<
Retour à la page d'entrée du site
>
Créé le 22/10/08 - MAJ le 14/11/08 par Razine - Lectures : 3412 - Popularité : 1 -  Ecrire un commentaire / Post a comment
Accueil > Grands thèmes d’histoire locale > De la naissance à la mort > 1684 - 1789 - Sages-femmes et curés en Saintonge, Aunis et Angoumois

1684 - 1789 - Sages-femmes et curés en Saintonge, Aunis et Angoumois

Quand les curés, gardiens de la morale publique et religieuse, se faisaient instructeurs des sages-femmes dans les campagnes.

Sources :
- Archives historiques de la Saintonge et de l’Aunis tome XLII – 1911
- Cahiers de doléances de 1789 de Charente-Maritime
- Dictionnaire raisonné de droit et de jurisprudence en matière civile et ecclésiastique – abbé J.-H.-R. Prompsault – Paris – 1862 – Books Google
- autres sources : Histoire des Femmes par Georges Duby et Michèle Perrot - Plon, etc…

Image : Modillon de l’église de St-Ouen-La-Thène (17) - Photo : P. Collenot

Qu’un ecclésiastique dispense des cours d’obstétrique à des accoucheuses et les soumettent à une sorte d’examen de moralité, assorti de la vérification de leurs compétences d’ailleurs très aléatoires, peut de nos jours paraître surprenant. Mais au XVIIe siècle les autorités civiles et religieuses étaient confrontées à un double problème :
- la mortalité infantile et celle des femmes en couches
- la lutte contre la débauche, véritable menace pour la famille et l’ordre public.

Pour comprendre ce contexte, on ne doit pas oublier que le XVIIème siècle est celui de la contre-réforme catholique, période pendant laquelle la notion de séparation de l’Église et de l’État n’est pas encore d’actualité.

Les qualités des sages-femmes

Dans les campagnes en proie à une lutte quotidienne pour la vie, la mort d’une femme ou d’un enfant était acceptée comme l’expression de la volonté divine. Les accouchements étaient pratiqués par des matrones (appelées aussi ventrières). Mais leur peu d’instruction en matière de médecine même élémentaire et d’hygiène, entraînait un taux de mortalité extrême chez les parturientes. La matrone toujours mariée ou veuve, souvent fort âgée était aussi inculte que ses congénères. Un ouvrage de la bibliothèque de Saintes témoigne de ce fait et souligne : "Rien, est-il dit, ne préjudicie plus à la population que les mains ignares et meurtrières auxquelles les femmes en couches sont forcées de se livrer".

Un besoin largement exprimé : Nous avons besoin de sages-femmes bien formées

Les acteurs de la vie publique et sociale en sont fortement conscients dès le XVIIIe siècle et les cahiers de doléances de 1789 se feront très souvent l’écho de cette pénurie :

Extraits de cahiers de doléances

- Tiers-état du Bailliage de Rochefort

Police civile - Art. 4. Qu’il soit fait un règlement relatif à l’instruction des sages-femmes et à l’éducation des bâtards, qui, abandonnés trop jeunes, périssent de misère ; il serait important qu’ils fussent entretenus et employés dans des hôpitaux ou ateliers de charité jusqu’à l’âge de douze ans.

- Tiers-état de la ville de Marennes

Art 24 - … il en résulterait en outre un avantage inapréciable pour donner aux campagnes de bons chirurgiens et des sages femmes instruites, qui s’y formeraient par l’expérience qu’ils y aquereroient ;

- Baillage de Taillebourg

« Que dans chaque siège royal de cette province, il soit établi une école publique pour l’instruction des femmes au fait des accouchements, pour être ensuite départies dans les différents lieux du ressort desdits sièges royaux. Cet établissement mettrait bien des femmes a l’abri des dangers qu’elles courent journellement entre les mains d’autres femmes peu instruites, et conserverait la vie à bon nombre d’enfants qui périssent par leur faute ».

Mais que de chemin à parcourir, de mentalités à faire évoluer avant d’en arriver à ces conclusions ! De tous temps les délivrances ont été l’affaire des femmes. Aussi les hommes en étaient-ils exclus autant par décence que par incompétence, à l’exclusion du curé. Ce dernier était bien souvent le plus instruit de sa paroisse, il possédait parfois quelques connaissances médicales et sa fonction lui conférait naturellement une mission, celle de sauvegarder les principes religieux et la morale chrétienne au sein des familles afin de lutter contre l’immoralité et les naissances illégitimes.

Le curé Brossy du village d’Annezay en Charente Maritime écrit le 9 juillet 1684 que Béatrix Fauré a prêté le serment de fidélité (devant lui) pour assister les femmes en couches en sa présence après l’avoir suffisamment "instruite". Le mot peut surprendre puisqu’il fait allusion à de véritables conseils sur l’art d’accoucher les femmes. Un questionnaire adressé par l’évêque de La Rochelle au prêtre de Faye en Ardin est explicite. Ce prêtre dit aussi : "avoir examiné plusieurs fois en médecin les deux sages-femmes de sa paroisse". Le curé d’Annezay ne se serait donc pas contenté de faire subir un examen sanctionnant ses compétences, à la femme qui venait de s’établir accoucheuse mais il lui aurait aussi donné un cours d’obstétrique.

Après 1650, l’Église encourage l’institution officielle d’une matrone villageoise. Avalisée par le curé qui devait garantir ses qualités morales, ses bonnes moeurs et surtout son aptitude à ondoyer dans les règles de l’église le nouveau-né, l’accoucheuse devait prêter serment à genoux devant le prêtre de sa paroisse.

Le serment des sages-femmes

Comme pour la plupart des professions, le droit d’exercice était soumis à la prestation d’un serment. Particularités de celui de la sage-femme : il est défini par le Rituel de l’Eglise catholique, et il est fait devant le curé.

Voici, tiré d’un Rituel diocésain, le texte que devait prononcer la sage-femme en prêtant serment sur les saints évangiles. (formule généralement dite par le prêtre car les matrones ne savaient pas lire la plupart du temps) :

« Je N. N. jure et promets à Dieu le Créateur, et en votre présence, Monsieur, de vivre et mourir en la foi catholique, apostolique et romaine, et de m’acquitter, avec le plus de fidélité et de diligence qu’il me sera possible, de la charge que j’entreprends, d’assister les femmes dans leurs couches, et de ne permettre que ni la mère ni l’enfant encourent aucun mal par ma faute, et où je verrai quelque péril imminent, d’user du conseil et de l’aide des médecins, des chirurgiens, et des autres femmes que je connaîtrai entendues et expérimentées en cette fonction. Je promets aussi de ne point révéler les secrets des familles, ni des personnes que j’assisterai, et de n’user d’aucun moyen illicite, sous quelque couleur ou prétexte que ce soit, par vengeance ou mauvaise affection, et de n’omettre rien de ce qui sera de mon devoir ; mais de procurer de tout mon pouvoir le salut corporel et spirituel tant de la mère que de l’enfant. (Et en levant la main, ou la mettant sur le livre des Évangiles, elle dira : Ainsi Dieu me soit en aide, et ses saints Évangiles.

Enfin, le curé lui fera baiser le saint Évangile, et décrira dans le registre des délibérations de la fabrique, ou des baptêmes, l’acte de sa prestation de serment,
L’An ... le ... du mois de ... N. (les nom & surnom de la Sage-Femme) femme (ou veuve) de N. (les nom, surnom & profession du mari) de cette Paroisse, a été reçue pour exercer l’office de Sage- Femme, & a fait ferment entre mes mains, suivant la forme prescrite dans le Rituel. En foi de quoi j’ais signé le présent acte les jour & an que dessus. N. Curé de ... »

La sage-femme et les pratiques magico-religieuses

Magie et superstition entouraient l’accouchement comme tous les actes de la vie quotidienne, surtout dans les campagnes : Talismans, breuvages, prières, racines de mandragores, etc., étaient liés à des pratiques ancestrales pour faciliter l’accouchement. Chez la plupart des matrones, il existait une magie populaire pratiquée par ces femmes de basse extraction sociale et analphabètes. Leurs pouvoirs reposaient sur des connaissances transmises oralement de mère en fille ou entre voisines. Elles pratiquaient la médecine empirique, savaient le secret des simples pour soigner les maladies des femmes. De la « médecine » à la magie, il n’y avait qu’un pas, elles se faisaient devineresses, se prévalaient de détourner le mauvais œil. Aussi l’église s’efforce t-elle d’éliminer les superstitions en les christianisant.

Dans le dictionnaire de droit et de jurisprudence en matière civile et ecclésiastique de l’abbé Prompsault (de 1862, ce qui est révélateur de la persistance du sujet), il est demandé au prêtre en parlant des sages-femmes :
« De leur défendre d’user d’aucune superstition ni d’aucun moyen illicite, soit par paroles, soit par signes, soit de quelqu’autre manière que ce soit, pour avancer l’accouchement des femmes ; de consentir jamais a ce qui pourroit faire périr le fruit des femmes ou filles qui ont conçu par quelque crime, et de baptiser elle-même en secret les enfants illégitimes, sans les porter à l’église, afin de les cacher et d’empêcher qu’on n’en connaisse les pères et les mères ».

La sage-femme et le contrôle des naissances pour la morale publique et religieuse – La lutte contre l’avortement

Pour les autorités ecclésiastiques l’acte sexuel commis hors mariage était un péché mortel, ainsi que tout acte conjugal qui ne visait pas la reproduction. En conséquence, l’église imposait des diktats avec le concours des autorités publiques traquant les actes de concupiscence.

Un extrait du règlement de police de la ville de La Rochefoucauld en 1702 donne sur ce point un éclairage sur les actes contraires à la morale du temps.

« Enjoint à toutes filles ou femmes qui se trouveront enceintes par de mauvaizes voyes d’avertir le sieur séneschal et maire de leurs grossesses, sur les paines portées par les ordonnances, et à toutes femmes sages qui auront cognoissance de leurs grossesses ou qui assisteront à leurs accouchements, de nous en donner advis incessamment, sur telle paine que de droit, sans pouvoir à l’avenir faire aucune fonction de matrone en la présente ville.

On voit donc bien que la sage-femme était l’alliée du prêtre et de la police.

Une grossesse hors mariage ou pour les veuves était infâmante. Aussi pour s’en débarrasser avaient t-elles recours à l’infanticide (méthodes abortives ou étouffement à la naissance).Cependant, il est difficile de repérer la fréquence de ces actes en milieu rural par suite d’une attitude concertée des femmes ou matrones promptes d’un côté à repérer les signes de la grossesse et de l’accouchement clandestin mais prêtes aussi par solidarité à ne pas témoigner en justice. Soulignons ici que les fausses couches par ignorance étaient parfois assimilées à des infanticides. La principale source sur les rapports sexuels illicites pendant l’ancien régime est constituée par les plaintes déposées auprès des autorités civiles et religieuses par les femmes fécondées. Pour les hommes qui ne voulaient ou ne pouvaient pas les épouser il y avait au moins une alternative à la pendaison : le mariage ou le dédommagement financier. Le choix était vite fait.

Pour les femmes convaincues de crime d’infanticide, la loi était sans appel : la mort. Voici en résumé un cas représentatif :
« Le 9 août 1732 le procureur du roi remontre que Marie Rousset de la paroisse de Gurat, devenue grosse se serait fait avorter. Ladite Rousset a par ses interrogatoires accusé de complicité le sieur curé de la paroisse de Gurat d’être l’auteur de sa grossesse et aussi Bourrut chirurgien et la nommée Marguerite Lacombe de l’avoir sollicitée et induite à boire des breuvages composés par ledit Bourrut à la sollicitation du sieur curé pour la faire avorter, et ledit Bourrut de l’avoir saignée au pied dans les commencements de sa grossesse, par le conseil dudit sieur curé et dans le même dessein » Marie Rousset affirme : « que l’enfant dont elle était enceinte n’était point venue à terme, qu’elle n’en a jamais accouché mais qu’elle se serait blessée par une grande effusion de sang, sans pouvoir dire en quel temps elle se serait blessée n’en ayant point souvenir ». Le lieutenant-criminel lui remontre qu’elle ment puisqu’elle a été vue en posture de travail d’enfant et il lui demande si elle ne se serait pas fait saigner à dessein de se faire blesser. Quant au breuvage abortif elle reconnaît en avoir bu à deux reprises.

Notons qu’à la suite de l’arrestation de Marie Rousset le curé Malaubert de Gurat qui avait déjà eu affaire à la justice pour une affaire semblable s’était enfui abandonnant sa cure. Après une enquête compliquée mais rondement menée ce fut le nouveau curé de Gurat un nommé Rechou, (arrêté d’une manière rocambolesque) qui fit amende honorable devant la cathédrale d’Angoulême pour subordination de témoins. Quant à Malaubert, bien que reconnu coupable, il s’en tira plutôt bien s’étant mis hors d’atteinte de la justice. Cette dernière n’eut point de pitié pour Marie Rousset qui malgré ses 20 ans subit cette sentence « condamnée à être pendue et étranglée jusqu’à ce que mort s’ensuive par l’exécuteur de la haute justice à une potence qui sera à cet effet plantée à la place publique d’Angoulême où pareilles exécutions ont accoutumé d’être faites. » Série B1-1053 des archives départementales

Les sages-femmes utilisées dans la lutte contre la religion réformée

D’auxiliaires supposées des avortements, des infanticides, des accouchements clandestins et des abandons, elles deviennent vers 1650 des instruments de la réforme catholique. Défense est faite aux protestantes d’exercer les fonctions de sages-femmes. Les médecins protestants après l’édit de Nantes ne pourront plus exercer leur art, eux aussi.

L’intendant Pierre Arnoul à Rochefort en 1685 écrit :
« On s’aperçoit aussi qu’il ne vient presque point d’enfants de nouveaux convertis pour être baptisés à l’église, ce qui m’a obligé de rendre une ordonnance pour obliger les pères, les sages femmes et les médecins qui assisteront aux accouchements à les déclarer dans le jour, à peine de 400 livres d’amende ».

Les sages-femmes lors des accouchements arrivent les premières et contre l’avis des parents amènent au curé les enfants pour les baptiser quand elles ne le font pas elles-mêmes dans l’urgence. Mais la résistance chez les pratiquants de la religion réformée est farouche. Un rapport destiné à l’intendant de La Rochelle en 1783, ou établi par ses services, (les Renseignements Généraux de l’époque), probablement alimentés par les curés dit ceci :

Sur la commune de Montendre : On ignore le nombre des naissances, mariages et morts des familles protestantes qui depuis le commencement de l’an dernier refusent de présenter leurs enfants dans l’église.

De la matrone à la sage-femme

Il faudra attendre le XVIIIe siècle avec Mme La Chapelle et Mme du Coudray pour que de véritables sages-femmes soient formées. La matrone est placée sous surveillance, tenue de justifier ses interventions, sommée de répondre de ses paroles et de ses actes. Le prêtre s’efface devant l’État qui estime avoir la responsabilité de sauvegarder la population s’intéresse à celles qui donnent naissance aux enfants. Il remplace la matrone par la sage-femme formée à l’école de l’art et aux règles élémentaires de l’obstétrique, obéissant au corps médical (décret de Louis XIV de 1692 fixant les compétences et les conditions requises pour exercer).

Mais dans les campagnes cette évolution est lente et en 1789, les cahiers de doléances se font l’écho de cette attente, pour ne citer que la ville de Marennes la requête est toujours formulée dans le même esprit : « il en résulterait en outre un avantage inappréciable pour donner aux campagnes de bons chirurgiens et des sages femmes instruites, qui s’y formeraient par l’expérience qu’ils y aquereroient ».

Ecrire un commentaire sur cet article / Post a comment about this article

1 Message

Autour et alentour de cet article

Ci-contre, un extrait de la liste des articles publiés sur le site Histoire Passion, dont le titre est proche alphabétiquement de celui de cette page.

Le résultat est plus ou moins exploitable. Il est plus particulièrement intéressant pour les articles dont le titre commence par une date.

SPIP | squelette | | Haut | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Contact