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Origine et importance de la Fonderie de Ruelle (Charente) avant la Rvolution

dimanche 1er avril 2012, par Pierre, 2064 visites.

La fonderie de Ruelle est l’tablissement franais le plus considrable pour la fabrication des canons de marine. Son histoire est, de ce fait, intressante au double point de vue national et local, et, d’autre part son fondateur, le marquis de Montalembert — un Charentais de vieille souche — est une des figures les plus curieuses du XVIIIe sicle.

Source : Bulletin de la Socit charentaise des tudes locales - Angoulme - 1925 - BNF Gallica

Voir les autres articles publis sur Histoire Passion propos de la Forge de Ruelle, et en particulier les plans anciens de l’tablissement.

L’tude que j’ai l’honneur de prsenter aujourd’hui aux lecteurs du Bulletin des tudes Locales a t faite la demande de M. Pignon ; et, bien que n’ayant aucune habitude de cette sorte de travail, je l’ai rdig avec le plus grand soin — ce qui ne veut pas dire qu’il soit exempt de maladresses ou mme d’incorrections.

Je dois l’amabilit de M. Burias, archiviste, d’avoir pu y introduire un document indit dcouvert par lui, qu’il a bien voulu me communiquer afin d’en assurer la primeur aux lecteurs du Bulletin. Je tiens l’en remercier ici, ainsi que de ses nombreux et bienveillants conseils, qui m’ont guid srement dans mes recherches, en m’vitant de nombreux ttonnements.

Cependant, on trouvera peut-tre que ce travail ressemble trop un devoir d’lve. Je pense, en ce cas, que les textes compils avec plus ou moins de mthode, qui en forment une grande partie, ont une valeur intrinsque suffisante pour en justifier l’insertion au prsent Bulletin.

L..L.

La fonderie de Ruelle est l’tablissement franais le plus considrable pour la fabrication des canons de marine. Son histoire est, de ce fait, intressante au double point de vue national et local, et, -d’autre part, -son fondateur, le marquis de Montalembert — un Charentais de vieille souche— est une des figures les plus curieuses du XVIIIe sicle [1].

Il peut paratre extraordinaire, premire vue, qu’un tablissement, destin ds sa cration travailler pour la marine, ait pris naissance une distance relativement grande de la mer, une poque o les communications taient encore difficiles pour les voyageurs eux-mmes. Ce fait est pourtant trs naturel, et s’claire par les origines de cette industrie trs spciale qu’est la fabrication des canons, si l’on songe que le minerai de fer utilis pour prparer la fonte tait trs abondant et s’extrayait facilement en Charente ce moment, et que le bois, ncessaire pendant longtemps au chauffage des fourneaux, se trouvait profusion dans nos belles forts, celles de la Braconne et de Bois-Blanc entre autres.

La difficult principale laquelle on se heurta pendant longtemps pour fabriquer des canons tait d’obtenir un tube long et rsistant : on connat les bombardes historiques de Crcy, en bois cercl de fer, qui faisaient plus de peur que de mal. On chercha vite remplacer ces engins primitifs par des canons en mtal. Tout d’abord, on essaya d’employer le fer forg : On a retrouv des bombardes et des couleuvrines de ces jours primitifs cercles en fer et formes de bandes de fer soudes, portant l’empreinte d’un travail besoigneux. [2]. On comprend le prompt abandon d’un tel procd, qui tait pourtant un progrs sensible l’poque. L’emploi de la fonte commena vers la fin du XIVe sicle, aprs que se furent rpandus les fourneaux dits fusion par opposition aux anciens fourneaux dits la catalone dans lesquels la fonte liquide n’tait obtenue qu’accidentellement. A partir de cette poque, son emploi se gnralisa, surtout en Angleterre et en Prusse. Vers 1600, apparaissent en Saxe les premiers hauts fourneaux pour l’artillerie, et sans doute en mme temps en France. Il semble que l’emploi du bronze, connu de bonne heure (1418) ne se gnralisa pas cause de sa chert, et malgr sa supriorit de rsistance, parce qu’on coulait alors en premire fusion ; et noyau : tandis qu’on obtenait une fonte impure et trs cassante, le bronze se moulait facilement ; aussi les Anglais recommencrent-ils l’utiliser partir de 1633, de prfrence a la fonte [3].

Les premiers canons de marine diffraient peu de ceux employs sur la terre ferme. Selon Froissart, les vaisseaux anglais qui taient devant Calais (1347), taient arms de bombardes pareilles celles de Crcy. La diffrenciation fut lente. C’est au milieu du XVIIe sicle qu’elle fut le plus marque ; tandis qu’on revenait aux canons de bronze pour les combats sur le continent, on prfrait, pour les, canons de marine, l’emploi de la fonte, moins coteuse, et surtout moins sonore dans les batteries couvertes que ncessitait la construction des vaisseaux d’alors, hrisss de bouches feu sur toute leur surface. A la Rvolution, une seule fonderie de canons en bronze existait encore en France ; c’tait celle du port de Rochefort o l’on fabriquait des pices de petit calibre pour en munir les embarcations lgres, et les petits vaisseaux.

L’industrie de la fonte, trs ancienne dans notre rgion, devait s’emparer de bonne heure de cette branche trs spciale. Nanmoins, on sait peu de choses, sur ce que furent les forges canons antrieurement au dbut du XVIIIe sicle. Voici ce que disait en 1726 Jean Gervais [4], juge au prsidial d’Angoulme, dans son Mmoire, sur l’Angoumois adress au lieutenant gnral de la province :

Il y a cinq forges en Angoumois, sur les frontires du Prigord et du Limouzin, savoir : celle de Rancogne, celle de Planchemenier, celle de Combiers, celle de Montizon, dans la paroisse de Roussines, au-dessus de Montbron, et celle, de Champlaurier, sur la petite rivire de la Sonnette, auprs du bourg de Saint-Claud. La forge des Pins, quoique en la paroisse de Chasseneuil, l’extrmit de l’Angoumois, est en Poitou.

La forge de Rancogne est la principale de toutes. Elle avait t mise en trs bon tat par feu M. de Logivire... qui l’avait embellie d’un btiment trs louable. Mlle de Logivire, sa fille, qui joint aux agrments de son sexe, la force d’esprit, le gnie suprieur et le courage du ntre, l’a perfectionne dans les derniers temps, y ayant tabli neuf quatre fourneaux magnifiques.

On fabrique cette forge des canons d’une excellente qualit, et des bombes et boulets qui sont ensuite transports pendant cinq lieues par charrois jusqu’au Gond, prs Angoulme, o la demoiselle de Logivire tient un entrept l’embouchure de la Touvre dans la Charente, o on les embarque sur les bateaux du pays, vulgairement appels gabarres, pour les descendre Rochefort. La situation de la forge de Rancogne, porte de la fort de la Braconne, dont elle n’est qu’ une lieue de distance par un ct, est heureuse pour se fournir avec plus de facilit des quantits de charbon ncessaires pour son exploitation, ce qui met ceux qui l’exploitent en termes d’y pouvoir fabriquer promptement un grand nombre de canons de tout calibre, communment de vingt-quatre livres de balles, et jusqu’ trente-six, ou plus selon le besoin, lorsque les eaux sont bonnes ; mais le cours de la Tardoure, qui la fait aller, ayant t arrt ces deux dernires annes cause des excessives scheresses, on y a t forc de mettre hors au milieu des plus belles saisons, ce qui a caus des prjudices infinis aux fondages que la demoiselle de Logivire avait entrepris pour fournir au Roy le nombre de trois cent soixante-seize pices de canon, dont elle s’est charge pour le port de Rochefort.

Celle de Combiers, appartenant au seigneur de Brossac, quatre grandes lieues du port de l’Houmeau, se fournit de bois suffisamment dans les forts de ce seigneur la Rochebeaucourt. On y fabrique, aussi des canons de mdiocre grandeur et souvent pour le compte de la demoiselle de Logivire, lorsque le manquement des eaux fait cesser ou diminuer les travaux de celle de Rancogne [5]. On se sert aussi, Combiers, des usines de Feuillade, qui en sont encore plus proches que de la forge de Rancogne.

Celle de Planchemenier, appartenant au sieur de la Lande, situe sur un tang, trois lieues d’Angoulesme, prend ses bois dans la fort de Marthon, terre appartenant au sieur de Saint-Martin, dont elle n’est loigne que d’une lieue.

Les autres forges, six lieues d’Angoulesme, tant obliges de tirer leurs charbons des bois des particuliers, bois qui sont quelquefois hors d’tat d’en fournir, sont sujettes cesser ; d’autant plus que ceux qui les exploitent ne sont pas assez aiss pour les faire aller aussi continuellement que va celle de Rancogne. Elles sont mme abandonnes fort souvent pendant plusieurs annes ; elles l’ont t pendant ces trois dernires, et pourraient enfin l’tre absolument l’avenir.

Ces faits, bien connus de Montalembert, expliquent les raisons qui lui firent choisir le bourg de Ruelle pour tablir la forge nouvelle, pourvue des derniers perfectionnements qu’il projetait : abondance de minerai dans la rgion d’une part, et d’excellente qualit (les mines de la Feuillade, disait Jean Gervais, sont peut-tre les plus douces qu’il y ait au monde ), abondance du bois de chauffage proximit, dans la fort de la Braconne o le bois presque tout chne et de bonne qualit , ne peut cependant servir que sous forme de charbon cause de la maigreur du terrain qui n’a pu y produire de beaux arbres . D’autre part, la Touvre, facile amnager cet endroit, cause des nombreux lots qui la couvrent, dont le dbit rgulier est un sr garant d’une production rgulire, en mme temps que sa navigabilit, ds cet endroit, permet d’viter des transbordements toujours longs et difficiles, et d’assurer une livraison plus fapide. On comprend l’utilit des
cours d’eau cette poque o il n’existait pas d’autre source d’nergie comparable, pour actionner les soufflets activant la combustion dans les hauts fourneaux : le rgime rgulier de la Touvre devait ncessairement procurer dans les soufflets l’galit du vent qui forme un avantage inapprciable pour la solidit et la sret des canons  [6]. En outre, l’eau courante tait ncessaire pour laver le minerai avant son emploi et le dbarrasser des impurets nuisibles la bonne qualit de la fonte. Or, cette opration, entre autres, tait impossible Rancogne quand, la scheresse aidant, toute l’eau de la Tardoire avait disparu dans les nombreuses failles du sol qu’elle rencontre aux environs de La Rochefoucauld.

C’est l’ensemble de ces causes, dont l’importance ne pouvait tre mieux apprcie que par Montalembert, qui l’amenrent crer Ruelle la modeste forge devenue par la suite le centre
d’une vritable cit industrielle.

Le marquis de Montalembert fut, comme on sait, un savant et un soldat ; grand patriote, il resta toujours modeste et effac, faisant passer la gloire de la France avant son propre intrt. Comme Vauban, il occupait ses loisirs tudier les questions d’artillerie qui le passionnaient. En 1750, il prsentait l’Acadmie des sciences deux mmoires, l’un sur la fonte canons  ; l’autre sur la rotation des boulets . la veille de sa mort, c’tait une tude sur les affts de la marine laquelle il mettait la dernire main [7]. Travailleur infatigable, comme on voit, son gnie ne fut apprci que par les hommes de la Rvolution. En 1796, son lection l’Institut ne faisait, semblait-il, aucun doute ; malgr leurs mrites respectifs, aucun des onze autres candidats (dont le fameux horloger Brguet [8], inventeur du pendule compensateur) ne pouvait lui disputer la place. Montalembert s’effaa devant un nouveau venu dont la gloire prsente lui avait, peut-tre fait pressentir l’avenir superbe : Napolon Bonaparte fut lu l’Institut son retour d’Italie.

Le buste qui se dresse sur le bord de la Touvre, l’entre principale de la fonderie, est un hommage qui fut tardif mais aussi bien faible la valeur de Montalembert. Le sculpteur — Le Charentais E. Peyronnet— a rendu, avec un rare bonheur d’expression, la figure nergique de cet homme qui lutta toute sa vie pour conserver son pays la force et la grandeur, et pourtant fut bafou sous un roi inepte. Le front large et dcouvert, le nez lgrement busqu, aux ailes fines, disent la vive
intelligence et la pntrante finesse du soldat. Le regard un peu vague et lointain fait penser aux rveries du savant ; un sourire mi-amer, mi-railleur erre sur les lvres fines. Le visage est celui
d’un homme dsabus qui souffre d’tre mconnu, mais qui regarde sans colre l’injustice de ceux qui le poursuivent de leur mfiance haineuse.

Rien, en effet, ne lui fut pargn : ni les tracasseries chicanires du Corps de Ville d’Angoulme, ni l’hostilit dguise et hautaine de la cour, et, une fois l’oeuvre acheve, les spoliations furent sa rcompense.

Aprs avoir acquis, avec son frre, le chevalier Jean de Sers, moyennant une rente annuelle et perptuelle de 20.000 livres, le terrain choisi ( cheval sur la Touvre, proximit de la route
d’Angoulme Limoges) o s’levait auparavant un vieux moulin papier, Montalembert fit construire un premier haut fourneau pour lequel il se mit en devoir d’obtenir une coupe de
bois dans la.fort de la Braconne. C’est alors qu’il se heurta la municipalit angoumoisine qui sortait d’un engourdissement d’un demi-sicle  : pour lui faire chec (8 juillet 1750). Voici quelques-unes des objections qui lui furent faites : on craignait que la forge ne nuist aux approvisionnements en bois de chauffage d’Angoulme et de toute la rgion en aval, jusqu’au port de Rochefort qui se ressentirait, disait-on, de la consommation du bois dans les fourneaux. Cette protestation publique contre la demande de Montalembert revtait certaines formes lgales qui n’en attnuent pas le caractre parfois injurieux. L’arrt du Conseil d’Etat du 9 aot 1723, fait exprs
pour prvenir de pareils abbus, porte que les tablissemens des forges, fourneaux, martinets et verreries ne pourront se faire dans les endroits o leur uzage tendroit par la consommation des bois ncessaires pour les entretenir priver le publicq de ceux destins son chauffage, et que cet tablissement ne doit tre fait que pour la consommation des bois qui ne sont pas porte des rivires navigables et des villes, et qui, par leur situation, ne peuvent servir ny aux constructions, ny au chauffage  [9]. C’tait justifier Rancogne contre Ruelle, mais aussi empcher pour la premire tout dveloppement ultrieur. Cette opposition de la bourgeoisie un fils de la noblesse parat dj bien trange. Combien sont plus surprenants encore les termes de cette dlibration extraordinaire : Le sieur de Montalembert forme ce projet sans avoir ny la proprit du terrain... et tous les bois de sa terre n’entretiendroient pas cette forge pendant trois mois. Il semble qu’on lui fasse grief de l’insuffisance de sa fortune pour cette entreprise et on va jusqu’ lui offrir de ddommager le sieur de la Tche, propritaire du terrain, pour son bail.

On accueille aussi la plainte de certains riverains de la Touvre qui craignent de manquer,de poisson par suite de la pollution des eaux rsultant, croient-ils, du lavage des minerais ; et plusieurs autres motifs sans valeur.

Le dernier cependant peut se justifier :

15 Le fermier des belles et magnifiques forges de Rancogne, appartenant la demoiselle de Logivire, vient de faire un traitt de douze cent canons pour le port de Rochefort ; il y a dj travaill avec succs, la satisfaction de la marine. Il en a dj livr cinq cent [10], et on y fabrique aussi des boulets, bombes et mortiers...

16 Le mme fermier possde aussy les forges de Planchemnier... Elles sont deux lieues de celles que le sieur de Montalembert veut tablir et cet tablissement devendroit inutile ou dtruiroit des tablissements dj faits et qui ne causent aucun prjudice.

Peut-tre faut-il voir l la vraie raison de l’opposition des chevins d’Angoulme, gens routiniers et aux vues bornes, craignant que la concurrence industrielle qui s’amorait ne vnt les troubler dans leur tranquillit. Toujours est-il que leur protestation resta sans effet, puisque, le 22 dcembre de la
mme anne, un arrt du Conseil d’Etat permettait audit sieur marquis de Montalembert d’tablir, sur la rivire de Touvre, une forge canons, et d’augmenter de deux ou trois fourneaux les forges un seul fourneau qu’il avait acquises ou fait affermer . L’anne suivante, d’ailleurs, le roi lui reconnaissait, par lettres patentes, le droit de disposer, dans la fort de la Braconne, d’une coupe de 4.800 arpents (20 hectares environ) de bois, pour une dure de 9 ans.

Les dbuts furent nanmoins trs difficiles, surtout, semble-t-il, cause du manque d’argent pour les premiers frais de construction des btiments, magasins et fourneaux, et pour l’amnagement de la Touvre afin d’en tirer de bonne heure tout le parti possible. Il fallut la tnacit indomptable de Montalembert, nomm ce moment (1751) lieutenant gnral d’Angoumois et de Saintonge, pour mener bien son entreprise. A plusieurs reprises, il demanda au Roi et la Cour un appui
financier. Il semble bien qu’il obtint des subsides importants. C’est du moins ce qu’affirme le marquis d’Argenson, sous-secrtaire d’Etat de la guerre (de 1749 1757), qui note dans son journal, la date du 11 dcembre 1755 [11] : L’on travaille nonchalamment la marine, les fonds manquent souvent. Les commis sont fort riches et s’intressent dans les affaires. Un M. de Montalembert, ci-devant page de M. le prince de Conti, a prtendu avoir un secret pour faire de meilleurs canons pour la marine, il a reu 1.800.000 livres et il n’a encore fourni que sept canons, mais il a achet des terres, y a bti, a fait une salle de spectacle, et les canons ne viennent pas. Toute la cour est intresse dans son entreprise. Dans ce simple cho des potins de la cour, on peut voir de quelles exagrations et de quel ridicule scepticisme tait entour le nom de Montalembert. Peu aprs (2 janvier 1756), d’Argenson crivait encore [12] : L’affaire du sieur de Montalembert devient chaque jour plus odieuse : non seulement il a escroqu au roi deux millions (sic), mais divers particuliers, comme la dame de Roffignac et au comte de Brassac, seigneurs d’Angoumois et de Prigord, qui il a pris leurs bois et leurs forges, par autorit du roi, sans les payer. L’accusation est grave ; tout au moins parat-elle plus vraisemblable que la prcdente : toutes deux montrent bien avec quel tat d’esprit on accueillait cette tentative pour doter notre marine d’armes moins dsutes. Non que le gouvernement se dsintresst de la question : deux ministres actifs et intelligents, Rouill et Machault d’Arnouville, firent construire en dix ans (1747-1757) une cinquantaine de vaisseaux de ligne [13]. Et la ralit tait beaucoup plus odieuse que ne le croyait d’Argenson : Par suite de la tension politique entre les diverses puissances europennes, la menace d’une guerre imminente avait conduit te roi s’emparer, au dbut de 1755, des fonderies de Ruelle et de Forge-Neuve (qui appartenait aussi Montalembert), bien plus avantageuses pour lui que celles de Combiers et mme de Rancogne, pour produire rapidement les canons ncessaires pour les btiments de guerre.
Il est donc plus logique de voir dans les paroles de d’Argenson un cho trs fantaisiste des dmarches que fit Montalembert pour que justice lui ft rendue et qu’on lui reconnt la proprit de son tablissement, ce qu’il n’obtint qu’aprs seize ans d’efforts infructueux.

Prive de son fondateur, la fonderie de Ruelle commena, sous la direction de rgisseurs royaux, produire canons et boulets d’une faon intensive pendant la guerre de Sept Ans. A la suite de celle-ci, dont on connat la triste issue pour nos armes, la marine franaise traversa une crise qui et pu lui tre funeste : en 1765, le roi ne possdait plus que 44 vaisseaux, tant bons que mauvais, et dix frgates. Dans les ports de Brest et de Toulon, les arsenaux sont dserts, les vaisseaux abandonns ; on n’a plus de quoi les radouber, ni quiper les btiments  [14]. Par bonheur, un bon ministre, Choiseul, sous-secrtaire d’Etat de la marine, fit cesser ce triste tat de choses, dans le but d’une revanche contre l’Angleterre. Il demanda aux tats du Languedoc d’aider le roi pour la reconstitution des forces navales. Les Etats dcidrent d’offrir un vaisseau et votrent l’argent ncessaire  [15]. Leur exemple fut bientt suivi par d’autres tats, par le Clerg qui vota un million, et mme par des particuliers. La construction de ces vaisseaux ramena la vie dans les chantiers des arsenaux  [16]. C’tait, en mme temps, du travail assur pour Ruelle et ses annexes. Cette poque marque une recrudescence d’activit de la fonderie, et c’est de ce moment que date dfinitivement son essor industriel. .

Les procds en usage pour la fabrication courante volurent peu, durant cette priode. On a vu que pendant longtemps les canons furent couls en premire fusion dans un moule prsentant un noyau cylindrique du diamtre du boulet, et de longueur propre mnager une culasse. En 1745, un fondeur strasbourgeois, Maritz, inventa les foreries horizontales [17] qui prsentaient un double avantage : gain de temps dans la fabrication et la mise en place du moule (on n’avait plus se proccuper du centrage du noyau), meilleur rendement des canons en porte parce qu’on obtenait des bouches feu dont l’me tait lisse, permettant l’emploi de boulets d’un diamtre prcis, et favorisant en outre l’utilisation complte de la force d’expansion des gaz produits par la combustion de la poudre, gaz
qui ne pouvaient plus s’phapper par les interstices dus 1a rugosit de l’me. Maritz tablit des foreries horizontales Strasbourg et Douai, et rpandit leur usage quand il fut nomm inspecteur gnral des fonderies franaises (1755). Mais, ds 1750, Montalembert en avait install Ruelle, et cela n’avait pas t l’un des moindres lments de la supriorit de cette forge, et c’est sans doute dans cette innovation, qu’il ignorait, que rsidait le secret raill par d’Argenson. De nouveaux
procds apparurent qui modifirent sensiblement la technique de fabrication, partir de 1770 : ce furent l’apparition Indret des fourneaux rverbre donnant une fonte de seconde fusion, plus rsistante, et la pratique du moulage en sable [18] ; mais ils ne furent introduits Ruelle qu’aprs 1776.

Jusqu’ cette poque, on employa, pour faire les moules, de la terre rfractaire mlange du crottin de cheval afin de la rendre poreuse, pour faciliter l’chappement des gaz produits pendant la coule et le refroidissement de la fonte. La prparation mme du moule tait une opration longue et dlicate. Il fallait un modle par canon : on l’obtenait en contournant sur un arbre en bois, portant tourillons, des torons de foin bien serrs sur lesquels on appliquait plusieurs couches de
terre... rgularises l’aide d’un profil ou planche trousser, en imprimant la pice de moulage, place sur deux trteaux, un mouvement de rotation horizontal. Une enveloppe, excute
sur le modle avec la mme terre, constituait le moule destin couler le canon ; la partie de la culasse et celle de la masselotte taient moules part. Aprs ces diverses oprations, on
retirait facilement du modle l’arbre en bois de forme conique, puis on dtachait les parties de terre restes adhrentes l’enveloppe, et on lissait cette dernire  [19]. Convenablement sch
l’tuve, le moule ainsi obtenu tait plac verticalement dans une fosse, et consolid par des cercles , puis mis en communication avec le creuset par des chenoux ou rigoles en sable . Quant la fonte elle-mme, on l’obtenait facilement dans les hauts fourneaux en brlant le minerai amen pied d’œuvre par charrois, avec le charbon fabriqu dans la fort de la Braconne. Cette fonte devait tre d’une qualit spciale, la plus rsistante possible. On reconnaissait d’une faon prcise le
moment o elle devait tre utilise : c’est quand le laitier avait pris une teinte vert ple. De l l’expression de fonte verte , usite l’poque pour dsigner la fonte canons, qu’on appelait encore fonte fruite cause de l’aspect de sa cassure, de grain moyen, de nuance gris-clair, parseme de taches brunes, rgulires et bien apparentes . La coule ne devait pas tre alors une opration, quasi officielle, ncessitant, comme ce fut le cas plus tard sous le second Empire, la prsence de tout le haut personnel attach l’tablissement : directeur, ingnieurs, officiers.

La fabrication tait rgulire et comportait la fabrication d’un nombre restreint de calibres bien dfinis depuis la rforme de Vallire (en 1732), qui avait ramen 5 le nombre des calibres employs dans l’artillerie des armes de terre : calibre 24, calibres 16, 12, 8 et 4. Dans la marine, on utilise d’abord ceux de 24, 18, 12 et 6, auxquels on ajoute plus tard ceux de 36, 8 et 4. Comme le calibre indiquait le poids du projectile, c’taient donc des canons tirant des boulets de 2 18 kg. environ que l’on fabriquait Ruelle.

En 1772, Montalembert russit enfin se faire reconnatre la proprit de la fonderie qui tait son oeuvre. Mais, en ralit, le jugement qui semblait lui rendre ainsi justice ne faisait que confirmer lgalement la spoliation dont il avait t victime seize ans auparavant. En effet, le Roi , avait jug propos de la (la forge de Ruelle) faire prendre ferme pour le service de la marine, par acte du 20 septembre 1772, pour trois annes  [20]. Comme compensation, Montalembert devait recevoir une rente annuelle de 20.000 livres. Forc d’accepter des conditions si injustes, il se vit peu aprs dans l’obligation de cder dfinitivement son tablissement entier, y compris l’annexe de Forge-Neuve, au comte d’Artois, le futur Chartes X, dernier apanagiste de notre province. D’aprs le contrat de vente, pass devant les notaires au Chtelet de Paris le vingt-sept novembre dernier (1774), Monseigneur le comte d’Artois a acquis de M. le marquis de Montalembert la forge et fonderie canons, tablie au bourg de Ruelle, sur la rivire de Touvre, avec les bastimens, moulins, foreries et autres dpendances et aisances de la dite forge  [21]..Une somme de 300.000 livres devait tre paye Montalembert, partie comptant, partie sous forme d’une rente viagre. Ses hritiers, las d’en attendre le paiement, intentrent l’Etat un procs qu’ils perdirent (1821).

En prenant possession de son apanage, le comte d’Artois fit dresser l’inventaire des principales richesses de l’Angoumois, et, entre autres, un inventaire trs suggestif de la fonderie de
Ruelle, dat du 13 octobre 1774, donne des dtails intressants sur l’tat de l’usine cette poque. Il prsente en mme temps un aperu de son importance, tout en montrant en partie de son valuation passe et de son dveloppement ultrieur. En outre, ce document, qui est indit [22], contient d’assez curieux dtails sur la procdure de la fin du XVIIIe sicle, procdure aussi sche et touffue que de nos jours, et bourre de redites qui noient les faits dans une gangue de formules insipides.

Le 13 octobre 1774, huit heures du matin, le juge Claude Trmeau, conseiller du Roy et de Monseigneur le comte d’Artois en la snchausse et sige prsidial d’Angoumois , recevait en son htel messire Elie de Beaumont, Escuyer Seigneur... de Bernay et autres lieux, conseiller de
Monseigneur le comte d’Artois... en ses conseils, intendant de ses maisons, domaines et finances, avocat gnral de Monsieur, docteur honoraire en droit de l’Universit d’Oxford, membre de la facult aeconomique de Bernes, et de l’Acadmie royalle des sciences de Berlin , charg de prsider l’inventaire des forges de Ruelle et de Forge-Neuve. C’est pour donner au procs-
verbal qui en serait dress toute l’authenticit et autorit utiles que cet important personnage requrait le juge de se transporter sur les lieux et dans les bastimens et dpendances desdittes forges, pour y faire la reconnaissance, visite et description exacte des lieux, de l’tat des bastimens qui les composent et qui en dpendent, ainsi que des rouages, machines... marchandises, outtils et autres objets y tans . Devaient en outre tre prsents : mondit sieur marquis de Montalembert ou ses fonds de procuration, et en cas d’absence de sa part ou de personnes pour luy... M. le procureur du Roy en cette snchausse  ; Mr de Vialis, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, capitaine de vaisseaux, prpos par Sa Majest l’inspection de laditte forge, lequel... sera en tat de donner la distinction et dclaration des effets qui se trouveront appartenir Sa Majest, si aucun y a,  ; enfin le sieur Lonlaigue entrepreneur de laditte forge, et fournisseur d’artillerie pour le Roy, ce dernier agissant tant en son nom que comme ayant la vigie et administration de laditte forge, que comme curateur des enfants mineurs du feu sieur Louis Beynaud , son associ ; toutes personnes qu’Elie de Beaumont fait prier et inviter... et qui ont promis se trouver audit lieu et assister audit procs-verbal_. D’autre part, attendu qu’il s’agira de choses d’art qui peuvent requrir des connaissances particulires, le juge tait charg de s’assister d’un expert qui puisse donner d’une manire plus prcise et plus rgulire, l’tat des lieux, matriaux et ustensiles.

Aprs avoir convenu de tout, Elie de Beaumont, Claude Trmeau et Andr Resnier, greffier ordinaire de la snchausse, se transportrent au bourg de Ruelle, distant d’une lieue et demie, o ils descendirent en la maison servant aux entrepreneurs de laditte forge . L comparurent devant le juge les personnes runies sur l’invitation d’Elie de Beaumont et, parmi elles, matre Jean Baptiste Sguinaud conseiller du Roy et de Monseigneur le comte d’Artois, substitut de M. le procureur du Roy, en ce sige appel pour l’absence de M. le marquis de Montalembert ou de personne pour luy. Aprs que le juge eut requis acte de leurs comparutions , la visite fut dcide sur-le-champ, mais il manquait encore l’expert ncessaire pour commencer. Aprs dlibration, le juge proposa la personne du sieur Etienne Musnier, ingnieur ordinaire des ponts et chausses , lequel, accept par les parties, fut pris et nomm d’office par Claude Trmeau qui lui dpcha un exprs au chteau de Fissac o il se trouvait. Pendant qu’on attendait, le chevalier de Vialis s’avisa soudain qu’il n’avait encore reu ny notification, ny ordre du ministre de la marine auquel seul il correspond, au sujet de l’acquisition dont est question, et quainsy il ne pouvait, quant prsent prendre qualit dans le prsent procs-verbal comme partie sans manquer au devoir de
sa place. Il faisait en mme temps remarquer que tous les effets qui garnissent les ateliers de ladite forge et les rouages qui font aller les machines forer et tourner les canons, et les machines mme tans dans les deux atelliers et notamment le fourneau neuf et tous les soufflets desdits fourneaux et gnrallement toutes les machines quelconques ncessaires et employes au service de la forge appartiennent au Roy tant comme achetes par Sa Majest de M. le marquis de Montalembert, que pour les avoir fait faire ses frais dans le tems de la rgie de lad. forge pour le compte de Sa Majest. En consquence, le chevalier de Vialis dclarait s’opposer ce qu’ il fut
rien statu ny dispos au sujet desdits effets, ny mme qu’il en ft fait description. Appel aussitt s’expliquer au sujet de cette dposition le sieur Lonlaigne se rcusa aussi, affirmant que l’inventaire dress par son collgue, le feu sieur Beynaud, des objets appartenant au roi, n’a pas t trouv aprs son dcs, et que cet inventaire se trouve sans doute dans les bureaux de la marine. Elie de Beaumont, dsireux de passer outre, malgr cet obstacle fortuit sa mission, fit, avec le substitut
Seguinaud, toutes rserves contraires, et le juge dcida de ne procder qu’ une simple visite : le prsent procs-verbal servira seulement de prise de possession de droit pour Monseigneur le comte d’Artois, et se bornera la description de l’tat des lieux en ce qui n’intresse point Sa Majest. lie de Beaumont ne demandait pas autre chose, et, aussitt aprs avoir fait prter serment Etienne Musnier, arriv entre temps, on entreprit l’opration dcide.

Tout te monde se transporta d’abord dans la premire cour de laditte forge ou tans , on remarqua que la forge de Ruelle est situe la rive gauche de la rivire de Touvre, et compose de diffrentes parties spares par cours et sentiers ncessaires la manoeuvre, que l’une desdittes parties est mme situe sur la rive droite.

Le portail d’entre est dispos pour fermeture . sa gauche est une petite cour avec murs de clture, l’intrieur de laquelle sont quatre petits toits dans l’un desquels est un petit four, les autres servant abriter de la volaille.

Dans la cuisine du pavillon furent nots les meubles appartenant aux enfants du sieur Reynaud, dont un fourneau ordinaire ; la suite, trois scelliers propres loger le vin , et, au-dessus, un grenier.

La huit tombante empcha la visite de se poursuivre dans cette journe du 13, aussi fut-elle reporte au lendematn 14 octobre, huit heures du matin. La deuxime journe fut employe une visite mthodique comportant d’abord celle de la maison du fournisseur, puis des divers ateliers, et enfin de la partie situe sur la rive droite de la Touvre.

a) La maison o demeurait le sieur Lonlaigue s’ouvrait au rez-de-chausse sur un long corridor carl droite duquel tait un salon galement carrel ; la suite, une cuisine claire par quatre fentres, deux donnant sur la cour, les deux autres sur un chantier sans destination prcise, servant momentanment de jardin.. On passait ensuite dans un vestibule o dbouchait l’escalier menant au premier tage, et l’extrmit duquel une porte deux battants s’ouvrait sur le passage, dgrad par les lourdes voitures, de la cour au chantier.

Dans le mme btiment, gauche, deux magasins fer au sol de terre battue, auxquels on arrivait par un petit corridor. Le premier de ces magasins tait spar en deux parties par une cloison en bois et torchis munie d’une porte cadenas, et clair par des croises pour fermeture ( l’aide de barres de fer), sauf une petite qui n’a qu’un mauvais vollet . Le second avait de mme trois croises dont deux ont leur aspect sur la cour et l’autre sur le chantier, munies aussi,de barres
de fer. Au premier tage, auquel on accdait par l’escalier drob de la cuisine, une premire chambre avec alcve en planche de peuplier et sapin , et, auprs, un petit cabinet ayant une fentre sur la cour. Un grenier fermant clef tait au-dessus de ces deux pices, et ne s’tendait pas sur le reste de l’habitation. Sur un long corridor partant de la chambre s’ouvraient, droite, quatre autres chambres et deux cabinets pour domestiques, et, l’extrmit, une grande salle, avec, de
nouveau, un petit corridor et deux chambres sans chemine.

b) Les ateliers furent examins ensuite en commenant par celui qui tait l’ouest de la maison, appel la machine double et la tournerie , perc de trois grandes ouvertures. Au fond de la cour, il y avait une espce de hangar avec un grenier dans sa partie sud, et, auprs, un magasin planches. A la suitte dudit hatellier et sous le mme toit, il y a un petit cours d’eau que l’on traversait sur un pont de bois au-dessus duquel existait un grenier. Enfin, l’extrmit du btiment, un rduit pour coucher plusieurs ouvriers.

Il y avait, au sud de laditte tournerie , deux grandes boutiques marchaux , garnies de deux fourneaux en mauvais tat, avec, au-dessus, un planch qui forme un tage sur lequel on couche des ouvriers de la forge . Cet tage, en bon tat, tait perc de croises qu’on pouvait fermer soit par des contrevents demeure, soit par une planche que l’on met et te volont . Au dehors, une petite boutique en planches tait adosse ce btiment.

Les visiteurs virent ensuite les btiments abritant tes fourneaux : De l sommes entrs sous les halles, autour des fourneaux fondre les mines, o nous avons remarqu qu’il a t construit trois fourneaux, dont l’un aux frais du Roi par M. Maris, suivant le rapport que nous en a fait ledit sieur Lonlaigue, qui nous a observ de plus que ledit fourneau dont la construction n’est pas finie ne peut servir, moins de dtruire les 4 machines forer et tourner qui sont au-dessus, en ce que le cours, d’eau qui ferait mouvoir les soufflets dudit fourneau est le mme que celui qui fait mouvoir les machines forer, que les deux autres fourneaux dont l’un a t repav neuf dans l’intrieur, n’a pas servi pendant le dernier fondage, que nantmoins ledit fourneau ainsy que celuy qui a servi sont dans le cas d’tre bientt reconstruits, notamment celuy qui a servi audit fondage, en ce que toute la masse de massonnerie qui le compose est dgrade en dessus, en plusieurs endroits et encore
plus en dedans, de manire qu’on ne prsume pas que le fourneau du dernier fondage puisse soutenir l’autre fondage ; nous avons observ de plus que cette reconstruction entranera ncessairement celles des halles et celle de la platte-forme des machines tirer les canons, et le pont pour monter sur lesdits fourneaux.

Il y a l, comme on voit, une indication trs prcise des transformations subies jusque-l, et de l’importance des travaux qui seront ncessaires pour conserver la fonderie la vitalit acquise en vingt ans.

L’atelier des charpentiers tait un simple hangar soutenu par des pilliers en bois de pin. Prs d’un petit pavillon tait un colombier, et, la suite d’un scellier , un petit magasin servant de chambre un commis.

La moulerie tait forme d’un grand corps de btiment (prcd d’un petit logement sans autre ouverture qu’une porte, pour un charpentier), divis en deux parties : la premire servait de moullerie canons , la deuxime appele fonderie en fonte verte , la suite de laquelle se trouvait un magasin pour te bois ncessaire 1a moulerie et la maison. Au sud, une petite halle destine pour les noyaux de la moulerie .

Au village de la Groix, spar du chantier par un petit chemin dpendant de la forge, deux petits btiments, l’un servant de logement pour les ouvriers (2 chambres chemines au rez-de-
chausse dont te sol est de terre battue, claires chacune par une petite fentre), l’autre d’curie pour 7 8 chevaux, prcdaient les lavoirs de mines. On accdait ces derniers (au nombre de 4) par un pont de vieux madriers. L’un de ces lavoirs avait t cr par le feu sieur Beynaud.

c) Sur la rive droite de la Touvre tait un btiment divis en deux ateliers forer et tourner les canons dans chacun desquels tait tablie une forge marchal >. Enfin un dernier atelier o il y a deux petits hallons ou hapentis, servant l’usage du centrage et lumire des pices d’artillerie, pour mettre les ouvriers couvert en temps de pluye , qui recouvraient aussi en partie le courant d’eau destin faire marcher les machines.

Il est regrettable que l’opposition en somme injustifie du chevalier de Vialis nous ait priv d’une description prcise de l’amnagement de la Touvre et des machines employes dans les divers ateliers, ce qui nous et donn une ide beaucoup plus exacte de l’importance industrielle de la fonderie de Ruelle ce moment. Nanmoins, on peut se rendre compte dj, par l’importance des btiments, leur nombre, celui des logements d’ouvriers dans l’intrieur de l’tablissement, que l fonderie de Ruelle avait cess d’tre une simple forge, comme celle de Rancogne, et que les envies qu’elle suscita taient justifies, sinon justes.

En 1776, le roi reprenait la fonderie pour son compte, en l’changeant au comte d’Artois contre trois forts du domaine royal en Champagne, aprs qu’on lui eut reprsent, le 27 juin que la forge de Ruelle en Angoumois pouvait fournir aux besoins de la marine et mme ceux des colonies , car les diffrentes preuves qui ont t faites des canons fondus dans cette forge auraient port Sa Majest dsirer d’en acqurir la proprit, afin d’y former le plus bel tablissement de ce genre qu : existt en France, et peut-tre dans l’Europe, et de tirer par l de la fort de Braconne un revenu trs suprieur celui qu’elle donnait auparavant, et qu’il aurait t d’autant plus assur du succs que cette forge tait constamment, la seule dans le royaume qui pt travailler sans interruption, ayant un cours d’eau toujours gal, qui n’est sujet ni la hausse, ni la baisse des eaux, ni aux inconvnients de la gele... qu’indpendamment de cette premire destination, cette forge
tait susceptible d’autres tablissements, tels qu’une fonderie, de forges battre, une platinerie et une trfilerie qui, par la proximit de la fort de Braconne et la facilit du transport sur les rivires de Touvre et de Charente (1)... etc.

On ne pouvait mieux caractriser les possibilits d’avenir de la fonderie de Ruelle, qui avait ainsi pris en vingt-six ans une importance unique en Europe, tandis qu’aprs un sicle d’une certaine prosprit, la forge de Rancogne s’teignait uniquement par suite de sa position dfavorable pour les exigences nouvelles de l’armement des navires.

Le comte d’Artois avait volontiers accept l’change propos. Le 12 mai 1777, les commissaires de la Chambre des comptes ordonnrent un nouvel inventaire de la fonderie, et, en mme temps, un plan en fut dress qui est seul demeur dans nos archives dpartementales.

A partir de ce moment, l’volution de la fonderie de Ruelle s’est poursuivie sans heurt, son dveloppement se faisant au fur et mesure des perfectionnements ou des inventions. Confie jusqu’ 1785 des particuliers sous l’autorit d’un officier suprieur de l’artillerie de marine, elle devint ds lors un tablissement national qui n’a cess de s’accrotre jusqu’ nos jours.

L. Laumire, Elve-matre de 5 anne. Ecole Normale d’Instituteurs d’Angoulme.


[1Voir le Bulletin des tudes Locales n 47, p. 9.

[2E. Biais : Notes sur l’Artillerie (Bulletin de la Socit historique et archologique de la Charente, 1875, p. 434).

[3D’aprs Ruelle, par Lescot : (Paris. Arthus-Bertrand, diteur, 1870 ?)

[4Jean Gervais (1668-1755). ; Le Mmoire sur l’Angoumois a t publi en 1864 par M. Babinet de Rancogne, archiviste de la ville d’Angoulme.

[5Dj cit par E. Biais : Notes sur l’Artillerie, p. 444-445 du Bull, de la Soc. Hist. et Archol. 1875.

[6Arrts des Conseils du Roi et de Monseigneur le comte d’Artois (27 juin 1776).

[7D’aprs Lescot (op. cit.) et le numro spcial de l’Illustration conomique et financire, relatif la Charente ; article : la Fonderie nationale de Ruelle (p. 100).

[8La Nature (1922, t. I), article : BRGUET.

[9Cet extrait, ainsi que les deux suivants, sont tirs des Pices justificatives, faisant suite la notice publie par E. BIAIS sur la cration de la fonderie de Ruelle. (Voir le dernier Bulletin des Etudes Locales, p. 12, note 2).

[10traitt, cinq cent. On verra, par les extraits qui suivent, que l’orthographe tait encore trs libre au XVIIIe sicle, et mme pour certains mois d’usage courant, pas encore dfinitivement fixe.

[11Journal du marquis d’Argenson, publi par Armand Brette (Paris, A. Colin, 1898), p. 322.

[12id. p. 325

[13MALET : XVIIIe sicle, etc. (Paris. Hachette), p 159.

[14LAVISSE : Histoire de France : Temps modernes, ; t. VIII, 2e partie, p. 365.

[15idem

[16idem

[17D’aprs LESCOT : Ruelle, Dj cit.
Le gnral Suzanne, cit par BIAIS (Notes sur l’Artillerie), note qu’au dclin du XVe sicle : Les machines propres a forer exactement par un seul bout de longues pices, en mnageant une culasse, faisant dfaut, on avait t conduit tablir des bouches feu ouvertes par les deux extrmits, et se servir, pour le chargement, d’une boite de culasse mobile, maintenue tant bien que mal en place par un trier ou tout autre procd. La fermeture tait imparfaite ; les fuites de gaz dtraquaient
promptement la machine et brlaient les servants.

[18LESCOT : Ruelle.

[19Lescot

[20Arrts des Conseils du Roi et de Monseigneur le comte d’Artois (27 juin 1776). (Archives dpartementales A. 35).

[21Extrait du procs-verbal dont l’analyse suit.

[22Communiqu par M. BURIAS. (Archives dpartementales A. 3).

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