

[3Le chef suprême des truands s’appelait dans leur langage coërse, et ses principaux officiers cagoux, ou archisuppôts.

[4Bullet croit trouver dans ce fait un rapport avec l’histoire de Berthe, la reine pédauque (pes aucœ, pied d’oie. Voy. mon IIe volume pag. 151). Un passage de Rabelais indique qu’on voyait une image de la reine Pédauque à Toulouse. Les contes d’Eutrapel nous apprennent qu’on jurait à Toulouse par la quenouille de la reine Pédauque. Cette locution rappelle le proverbe : Du temps que la reine Berthe filait (Bullet Mythologie française).

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