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La dissémination du toponyme "Charmant"

D 16 novembre 2012     H 19:48     A Christian     C 0 messages A 840 LECTURES


On sait que le marquis d’Arpajon en Gévaudan a obtenu en 1720 de donner son nom à sa nouvelle terre de Châtres-sous-Montlhéry (aujourd’hui dans l’Essonne), ou que Couhé-Vérac, hors de la zone des toponymes en « -ac », a vu son nom complété en 1652 lorsque la terre de Couhé a été érigée en marquisat au bénéfice d’Olivier de Saint-Georges, seigneur de Vérac. Il s’agirait ici de démontrer que Bois-Charmant procède d’un transfert similaire, opéré à la suite d’un mariage. En suivant un toponyme « baladeur », nous serons ainsi reconduits des Nouillers à Cognac intra muros, puis, de façon un peu moins certaine, au Charmant de la châtellenie de Villebois, au sud d’Angoulême.

Que Bois-Charmant n’était à l’origine que Le Bois

Tout le monde fait comme si ce château avait dès l’origine porté un nom qui semble sorti d’un conte de fées, entre Belle au Bois dormant et Prince charmant. Ainsi le premier seigneur connu, Colin Mauny, qui signe une baillette en 1408, est dit dans les livres « seigneur de Bois-Charmant ». En 1910, sous la signature de Henry Venant, les Archives historiques de Saintonge et d’Aunis (AHSA) font encore de même des du Refuge et des Balodes, ses successeurs. Cependant, dix ans plus tôt, les mêmes AHSA avaient publié le répertoire des titres du comté de Taillebourg où tous ne figuraient que comme seigneurs « du Bois » (pages 182-183 et 191)

« FIEF DU BOIS, FONTAINE SAINT-PIERRE. La 56e, du 16 novembre 1408, en parchemin, est une baillette par Colin Mauny, seigneur du Bois, à Guillaume Avril, demeurant aux Nouliers, d’une maison et hébergement sciz au bourg des Nouliers, tenante au chemin de l’église à la fontaine Saint-Pierre, à 14 sols de cens et 12 deniers au chapelain recteur des Nouliers ; plus d’un verger près des Nouliers, tenant à la routte ancienne des Nouliers en vaux et par bas à la fontaine Saint-Pierre, un chemin entre deux ; plus de la moitié de la grande motte tenante au bout des Houches-Travers, vers la fontaine Saint-Pierre, à une geline de cens pour ces deux articles, et la 9e partie des fruits portée à l’hôtel du Bois. »

Le duc de Guyenne (1397-1415), fils de Charles VI, possédant alors Taillebourg, il est probable que ce Colin s’identifie à Colin de Mauny, le « valet de chambre de Mgr de Guyenne » cité en 1415 dans le Recueil de documents relatifs à l’histoire des monnaies frappées par les rois de France... (Volume 2, p. 189) de Félicien de Saulcy et, peut-être, au fils de Pierre de Mauny cité à l’article « Vitry » des comptes de l’Hôtel-Dieu de Paris pour 1416.

« ESSARS. La 6e, du [mot en blanc] mars 1441, en parchemin, signée : de Valée, est un lambeau d’aveu rendu à Taillebourg par Guillaume du Refuge, seigneur du Bois, à 7 sols, 6 deniers de morte main et 7 sols, 6 deniers de devoir, de l’hôtel et fief des Essars, possédé par le sieur du Bois de Charmant, comme il est énoncé au dos. — ESSARS. La 7e, du [mot en blanc] avril 1451, en parchemin, signé : Ridend et séellé, est autre lambeau d’aveu des Essars, rendu par ledit Guillaume du Refuge, semblable à celui ci-dessus et au même devoir. — ESSARS. La 8e, du 15 octobre 1456, en parchemin, signé : Ridend et séellé, est autre lambeau d’aveu des Essars semblable à ceux ci-dessus, rendu par Jean du Refuge, seigneur du Bois, tuteur de Jeanne du Refuge, sa nièce. — ESSARS. La 9e, du 26 janvier 145., signé : Faure et séellé, est autre lambeau d’aveu des Essars, semblable à ceux ci-dessus, rendu par Arnault de Balodes, seigneur du Bois, à cause de [mot en blanc] du Refuge, sa femme.— ESSARS. La 10e, du 12 may 1506, signé : Maugers et séellé, est autre aveu de l’hôtel des Essars, rendu par Marguerite Gombaud, veuve d’André de Balodes, seigneur du Bois, tutrice de leurs enfans, à 6 sols, 6 deniers de morte main, comme les deux précédens, et 7 sols, 6 deniers de devoir allant et venant ; au dos est la réception non signée. — ESSARS. La 11e, du 20 février 1555, signé : Resnar, notaire, et séellé, est autre aveu rendu par Jacques de Puyregault, seigneur de Charmant, à cause d’Isabeau de Balodes, sa femme, fille d’André de Balodes, semblable à l’aveu ci-dessus ; le tout confronté par les aveux. (p. 182-183). »

La seule mention de « Bois de Charmant » dans ces six documents est donc le fait d’une suscription, apposée plus tardivement. Par la suite, « Bois-Charmant » et « Bois de Charmant » alternent (p. 182, contrats et sentence de 1637, 1638 et 1641 ; page 192, pour 1722). Mais l’indication essentielle est ici celle du dernier aveu : ce supplément de nom date du mariage, dans les années 1550, d’Isabeau de Balodes et de Jacques de Puyrigault. Ce que confirme une lettre de 1713 signée « Depons Miossens d’Albret » – autrement dit de Marie-Élisabeth de Pons, veuve de ce comte de Miossens qui tua en duel le mari de Mme de Sévigné et, surtout, arrière-petite-fille du couple (AHSA, 1899, XXVIII, p. 368-370) :

À Paris, ce 9e may 1713.

Je receus hyer au soir, monsieur, votre pacquet et vôtre lettre en datte du 30 du mois passé. Ce n’est pas un ouvrage d’un jour que de pouvoir trouver les instructions que vous me demandés par vos mémoires touchant les familles de Puyrigaud et de Gombault, et surtout des alliances que vous me marquez, dont je n’ai nulle connoissance ; cependant M. le marquis de Saint-Gelais, qui est ici et qui doit partir demain matin, me fournit l’occasion d’écrire à M. de Chateauchesnel, l’aisné de cette famille, qui a épousé une fille de Châtaigné Saint-Georges, auquel j’envoye la copie d’un de vos mémoires, touchant la famille de Puyrigaud, come en ayant épouzé l’esnée nomée Renée, dame de Chazotte et de Mesnart [Mesnac] ; il en doit avoir les tiltres jusqu’à la séparation de Jacques de Puyrigault, seigneur de Charmant, qui avait épousé Izabeau de Balode, dame Dubois, [de] laquelle est issue Jean de Puyrigaud, qui épouza Suzanne Gombault, de la branche de Roumegou ; c’est pourquoy j’ay écrist au Bois-Charmant, pour que l’on me fist des extraits des tiltres qui se trouveront de la famille.

Le Fief Charmant de Cognac

Comme en témoigne encore le nom d’une rue, a existé tout à côté du château de Cognac un hôtel noble, siège d’une seigneurie de Charmant, dont Jean-Paul Gaillard (Châteaux, logis et demeures anciennes de la Charente, Libr. Bruno Sepulchre, 2005, p. 276) nous dit qu’en 1682, il appartenait à « Anne de Menour, veuve de Charles Gondrain, chevalier, seigneur du Charmant ». Cette Anne de Menours, ou de Menou – orthographe probablement phonétique – était la fille de Jacques (1591-1637) qui a succédé dans la charge d’intendant des jardins et maisons du roi à son oncle : une vieille connaissance, l’Angérien Jacques Boyceau de la Barauderie ou de la Baraudière, le jardinier du Palais du Luxembourg et du premier Versailles. Beauchet-Filleau et La France protestante permettent ensemble d’établir qu’Anne de Menours, née vers 1631, a en fait épousé Charles Gendrault, fils aîné de Jean, sieur de Chambon, Charmant et Savarit, échevin de La Rochelle en 1605 et député en 1618 à l’assemblée protestante d’Orthez, qu’il présida. Nommé gentilhomme de la chambre en 1644, Jean était lui-même fils de Guillaume, maire de La Rochelle en 1576.

Or Jean (qui serait né dans les années 1560 selon Beauchet-Filleau) avait épousé une certaine Marie de Puyrigault… Tout laisse penser qu’il tenait d’elle cette seigneurie de Charmant. Marie était vraisemblablement la fille du couple Jacques de Puyrigault-Isabeau de Balodes. Elle n’est pas mentionnée dans la généalogie des Puyrigault signée de Mme de Miossens – entre sa lettre de mai 1713 et sa mort en février suivant, elle a tenu parole ! – qui se trouve dans le fonds Beaumont (Bibl. de Saintes) :

…François de Puyrigault, seigneur des Chermans, fils de Jean seigneur de Chasottes et de Marie Gombaude, épousa Marie Boileau. Il se justifie qu’il étoit fils dudit Jean et de laditte Gombaude par deux partages dattez de l’an 1507 et 1524.

Ce François de Puyrigaud seigneur de Chermans eût de Marie Boileau sa femme Jacques de Puyrigaud, seigneur de Chermans, qui suit, Jaquette de Puyrigaud et François de Puyrigaud, seigneur de la Constantinière qui épousa Catherine de Montalambert, dame de Varaize (…)

Jacques de Puirigault seigneur de Chermans épousa Izabeau de Balodes et en eût Jean de Puyrigaut seigneur de Chermans et du Bois, ce Jean epousa Susanne Gombaud dont il eût Elizabeth de Puirigaut, Marie de Puirigaud, Lea de Puirigaud, Margueritte et Noëmi de Puyrigaut.

Elizabeth de Puyrigaud, qui semble avoir esté l’aînée épousa Pons de Pons, seigneur de Bourg sur Charente… [d’où la comtesse de Miossens].

Mais on ne peut identifier Marie, dame de Charmant, à la deuxième fille de Jean, seigneur de « Bois de Charmant » comme le dit l’inventaire de ses biens, dressé à sa mort en 1637 : cette Marie-là, dame de la Pépinière ou de l’Esbaupinière, est apparemment morte sans descendance, avant 1687 puisqu’à cette date, il est dit que sa sœur Noémi avait hérité de sa terre (Archives de la Charente-inférieure, E. 135). D’ailleurs, le fonds Beaumont contient une note faisant de Marie de Puyrigault la sœur de Jean : « Marie de P., sœur de Jean de Peurigaud, sgr du Bois de Chermant mari de Susanne Gombaut avoit épousé l’an 1612 Jean Gendrauld, éc. sgr de Chernas [sic] pair et échevin de la ville de La Rochelle auquel etoit du 3 000 £ pour partie de la dot en 1612. ». On trouve toutefois, à la fin de l’inventaire de 1637, mention d’une dette inverse acquittée en 1617 par Jean Gendrault : se pourrait-il que cette « quittance générale » soit liée au transfert de la seigneurie de Charmant en Cognac ?

Ce fief cognaçais de Charmant ne pourra être transmis au petit-fils de Marie, fils de Charles Gendrault et d’Anne de Menours : le Nobiliaire de Guyenne (T.II, page 89) nous révèle en effet que « N... de Menou [Anne], épouse du baron de Jandro, gentilhomme de Languedoc [sic] (en) eut un fils qui passa en Angleterre après la révocation de l’Édit de Nantes, et fut marié à la veuve de lord Barclay, qui le rendit père de plusieurs enfants. » Le « lord Barclay » le plus connu en France (le seul ?) est un amiral qui attaqua Dieppe en 1694 et dont le nom était en fait Berkeley of Stratton, mais il n’y a dans sa généalogie nulle trace d’une veuve remariée à un Français. Pour retrouver ce Jacques Gendrault, il faut se rendre dans le chœur de la cathédrale de Wells, où on peut lire son épitaphe, d’ailleurs assez mal transcrite, il me semble (par Arthur John Jewers, Wells Cathedral : its monumental inscriptions and heraldry, p. 122) – mais c’est peut-être mon latin qui pèche… : PML [Posuit monumenti locum] Jacobi Gendrault/ armigeri / Gallo Britanni / odi religioni patriam / conscientiae rem / lautam satis et opimam / Longe post habuit / obiit XXVI Die Julii / MDCCVII / Jana uxor moestissima / mauritii vice comitis / Fitzhardinge / filia. ».

Ont également été enregistrés à Wells les naissances de Charles (1689), Jane (1690) et Ann (1692), enfants de « James Gendrault, Esq., and Jane his wife », et le remariage, dès 1708, de cette dernière avec « Christopher Keen, of Wells, gent. ». Jane, l’épouse affligée, était donc en réalité la fille de Maurice Berkeley, 3e vicomte Fitzhardinge de Berehaven (1628-1690), qui représentait Wells à Westminster. Elle serait née en 1659, selon un site de généalogie, qui fait naître Jacques Gendrault vers 1654.

Si nous essayons maintenant de remonter le fil des Charmant en deçà de Jacques de Puyrigault, en nous aidant de la généalogie dressée par Mme de Miossens – et qui souffre de quelques impossibilités chronologiques –, on rencontre d’abord son père François, également dit seigneur de Charmant, qui aurait épousé une Marie Boileau. De son côté, Beauchet-Filleau mentionne une Marie Boilève, dame de la Constantinière, qui aurait épousé en 1540 un Jean de Puyrigault, seigneur de Charmant… Est-ce le même ? Quoi qu’il en soit, il faut ensuite remonter au premier Puyrigault cité, Ménard, qui épousa avant 1385 « Ivette Ervoise, Dame de Chazottes et de Chermans, terres qui relevaient du Comte d’Angoulesme » :

EXTRAIT PAR TITRES DE LA GENEALOGIE ET ANCIENNE EXTRACTION DU SANG DE PUYRIGAUD

Premièrement Menard de Puyrigaud étoit seigneur de Puirigaud et de la Motte prez de Montauzier, il épousa Yvette Ervoise, dame de Chasottes, comme il se justifie par une enqueste faite devant le juge de Montauzier, où il paroit qu’il eût deux enfans, Pierre qui fut seigneur de Chazottes et Jeannet. L’enqueste est de l’an 1436 (ou 1456 ?).

Il paroit par deux transactions passées entre ledit Menart, comme procureur de laditte Yvette Ervoise, et Huguet d’Argenton, que laditte Yvette était dame de Chasottes, il prend la qualité d’Ecuyer l’an 1391.

Il paroit encore que ledit Menart étoit seigneur de Chasotes a cause d’Ervoise par deux dénombrements rendus au Roi Charles VI, l’un en latin, l’autre en françois datté de l’an 1385 et 1390.

Laditte Yvette fut mariée en secondes noces avec Gardras Heraud comme il paroît par un dénombrement rendu de la seigneurie de Chasotes l’an 1401...

Chazotte était un château situé à la lisière de Cherves (aujourd’hui Cherves-Richemont) et de Mesnac. Mais ce Chermans était-il déjà le fief de Cognac ? Le fait que les Puyrigault devinrent ultérieurement seigneurs de Bois-Charmant pourrait même inciter à faire fi de l’indication selon laquelle Ivette Irvoise était dame de Charmant : cela ressemble en effet à une confusion, à un anachronisme. Or il semble bien qu’Ivette ait été l’héritière des seigneurs de Charmant, ou Cherment / Charmens / Chairmens. Dans son dénombrement de 1441 (très imparfaitement transcrit dans le fonds Frétard), Pierre, fils de Ménard de Puyrigault et d’Ivette Irvoise, mentionne en effet :

(22) Item un herbergement assiz en la paroisse de Mesnac qui fut de feu Mre Pierre de Chermans chevallier que tient apresent de moy Tatin Robert et son frere aveq ses apartenances et deppandances

(58) Item advouhe tenir a hommage et devoir susdit de mondit sr mon hostel assiz en la ville de Cougnac tenant dune part a la maison de Jeanne D’astingue jusqu’au murs de lad. ville et au long desd. Murs jusqu’au vergier lequel meult de Combault et tenant d’autre part à la rue publique par laquelle on va de ladite maison a la basse cour.

(64) Item [à Cognac] un hostel et un vergier tenant aud. hostel qui feut de feu Mre Guillaume de Chermens chevalier que tient de moy Motin Texier tenant dune part à la rue publique ainsy que lon va dud. hostel a la basse cour et dautre costé a la rue par laquelle lon va des bancs de lad. ville a l’hostel de Jean Delouline [de l’Oulme] et dautre costé es choses dud. Jean de Couline [de l’Oulme] et dautre costé a la maison de Nemy Gentils

(85) Item advouhe tenir de mond. Sr les terres qui furent de Mre Guillaume de Chermans chevallier : premierement une piesse de terre qui est au long du chemin comme lon va de la porte Engolmesine a la maladrie de Cougnac devers Chastenet et dun bout tenant a la seigneurie du prieur de Cougnac…

(150) Item une piesse de terre apellée Estouchebeuf tenant d’une part au chemin par lequel l’on va de Freneux a Cougnac é d’autre part tenant a la terre de feue Agnesse de Chermans que tien a present Jean de l’Ouline.

Sous François Ier (vers 1520 peut-être), son descendant Jean énumère plus ou moins les mêmes terres et habitations, et cite aussi Guillaume de "Chairmens" – mais non Pierre :

8. Item je tiens et advouhe tenir dud. Sgr a cause de ses chasteaulx et chastellennies de Coingnac et Merpins les terres qui furent feu monsgr guillaume de chairmens assises et pousées près la ville de coingnac

18. Item les prez qui furent a monsgr guillaume de chairmens pres coingnac premierement quattre journaux de pré pousez en la riviere de St Martin tenant dung cousté prez la font Sainct Martin et dautre cousté aux prez de belligeon prieur, etc.

49. Item ung houstel qui fut monsgr guillon de chairmens chevalier tenant aux murs de coingnac d’ung couste et dautre aux maisons des ymbertz et d’autre part tenant aux chouses de helies bouschard et de bertrand ymon que souloit tenir therot le mousnier tenant dung couste au vergier de berdot Dastingues et dautre couste aux murs de coingnac

65. Item toutes et ch[ac]unes les chouses quelxconcques que jay et tiens et autres par moy pousees et assises en la parroisse de sainct laurens des combes Lesquelles je tiens a cause de feu monsgr guillaume de chairmens chevalier du Roy mond. sgr soubz hommaige et devoir susd. a cause de ses chasteaux et chastellenies de coingnac et merpins.

Dans l’item 49 du second, on reconnaît le 58 du premier : vraisemblablement l’hôtel qui deviendra le « siège » du fief Charmant.

Le dénombrement rendu par le prieur de Gandory en 1562 semble démontrer que Pierre de Charmans possédait Chazotte :

36. Item ung sextier de bled de febves et orge sur le mas et terre appellés le Vieux Fronstix ? et ung sextierdavoine pour les avoir et prandre savoir est lavoyne par chacun an chacune Saint Viviain le reste au jour de la Circoncizion notre seigneur legué par feu messire Pierre de Charmans chevallier quand vivoict.

37. Item plus deux sextiers de bled que led. de Charmans chevallier legua a laditte maison prieuré prieur et freres dudict Gandaury sur sa terre de Bron et trois solz tournois sur le moulain de Chazotes

Même si la précision manque, on peut d’ailleurs supposer que la plupart des biens énumérés par Pierre de Puyrigault lui venaient des Charmant par héritage. Les derniers cités, situés dans les paroisses de Salles, Gensac, La Pallue et Genté, semblent de fait correspondre plus ou moins à ce que les dénombrements rendus en 1496 par Jacques de La Madeleine et en 1502 par son gendre Jean de Bremond de Balanzac (AHSA 1899, p. 183 à 192 et 195 à 207) dénomment "terres des Charmens", "fieu des Charmens" ou, plus précisément, "le fieu de feu messire Pierre de Chermens, chevalier" (p. 204) et "les choses que Guillaume de Cherment, nepveu dudit Pierre Bremond, souloit jadis avoir en laditte paroisse de Gensac et de la palu" (p. 206). Les mêmes terres sont mentionnées dans un aveu du prieur de Merpins daté d’après 1500 (AHSA 1887, p. 200) – ce qui ne signifie pas qu’il y eût encore des Charment vivants, ces aveux et dénombrements pouvant faire référence à des personnes disparues depuis longtemps, en fonction de la date des titres. L’oncle Pierre Bremond pourrait avoir été le gouverneur châtelain du château de Cognac, exécuteur testamentaire de Gui de Lusignan (1281) : Jacques de La Madeleine se dit lui-même héritier de « Bernard Bremont », neveu de ce Pierre et autre exécuteur testamentaire de Gui de Lusignan…

La date à laquelle le fief Charmant a été détaché de Chazotte est incertaine. Normalement, l’hôtel de Cognac n’aurait pas dû figurer dans le dénombrement de 1520 puisque, selon la généalogie Miossens, François, seigneur de Charmant, aurait bénéficié d’un partage en 1507. Cependant, ce dénombrement est fait par Jean de Puyrigault pour lui et pour « ses coheritiers et tenans de luy tant en parage que autrement ». Rien n’exclut par conséquent que le fief Charmant ait été constitué du temps, par exemple, de Jean (Ier) de Puyrigault, écuyer tranchant puis maître d’hôtel de Louise de Savoie. Si tel est le cas, reste à déterminer de quel Charmant les « Chermans » étaient seigneurs…

Les Chermans venaient-ils de Charmant, au sud d’Angoulême ?

« Ivette Ervoise » n’est sûrement pas un prénom composé – le féminin d’Yves-Hervé, qui serait très breton ! Mais si elle est bien le lien entre les Chermans et les Puyrigault, il faut supposer qu’elle serait fille d’un Ervois qui aurait épousé une héritière des Chermans. Or une indication figurant dans le dénombrement rendu par Jean (II) de Puyrigault atteste de l’existence d’une famille Yrvois, liée aux Puyrigault par une relation de parsonnerie, ce qui implique souvent des liens familiaux :

(les droits de justice sur Cherves et Mesnac) "furent ceddez et transportez par feu de bonne memoyre Charles conte d’Angoulême père du Roy notre sire a feu Jehan de Puyrigault escuyer mon ayeul paternel en eschange de onze livres tornoy de rente que mond. ayeul et ses parsonniers cest asscavoir Guillaume Yrvois a cause et pour raison de sa femme prenoient et avoient accoustumé prandre de et sur la unziesme du Roy ntre sire en la coustume du port saulnier de coingnac."

Ce Guillaume Yrvois aurait donc épousé une cohéritière de Jehan de Puyrigault, alors que nous recherchons une alliance en sens inverse – mais les mariages « croisés » semblent avoir été assez fréquents dans la famille. Surtout, ces faits ne remontent qu’à Charles d’Angoulême (1467-1496) quand il nous faudrait un Yrvoix du siècle précédent. Beaucoup sont mentionnés à Angoulême et l’Intermédiaire des chercheurs et des curieux de 1917 (n° 1473, vol. LXXVI, p. 412) distingue dans cette famille « Jean Yrvoix, qui figure aux Noms féodaux de Dom Bétencourt, en 1381. Il était en, 1401, prévôt d’Angoulême sous le comte Louis d’Orléans, frère du roi Charles VI (Archives de la Charente, G. Evêché d’Angoulême). D’après une tradition de famille, il aurait été à la tête des bourgeois qui ont expulsé les Anglais, en 1372. Il se déclare en 1390 "franc comme ses prédécesseurs ont été francs, quittes, immunes et délivrés de toutes chevauchées et tailles, justices, guerres, impositions mises et à mettre par notre seigneur le comte d’Angoulême". (Archives nationales, P. 513 (2), n° CXXIIII... Dénombrement fourni au roi de France Charles VI par Jean Yrvoix, clerc, Guillaume Gaignand, clerc, et Pierre de Tirados, citoyens d’Angoulême, des droits qu’ils prenaient dans les foires de cette ville et dans la cuisine dudit seigneur). Il tenait la moitié de ce fief [lequel ?] du fait de sa femme, Juliane de la Brosce. On trouve [parmi les Yrvoix] des "Pers" du corps de ville dès le XIIIe siècle... »

La mention faite par dom Bétencourt porte sur la vente, en 1381 donc, par ce Jean d’un "emplacement près des murs de Cognac", à un marchand dénommé Bernard Morel (reg. 1404, p. 225). Nous sommes bien proches de l’hôtel de Chermans…

Mais, même s’il faut se résigner à ne pas identifier clairement la famille paternelle d’Ivete, on peut essayer de préciser l’origine des Chermans. Pierre (ou un Pierre) était déjà actif à Cognac au milieu du XIVe siècle : une lettre du pape Clément VI à l’évêque de Saintes, datée de 1346, annonce que « notre aimé fils, noble homme Pierre de Charment, damoiseau de ladite ville de Cognac » (dilectus filius nobilis vir Petrus de Charmento domicellus dictae Villae de Compinaco) a, par dévotion et pour le salut de son âme, offert aux Frères mineurs un emplacement et des maisons à l’intérieur de la ville (territorium et domos infra muros dictae Villae), pour les reloger après que leur maison située hors les murs eut été détruite du fait de la guerre.

Mais, pour le reste, les mentions que nous avons pu trouver renvoient plutôt du
côté d’Angoulême ou de Villebois. En 1345, Jean, comte du Poitou, donne à Guillaume de Charmans, chevalier, des terres confisquées aux rebelles, "pour le dédommager de sa maison et de ses bois situés dans la châtellenie de Blanzac (Charente) qui avaient été pillés et incendiés" (Beauchet-Filleau, sub Goyas [Pierre de, de Monte Agressia, Montagrier ?], d’après Dom Mazet). En 1361, après le traité de Brétigny, Chandos, lieutenant du roi d’Angleterre, reçut, parmi une multitude d’autres, le serment de "foyauté" de messire Hugues de "Cherment", à Angoulême (Mémoire de la société de statistique des Deux-Sèvres, 1866, p. 180).

Auparavant, le Livre des fiefs de Guillaume de Blaye, évêque d’Angoulême de 1273 à 1307, porte mention de plusieurs Charmenz : outre un Hélie, dans la châtellenie de Montmoreau, "Petrus de Charmenz, valetus", qui rend hommage de ses possessions dans la paroisse de Voilhazaco [Voulgézac, canton de Blanzac] et autres lieux ; "Guillelmus de Charmento, valetus", faisant de même pour ce que lui et ses prédécesseurs tiennent depuis longtemps ("de antiquo") dans le bourg et paroisse de Roffiaco [Rouffiac en Plassac, canton de Blanzac]. Ils sont également cités ("P. de Charmento" est cette fois qualifié de miles) à Chavenat. Le tout au titre de la châtellenie de Villebois (SAHC, 1904, pages 230-231).

Petrus de Charmenz, valetus, fecit homagium ligium domino Guilelmo, Engolismensi episcopo, ad achaptamentum IIIIorcuniculorum reddendorum in mutacionibus episcoporum, pro hiis que habet vel alius habet ab eo et subeo in parrochia de Voihazaco, videlicet pro quatuor libris et dimidia in talliatis, censibus et questis, et pro omnibus que habet et habentur ab eo et subeo in pertinenciis de Rosselieyres, et pro molendino de Fonte Oubieyra, et pro planterio de Podio Ermenier, et pro planterio de Cumba Bernardelli, et pro maynamento de Escorchavielha, cum pertinenciis, et pro maynili Arreborc, cum pertinenciis, et pro agreriis que habet in parrochia supra dicta, et pro maynamento Arn. de La Costa, cum pertinenciis, et pro omnibus aliis que habet in dicta parrochia, scilicet caponibus, gallinis, censibus, frumento et avena, et pro omnibus aliis, excepta decima, veleciam que habentur ibidem ab ipso.

Istud homagium reddidit dictus episcopus Fulconi, archidiacono Engolismensi, quod probavit coram ipso quod ad ipsum pertinebat et quod, vacante archidiaconatu, idem episcopus receperat primo avoacionem dicti feudi.

Dominus Guillelmus Mileti, miles, fecit homagium ligium dicto domino Guillelmo pro nemoribus suis et territorio de Contilho, et pro omnibus que ibi habentur ab eo et sub eo, et durant dicta nemora et territorium a nemore domini P. de Charmento, militis, et Guillelmi de Charmento, valeti, vocato Guitarda, usque ad fayam de Chavanaco. A predicta avocacione excepit quedam que habet in dictis nemoribus et territorio ab Arnaldo de Montentes, valeto, que possunt continere tantummodo sex quarteria nemoris et sunt ex parte dicte faye de Chavanaco. Extat littera sigillata sigillo dicti militis et sigillo Aymerici Mileti, filii ipsius primogeniti.

Guillelmus de Charmento, valetus, habet et tenet, et predecessores sui habuerunt ab antiquo ab episcopo Engolismensi, sub achaptamento cirotecharum albarum in mutacionibus dominorum, quicquid habet et habetur ab eo et subeo in decima et decimacione vici et parrochie de Roffiaco, Engolismensis dyocesis. Extat littera sigillo dicti valeti sigillata.

Voulgézac et Rouffiac sont proches du Charmant que certains ont voulu identifier à Sarrum et qui est en tout état de cause sur le chemin Boisné, l’ancienne voie romaine qui reliait les deux châtellenies historiquement apparentées de Villebois et de Cognac.

En 1215, un Escanesius ( ?) de Charmenz figure parmi les milites témoins d’un acte d’Itier de Villebois (Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de la Charente, 1870, page 639). Ajoutons qu’on ne connaît d’autres seigneurs de Charmant, avant les Fédic/Feydicq, que les Vigier, qui semblent ne s’y être installés que quelques années après 1400 (premières mentions trouvées en 1408-1409 – à vérifier), soit après l’extinction de la famille de Charmant. Mais, comme on va le voir, les Charmant ne cessaient de se défaire de Charmant, au profit de l’Église !

On trouve des Hélie de Charment (au moins deux, semble-t-il) parmi les moines de Saint-Cybard (Pouillé de Nanglard, SAHC 1893, pages 135, 147, 167 et 178). Sous Hugues XI le Brun, comte d’Angoulême mort en 1250, et père de Gui de Lusignan, il est question de « messire Hubert, sieur de Chermens, lequel n’aiant que vn seul fils, le donna et tous ses biens, après sa mort, à l’église Sainct Pierre d’Engolesme » (cf. sur ce site). Cette mention en reproduit bizarrement une autre, figurant dans le cartulaire de Saint-Pierre d’Angoulême et datée de 1060-1075 : « Ugbert, surnommé le Gototges. à l’occasion de l’entrée de son fils Hugues dans le chapitre de Saint-Pierre d’Angoulême, donne à ce chapitre l’église, le bourg et le cimetière de Charmant, avec tout ce qui en dépend. » Décidément, les Charmant n’ont cessé de fuir Charmant...

Cependant, le fait que tant d’entre eux soient liés à la région d’Angoulême nous semble accréditer l’idée selon laquelle toute cette série procéderait du Charmant proche de Villebois-Lavalette – il n’y a d’ailleurs pas tant de concurrence, ce qui peut être un dernier argument ! À ce propos d’ailleurs, on relèvera qu’un Pierre de Cherment, sénéchal de Penthièvre en 1242, se révèle en définitive avoir été au service d’Hugues XI le Brun, comte d’Angoulême et, depuis son mariage en 1236 avec Yolande de Bretagne, comte de Penthièvre.

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