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Les vigueries carolingiennes de Saintonge

dimanche 27 juin 2021, par Christian, 117 visites.

Les vigueries, vicari, carolingiennes taient des circonscriptions de (basse) justice [1], subdivisions du pagus (Sanctonicus, Engolismensis, Alienensis, etc.). Mentionnes partir de 850 environ dans notre rgion, elles ne subsisteront comme telles que pendant deux sicles au plus, cdant devant la fodalit naissante – aprs 1050 ou mme 1030, il y a toute chance que le mot dsigne une vicaria castri, dont le titulaire, le vig(u)ier, tait subordonn au seigneur local ; le terme recouvre alors, outre le district du chteau (distinct de la circonscription des IXe et Xe sicles), des droits de contrainte judiciaire souvent plus tendus que prcdemment puisqu’ils pouvaient comprendre la poursuite des crimes de sang.
Il est parfois difficile de distinguer entre ces deux sortes de vigueries. D’abord parce que la fonction judiciaire des premires n’apparat pas dans les cartulaires, notre source quasi unique : elles n’y sont en effet convoques que pour situer les biens donns telle glise ou telle abbaye. Ensuite parce que ces chartes, compiles aux XIIe et XIIIe sicles, ne peuvent pas toujours tre dates, ou bien ne remontent pas en de de 1030 – ce dernier cas est, de rares exceptions prs, celui du cartulaire de Baigne, gros pourvoyeur de noms. Si aucun chteau n’a t difi au chef-lieu de la vicaria, on peut toutefois estimer que celle-ci est bien carolingienne ; dans le cas contraire, le doute est de mise, tout le moins. C’est ainsi que dans La socit laque dans les pays de la Charente – Xe-XIIe sicles (Picard, 1984, p. 84-90 notamment), Andr Debord carte de sa liste des vigueries carolingiennes celles d’Archiac, de Montendre et de Mirambeau, tout en y maintenant celle de Jonzac [2].
Quand on reporte cette liste sur la carte, il est frappant de constater qu’alors que le pagus d’Aunis est entirement couvert par trois vigueries (Chtelaillon, Bessac et Saint-Jean d’Angly, voir les articles de Lon Faye et de Jacques Duguet), toute la partie occidentale du pagus sanctonicus (entre la mer, la basse Charente et la Seugne) semble en tre dpourvue. Plusieurs raisons en ont t avances : raret de la documentation, aggrave par diverses destructions au fil des sicles, mais aussi squelles des raids vikings, vacance la fois du comt aprs la mort de Landri (866) et de l’vch entre 862 et 989, ouvrant la voie aux ingrences des Taillefer d’Angoulme, ou encore moindre organisation de zones marcageuses ou boises… Debord suggre nanmoins qu’il a pu y avoir des vigueries de Cosnac et d’Arvert.
Quant Saintes, une charte mentionne bien une viguerie de ce nom, qui aurait t attribue en 961 Hugues de Tzac par le duc d’Aquitaine Guillaume Tte d’toupe, mais dom Fonteneau qui la reproduit (Collection, t. X, p. 133-140) accumule ensuite les arguments de diplomatique dmontrant qu’il s’agit d’un faux du XVe sicle. D’autre part, une charte de Saint-Hilaire de Poitiers rvle l’existence en 878, autour de la ville, d’une zone vocation dfensive, sorte de banlieue d’un rayon de cinq lieues (env. 11 km) appele quinte, dont taient de mme pourvues Poitiers, Angoulme, Limoges, autres cits piscopales [3], et qui pourrait selon A. Debord expliquer l’absence de viguerie dans cette portion centrale du pagus.
Cependant, la transcription des chartes originelles est parfois approximative et il n’est pas toujours ais d’identifier le chef-lieu de ces vigueries, supposer qu’il n’ait pas disparu ou chang de nom. C’est ainsi que nous serons amen contester quatre des onze ou douze localisations proposes par Andr Debord, en nous appuyant sur les traits et dictionnaires de toponymie ou, plus prudemment, sur des lments de phontique historique et de palographie, malencontreusement ignors.

Quant l’tendue de ces vigueries, elle ne peut tre value que trs imparfaitement, partir du nom des quelques alleux ou vill qui peuvent tre identifis un hameau actuel, mais parfois suffisamment pour susciter des questions sur l’intrication de circonscriptions extrmement rapproches – on constate en effet, contrastant avec le grand vide de la Saintonge occidentale, deux concentrations aggraves par les dplacements auxquels nous procdons ici : entre Bresdon et Herpes au nord, autour de Guimps au sud.

JULIACO, VICARIA JULIACENSIS (Juillers)

Mentionne en 974-975 dans le cartulaire de Saint-Jean-d’Angly, c’est la plus au nord, sachant que le pagus alienensis s’arrtait la Boutonne. L’identification Juillers (qui a donn naissance deux paroisses, Saint-Pierre et Saint-Martin) n’est pas douteuse [4] compte tenu de la situation des vill cites : alaudum nostrum indominicatum qui est situs in pago Santonico, in viccaria Juliacense, in villa quae vocatur Varesia, cum capella et vineis et terris et pratis et sylvis, aquarum decursibus, et molendinis […] ; vel in alio loco, in ipso pago, in villa Asnerias […] et in tertio loco, in villa quae vocatur Benaja ; et in quarta villa quae vulgo appellatur Sudranna (charte XCV) ; in pago Sanctonico, in vicaria Juliaco, in villa que vocatur Poliaco, unum massum et vineas et terram arabilem... (charte CCL). On reconnat en effet parmi ces cinq noms trois communes actuelles : Varaize, Asnires et, limitrophe de Saint-Pierre de Juillers, Paill [5]. Dans sa table onomastique, Georges Musset, l’diteur du cartulaire, a propos de confondre Sudranna et la villa Suran ou Suram des chartes XCVI et XCVIII de 1077 et 1089 avec le village et seigneurie de Suyrand, aujourd’hui Chez-Surand ou Chez-Surend, paroisse de Saint-Hilaire de Villefranche , que mentionne le cartulaire la date de 1549 [6].
L’identification par le mme Musset de Benaia (chez) Besnay en Saint-Loup est nettement moins convaincante : cette commune se trouve de l’autre ct de la Boutonne et donc, en principe, dans le pagus alienensis. Bignay serait mieux situ, et de fait, c’est la localisation suggre par Lesson dans son Histoire, archologie et lgendes des marches de la Saintonge, 1845, p. 271, comme par l’abb Lacurie dans son inventaire des pouills du diocse de Saintes, p. 19-20.
La viguerie de Juliacum s’tendait donc le long de la Boutonne, sur une largeur inconnue, depuis la frontire avec le pagus pictavensis jusqu’ Asnires au moins, voire jusqu’ Saint-Hilaire et/ou Bignay. On peut mme imaginer qu’elle joignait la quinte de Saintes.
On notera incidemment que Loir et Nr – ainsi, sans doute, que Villemorin – dpendaient de la viguerie d’Au(l)nay alors qu’ils seront compris dans le diocse de Saintes tel qu’on peut le circonscrire d’aprs la leve de subsides de 1326 et l’Inventaire des pouills par Lacurie (p. 17-18 et 39-40). Faut-il en dduire qu’Aulnay tait compris in pago Sanctonico comme il est dit dans le cartulaire de Saint-Jean d’Angly propos de Nr (en 970), ou bien le copiste aurait-il fait erreur, la viguerie tant situe plus justement par le cartulaire de Saint-Cyprien [7] in pago Pictavo et, plus prcisment, in pago Briocense (de Brioux) dans des chartes dates de 948 et 963 ? Cette dernire hypothse parat probable [8] et il faut donc envisager que, dans cette zone frontalire du Poitou, la limite du pagus du Xe sicle puisse ne pas concorder avec celle du diocse du XIVe sicle.

VICARIA BRASDUNENSE, BRASDONINSE, BRAISDONENSE (Bresdon)

Cite en 852 dans le cartulaire de Vierzon, p.14 en mme temps que la viguerie suivante (voir ci-aprs), elle l’est aussi dans le cartulaire de Saint-Pierre d’Angoulme (p. 72 et 73) pour le don, des dates inconnues, de l’glise quae est fundata in honore sancti Marcialis, in pago Sanctonicae, in vicaria Brasdoninse, in loco quae est appellatur Godorete villa , ainsi que de l’alleu qui est in pago sanctonico, in vicaria Braisdonense, in villa quae vocatur Mortirs .
Le chanoine Ngre, notamment, identifie Godorete villa Gourville mais, mme si l’on peut hsiter reconnatre dans la terminaison -ete un diminutif curieusement plac, on suivra plutt l’abb Nanglard qui optait pour Gourvillette, en raison de sa proximit avec Bresdon, mais surtout cause du patronage de saint Martial alors que l’glise de Gourville est ddie Notre-Dame. De plus, Gourville tait comprise dans la vicaria angoumoisine d’Ambrac ( in pago Equanisinensium in vicaria Abariacense in villa que dicitur Gundorevilla , charte CCXXII de Saint-Cybard).
De faon bien moins convaincante, le mme abb Nanglard identifie Mortirs Martay, proche de Matha , tout en signalant que le manuscrit porte en note prope Las Toches de Mortirs , ce qui lui semble renvoyer aux Touches-de-Prigny. Cependant, il existe dans Sonneville, la limite d’Anville, deux lieux-dits trs voisins, Mortier et La Touche, qui pourraient avoir notre prfrence malgr le singulier.
S’agissant du cartulaire de Vierzon, sur lequel nous allons revenir, la donation porte au minimum sur deux vill : Braduni, qui est encore Bresdon, et Bucsicum – Boissec, dans Sonnac, la limite d’Haimps ?

VICARIA CIRPENSIS (Herpes)

Cette viguerie est mentionne en association avec la prcdente dans le cartulaire de Vierzon, p. 14. En 852, Centulfus cda l’abbaye de Dvre in estispendia fratrum ibidem consistentium res meas sitas in pago Sanctonico in duabus vicariis brasdunense & cirpense quam tum cumque in predicto pago & in his vicariis visus sum habere [...], hoc est quicquid in ipsa villa braduni visus sum habere / in villa bucsicum quicquid visus sum habere con omne integritate / mauriacum villa con omne integritate / batlincum con omni sua integritate / capellam in civitate agenno in honore sancte Marie & sancti simphoriani constructam, et terram quam ibidem visus sum habere con omni integritate simili etiam modo ut getum con sua integritate.
Le cartulaire contient aussi, p. 6, un faux : un diplme attribu au roi Louis le Pieux († en 840) et la reine Judith [de Bavire, † en 843], tendant confirmer le don de Mauriacii villam cum omnibus appendiciis suis et Bazlincum villam cum omni sua integritate. Itemque ecclesiam in honore sancti dei genetricis et sancti Simphorianis dicatam que infra muros urbis Aggenensis sita est  [9]. Mais la forgerie n’entrane pas l’inexistence des deux vill, au contraire !
Rglons d’abord le cas d’Agennum, que certains identifient Agen et d’autres Haimps. Ainsi Marcel Clouet ( En suivant deux voies prromaines de la Saintonge , Bulletin de la Socit des archives historiques de Saintonge et d’Aunis, SAHSA, 1928-29, p. 185) affirme : Il s’agit d’Haimps, comme le fit remarquer autrefois le docteur Guillaud. De plus, d’aprs M. Musset, dans le cartulaire de Saint-Jean-d’Angly, Haimps est reprsent par Aent et Aehent. Dans l’endroit on prononce encore A-in-s. On ne saurait donc traduire par la ville d’Agen, comme le fit M. Soyer. Il aurait aussi pu faire valoir que saint Symphorien est bien le patron de l’glise d’Haimps. Toutefois, la balance penche nettement en faveur d’Agen, en raison d’un argument dirimant : urbs et civitas taient des termes rservs aux cits piscopales [10]. Au surplus, il est improbable qu’Haimps ait jamais t dot de remparts.
Ds lors, il n’y a pas lieu de rechercher en Saintonge Getum, que Marcel Clouet avait identifi au Gicq, s’attirant un dmenti de Lo Fayolle (ibidem).
Cirpinse a t identifi Cherves (de Cognac, auj. Cherves-Richemont) par Auguste Longnon (Atlas historique de la France, 1885, t. II, p. 174), par Jacques Soyer ( Un faux diplme mrovingien concernant l’abbaye de Dvre , Mmoires de la Socit historique du Cher, 1898, p. 66) et par Andr Debord (op. cit., p. 85), et cela a t gnralement repris. Or Cirpinse n’a pu donner Charvis (Dauzat, sans date), Charves (1115) et enfin Cherves, car seule une initiale en ca- peut aboutir cha- ou che- tandis que le groupe rp aurait d en principe se maintenir. Il est d’ailleurs gnralement reconnu que ce toponyme provient, comme le Cherves de la Vienne (Kanabensis, vers 936, puis Charva), du nom latin du chanvre (cannaba) ou plutt de la chnevire (cannaberia, cannabina). Peut-tre mme notre Cherves est-il directement issu du mot rgional dsignant le chanvre, cherve ou charve, selon ce que le chanoine Ngre appelle une formation dialectale .
Seul Marcel Clouet (article cit) a propos de situer ce chef-lieu de viguerie Herpes (dans Courbillac), o a t trouv un important cimetire mrovingien,… mais il ne fournit curieusement que des arguments contraires : Toutefois, sur le cartulaire de l’abbaye de Saintes (charte CCIV, p. 128-129) on a “ecclesiam sancti [sic] Marie de Arpes ” (1167). D’ailleurs dans le pays on prononce encore Arpe ; on dit encore assez frquemment aller “en Arpe” pour aller Herpes . Cependant, comme l’a suggr un lecteur anonyme de J. Soyer, l’objection peut tre leve si on considre que la charte de 852 a t mal transcrite dans le cartulaire du XIIe sicle : dans ce qui se lit indubitablement cirpinse (tout en minuscules),

on peut raisonnablement penser que le clerc a tir ci d’un ɑ la boucle mal ferme – autrement dit, du a de l’criture semi-onciale, caractrise notamment par une tendance ouvrir la panse de cette lettre, qui ressemble alors une suite ci (voir F. Steffens, Palographie latine, 1910 ).
Comment se partageaient les vill cites entre Bresdon et Herpes ? De l’ordre Bresdon (Braduni), Boissec (Bucsicum), Mauriac (Mauriacum), Ballans (Batlincum ou Bazlincum), qui rapproche de Herpes, on pourrait dduire que Ballans, au moins, dpendait de cette dernire viguerie – et Boissec de celle de Bresdon. Reste Mauriacum, que Marcel Clouet a identifi Macqueville, probablement en raison de sa situation gographique jointe la postposition de villa comme dans Godorete villa, Gourville(tte). Mais Macqueville tait selon E. Ngre Manconosvilla en 1110, Ma(n)covilla peu aprs. Surtout, on ne connat pas d’exemple de toponyme conjuguant plonastiquement le suffixe -acum et le composant -villa. Cela tant, le seul Mauriac des deux Charentes rpertori dans la base Fantoir se trouve au bord du N, dans la commune de Salles d’Angles, ce qui est un peu loin, et de surcrot de l’autre ct de la Charente. On renoncera donc situer cette villa.

MUCRO (Migron)

Cette viguerie est mentionne la date de 1003 dans le cartulaire de Moissac, p. 61 lorsque l’abb du lieu conclut sous l’gide du comte d’Angoulme une transaction avec la famille d’un Gammo, usurpateur de l’alleu de Coulonges ( alodem qui vocatur Colonicas sive Bragus sive Crudilicas, in pago Sanctonico, in vicaria Mucronensi ). Les historiens de Moissac n’ont situ Mucro que trs rcemment, comme en tmoigne le titre de l’article de Rgis de la Haye, 999 ans pour retrouver une possession de l’abbaye de Moissac , Bulletin de la socit archologique et historique du Tarn-et-Garonne n 127, 2002, p. 37-43 [11]. Si l’on suit l’auteur, cet alleu aurait couvert une bonne part de l’actuelle commune de Saint-Sulpice de Cognac, puisqu’il se serait tendu de l’Antenne (Antona) aux limites de Montigny (auj. dans Burie) et de la rivire de Migron aux Chaudrolles. Le Rodinel est peut-tre, plutt que la rivire de Migron, la vaine des Tabois, appele servir plus tard de frontire entre la Saintonge et l’Angoumois, mais surtout on voit mal comment Crudilicas ou Curdelias aurait pu donner Chaudrolles, qui drive plutt de calderolas, diminutif de caldera (au sens de cavit  ?) [12]. Quant Bragus, dont on ne trouve aucun driv acceptable dans les environs, il est sans doute en rapport avec la racine bracu, vase , marais (FEW), qui est l’origine de nombre de Bray.
Peut-tre est-ce cette viguerie qui, comme on le supposait de celle, imaginaire, de Cherves, a t absorbe par la chtellenie de Cognac. Toujours est-il que celle-ci, relevant d’Angoulme, comprenait au moins en partie Migron, alors en Saintonge et aujourd’hui en Charente-Maritime.

VICARIA NOVIACENSE
Le cartulaire de Saint-Cybard fait tat du don, sous le roi Louis IV (936-954) et en prsence du vicomte de Marcillac Odolric († 944), d’un alleu in villa Cerlis, in pago Engolisme, in vicaria Noviacense  [13]. Vers la mme date ( peu aprs 942 ), le prtre Admar aurait cd une villa Arvidis in vicaria Novicinse (d. Lefrancq du cartulaire, p. 86), en mme temps que d’autres biens, tous situs dans la rgion de Champmillon, Hiersac, Saint-Cybardeaux, ce qui a conduit Andr Debord (op. cit., p. 86 et 293) identifier ce Noviacum ou Novus vicus [14] Neuvicq-le-Chteau, soit une commune qui s’intercale exactement entre Bresdon et Herpes, sur la mme voie Jarnac-Melle par Aunay (M. Clouet, art. cit, p. 97-98), ce bien que le lieu [ait] fait partie du diocse de Saintes (…) jusqu’ nos jours . Mais tait-ce le cas au Xe sicle ? L’exemple de Nr et Loir autoriserait peut-tre supposer que non, mais cela impliquerait que Sonneville aussi relevt du pagus engolismensis. Il faudrait alors que la limite et t modifie avant 1066 puisqu’ cette date, c’est l’vque de Saintes Boson qui a donn l’abbaye de Saint-Amant de Boixe les glises de Barbezires et de Sonneville. La localisation du sige de cette viguerie Neuvicq apparat ds lors fort douteuse.
A. Debord (op. cit., p. 86, note 170) avance timidement la possibilit d’une confusion avec la vicaria Nanziacensis ou Nauziacensis cite vers 1030 dans le cartulaire de Savigny. Longnon, dans son Atlas historique (p. 191), mentionne plutt une vicaria Narziacensis, dont le chef-lieu serait Narzac, c’est--dire Nersac. Cette localit est plus proche de Champmillon et Hiersac que Neuvicq mais, outre qu’elle devait se situer, au mieux, la limite de la quinte d’Angoulme, les deux formes Noviacum et Narziacum sont probablement trop diffrentes. Sur notre carte, nous n’avons donc pas retenu cette assimilation, tout en suggrant de purger le pagus sanctonicus d’une enclave parasite. Les modifications de frontire entre pagus et diocse semblent en effet limites la zone limitrophe du Poitou.

VICARIA CAPSORCINSIS (Chassors)

Cette viguerie apparat dans une charte de Saint-Cybard, reproduite par Admar de Chabannes [15], propos du don d’un manse dans la villa Valle sive Floriaco en 862-875. On peut situer cette villa cheval sur les actuelles communes de Fleurac et de Vaux-Rouillac. La premire n’est d’ailleurs qu’un dmembrement de la seconde et les deux localits, distantes de 2 ou 3 km seulement, sont sur la rive droite de la Guir(l)ande, dont le nom signale la frontire de la civitas santone. Cette fois donc, la concordance entre pagus et diocse n’est pas remise en cause.

* * *

Voil pour la zone de Saintonge orientale comprise entre la Boutonne et la Charente. Les autres vigueries sont regroupes en Haute Saintonge, ce qui laisse probablement un hiatus. Elles apparaissent toutes, sauf Criteuil, dans le cartulaire de Baigne [16], mais, comme on l’a dit, l’abb Cholet, l’diteur, n’a pas distingu les vigueries carolingiennes et les vigueries castrales. On voquera d’abord, rapidement, ces dernires.

VICARIA ARCHIACENSIS, Archiac. Elle n’est cite que vers 1075-1082 l’occasion de la donation (non localisable) d’une certaine Austrude (charte CCLXXXVII). la mme poque, un acte (LV) a pour tmoin un Ramnulfe vicar[ius] Archiacensis . Toutes les autres fois, la rfrence est au castrum, au castellum ou l’honor d’Archiac, dont les seigneurs sont mentionns plusieurs reprises. On peut ds lors supposer que le viguier tait leur reprsentant, et que la vicaria tait celle du chteau [17].

VICARIA MONTE ANDRONIS, Montendre. Les donations concernent Avertolio in Vicaria Monteandronis, habitaculum rustici, et unam eminatam [18] de terra plana , un alleu quod est in villa que vocatur Alchai in parrochia sancti Simphoriani in vicaria Montisandroni et un autre quod est prope ecclesiam sancti Martini cognominatam ad Pinum, in vicaria Monte Andronis . Mais elles sont effectues dans la deuxime moiti du XIe sicle, de sorte que cette viguerie a sans doute le mme statut que celle d’Archiac. De fait, le cartulaire mentionne le castrum ainsi qu’un Guillaume ou W. de Monteandronis.
On ne peut que suivre l’abb Cholet lorsqu’il situe le premier alleu au Chay, la limite orientale de Chatenet, et le second au Pin, aujourd’hui commune – les glises sont encore sous les patronages indiqus dans le cartulaire. Mais l’abb a nglig Vertolio, qui ne dsigne sans doute pas le donjon (vertolium, verteuil) de Montendre, mais renvoie plutt au terrier de Vertille , dans Expiremont – c’est dans la base Fantoir le seul toponyme de Charente-Maritime qui, de tous ceux qui comportent la suite VERT, se rapproche de Vertolium, dont il existe d’ailleurs, au moins en Angoumois, une variante Verthelium [19].

Les deux vigueries suivantes paraissent lies tant leurs chefs-lieux et les biens qui y sont rattachs s’entremlent, ce qui serait exclu s’il s’agissait de circonscriptions bien distinctes.
MIREMBEL, Mirambeau. Albelina de Cosnaco a fait don d’un alleu quod est in vicaria de Mirembel, et est in loco qui vocatur a Berseloc quantum ibi videbatur habere prata sive terram, et in alio loco Auitrazes in parrochia sancti Cirici dedit similiter vineas (charte CCCCXV). Berseloc devenu Berceleu se trouve dans la commune limitrophe d’Allas-Bocage et Avitrazes (avec prposition a agglutine) est Vitrezay, dans Saint-Ciers-sur-Gironde – paroisse dont on sait par ailleurs (charte CCCCXXIV) qu’elle tait comprise dans la viguerie de Blaye, l’une des deux seules connues en Guyenne.
COSNAC, Conac : alodium quod est in villa que vocatur Genueirac prope ecclesiam in vicaria de Cosnac prope castrum Monteandronis . Ici aussi, nous suivrons Longnon qui situe la villa dans la commune de Coux, Genvrac, bizarrement rebaptis Jean-Vrat sur les cartes rcentes. La proximit de Montendre (Monte Andronis) ne fait pas de doute. En revanche, on peut s’tonner de la distance entre Conac et Genvrac, d’autant qu’on passe l par-dessus Mirambeau. Cela est plus comprhensible si l’on admet comme A. Debord (op. cit., p. 545-546) que les seigneurs des deux chteaux taient de la mme famille.

VICARIA JOGUNZAZENSE, JOEZACINSE (Jonzac)

La situation n’est pas identique. La viguerie est certes mentionne dans le cartulaire de Baigne entre 1075 et 1083 propos de la cession de l’alleu de Flamarenx et d’une part de la villa Lobodingis (charte CCCXXXI), mais elle l’est aussi au sicle prcdent (entre 952 et 964), dans le cartulaire d’Angoulme : Et in ipso pago [sanctonico], in alia vicaria Joezacinse, in villa quae dicitur Capdon, cum mancipiis et omnia ad se pertinentia. In ipsa vicaria, in villa quae vocatur Taularicia, quantumcumque in ipsa villa visus sum abere… . Admar de Chabannes fait aussi tat du don d’une glise, ecclesiam Sancti Petri in pago Sanctonico in vicaria Jogunziacense in villa Noclaco par (ou en prsence de ?) Ildegarius vicecomes et uxor sua Terberga . Cet Ildegaire tait vicomte de Limoges, cit entre 914 et 937 (voir J. Depoin, Chronique de Guitres, p. 146).
Noclaco est Neuillac, dont l’glise est en effet ddie saint Pierre. La villa de Capdon a t situe par l’abb Cholet Chadenac, mais on prfrera la localiser Chadon dans Germignac. En revanche, on ne dispose d’aucune hypothse crdible pour les vill Taularicia et Lobodingis non plus que pour Flamarenx [20].

Parmi la douzaine de vigueries retenues par A. Debord, il faut en carter une, non qu’il s’agisse d’une vicaria castri, mais parce qu’elle ne se situait pas en Saintonge, comme Auguste Longnon l’avait souponn dans son commentaire du cartulaire, de 1869.

ROCIMAGO ( villa que dicitur Bosseria in vicaria Rocimago ). De mme que l’abb Cholet et malgr la prsence dans le cartulaire d’une forme Roac(h) (charte LXXX), Andr Debord a situ ce sige de viguerie Saint-Laurent du Roc, paroisse absorbe ensuite par Montlieu. Rejetant cette identification, Longnon a justement fait remarquer que magos (champ, march), dans les toponymes composs o il apparat, laisse toujours quelque trace . Plus prcisment, il se rduit presque systmatiquement la voyelle nasale [ɔ̃], plus rarement [ɑ̃] et encore plus rarement [ɛ̃] : ainsi Turnomagus -> Tournon et Tournan, Argentomagus -> Argenton et Argentan [21]. Partant de cette seule indication, on a donc entrepris de recenser dans la base Fantoir tous les toponymes des deux Charentes commenant par Ro-, Reu- ou, sur le modle cocina -> cuisine, Rui-, et se terminant par -on ou -an, quitte les disqualifier l’un aprs l’autre… avant de s’aviser que, sous ses airs gaulois, la forme Rocimago est tout simplement aberrante !
En effet, ainsi que l’a expliqu plus tard Longnon lui-mme [22], si les composs en –magus ont abouti le plus souvent, en franais, des noms en –on, c’est que leurs deux lments s’articulent toujours autour d’un [o] accentu – de liaison, selon E. Ngre, Toponymie gnrale, I, p.167 –, qui s’est ensuite nasalis sous l’influence du [m]. Rocimago rsulte donc, selon toute apparence, d’une transcription fautive et il ne faut pas tre grand palographe pour suspecter dans le m le ni d’un Rociniago – soit la viguerie angoumoisine de Ronsenac. Les formes attestes de ce toponyme, drivant selon Dauzat de Rosciniacum, sont Roscenaco en 1090, Roncenaco en 1143 (Pouill), Ruciniaco et Ronciniaco en 1155 (Acta Pontificum Romanorum inedita, p. 168-169), Rocenaco au XIIIe sicle (Livre des fiefs de Guillaume de Blaye). Sige d’un prieur, on y dcouvrit un cimetire mrovingien comme Herpes.
Quant la substitution de la sonore [g] l’explosive sourde dans le suffixe -acum, on en trouve d’assez nombreux exemples dans la Toponymie gnrale d’E. Ngre (Florenciago, Fossiago, Genzago, Gignago… pour prendre une page au hasard). Cf. aussi la drivation Blanzac/ Blanzaguet, Julliac/ Julliaguet.
Villa que dicitur Bosseria in vicaria Rocimago  : les Boissire sont trop nombreuses en Charente (plus de 30) pour confirmer ou infirmer l’identification de Rocimago Ronsenac. Si, l’inverse, on prend celle-ci pour acquise, on peut penser que la villa se trouvait soit dans l’actuelle commune de Torsac, soit dans celle de Dirac.

VICARIA CRISTOLIENSE (Criteuil)

Le cartulaire de Saint-Cybard mentionne peu aprs 942 un don de Guillaume Taillefer : et cedo in ipso pago in vicaria Christolinse in villa que vocatur Romanorevilla cum ipsa ecclesia totum et ab integrum  ; dans le cartulaire d’Angoulme, p. 6, on trouve trace en 978 du don d’un alleu quae est in pago sanctonicae, in vicaria Cristiollensa, in loco quae vocatur Allianovilla, hoc est de vinea, cum casuale et curtiferum et torculario et brausia junctum unum et dimidium , et dans celui de Savigny, les chartes 633 et 634 signalent avant 1028 le don d’une glise : ecclesiam Sancti Pauli, sitam in pago Sanctonensi, in vicaria Cristiolensi, in villa quae vulgo dicitur Botavilla . On suivra ici les diteurs de ces trois cartulaires : Romanorevilla est devenue Renorville avec son glise place prs d’un petit ruisseau qui tombe dans le N, sur les limites de Salles-d’Angles et de Saint-Fort , comme l’explique Marvaud (tudes historiques sur la ville de Cognac, I, p. 75) ; on reconnat videmment Bouteville dans Botavilla ; enfin, Allianovilla est devenue Al(le)ville [23] dans Verrires, au bord du N. Celui-ci sert ainsi de frontire avec les vigueries de Jonzac et de Petriacum [24].

VICARIA CAT(H)MERIACENSIS, CATHMERIO (Chepniers)

Longnon doutait dj que ce toponyme ft le nom primitif de Baigne (Beania, drivant de Bthanie, village de Marthe et Lazare, sous l’enseigne duquel continuent de se placer plusieurs communauts religieuses). De fait, il y a lieu de distinguer deux Saint-tienne, l’abbaye (monasteri[um] sancti Stephani Beanie ou de Beania) et la paroisse (parrochia Sancti Stephani de Cathmerio, cite une unique fois, dans la charte XCIII). Nulle part dans le cartulaire il n’est question d’une paroisse de Baigne (qui serait d’ailleurs Saint-Nicolas, voir p. XI de l’dition Cholet), et l’on voit mal coexister deux appellations pour le monastre. Or, parmi les glises places sous le patronage du protomartyr tienne figure celle de Chepniers. Comme Longnon a fini par le reconnatre en 1885 dans son Atlas historique…, p. 173, sans tre d’ailleurs suivi par Dauzat ni par Ngre [25], Chepniers aurait ainsi la mme tymologie que Champniers, en Charente : le toponyme driverait de Cathumer ou du gaulois Catumaros (Dauzat) [26]. C’est aussi la thse de Paul Marchot (1895, note 1 p. 63), et d’Erik Staaff, 1896 p. 62), ainsi que de numismates qui ont cru reconnatre Chepniers dans une forme voisine de Cat(h)merium, Catomario vico, figurant sur un triens d’or mrovingien : Arthur Engel et Raymond Serrure, dans leur Trait de numismatique du Moyen ge, I, 1891, p. 127 (avec un point d’interrogation cependant) et Georges Depeyrot dans Le numraire mrovingien : les ateliers centraux…, 1998, p. 112. De fait, on a retrouv Chepniers les traces d’un tablissement mrovingien, avec son cimetire (voir Louis Maurin, Carte archologique de la Gaule, Charente-Maritime, 1999, p. 137).
La charte LXXIV du cartulaire de Baigne indique que Ramnulfus a donn au monasterio sancti Stephani, quod est super fluvium Cavallonis, et est constructum in pago Sanctonico in vicaria Catmeriacense , son alleu situ in pago Sanctonico in vicaria Catmeriacensi in villa que vocatur Auchai  ; la XCIII qu’Arnulfus a fait don de vignes in parrochia Sancti Stephani de Cathmerio  ; la CXVI que Constantin a donn un alleu in villa que dicitur Biarco, in Vicaria Cathmeriacinse  ; la LXXVI que Robbertus Galcherius a donn un alleu in villa que vocatur Chechavilla in parrochia sancti Johannis Cantiliacensis , puis que sa veuve Esingardis a fait de mme de biens in ipsa vicaria in villa que vocatur Valeiras […]. Itemque in eadem vicaria in villa que vocatur Lanciaco […]. Et iterum in ipsa vicaria in villa que dicitur Serentias . Robert avait dj donn (charte CXXX) un alleu situ prs de la mme glise Saint-Jean de Chantillac, dans le lieu appel ad capellam sancti Sulpicii .
On trouve Cheville (Chichevilla) dans la commune de Chantillac, la limite du Pin, et Biard (Biarco) dans Pouillac ; Vallire, haute et basse, (Valeiras) se situerait, non dans Lamrac comme l’a crit l’abb Cholet, mais d’aprs le cadastre napolonien dans Montchaude [27], la limite de Lamrac et de Reignac, ce qui pourrait induire un chevauchement avec la viguerie de Petriacum. Pour ce qui est du Chai et en ngligeant (peut-tre tort) les innombrables Chail, on a le choix entre trois possibilits au moins : Chaix ou Le Chai dans Baignes mme, Le Chay dans Montlieu et Le Chaix dans Chatenet – celui-ci relevant plus tard comme on l’a vu du chteau de Montendre. En revanche, on n’a trouv aucune trace de Lanciaco ni de Serentias. Cette viguerie aurait la forme d’une bande englobant l’abbaye et allant du sud au nord de Chepniers, son chef-lieu excentr, et de Pouillac jusqu’ la lisire de Montchaude.

Reste un groupement de trois vigueries dont l’enchevtrement pose plusieurs problmes, sans solutions claires.

VICARIA PETRIACENSIS, PEDRIACENSIS (Le Prat)

Une premire question, ardue, se pose son propos : o situer son chef-lieu ? On l’a en gnral identifi[] avec Prignac-de-Pons, crit Andr Debord. Cette identification ne nous parat pas acceptable, parce que Prignac est compltement excentr par rapport aux localits identifiables de cette viguerie. Nous pensons qu’il serait plus convenable de la situer au village du Peyrat, qui n’est aujourd’hui qu’un mince hameau de la commune de Brie-sous-Archiac, mais se trouve au centre des localits concernes et, de surcrot, sur le bord de la voie romaine de Saintes Prigueux [plutt Cahors, via Pons, Guimps et Aubeterre]. Le prsuppos tant que Petriacum n’a pu aboutir Prignac, issu de Patriniacum, mais devait normalement devenir, sous rserve de variantes orthographiques, Prac qui aurait, compte tenu de la prononciation locale, subi l’attraction du toponyme Prat, dsignant un gu empierr. C’est du reste l’avis aussi de Longnon, dans son Atlas historique , ainsi que de F. Chavanon, l’diteur d’Admar de Chabannes, mais tous deux optent pour le Peyrat proche de Lamrac [28]. Et il existe bien d’autres Prat encore, entre celui de Salignac au nord et celui de Chevanceaux au sud, celui de Tanzac l’ouest et celui de Saint-Vallier l’est – pour s’en tenir cette zone assez circonscrite. La situation des biens compris dans la viguerie peut-elle aider choisir entre eux ? Par chance, les mentions sont assez nombreuses, disperses entre trois cartulaires. Encore faut-il procder prudemment car les identifications proposes ici et l pourraient faire conclure une extension extravagante, de la banlieue de Saintes celle de Barbezieux.
La viguerie apparat dans le cartulaire de Baigne propos de la cession (avant 1075, estime l’abb Cholet) d’un alleu quod est in vicaria Petriacinse in villa que vocatur Fradorvilla, hoc est vineas, silvas, et in alio loco in ipsa vicaria in villa que vocatur a la Grava vineas (et) terras, et in alio loco Albocal dimidium junctum vinee , mais dans les deux autres cartulaires, des dates bien antrieures. En premier lieu dans celui de Saint-Cybard (charte 222), peu aprs 942  :
et cedimus ego [Guillaume Taillefer] et Gauzbertus diaconus in pago Sanctonico in vicaria Pedriacense in villa que dicitur Linarias ecclesia que est fundata in honore sancte Eugenie quantum cumque ad ipsam ecclesia[m] pertinet et cedo ego in ipso loco curtem meam indominicatam que vocatur Fradorevilla cum omnibus vernaculis omnia et ex omnibus quantumcumque ad ipsa[m] curtem pertinet vel aspicere videtur et cedo in alio loco in ipsa vicaria villa que vocatur Dairaco, quantum ad ipsam villam aspicit vel aspicere videtur cum omnibus vernaculis et cedo in ipsa vicaria villam que vocatur Alviniaco omnia et ex omnibus quantumcumque ad ipsam villam pertinet cum omnibus mancipiis et mea cernitur esse possessio . Dans d’autres chartes de la mme abbaye telles que rsumes d’aprs les marginalia d’Admar de Chabannes, figurent une villa Trilliaco, pago Sanctonico, vicaria Petracense (909), une glise Saint-Cirice in vicaria Petriacense, in villa Capdono (sous le rgne du roi Lothaire, entre 954 et 986), alodum in villa Monte Cautio, in vicaria Petriacense, in pago Sanctonico, […], et unum mansum in villa Dariaco in ipsa vicaria , (et in villa Monte Profecto vineas, terram, pratum, super fluvium Sclipeo), in villa Bassiaco, in vicaria Petriacense, alodum (vers 973-974). [29]
Le cartulaire d’Angoulme, enfin, rapporte qu’entre 952 et 964, Guillaume Taillefer cda in pago sanctonico, in vicaria Pedrezacinse, in villa quae vocatur Tavaniaco, capella mea quae est fundata in honore sancti Bibiani, cum mansibus et mancipiis, omnia et ex omnibus quantumcumque in ipsa villa visus sum abere vel possidere. Et in alia villa, in ipsa vicaria, Romegole villam, cum omnia ad se pertinentium. Et in alia villa, in ipsa vicaria, villa cujus vocabulum est Baredo [30], cum terris et vineis .
Parmi la douzaine de noms prsents dans ces cartulaires, aucune trace n’a t trouve d’Albocal (avec prposition et article agglutins), de Dairaco (qui ne peut tre Dirac, trop loign), ni de Trillaco. Pour ce qui est de Monte Profecto, dont il n’est d’ailleurs pas spcifi qu’il se situait dans la viguerie, on comprend seulement qu’il occupait une hauteur au-dessus de l’cly (fluvium Sclipeo, le rivo Lesclip du cartulaire de Barbezieux, charte DVXXIII), affluent de la rive droite du N). Tavanaco et Romegole ont t identifis par l’abb Nanglard Thnac et Romegoux, mais ces deux localits devaient logiquement tre comprises dans la quinte de Saintes. Thnac est d’ailleurs un ancien Attienacum ou Tenacum, d’aprs Dauzat et Ngre ; nous verrons ci-aprs la solution que propose Debord. Quant Romegole, ce toponyme renvoyant la prsence de ronces figure encore de nombreux exemplaires dans les cadastres du Sud-Ouest – il s’en trouve trois en Charente – et rien n’oblige le chercher entre Rochefort et Saintes. Le problme est similaire avec (La) Grave, microtoponyme trop commun pour qu’on puisse identifier ce lieu-dit avec certitude – de trs rares exceptions prs comme dans Saint-Maurice de Tavernole, il ne s’agit d’ailleurs que de simples pices de terre.
Ne peuvent tre identifis de faon peu prs sre que Linarias, nom clips par celui de la paroisse, Saint-Eugne, o se situe Fradorevilla, mentionne deux fois et qui est devenue Frdouville ; Monte Cautio, Montchaude, et Capdono, qui a subi le mme sort que Linarias : c’est aujourd’hui Saint-Ciers Champagne, du nom de l’glise ddie sancto Cirice. Debord (op. cit. , note 96, p. 36) identifie en outre Tavaniaco Touvenac, dans cette mme commune. On ajoutera, non loin, Barret (Baredo qui a t lu Barecto ailleurs), et Auvignac (Alvignaco), sige futur d’une commanderie aujourd’hui disparue qui se trouvait selon Robert Favreau Loubignac, au sud du territoire actuel de Barbezieux-Saint-Hilaire, tout prs de Montchaude [31], mais se confond selon d’autres avec Le Vignac, dans la mme commune mais tout au nord, au bord du N [32]. Enfin, pour Bassiaco, on a un choix relativement restreint, mais que nous hsitons trancher : Bessac dans Montendre ; son homonyme de Charente, commune proche de Brie-sous-Barbezieux ; Bessec dans Montlieu et Bassac dans Raux. Ce dernier lieu-dit serait le meilleur candidat, car le plus proche de Brie-sous-Archiac et de Saint-Ciers, mais il pourrait aussi bien tre compris dans la viguerie de Jonzac.
Compte tenu des lments les plus srs, on peut hsiter entre Brie-sous-Archiac et Lamrac pour situer Petriacum. Sur notre carte, nous avons suivi Andr Debord (op. cit., p. 85, et carte p. 86) plutt que Jules Chavanon, non en raison de la proximit d’Archiac ou de quelque position centrale plus que rare parmi les vigueries prcdemment examines, mais en raison d’un lment tenant la localisation et la nature de la dernire viguerie – celle de Guimps.

VICARIA CONDEONENSIS (Condon)

La charte CCCCLIX de Baigne ( avant 1075 ) mentionne la villa que dicitur Rasquiaco et alia villa que dicitur Vilars in vicaria Condeoninse . Comme le remarque Longnon, Villard (le petit et le grand) est le nom de deux hameaux dans la commune mme de Condon, et son identification de Rasquiaco Rignac (Reignac aujourd’hui) peut galement tre accepte si l’on suppose comme lui une erreur de transcription ( qu mis la place de gn et parfois retranscrit ch ) – ce d’autant plus facilement qu’il y avait l un prieur dpendant de l’abbaye de Lesterps dont la charte suggrait l’existence puisqu’elle tait dsigne en marge comme tant la carta Josberti monachi de Raschiaco . Mais Reignac apparat dans une autre charte (CCLXV) sous la forme Rinac
En tout tat de cause, cette mention est forcment tardive, l’abbaye de Lesterps ayant t fonde la fin du Xe sicle.
Compte tenu de la date, A. Debord admet qu’il peut y avoir ici survivance d’une viguerie carolingienne, rduite sa fonction de localisation. Mais on peut aussi y voir le district de la motte de chez Besson, dans Condon (A. Debord, op. cit., p. 472, n 19), ce qui en ferait une viguerie fodale. En tout tat de cause, les lieux-dits identifis comme relevant de la vicaria Petriacense n’empiteraient pas sur son territoire, ce qui laisse le bnfice du doute...

UNENS et VUES (Guimps)

Le cartulaire de Baigne mentionne une seule fois, in pago Sanxctonico, la vicaria Unens (charte CCCXCVI, entre 1060 et 1075) en laissant en blanc le nom de la villa o ont t vendues une terre et une vigne au moine Josbertus et son frre. Andr Debord (op. cit., p. 85, note 164) identifie cette vicaria la villa et vicaria Vues, in pago sanctonico, cite dans le cartulaire de Saint-Cybard [33] l’occasion du don, en 942, d’une villa Castaniaco qui doit tre Chatignac [34] (canton de Brossac, 16) . La viguerie de Vues se situe donc dans le canton de Brossac ou de Chalais , conclut-il.
Mais Longnon, dans son Atlas historique de la France, Hachette, 1885, p. 209, corrige Unens en WENS, qu’il identifie Guimps, suivi en cela par Dauzat et par Ngre qui intercalent cette forme entre Agui(n)tum (avant 800, cartulaire de Saint-Jean d’Angly, d’aprs les Gesta sanctorum patrum Fontanellensis cœnobii), et Guims [35](cartulaires de Barbezieux, 1143, et de Baigne, 1215 et 1219). Cette squence est toutefois contestable sur un point : les Gesta sanctorum patrum Fontanellensis cœnobii numrent une srie de biens donns par l’abb Bnigne en 698 dans plusieurs pagi, dont ceux de Saintonge et d’Angoumois. Or Agintum [36] figure dans ce dernier, entre Andiagum, Vodertam (Angeac, Vouharte) et Ambariago, Riveram (Ambrac, Rivire), de sorte qu’il ne s’agit sans doute pas de Guimps. Comme Aginno ou Agintum (prceltique ou gaulois ?) se trouve selon Dauzat l’origine de toponymes aussi divers qu’Agen, Ayen, Haims, Hanc, Haimps, Bourg-d’Hem, Eymoutiers en Limousin et peut-tre Gent en Charente, il est sans doute difficile de localiser celui du pagus engolismensis, mais il n’y a aucune raison de penser que cette forme aurait prcd Wens. Pour le reste, le passage du [w] germanique [g] comme dans wardn > garder (aprs une transition en [gw] qui, dans le cas prsent, n’est sans doute pas reprable dans l’orthographe), n’a rien pour surprendre. Selon les manuels de phontique historique, il est acquis au XIIe sicle. S’agissant de Guimps, le processus tait visiblement achev en 1143, mais la coexistence des deux formes dans le cartulaire de Baigne suggre que la charte Unens/Wens est antrieure aux chartes Guims , ce qui pourrait expliquer les difficults de transcription rencontres par le copiste, tout le moins pour les toponymes.
Si l’on admet qu’Unens et Vues se confondent toutes deux avec Guimps, on se heurte quelques difficults, et d’abord celle qui tient l’loignement de Chtignac ; mais cette objection peut tre leve : la carte de Cassini (et elle seule) mentionne un Chatignac situ entre Guimps et Saint-Ciers, ce qui ramne cette viguerie des dimensions plus que raisonnables [37] en permettant la fusion des deux sites.

Reste un problme plus srieux. L’empan temporel de la viguerie de Guimps, de 942 1060-1075, la rend contemporaine de la Petriacensis (909-avant 1075) alors mme que Guimps se situe entre Saint-Eugne et Saint-Ciers, toucher le Prat de Brie-sous-Archiac. Le seul recours semble tre de postuler l’existence d’une de ces vigueries bicphales tudies par Jean-Franois Boyer en Limousin. ct du chef-lieu effectif, situ un nœud de communication, on aurait un deuxime site ponyme , un domaine rural servant de dotation ou de rsidence au fonctionnaire en place , les deux parfois limitrophes [38] – ce qui donnerait un avantage au Prat de Brie sur celui de Lamrac. La distribution des rles demeurant obscure dans le cas prsent mme si le statut de villa de Vues fournit une indication.

***

La question des vigueries carolingiennes n’est certes pas une question historique de premire importance, d’autant qu’aucun de leurs siges n’est devenu celui d’un archiprtr et que seul Jonzac est devenu celui d’une chtellenie. Mais les localisations et dlimitations parfois risques que nous avons tentes esquissent une gographie administrative non dnue de particularits qui demanderaient tre interprtes. Premirement, dans les cas o nous avons connaissance de plusieurs villas ou alleux compris dans ces circonscriptions, il semble que, comme en Aunis, leur chef-lieu tende y occuper une position excentre (Juillers, Bresdon, Jonzac, Chepniers, Criteuil et Le Prat, qu’on place celui-ci Brie-sous-Archiac ou Lamrac), voire se situer la priphrie mme du pagus (Juillers, Bresdon, Herpes, Chepniers), comme si leur territoire s’tendait de la limite de la Saintonge vers l’intrieur. Comment expliquer cette configuration centripte , non certes gnrale, mais dominante ? Faut-il supposer une influence des Taillefer, qu’on voit d’ailleurs intervenir plusieurs fois : Migron, Criteuil et dans la vicaria Petriacensis ? Ou bien s’agit-il d’une forme de dlimitation du comt, voire de consolidation de la frontire ? L’un n’excluant peut-tre pas l’autre.
D’autre part, si l’on fait abstraction de la Boutonne, de la Saudrenne et de la Guirlande qui servent de frontire au pagus, le N est la seule rivire qui apparaisse nettement dlimiter des vigueries – encore qu’il soit possible que la Charente et la Seugne aient t dans le mme cas. En revanche, les voies, romaines ou autres, ont jou l’vidence un rle important, soit que les sites ponymes d’o se dployait la viguerie y fussent implants (Bresdon et Herpes sur la voie Jarnac-Aulnay, Chassors tout prs de la voie Saintes-Limoges...), soit que la viguerie poust peu de chose prs leur trajet (la Petriacensis sur la voie Saintes-Pons-Aubeterre-Cahors, la Juliacensis sur la voie Saintes-Aulnay par Varaize et Paill). On conoit aisment que de telles positions aient facilit les communications.
En tout tat de cause, le dossier n’est pas clos et peut-tre d’autres, mieux arms que nous, voudront-ils le reprendre.


[2Il hsite manifestement sur le statut de la viguerie de Condon, mais la porte nanmoins sur sa carte de la page 89, ce que ne fait pas Robert Favreau qui, dans le tome 2 de l’Histoire de l’Aunis et de la Saintonge (Geste ditions, 2014, p. 46-47), reprend pour le reste sa liste telle quelle.

[3Voir Marcel Garaud, Les circonscriptions administratives du comt de Poitou , Le Moyen Age, vol. 59, 1953, p. 42-43 et note 121 et Jean-Franois Boyer, Les circonscriptions civiles carolingiennes travers l’exemple limousin , Cahiers de civilisation mdivale 39, 1996, p. 260.

[4Mais dom Fonteneau et La Fontenelle de Vaudor situaient Juliacum Saint-Julien de l’Escap !

[5J. Duguet, Noms de lieux des Charentes, d. Bonneton, 1995, p. 180.

[6Toutefois, Sudranna rappelle fortement le nom de deux Saudrenne : l’affluent de l’Antenne qui nat 4 km au sud de Saint-Pierre de Juillers, et l’affluent de la Boutonne qui, entre Paill et Aulnay, faisait la limite avec le Poitou – sans compter un Sauderne sur le territoire mme de Saint-Pierre.

[7Archives historiques du Poitou, t. III, 1874, p. 284.

[8C’est l’avis de La Fontenelle de Vaudor, qui numre les lieux-dits compris dans cette viguerie : Mmoires de la Socit des antiquaires de l’Ouest, 1838, p. 393. On remarquera toutefois que Nr le haut (Neriacus Superior) est situ par le cartulaire de Saint-Jean d’Angly inter pago Pictavo atque Santonico (charte 169 de 963, p. 200).

[10M. Clouet tait malchanceux quand il se risquait en toponymie : voir Lo Fayolle, Poitou et Charentes , Revue des tudes anciennes, 1935, p. 62. Mais, comme on va le constater avec Cirpinse, il a pu avoir une intuition intressante, malheureusement trs mal argumente…

[11Mais le docteur Guillaud, alias Jean le Saintongeais, avait mentionn cet acte ds 1904.

[12Doit-on rapprocher Crudilicas de Croutelles et autres drivs de crypta, crote = grotte, caverne, ce qui nous ramnerait tout de mme aux carrires et tombes rupestres des Chaudrolles ?

[14E. Ngre, Toponymie gnrale de la France, I, p. 382, cite des Neuvic/Neuvy qui ont connu les deux formes, de sorte qu’on ne peut gure tirer argument de cette dimorphie.

[15Lopold Delisle, ibidem.

[16Aussi accessible sur le site guyenne.fr .

[17Rainguet, dans ses tudes historiques, littraires et scientifiques sur l’arrondissement de Jonzac, 1864, p. IX et l’abb Cirot de la Ville dans son Histoire et description de l’glise de Saint-Seurin, 1867, p. 71, prtendent qu’Archiac a t le sige d’une viguerie ds 836 , en renvoyant sans prcisions dom Fonteneau. Peut-tre s’agit-il d’une mauvaise lecture d’une charte de 986 ou 987 (Collection D. Fonteneau, t. VI, p. 359) mentionnant le don l’abbaye Saint-Cyprien de Poitiers de terres situes au Pin et Arciacus (Aray) ou, plus simplement, d’un contresens sur un passage de Lesson, Histoire… des marches de la Saintonge, p. 282, qui s’y rfre en mme temps qu’au cartulaire de Baigne.

[18Mesure de surface, gale une demi-stere en principe.

[20Taularicia a t situe par le docteur Guillaud (alias Jean le Saintongeais) Tugras, ce qui est d’autant plus improbable que Tusgiras figure comme tel dans le cartulaire, ou, peine plus vraisemblablement, Tauriac, dans Saint-Germain de Lusignan, entre Jonzac et Neuillac.

[21Voir par exemple A. Longnon, Les noms de lieu de la France, Champion, 1923, p. 43-46, et Jacques Lacroix, Les noms d’origine gauloise, La Gaule des activits conomiques, d. Errance, 2005, p. 246-249.

[22Les noms de lieu…, p. 43

[23J. Duguet, Noms de lieux…, p. 121.

[24Voir le croquis d’Andr Debord, dans Le mouvement de paix et la naissance des chtellenies , in Chteau et territoires : limites et mouvances, Presses universitaires de Franche-Comt, 1995, p. 22.

[25Le premier renvoie caput nigrum, tte noire , ou canna, roseau , le second chnaie …

[26Cathmer est vraisemblablement un nom germanique plutt que celte, mme si les deux racines cad, cath ( guerre , combat ) et mer, mar ( fameux ) se retrouvent dans les deux familles linguistiques. On le rencontre chez Tacite sous la forme Catumer (nom du chef des Chatti, Cattes ou Hatti qui donnrent leur nom la Hesse). Un autre Franc ( ?) a donn son nom, trs similaire, Lamrac : Lathomer, mais cette fois la drivation ne pose pas de difficult : Lathomariacum a donn Lamairac, Lamrac (Ngre, op. cit., II, p. 752 ; A. Dauzat, La toponymie franaise, p. 307) par simple effacement d’une syllabe inaccentue.

[27Les deux communes, qui ont aujourd’hui fusionn pour former Montmrac, taient spares par la voie venant de Pons et Guimps : suivant ledit chemin Pontois entre la chtellenie de Saint-Maigrin et celle de Barbezieux et les paroisses de Lamrac et de Monchaude (Aveu et dnombrement du marquisat de Barbezieux, 1771.)

[28Pour la variante Pedriacense uniquement chez Longnon, qui situe Petriacum au Peyrat de Blanzaguet, loin l’est de la Charente actuelle !

[29Voir aussi Neues Archiv der Gesellschaft fr ltere deutsche Geschichtskunde, t. 7, p. 632-637.

[31Voir la base Mrime.

[32Il existe un autre Auvignac dans Montils, proche de Prignac, et un Vignac Bran, …tout ct d’un Prat, mais dans une zone qui devait relever de Cathmeriacum/ Chepniers.

[33dition de P. Lefrancq, 1930, p. 220.

[34De fait, Chtignac tait encore Chasta(g)nac dans le cartulaire de Barbezieux, chartes DLIII et DLIV.

[35Parfois lu Guinis, par une erreur de transcription symtrique de celle qui a cr Rocimago.

[36Et non Aguintum, ce qui exclut probablement tout [w] tymologique.

[37Et, accessoirement, se trouvent par l mme cartes la candidature du Prat de Saint-Vallier et l’identification de Baciaco la commune charentaise de Bessac.

[38 Les circonscriptions civiles carolingiennes travers l’exemple limousin , Cahiers de civilisation mdivale 39, 1996, pages 235-261 (254-258 notamment).

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