à la mémoire de mon arrière-grand-mère Célina, née en 1857 à Chenac d’une domestique et de père inconnu
« … Voir enfin la douleur vraie, la peine lamentable de ces gosses courbés sur les champs de betteraves. L’hiver et l’été, ils les travaillaient. Ils les parcouraient lentement, leur vivacité retenue au sol par leurs sabots embourbés ; leur jeunesse et tous ses charmes vifs étaient pris dans l’argile comme une nymphe dans l’écorce. Ils avaient froid sous la pluie et sous le regard glacé du chef d’atelier, immobile et droit au milieu d’eux. C’est par eux que la Colonie souffrait. » Jean Genet
Présentation
Le 19e siècle se révèle obsédé par le nombre d’enfants trouvés, abandonnés, orphelins, mendiants, vagabonds, et délinquants (ayant commis des délits mais acquittés en fonction de leur jeune âge [1]. Ces petits malheureux sont la conséquence immédiate de la paupérisation de la classe ouvrière et de l’urbanisation ; ils sont le reproche vivant, la mauvaise conscience des notables qui se sentent menacés dans leurs biens et dans leur confort. C’est aussi que l’État dut apprendre à gérer la « charité » publique, aux mains de l’Église jadis : la référence sera le décret du 19 janvier 1811 [2], qui restera en vigueur jusqu’en avril 1943.
Il y avait urgence : une estimation de 1801 donne 63 000 enfants trouvés en France ; 1815 : 84 559 ; 1833 : 127 507 – non comptabilisés les orphelins [3] ; par la suite leur nombre décrut. Et ils coûtaient cher : « L’éducation de cent trente mille enfants trouvés est fort dispendieuse ; elle coûte aux administrations publiques plus de dix millions par année » [4].
Sous l’Ancien Régime, la situation était tout autre : à la suite de saint Vincent de Paul, l’enfant abandonné était l’image de Jésus dans la crèche. Les enfants légitimes abandonnés étaient bien plus nombreux que les illégitimes, notamment en période de crise et de disette : il s’agissait de parents qui, ne pouvant nourrir leur famille, la confiait à l’assistance pour quelques années [5]. On se souvient que Jean-Jacques Rousseau plaça ses cinq enfants aux Enfants-Trouvés : « Je choisis pour mes enfants le mieux ou ce que je crus l’être ; j’aurais voulu, je voudrais encore avoir été élevé et nourri comme ils l’ont été » (Les Confessions).
Comme on croyait beaucoup, ou feignait de croire, à la vertu civilisatrice et morale des travaux des champs, l’idée qui domina, enrichie des expériences belges et hollandaises, fut d’organiser l’éducation, la moralisation, et l’insertion de ces enfants dans le monde rural. L’idée n’est pas nouvelle : en 1671, le subdélégué de Bazas proposait « de placer dans les ménages des landes qui manquent de bras, non pas les mendiants vagabonds et paresseux par nature, mais les troupes d’enfants de 7 à 12 ans qui les suivent, ainsi que les enfants exposés [6] dont regorgent les hôpitaux, tout cela noyau de colonies agricoles » [7] – le mot est lâché.
Il y avait à cela deux autres raisons : on n’avait plus sous les yeux, dans les rues ou les tribunaux, ces enfants déshérités – parmi eux, nécessairement, les rejetons illégitimes de ces mêmes notables – ; et les campagnes qui se vidaient seraient ainsi repeuplées avec une main d’œuvre à peu près gratuite (l’État pourvoyait aux besoins des enfants assistés jusqu’à 12 ans, âge auquel on était censé gagner sa vie, et les colonies étaient supposées vivre en autarcie). De grands propriétaires cédèrent des domaines entiers, par charité chrétienne certes, mais aussi dans l’espoir de les voir défrichés, pour que soient établies ces « colonies agricoles » [8].
Dans la réalité, ces théories eurent un résultat bien différent : presque toutes furent déficitaires ; 2 % seulement des terres allouées furent défrichées ; des problèmes – prévisibles – liés à la promiscuité apparurent très vite, engendrant des violences entre adultes et enfants, et entre les enfants eux-mêmes ; ceux-ci suivent souvent la progression inévitable de la délinquance et se retrouveront en prison centrale [9] ; rebutés par les travaux agricoles éreintants, non gratifiants, qu’ils avaient endurés, très peu de jeunes acceptèrent la vie à la campagne qui, pour eux, restait synonyme d’âpreté.
Ces établissements, quels qu’ils soient, n’offraient aucune chance de promotion sociale : ils sont des viviers de domestiques, valets de ferme et gens de maison. La principale chance de « s’en sortir » était, pour les garçons, de s’engager ou de « se vendre » comme remplaçants de conscrits ; d’ailleurs les directeurs, comme tuteurs, avaient la possibilité de les « remettre au Ministre de la Marine » et de les faire embarquer comme mousses dès l’âge de 12 ans [10]. C’était une volonté délibérée que de n’offrir aucun avenir à ces enfants issus « du vice et du péché » : « Il est d’une haute moralité que le préjugé défavorable, attaché à leur naissance illégitime, ne soit pas entièrement détruit. La condition la plus humble, compatible avec un bonheur réel, est donc ce qui leur convient le mieux, parce qu’elle les expose moins qu’une autre à des blessures de vanité et d’amour-propre » [11] ; le frère Félix Lemasson, dont la petite colonie du Médoc semble pourtant exemplaire et dont nous reparlerons, écrit également : « L’éducation ne saurait faire leur bonheur : je veux éviter le déclassement, et je crois qu’il serait impolitique et plus nuisible qu’utile à ces enfants eux-mêmes de les faire sortir de leur condition, ce qui arriverait infailliblement si on leur enseignait la grammaire et tout ce que peuvent faire apprendre à leurs enfants les bons cultivateurs » [12].
Voici des chiffres, à titre d’exemple : sur les 648 colons sortis de Mettray [13] au 31 déc. 1850, 163 étaient militaires ; 22 seulement avaient une vie de famille, ce qui est peu ; 9 % avaient récidivé, ce qui est beaucoup. Au 31 déc. 1854, 301 jeunes de Mettray sur 1 040 avaient préféré être ouvriers dans l’industrie [14]. Des 33 enfants sortis de la colonie du Médoc en 1853, « aucun n’est ni fermier, ni métayer, ni exploitant à titre quelconque » : ils sont domestiques ou militaires, et apparemment un seul est marié [15].
Autre cause d’échec : l’hostilité sourde de la population paysanne, envieuse et obtuse, qui voyait d’un mauvais œil cette « mauvaise graine » dans son voisinage et était jalouse de cette « précieuse main d’œuvre gratuite : l’estomac à toute épreuve, à peu près infatigables, durs au froid et au chaud, sommairement logés, battus autant qu’on voulait », selon la formule de Marie Rouanet [16]. Et comme les propriétaires terriens qui accueillaient une colonie avaient de solides notions d’agriculture (assolements, amendements, etc.) et des rendements bien supérieurs à leurs voisins, ils furent accusés de sorcellerie ; un inspecteur écrit : « Ce qui se passe à la colonie St-Vincent de Paul [Médoc], par rapport aux succès de culture qu’on y obtient, contraste de la manière la plus frappante avec les essais malheureux tentés par d’autres défricheurs voisins. Ne réussissant pas dans leur imitation, ils disent qu’il [ : le frère Lemasson] est sorcier. » [17]
Il existe une abondante littérature, y compris des témoignages directs, sur ces questions dont tous les aspects ont été traités, et nous y renvoyons le lecteur ; d’ailleurs ce serait hors de propos d’y revenir. Mais qui se souvient de la colonie de Ronce en Charente-Inférieure et de Frère de Luc ? il ne semble pas qu’il existe autre chose que des mentions éparses dans divers ouvrages qu’il nous a paru bon de rassembler et d’accompagner de réflexions sur la réalité cachée des « colonies agricoles ».

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