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L’enseigne d’un fourbisseur, au XVIIIme sicle, La Rochelle

jeudi 4 juillet 2013, par Michel Ptard, 2114 visites.

L’enseigne, lment de culture matrielle et singularisation professionnelle.

Rares sont les enseignes voquant les corporations du XVIIIe sicle qui nous soient parvenues ; et pour cause leur exposition permanente aux injures du temps : si celles mtalliques suspendues en potence aux faades des boutiques sont encore bien reprsentes dans les muses ; celles ralises en bois ou autres matriaux prissables demeurent l’exception, d’o l’intrt particulier du spcimen examin ici et qui plus est concerne le mtier de fourbisseur d’pes, unique tmoin semble-t-il de cette corporation industrieuse qui nous soit connu. Grce la qualit du discours peint, nous pouvons prtendre un dcryptage de l’œuvre et de l’histoire qu’elle expose.

En bas de cette page, un diaporama montrant les dtails de cette enseigne.

Le support physique

Il est constitu de six planches de bois rsineux assembles pour une lecture horizontale et dont les dimensions actuelles ont t ramenes 199 cm de largeur sur 95 cm de hauteur. En effet, un important travail de vrillettes aggrav par l’humidit a justifi un ancien dpositaire du panneau le rogner lourdement et ingalement d’environ 35 cm sur sa largeur et de 5 cm sur la hauteur ; l’analyse de la composition picturale et des lois de la symtrie en prenant le centre du blason pour rfrence et la distribution des lments du dcor et du lettrages, nous amne constater un manque de 30 cm en partie gauche, de 5 cm en partie droite et autant en partie haute. Les dimensions originales devant tre approximativement de 234 cm sur 100 cm. Quant la couche picturale applique elle est compose de pigments l’huile, et laisse apercevoir dans ses dfauts un enduit d’impression brun-rouge.

Positionnement de l’enseigne

Cette question portant sur l’emplacement du panneau demeure problmatique mais peut admettre deux propositions : soit un positionnement mobile articul horizontalement, soit un emplacement fixe. liminons d’emble la suspension en potence pour une vidente raison de dimension. D’ailleurs, ce systme d’enseigne saillante reconnu dommageable la circulation publique sera interdit par une ordonnance de police date de 1761.

La premire hypothse est indissociable de l’antique choppe encore trs prsente au XVIIIe sicle notamment dans les provinces, et qui se caractrise par une faade ouverte sur la rue avec une porte d’entre jouxtant un large appui maonn. L’occlusion de cet espace marchand tant assure par des volets articuls verticalement ou horizontalement ; dans ce dernier cas l’abattant infrieur s’tale sur l’appui tandis que le volet suprieur se relve et dcouvre sa face peinte au regard des passants.

La seconde hypothse qui emporte notre conviction est celle de l’enseigne fixe demeure et en bandeau au-dessus d’une devanture vitre telle que nous la connaissons dans nos villes actuelles. Notons par ailleurs que ce type de boutique vitrine ferme scurisante est plus conforme ce genre d’industrie travaillant et proposant des articles souvent onreux, c’est du moins ce qu’illustre justement la planche de l’Encyclopdie consacre l’art du fourbisseur d’pe. Mais cette exposition permanente du panneau de bois peint aux intempries rendait sa conservation problmatique sans la protection d’un auvent ou d’un relief saillant de la faade.

L’œuvre peinte

La facture de cette composition tmoigne d’une matrise artistique inhabituelle pour le genre car les rares enseignes peintes qui nous sont parvenues accusent le plus souvent une navet relevant de la mdiocrit. Ici, la touche trs raliste charge de tous les critres acadmiques rvle un apprentissage classique qui soutient la comparaison avec les ouvrages d’inspiration religieuse ou mythologique du temps sans pour autant atteindre la virtuosit. Nous observons ici que le peintre, anonyme, a parfaitement apprhend les aspirations du commanditaire dans ses indications, savoir : la situation gographique de l’tablissement, la place de la ville qu’ exprime le blason central et sa devise,et la prsentation de la marchandise propose qui est scrupuleusement reproduite sur pices ; quant aux petits gnies jouant parmi les objets contondants, allgories des arts et de l’industrie, ils attnuent par leur bienveillante prsence le message viril du panneau. Enfin, le bandeau infrieur identifie et clbre la qualit du propritaire dont la prosprit suppose est exprime par la richesse de son enseigne.

Les corporations

L’exercice du commerce et des mtiers dans une socit organise implique des rgles dictes par un pouvoir : ordonnances, lettres patentes ou dits royaux. Ce cadre prcise donc des limites de temps, de lieu, ainsi que les conditions techniques et fiscales dans lesquelles le professionnel peut pratiquer son industrie, son art ou son ngoce. Au terme de ces dits, les corporations sont divises en ordres d’arts et mtiers, ceci dans une trentaine de villes seulement, certaines comme la Rochelle bnficiant de rgles et privilges spcifiques. Nous apprenons que d’aprs les statuts de cette ville en 1631, les fourbisseurs d’pes figurent dans un quatrime ordre auprs des marchaux (ferrants), peronniers, arquebusiers, horlogers, serruriers, couteliers, armuriers, quincailliers, pintiers et poliers : cette catgorisation variant dans le temps. Ce systme des corporations et matrises industrielles sera aboli par le ministre Turgot en 1776 mais rtabli quelques mois aprs sa disgrce moyennant d’importantes volutions ; il sera dfinitivement supprim par le dcret de la Constituante du 13 fvrier 1791.

Fourbisseurs et maitres

... Se dit de l’artisan qui fourbit et claircit les pes, qui les monte et qui les vend. Cette dfinition expditive de Savary des Bruslons datant de la fin du XVIIe sicle rsume exagrment les statuts trs anciens des fourbisseurs. Un rglement du 18 aot 1590 dict par le corps de ville de la Rochelle rige en matrise-jure ce mtier et nous informe qu’il compte alors douze maitres en activit dans la cit : ce texte plus explicite les autorise vendre et garnir, l’exclusion des couteliers, toutes sortes d’armes pointues et tranchantes comme, dagues, coutelas, pertuisanes, hallebardes, fers de lances ou de piques, en un mot tout harnois de guerre, et forger gardes et pommeaux d’pes seulement... Leur patron tait St-Jean Baptiste (dcapit l’pe) et leur bannire d’azur une garde d’pe d’or .

Ce mme blason persistait en 1700 comme nous le dmontre l’armorial gnral D’Hozier. Par contre St loi prendra le pas sur les bannires des mtiers touchant la mtallurgie dans tout le royaume. Ajoutons cette importante prcision : le fourbisseur ne forge jamais les lames des objets contondants qu’il monte et garnit de fourreaux, mais les commande aux forges et manufactures spcialises en France, ou en Allemagne le plus souvent. En outre, sont tolres certaines sous-traitances frquentes envers les graveurs, doreurs, ceinturonniers, estampeurs, fourreautiers, menuisiers et autres, afin de garnir la boutique et satisfaire une plus large clientle, militaire notamment, et ceci malgr les rgles et contrles sourcilleux de la corporation ; l’volution des statuts de 1776 donnera satisfaction cet largissement des prrogatives. Devenir matre implique au moins trois ans de compagnonnage pour l’apprenti et l’age minimal de 20 ans, l’inscription auprs de la jurande afin de prsenter le chef-d’oeuvre qui reprsente la grande affaire de la vie du compagnon et qu’il doit prparer sous la surveillance des jurs. Si le chef-d’oeuvre est admis, le laurat est lu matre et doit satisfaire un certain nombre de contraintes fiscales et corporatives avant de pouvoir tenir boutique et prendre des apprentis. C’est donc le cursus traditionnel et oblig qu’a emprunt le matre Lir pour exercer son art et afficher son enseigne.

Lir, matre fourbisseur

Peu frquent dans la France du XVIIIe sicle mais trs prsent au Pays-Bas prcd du prfixe Van, le patronyme Lir se retrouve dans quelques actes rochelais, mais cette recherche superficielle reste approfondir, car rien ne semble subsister permettant d’identifier la carrire de notre fourbisseur, ou sa localisation dans la cit. Connaissant l’intense circulation due au commerce maritime privilgi avec le Nouveau Monde, la prosprit de la ville est considrable et les tenants des corporations armurires doivent profiter pleinement et directement du passage des troupes l’embarquement puisque leur clientle est essentiellement compose d’officiers militaires, d’armateurs faisant la traite, de corsaires, de gardes-cotes, et de la milice bourgeoise. Et enfin d’une petite noblesse d’pe pratiquant la chasse et bien-sr l’escrime. La richesse de l’enseigne de Lir atteste d’une aisance assume.

L’exercice de lecture

C’est de gauche droite selon l’usage que nous renseignerons le panneau en dcryptant mthodiquement son discours.

Si nous respectons la logique de symtrie, nous pouvons imaginer sans grand risque la prsence d’une ou deux armes prsentes verticalement sur la trentaine de centimtres manquants du ct gauche de l’enseigne en pendant de celles figurant sur le ct droit. En haut du cot prserv est accroch un hausse-col de laiton relief bilob estamp et dor, d’un modle en usage jusqu’en 1767 ; il sera orn d’un mdaillon d’argent aux armes du roi aprs cette date. Ce croissant mtallique est l’insigne distinctif de l’officier d’infanterie en service et qu’il attache autour du col par un ruban de soie. ct figure un cordon d’pe dit aussi dragonne qui se noue la monture de l’pe et distingue selon la codification rglementaire un lieutenant. Cet effet de passementerie d’argent et de soie carlate tait assorti l’paulette du grade.

Au-dessous, le petit gnie brandit une pe d’officier morphologiquement dsigne la mousquetaire de par son type de monture complexe. Cette arme portative lame droite tait ddie exclusivement l’escrime d’estoc.

En bas et plat sont reconnaissables un couteau de vnerie monture d’argent et poigne de corne, une pe la mousquetaire de soldat en laiton poli d’un modle rglement en 1680 est encore en usage jusqu’en 1767 malgr l’apparition d’un modle simplifi apparu vers 1748 que l’on distingue plus droite et qui sera lui-mme supprim en 1767. Ce dernier se caractrisant par sa monture pontt simple en laiton poli.

Accot verticalement contre l’encadrement du blason central est peint un faisceau de cinq armes blanches : les deux spcimens superposs de gauche sont des pes dites de socit du type la mousquetaire, lame triangulaire et monture d’acier cisel fuse filigrane d’argent dor. Au premier plan est reprsent un sabre fantaisie d’officier militaire monture argente et branche articule alors trs pris chez les officiers de grenadiers ou de dragons partir de 1760 environ : la lame courbe dos et tranchant est grave de trophes et dore. Au second plan droite parat une pe de sergent d’infanterie caractrise par sa monture la mousquetaire en acier noirci et fuse d’bne cannele en service entre 1750 et 1767. En arrire-plan nous distinguons les branches d’acier bronz du panier d’un fleuret identifiable par la pointe mousse de sa lame.

Le blason central : cet difice ornemental l’imposant encadrement de style rocaille est appuy contre une muraille de moellons appareills qui constituent le fond de la composition de l’enseigne et clbre les armes de la ville de la Rochelle par son mobilier hraldique qui peut se traduire ainsi : de gueules au vaisseau d’or habill d’argent voguant sur une mer de sinople au chef cousu d’azur charg de trois fleurs de lys d’or . Ce blason fut confr par Charles V en 1373 en rcompense de la loyaut de la cit. Le bandeau flottant en chef de l’encadrement est inscrit de servabor rectore deo soit dirig par Dieu je serais sauv selon l’une des diverses interprtations. En partie infrieure du dcor, le petit cartouche coquill en creux est inscrit de aux armes de la ville , ce titre constitue l’identit mme de la boutique et justifie la large place rserve au blason dans la composition.

droite du blason nous retrouvons un hausse-col et son ruban d’attache tandis qu’en dessous un petit gnie examine sagement une pe de socit monture d’argent et fuse cannele d’un type peu usit,mais dont la lame tranglement est dite colichemarde dformation du nom de son inventeur le comte de Konigsmarck en charge d’un rgiment du mme nom entre 1671 et 1688. Notons que le noeud de ruban fix la monture ne correspond aucune codification et n’est peut-tre qu’un lien harmonique entre les rubans azur des hausse-cols et le bandeau infrieur du panneau.

En haut droite est expos un ceinturon de vnerie arm de son couteau de chasse. Ce dernier garni d’argent et de corne nous laisse deviner la lame courbe dans son fourreau de cuir fauve. Le ceinturon pendant est en cuir gain de maroquin bleu piqu d’or et bord d’un galon de passementerie de mme mtal ; son systme de fermeture est dit chape et crochet, la bande tant rglable par une boucle ardillonne mobile.

En bas, poses au sol, des baonnettes douille destines au fusil de soldat d’infanterie du modle de 1728-1746.

droite du panneau sont prsents debout des sabre d’officiers, celui gauche dont la monture de laiton dor dite fleuron est un modle fantaisie la mode entre 1750 et 1767 chez les officiers de grenadiers d’infanterie. Le sabre de droite est aussi un modle usuel mais non rglementaire chez les officiers de cavalerie et de gendarmerie partir de 1760 environ. Sa monture est d’acier poli branche latrale articule et fuse filigrane d’argent. Ces armes ne relevant pas des fournitures rglementaires sont acquises aux frais des intresss auprs de l’industrie prive des fourbisseurs.

Le bandeau infrieur

Celui-ci, bien que majoritairement identifiant, implique sa part d’inconnu de par l’absence de sa portion tronque : le principe de symtrie suggre en effet que sur la trentaine de centimtres manquants gauche figurait un dbut au texte conserv. La rponse se trouve vraisemblablement dans une ou plusieurs initiales d’un prnom que seuls des lments d’archives permettront peut-tre de dcouvrir.Ajoutons en outre que le choix d’une bande peinte en bleu au lettrage jaune n’est pas fortuit puisqu’ il ne fait que reprendre les couleurs du blason des fourbisseur d’pe de la Rochelle d’azur une garde d’pe d’or qu’atteste l’armorial d’Hozier dat de l’anne 1700. Les lettres capitales sont bien dessines et affectent l’or par emploi d’un pigment jaune vif soulign d’un profil ombr.

Datation relative de l’enseigne

Si l’identification prcise du matre Lir reste dterminer, son enseigne tmoigne remarquablement de la singularit d’un mtier au sein de la cit. Grce la comptence de l’artiste peintre contract qui nous soumet par la prcision de ses indications la vue d’objets rarement dtaills aussi justement et qui autorise par leur examen une datation pertinente de l’oeuvre peinte dans une fourchette de sept annes soit entre 1760 et 1767. Sauf remploi des planches de support seule une analyse de dendrochronologie serait susceptible d’affiner la datation la saison prs de l’abattage du bois employ.

Sources et bibliographie sommaire

 Encyclopdie de Diderot et d’Alembert – l’art du fourbisseur-1751 1772.
 Dictionnaire du commerce- Savary des Bruslons - fin du 17 sicle (publi en 1723).
 L’art du coutelier –JJ Perret- 1771.
 La panoplie –JBL Carr -1783 (publi en 1797).
 Armorial gnral de France, ordonn en 1696 et publi en 1700 –Ch. D’Hozier vol.xxx1.
 Dictionnaire gographique et historique…- JJ.Expilly-1762 1770 –vol. 5.
 Ephmrides historiques de La Rochelle –J. B. E. Jourdan -1861.
 L’Enseigne – J Grand-Carteret -1902.
 Rpertoire d’arquebusiers et de fourbisseurs…- P Jarlier -1981.
 Des sabres et des pes – tomes 1 3 –M Ptard -1999 2005.

etc…

Situation actuelle de l’objet de cette recherche : Muse du Nouveau Monde,
10 rue Fleuriau, 17000, La Rochelle.

Avec mes remerciements Madame Annick Notter, conservatrice en chef du muse,qui a autoris les prises de vues du panneau.

Michel Ptard, historien du costume de guerre.

Portfolio

Messages

  • Merci Michel !

    J’ai trouv rcemment un portrait d’un officier franais avec un hausse-col du type de ceux prsent sur cette enseigne.
    Et dire que M. Malraux pensait qu’elle tait anglaise ! Alors que l’on en trouve en contexte archologique franais du XVIIIe sicle chez nous, au Canada ! Sans dire un morceaux dans la collection de notre ami Ledoyen et un autre en forme de relique au Muse de la Civilisation de Qubec, longtemps chez les Ursulines de cette ville.

    Bien amicalement, au plaisir de votre prochaine visite Montral.

    Emmanuel Nivon
    Montral CANADA

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