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1827 - les déconvenues électorales d’un préfet

mercredi 6 juillet 2022, par Christian, 67 visites.

En 1827, l’élection d’Angoulême fut célébrée au sein du « réseau » Aide-toi, le ciel t’aidera regroupant l’ensemble de l’opposition au ministère Villèle, des ultras (« pointus » et « défectionnaires ») à la gauche (constitutionnels libéraux). En juillet, le premier effet de cette alliance inédite est ainsi résumé par Camille de Montalivet dans la Lettre d’un jeune pair de France aux Français de son âge, (aussitôt reproduite par Chateaubriand dans Les amis de la liberté de la presse) :
« Sur 113 voix qu’a obtenues l’honorable M. Delalot, il y en avoit 53 qui se seroient portées sur l’honorable M. Gellibert, candidat de l’Opposition de gauche si cette dernière, se trouvant en minorité, ne se fût franchement réunie à celle de droite. Il est impossible qu’aux prochaines élections, partout où l’Opposition de droite se trouvera à son tour en minorité, elle se montre moins généreuse et ne sente pas le besoin d’imiter la noble démarche des partisans de M. Gellibert, et de M. Gellibert lui-même. Que cet accord patriotique ne se démente pas, que chacun suive le rôle qu’un dénombrement préalable lui aura assuré, et le ministère ne pourra mettre en péril rien de ce qui nous est cher. »
L’opération avait été menée par l’avocat Thibaut, au grand dam du préfet. Celui-ci, le Breton Armand-Constant de Marnière, marquis de Guer (1769-1830), était revenu d’émigration pour se joindre aux insurgés vendéens, puis à Cadoudal. La Restauration en avait fait un préfet qui, après trois autres postes, était arrivé à Angoulême en janvier 1823. Ultraroyaliste borné et emporté, il avait le don de s’aliéner ses administrés modérés, ce qui lui avait déjà valu de perdre la préfecture du Morbihan en 1818. Il avait néanmoins à peu près réussi en 1824 à faire élire une majorité de députés favorables au gouvernement, mais au prix de manipulations [1] qui, trois ans plus tard, suscitèrent une forte réaction chez les électeurs de la classe moyenne (avocats, médecins, etc.). On en trouvera si l’on veut l’exposé dans les Réflexions sur les élections dans le département de la Charente en 1827 de l’avocat Thibaud, mais nous avons préféré l’ironie railleuse d’un électeur qui signe simplement « J*** ».
Pour la bonne compréhension de ce texte, on rappellera la teneur de la loi électorale alors en vigueur, dite loi du double vote, de 1820 :

  • Conformément à la Charte, les électeurs, de sexe masculin, âgés de 30 ans révolus et acquittant au moins 300 francs de contributions (foncière, notamment, mais aussi patente), devaient choisir parmi les candidats éligibles, âgés d’au moins 40 ans et payant au moins 1 000 francs d’impôt.
  • Dans chaque arrondissement (il y en avait comme aujourd’hui trois en Charente), ces électeurs élisaient un député. Les collèges d’arrondissement désignaient au total 258 membres de la « Chambre des députés des départements ».
  • Le quart des électeurs acquittant la plus forte contribution formait un « collège du département » et, votant une deuxième fois, élisait 172 autres députés – deux en Charente.
  • Au total, on comptait dans notre département 1 017 électeurs en 1827 (496 dans l’arrondissement d’Angoulême, 231 dans celui de Confolens et 290 dans celui de Cognac), soit moins de 0,3 % de la population. Les électeurs admis au collège de département, ou « haut collège », n’étaient donc que 254, acquittant plus de 720 francs d’imposition – on peut dès lors estimer à 150 au plus le nombre des éligibles.

Les intertitres sont nôtres. Quant aux députés, sortants ou nouveaux, leurs noms sont portés en gras, ce qui vaut renvoi à l’article « Nos députés sous la seconde Restauration », rassemblant quatorze notices biographiques.

Lettre d’un électeur du département de la Charente à un compatriote sur les élections de ce département

Angoulême, 15 décembre 1827

Mon cher compatriote,

Absent depuis long-temps de notre département, tu t’étonnes du résultat de nos élections, auquel tu étais loin de t’attendre, d’après ce qui s’était passé en 1824 ; tu t’étonnes surtout, et avec raison, de la nomination de M. Delalot, que tu sais n’avoir aucune relation de parenté ni d’amitié dans notre département [2]. Ce changement dans l’opinion ne te surprendrait pas, si tu venais visiter ta ville natale. La paternelle administration de M. le marquis de Guer rallie à l’Opposition tous ceux qui hésitaient encore à quitter les phalanges déjà tant éclaircies du président du conseil. Quel homme que M. de Guer ! Talens administratifs, éloquence politique, profonde sagacité, connaissance admirable des choses et des hommes, tout se rencontre dans son vaste cerveau. Ne crois pas que je charge le portrait du noble marquis, je vais t’expliquer sa conduite par des faits, et par des faits seulement relatifs aux élections : ils t’expliqueront comment M. Delalot a été élu notre député, et j’aurai atteint un double but. Pour cela, je suis forcé de remonter à l’époque de sa première nomination en juillet dernier.

Les élections de 1824

En 1824, les éliminations des noms des électeurs indépendans, les circulaires lançant la destitution contre les fonctionnaires félons, l’appui dès-lors tout-puissant de la congrégation [3], acquirent à M. Descordes la majorité des suffrages ; il avait pour concurrent le digne M. Albert, président de notre tribunal, que le préfet tenait à éloigner de la députation ; M. Albert avait eu le courage de dire au duc d’Angoulême, que l’ordonnance d’Andujar [4] devait être comparée à l’édit de Nantes ! parler de l’édit de Nantes dans un pays de protestans ! La congrégation n’est pas oublieuse, elle garda rancune au président, il fut repoussé, et M. Descordes eut la majorité. Pour celui-là, tu le connais, tu sais quels sont ses talens oratoires, et les moyens qui l’ont fait appeler, du banc de simple avocat, à la première présidence de la Cour royale de Poitiers. J’aurais bien des choses à dire sur son compte, mais tu pourrais me répondre comme la Biographie des députés, on est mauvaise langue à Angoulême [5] ; et puis il ne faut pas plaisanter avec les gens de justice, ils ont le bras long...
MM. Hennessy et Dupont durent leur nomination à l’estime de leurs concitoyens ; M. de Montleau fut choisi par le vif désir qu’on avait de voir un homme indépendant représenter la Charente, et surtout parce que le préfet s’opposait à sa nomination. Car c’est une bonne fortune d’avoir M. le préfet pour antagoniste dans une élection, les suffrages arrivent sans que vous les cherchiez, c’est presque comme à Paris !

Élection de Delalot en remplacement de Montleau

M. de Montleau, après avoir résisté avec un rare courage aux fatigues de trois sessions consécutives ; après avoir sacrifié sa santé et sa fortune, pour remplir les devoirs d’un bon et loyal député, car il a su se conserver pur au milieu des séductions ministérielles ; M. de Montleau envoya sa démission en mars dernier. On parla aussitôt de le remplacer par un homme capable de nous représenter dignement. Les libéraux jetèrent les yeux sur M. Gellibert, qui vient tout à l’heure d’obtenir la récompense due à un beau caractère. Mais les électeurs d’une autre opinion se trouvèrent fort embarrassés.
Malheureusement l’Angoumois comme la Basse-Bretagne [6] ne présente pas une foule de candidats recommandables par des talens transcendans, des services ou des fortunes considérables. On pourrait croire qu’il y a pénurie réelle de candidats, surtout lorsqu’on attache peu de prix à les rechercher, et qu’on est uniquement occupé à se faire « …vingt mille francs de rente / Sur des appointemens qui ne sont que de trente [7] ».
Aucun éligible ne se présentait, quelqu’un eut l’heureuse idée de jeter les yeux sur M. de Villeneuve, jadis notre préfet, maintenant celui de la Loire-Inférieure [8].
À peine le nom de ce Montmorency de Provence, pour me servir de l’expression de Marchangy [9], fut-il prononcé, que de tous les points du département, les suffrages des opinions divergentes vinrent se grouper autour de cet homme honorable ; on n’entendait que les éloges de l’administration, toujours sage, éclairée et bienveillante pour tous, de celui à qui Louis XVIII avait exprimé le regret de ne pas lui voir quatre-vingts frères pour en faire ses quatre-vingts préfets.
Après bien des tergiversations, le marquis de Guer, obligé de reconnaître que son collègue était un candidat qu’il ne pouvait se dispenser de proposer, se détermina à écrire à M. de Corbière [le ministre de l’Intérieur], que le nommer président, c’était le nommer député. Le ministre, heureusement surpris d’être servi à souhait, dans un moment où les réélections partielles n’étaient pas toujours conformes à ses désirs, s’empressa d’entretenir le Roi de nos dispositions, et Sa Majesté, après avoir signé l’ordonnance, donna son approbation particulière à ce choix, en adressant ces paroles flatteuses à M. le marquis de Villeneuve, préfet de la Somme : « Je suis très-satisfait de vos services ! Vous êtes presque en famille à la Chambre, j’espère y compter bientôt un Villeneuve de plus, et je le désire beaucoup. » Cet auguste suffrage ayant fait disparaître les dissidences qui s’élèvent ordinairement entre les candidats, plusieurs d’entre eux se désistèrent en faveur de M. de Villeneuve. Déjà nos concitoyens se préparaient à recevoir un magistrat qu’ils regrettent à tant de titres, quand leur espoir fut déçu. Soit que M. le marquis éprouvât une secrète jalousie de l’amour qu’on conservait pour son prédécesseur, amour tellement exclusif, que M. de Guer n’a pu en obtenir la plus légère partie, soit qu’un membre de la députation craignît de voir diminuer son importance, en ayant un collègue tel que M. de Villeneuve ; le ministère rapporta l’ordonnance, et le candidat du Roi (celui-là l’était réellement) se trouva repoussé. Le général Dupont refusa la présidence [du collège du département] qui fut donnée à M. le premier président Descordes.
Ce fut alors que des hommes qui suivent avec intérêt le cours des affaires publiques, rappelèrent au souvenir de leurs concitoyens les talens éminens de M. Delalot, son courage politique, et sa constante opposition aux doctrines corruptrices du ministère. Aussi lorsque les honorables MM. de Beaumont [10] et de Lézardière [11], passant à Angoulême, proposèrent M. Delalot comme candidat, les esprits s’y trouvèrent tout disposés, et on attendit avec confiance la réunion électorale.
M. Descordes, sans s’arrêter auprès d’une cour où il est autant aimé qu’estimé, arriva tout exprès, pour apporter l’appui de son nom, de son caractère et de son influence à la candidature de M. de Chastaignier [12]. En effet, M. de Chastaignier était le candidat de la congrégation ; M. Descordes reçut ordre de favoriser sa nomination, et si l’on en croit des bruits qui eurent alors quelque consistance, on attribua à cette cause la défaveur jetée sur M. de Villeneuve, par les agens du pouvoir qui le préconisait la veille.
Je ne le raconterai pas toutes les petites chicanes que M. le préfet suscita aux électeurs indépendans ; je ne te dirai pas non plus la courageuse résistance opposée par quelques jeunes gens : tu connais l’excellente Instruction aux électeurs, due à la plume d’un avocat aussi distingué par son caractère que par son talent [13]. Son exemple, imité par tout ce qu’il y a d’ames nobles et indépendantes, a remonté l’esprit public de notre pays.
L’honorable M. Salvandy a fait connaître, dans son histoire satirique de la Censure [14], les principales circonstances de cette élection ; je ne t’en parlerai pas, te soupçonnant fort de lui avoir communiqué ces détails ; je n’y ajouterai qu’une seule anecdote. Tu es friand d’anecdotes, n’est-ce pas ? D’ailleurs, c’est une bonne fortune, qu’une anecdote électorale pour vous autres frondeurs éternels. Il m’en coûte cependant de la transcrire, le héros est le brave et pieux M. de Guer. Tu vas t’imaginer que je le calomnie ; Dieu m’en garde ! parler mal d’un préfet !... Heureusement le comité de censure ne sera pas obligé de mettre son visa au bas de ma lettre. À propos, on assure que le comité va de nouveau se réunir ; qu’en pense-t-on là-bas [15] ! Tu sais bien qu’ici le journal du bon M. Trémeau [16] est toujours soumis à sa scrupuleuse censure ; si par hasard le méticuleux rédacteur se permettait la plus légère plaisanterie, je frémis d’y songer !... Grâces à lui, nous ignorons tout, sauf les éloquens discours de M. le préfet, et du gouverneur de l’École de marine, que les électeurs du Gers n’ont pas voulu détourner de ses hautes fonctions [17]. Je reviens à mon anecdote.
Le bureau provisoire ayant été confirmé, le préfet crut son succès certain, et au dîner qui suivit la séance, il accorda la seconde place d’honneur à un conseiller de préfecture membre du bureau. Ce conseiller avait certifié infaillible la nomination du congréganiste ; il fallait le remercier, et ce sauveur de la patrie fut placé à côté de M. le marquis, tandis que le digne M. Hennessy, député constitutionnel, occupait la sixième place. Malgré ces préludes de victoire, les prévisions du conseiller ne se réalisèrent pas, M. Gellibert ayant renoncé à la candidature, neuf bulletins nommant M. Delalot sans désignation [18] furent annulés, attendu, dit le président Descordes, que cent boutiquiers portent à Paris le nom de Delalot. L’expression ne fit pas plus fortune dans notre haut collège que celle de M. Dudon [19] à la Chambre. Il est vrai que ces deux grands débris peuvent se consoler entre eux ; les boutiquiers ne veulent ni de l’un ni de l’autre.
Ce résultat inattendu jeta l’alarme dans le salon de M. le préfet ; ce jour-là il n’y avait pas de dîner, on comptait sur le succès, et comme dit Figaro, « ce qui est bon à prendre est bon à garder. [20] » La subvention électorale s’en fut joindre les frais de bureau du préfet ; l’excédant de ses frais de bureau étant exactement distribué à ses employés, il voulait augmenter le cadeau, c’est un si bon père pour ses employés, que M. le marquis ! Ne le blâmons pas, sa main droite doit ignorer ce que fait la gauche, et vice versa, de telle sorte que M. le marquis ignore ce que font ses deux mains. Ne soyons pas plus exigeans que lui-même. Tu sais d’ailleurs qu’il a les dîners en horreur ; quand madame la duchesse d’Angoulême passa dans notre ville pour se rendre à Bordeaux, il oublia totalement de faire préparer le dîner des personnes de sa suite. Nous avons ri ensemble de celte malencontreuse distraction. Dans un temps où les repas jouent un si grand rôle politique, oublier un dîner ! C’est cependant ce qui s’est passé en juillet.
Les électeurs dévoués se promenaient lentement dans le salon de la préfecture ; le préfet, l’œil morne et la tête baissée, cherchait une de ces soudaines inspirations du génie qui peuvent sauver les causes désespérées. Que pensez-vous de notre position ? demande-t-il à un conseiller de préfecture plus clairvoyant et plus disposé que celui de la veille en faveur de M. Delalot. —Le mal est si grand, M. le préfet, que l’intervention d’une puissance divine peut seule nous tirer de là ; je ne vois de salut que dans une nouvelle messe du Saint-Esprit.
À peine ces paroles sont-elles prononcées, que les dames se mettent en prières avec toute la ferveur requise dans une aussi grande circonstance ; cette prière fut renouvelée le lendemain, et M. Delalot se vit nommé à une immense majorité.
Ce fut dans cette séance que M. Auguste Martell [21] s’opposa avec fermeté à ce qu’un faux électeur déposât son vote, le menaçant de le dénoncer et de le poursuivre devant les tribunaux ; notons ce fait, il est le premier qu’on ait signalé en province, il en a fait naître d’autres.

Les élections des 17 et 24 novembre

Aussitôt l’élection terminée, le système de calomnie cessa ; on prit plaisir à répandre dans le public que le choix du collège avait été agréable, non pas au ministère, mais, profanant les noms les plus dignes de respect, à la cour, au risque de se rétracter trois mois plus tard.
L’impression produite par cette élection fut immense, les constitutionnels de toutes nuances se félicitaient : Nous sommes certains de la victoire, disaient-ils, quand nous voudrons marcher réunis, et tous s’écrièrent : Aide-toi, le ciel t’aidera. Oui, nos électeurs se sont aidés, et lorsque la sagesse du monarque en a appelé aux collèges électoraux, en envoyant, sur cinq députés, quatre membres fortement prononcés pour nos institutions constitutionnelles, nos électeurs ont prouvé qu’ils avaient réfléchi sur leur force, et que leur union leur répondait du succès.
Le temps qui s’écoula entre les deux élections [22], temps ordinairement de répit et de loisirs pour les préfets, fut encore pour notre marquis une époque de tribulations ; les listes électorales se confectionnaient, chacun s’empressa de s’y faire inscrire ; les fondés de pouvoir, les huissiers instrumentèrent, et la liste fut close. Nous nous attendions à de grands événemens. Le voyage de Saint-Omer avait donné naissance aux bruits les plus absurdes [23] ; ils étaient heureusement dissipés, quand tout-à-coup on apprit la dissolution de la Chambre et la réunion des collèges électoraux. Nous recherchâmes avidement sur la liste les noms des présidens, et ce ne fut pas sans surprise que nous lûmes celui de M. Albert, si indignement repoussé en 1824. Bientôt on sut que M. de Guer avait présenté M. de Villeneuve comme le seul candidat qui, nommé à la présidence, aurait assez de prépondérance pour faire échouer M. Delalot. M. de Villeneuve était assez bien disposé à s’acquérir une voix de plus, lorsqu’un employé supérieur lui fit observer que c’était se montrer trop à découvert, que d’enlever en de telles circonstances un préfet à son département pour l’envoyer combattre dans un autre, les renseignemens qu’on recevait d’Angoulême ne pouvant mériter aucune confiance. M. de Villèle se rendit à ses raisons et choisit M. Albert.
Ici l’action se complique, le drame se lie, deux élections ont lieu presque simultanément. Que de peines elles vont causer à M. de Guer ! Une tête moins fortement organisée que la sienne n’eût pas supporté de semblables fatigues. C’est alors que nous le vîmes déployer cette haute diplomatie dont il possède seul les secrets ; c’est alors que nous l’entendîmes lancer les foudres de cette mâle éloquence dont les accens retentissaient encore dans les salons de la préfecture. Pourquoi n’avions-nous pas d’habiles sténographes pour recueillir ses belles improvisations, et pourquoi, surtout, n’ai-je pas un talent digne d’un tel héros et de faits aussi éclatans. Si je n’ai pas d’autre mérite que celui de l’exactitude , tu voudras bien, mon ami, suppléer à ce qui me manque, ton imagination te retracera rapidement le théâtre de l’action ; tu te représenteras ce noble seigneur, la main négligemment passée dans l’ouverture de son gilet, les besicles pittoresquement relevées sur le front, siège des plus hautes pensées ; tu verras le sourire plus que sardonique de la foule, le visage satisfait de quelques séides, tu reconnaîtras même leurs traits, je tais les noms, tu rougirais pour eux.
Les électeurs indépendans attendaient avec impatience le moment de récompenser la conduite de M. Gellibert, qui dès 1824 s’était attiré l’estime générale par son opposition franche et courageuse aux supercheries électorales de M. Descordes. Ou se souvenait qu’un mois après les élections, M. de Guer avait destitué cet honorable citoyen de sa place de maire d’un village [Ronsenac], où il exerçait la médecine pour secourir les malheureux. Il n’a pu le destituer de ce noble emploi ! M. Gellibert se bornait à être le père de ses administrés ; le préfet jugeant qu’une conduite aussi différente de la sienne devait être coupable, destitua M. Gellibert : dès-lors il fut, dans l’esprit de nos électeurs, le véritable candidat de l’opinion libérale. En juillet, par un désintéressement rare alors, mais qui depuis a été imité sur tous les points de la France, il abandonna la candidature à laquelle il avait tant de droits, en faveur de M. Delalot. Le moment était venu de lui tenir compte de son patriotisme ; toutes les voix se portèrent sur lui ; quant au premier président Descordes, il n’en fut pas seulement question ; il était frappé de mort politique. En vertu des instructions ministérielles, M. de Guer, considérant M. Albert comme candidat du Roi, chercha à lui gagner des suffrages ; en vain lui répliquait-on par les phrases qu’il mettait en avant contre M. Albert en 1824. Le marquis avait réponse à tout, mais il n’avait pas prévu que la plus forte opposition viendrait de cet honorable magistrat lui-même. Celui-ci déclara en effet qu’il n’accepterait ni la candidature, ni la présidence. En vain les séductions qu’on croyait les plus certaines, furent-elles mises en usage ? En vain chercha-t-on à le gagner dans la personne de son fils, il fut inébranlable, il avait une sorte de pudeur à se laisser élire par les amis du préfet : M. Albert, certain d’obtenir les suffrages de tous ses concitoyens quand il les demandera hautement, eut le bon esprit de voir que même une présidence était une sorte d’engagement contracté avec un pouvoir qui ne représente plus rien en France, et qu’on s’honorait en la refusant. Voilà donc M. de Guer sans candidat, le voilà sans président, et le voilà seul un candidat redoutable ! Heureusement il possède un conseil de préfecture ; il le réunit, et là, par son éloquence, il obtint un arrêté qui rapportant celui du mois de juin, réduisait les contributions de M. Gellibert au-dessous du cens voulu par la Charte [24]. Pourquoi les séances de ce conseil ne sont-elles pas publiques ? Ce serait chose curieuse qu’assister à une semblable délibération.
Triple était la position du préfet, il crut avoir emporté d’assaut le premier point, en élaguant le candidat de l’Opposition ? Comme si un parti assez fort pour élire un homme, recule devant un nom ! Cet arrêté produisit un effet tout différent de celui qu’on en attendait, et cependant facile à prévoir ; il montrait la faiblesse du ministère, représenté par M. de Guer. On ne tint pas compte de cet acte, et M. Gellibert fut toujours le candidat avoué des libéraux. Le pouvoir n’en présentait aucun ; peu importait en effet de le choisir à l’avance, la conscience de ceux qui votent pour lui n’a besoin de connaître le nom qu’au moment du scrutin ! Le président, c’était autre chose ! Et ici rendons hommage au préfet, il choisit un homme peu remarquable par ses talens, mais qu’il pouvait présenter sans crainte à ses amis et à ses ennemis ; ce fut le respectable M. de La Garde, maire de La Rochefoucauld [25]. Enfin au moment de voter, M. le préfet improvisa pour candidat M. de Chastaignier, qui encore tout fraîchement meurtri de sa chute aux élections de juillet, accepta avec humilité, et par cet acte de dévouement, se prépara de nouveau aux angoisses du martyre électoral.
Le préfet n’avait pas perdu son temps ; les avis qui lui parvenaient de toutes parts lui annonçaient une défaite certaine ; il rit de ces menaces, et son imagination lui suggéra un moyen qui devait infailliblement lui donner la victoire. Tout joyeux, il court à M. de La Garde et lui dit : « M. de Chastaignier va être nommé si vous le voulez. — Comment donc ? — Rien de plus simple ! annulez, M. le président, les bulletins portant nom Gellibert, notre candidat aura nécessairement toutes les autres voix, et sa proclamation ne souffrira plus de difficultés. » Ce brave M. de Quinsonnas [26] doit se pendre pour n’avoir pas inventé cette nouvelle méthode d’interpréter cette pauvre loi des élections ! M. de Guer est son digne émule, et par ces présentes, je prends acte pour notre préfet de cette grande découverte. Il est grand jurisconsulte, M. le préfet ! Presque aussi grand que M. de Corbière ; sûrement en sa qualité de Bas-Breton, il a une certaine ténacité d’opinion qui ressemble beaucoup à celle du ministre de l’intérieur [27] ! M. de La Garde ne fut pas convaincu ; le préfet s’en aperçut ; mais enchanté de sa découverte, et s’élevant à la hauteur du danger, il prend la plume et trace à grands traits une épître que je regrette de ne pouvoir citer textuellement. Il informait le président qu’en vertu de l’arrêté du conseil de préfecture, en date du 8 courant, M. Gellibert, n’étant plus éligible, les bulletins portant son nom devaient être considérés comme nuls, et qu’il était fondé à se refuser de le proclamer député s’il obtenait la majorité.
Le bon président, qui n’y entendait nullement malice, lut cette lettre à haute voix ; chacun de se regarder et de se demander ce qu’il voulait dire , mais quand on eut connu le but de cette missive, les éclats de rire inextinguibles partirent de tous des points de la salle ; les quolibets, les plaisanteries, tombèrent comme un feu roulant ; car tu le sais, autant un préfet inspire de crainte à un individu isolé, autant il est un sujet de gaieté pour les masses, surtout quand elles sont réunies pour remplir les plus importantes fonctions que notre loi fondamentale ait confiées aux citoyens. M. Gellibert, aussi ferme que plein de talens et de profondes connaissances, se borna à répondre à M. le préfet ; « J’ai l’honneur de vous prévenir que je serai nommé ce soir à la majorité de deux cents voix. » Il ne se trompait pas, car après sept heures d’une anxiété mortelle pour le préfet, il obtint trois cent quatre voix sur quatre cents seize suffrages exprimés. M. de La Garde fut à son tour fort embarrassé, il voyait bien que le préfet commentait singulièrement la loi ; mais d’un autre côté, il était jaloux de se ménager les bonnes grâces de ce fonctionnaire ; il se borna à déclarer que M. Gellibert, ayant obtenu, la majorité déterminée par la loi, le résultat du scrutin le déclarait membre de la Chambre des députés.
Ce triomphe, quoiqu’attendu, produisit une vive sensation ; nous allions enfin être représentés par un homme ferme et courageux, intrépide défenseur de toutes nos libertés ; nous savions qu’inaccessible aux séductions du pouvoir, M. Gellibert saurait toujours soutenir la cause qu’il a embrassée, aux dépens même de sa fortune, car aucun sacrifice ne coûte à des hommes de cette trempe ! Le préfet ne l’ignorait pas. Il a fait tout ce qu’il a pu pour l’éloigner, M. de Villèle doit lui en savoir gré.
Battu à Angoulême, M. de Guer le fut encore à Confolens. M. Pougeard du Limbert avait été élu ; ce respectable vieillard, âgé de soixante-seize ans, sollicité instamment d’accepter la candidature, refusa pendant deux jours, il céda enfin en disant : « Je vois bien que pour la conservation de nos institutions, il faut que j’aille me faire enterrer au père La Chaise. »
L’élection de Cognac a offert un spectacle aussi nouveau qu’inattendu. Je t’en ai écrit tous les détails, je ne veux point en surcharger cette lettre, d’autant mieux qu’il me reste à te raconter l’histoire des élections du haut collège.
Le général Dupont n’avait pas été nommé à Confolens. Il présidait le collège du département, il était donc le premier candidat du ministère ; ici du moins le ministre présentait un homme entouré d’une grande considération et d’une nombreuse clientelle. La reconnaissance raisonne rarement, c’est elle, c’est l’affection qu’on porte au général qui entraînèrent les voix des électeurs, quoique ceux-ci blâmassent au fond de l’ame la marche constamment suivie par le député, depuis qu’il siège sur les bancs législatifs. Le préfet voulait lui donner pour collègue M. le marquis Charas de la Laurencie ; il me souvient qu’en 1824, lorsque nous envoyâmes à la Chambre ce nouveau membre, peu de personnes le connaissaient ; nous avons appris depuis à le connaître. En vain assurait-il que, frappé de la haute idée constitutionnelle contenue dans la proposition de M. de Jankowitz [28], il avait abdiqué ses fonctions militaires ; en vain faisait-il parade de ce désintéressement. Des plaisans se sont avisés de découvrir que M. le marquis s’était contenté de donner sa démission d’activité, et qu’après dix ans de services il se retirait avec une demi-solde de 2,000 francs, égale à celle qu’il eût obtenue s’il eût répandu son sang sur tous les champs de bataille où la valeur a promené tour à tour nos aigles triomphantes. Nous nous sommes rappelé certain proverbe de notre pays : Entre deux selles… [29] et le militaire député n’est plus ni militaire, ni député, triste dédommagement de sa servilité pour le ministère Villèle !
Les indépendans ne furent pas un seul moment indécis ; ils portaient tous MM. Delalot et A. Martell. M. Delalot, c’était de toute justice, l’élu de juillet, n’a pas cessé de mériter ce titre d’honneur, et M. Martell était digne de l’obtenir. Les partisans de M. Dupont durent manœuvrer avec habileté, pour ne pas perdre une majorité incertaine, aussi le préfet se tint-il à l’écart ; parmi les moyens employés pour lui gagner des voix, on cite celui d’un fonctionnaire public qui a réussi à décider huit ou dix votans en leur promettant de donner en échange son suffrage à M. Martell, promesse qu’il a religieusement tenue une seule fois, il est vrai.
Malgré ces efforts, M. Dupont n’obtint que deux voix de plus que la majorité, et M. A. Martell eut cent quatre suffrages. Ce triomphe fit sortir le préfet de sa torpeur ; il va se réveiller, et le réveil sera terrible ! C’est à la suite d’un dîner qu’il veut exercer son influence sur les électeurs ; ce dîner, il est vrai, avait été donné par le président ; M. de Guer, fidèle à son système, avait jugé convenable de lui laisser faire les frais. Les électeurs fonctionnaires publics étaient en grand nombre ; tremblans, ils attendaient le vote qu’on allait leur dicter. Le préfet voulant mettre en usage son dernier moyen de séduction, eut recours à une improvisation, aussi heureuse, aussi hardie que toutes celles qui sont sorties de sa bouche : « Vous avez bien travaillé, Messieurs, dit-il, mais vous n’avez fait que la moitié de la besogne ; demain vous terminerez votre tâche, de la même manière que vous l’avez commencée. Souvenez-vous que le candidat ministériel est M. de La Laurencie ; en conséquence, c’est une obligation, c’est un devoir pour nous tous de le nommer. » Cette harangue, remarquable par un heureux choix d’expressions et de tournures élégantes, provoqua la noble réponse d’un royaliste constitutionnel qui, entraînant les irrésolus, assura la victoire à M. Delalot. Tu as lu cette réponse dans la Quotidienne [30], je ne te la rappellerai pas.
Sur ces entrefaites, les libéraux assemblés continuaient toujours à vouloir M. Martell ; celui-ci craignant la nomination de M. de La Laurencie, reporta ses voix sur M. Delalot ; le parti libéral se rallia franchement aux royalistes, et M. Delalot eut quatre-vingt-dix voix de plus que son concurrent.

Conclusion

Le temps est arrivé où les royalistes dignes de ce nom doivent ouvrir les yeux ; désormais moins dominés par une fausse vanité, moins occupés des services qu’ils ont rendus et du prix qu’ils en attendent, ils sentiront enfin la nécessité de serrer leurs rangs et de grossir ces nobles phalanges qui ont écrit sur leurs drapeaux : Celui qui veut moins que la Charte, autrement que la Charte, plus que la Charte, celui-là manque à ses sermens [31]. Qu’ils cessent surtout de classer parmi les crimes, les fautes ou les erreurs commises dans un violent mouvement politique ; que revenus à de meilleurs sentimens, ils professent la doctrine de ce prince dont le nom est pour nous un titre de gloire, qu’union et oubli [32] soit dans leurs cœurs comme dans celui de l’héritier du trône, et que tous ensemble nous puissions nous réunir au cri éminemment français de vive le Roi ! vive la Charte !
Après les batailles, même suivies de défaites, on récompense le courage malheureux. C’est en suivant cette antique maxime qu’on vient de nommer chevalier de la légion-d’honneur notre receveur-général. M. Calluaud, qui méritait cette honorable distinction par ses services, aurait préféré la recevoir dans une autre circonstance ; il semble qu’elle lui ait été accordée afin de le remercier de ses efforts à coopérer à l’élection de M. de La Laurencie, depuis long-temps son ami. Il y a bien des gens qui n’attribuent cette faveur qu’à cette seule cause, je veux croire que M. Calluaud la doit à ses travaux comme comptable. Tu penseras ce que tu voudras.
Quelle récompense doit obtenir M. de Guer ? En 1824, il envoya cinq députés au ministère, on le nomma officier de la légion-d’honneur ; d’aucuns prétendent qu’il aura la croix de commandant parce qu’il a bien travaillé quoiqu’il n’ait fait qu’un cinquième de la besogne. Mais d’autres prétendent que M. de Villèle (s’il reste) pourrait confier à ce noble préfet d’autres électeurs plus faciles à conduire.
Là-bas vos vœux, vos espérances, sont pour un changement, ici nous ne voulons pas le changement de notre magistrat ! Qui mieux que le marquis pourrait occuper cette place ? Où trouver un préfet meilleur administrateur, plus éloquent et surtout plus économe des deniers de l’Etat. On prétend qu’il a refusé la subvention de 3ooo francs à lui accordée pour frais extraordinaires, attendu qu’il n’a rien fait d’extraordinaire, et que trois discours payés 3ooo francs, c’est en conscience estimer un peu cher son éloquence administrative. Ce fait, je ne l’affirme pas, mais je connais le caractère de l’homme et je le crois vrai…
On va jusqu’à dire que M. le marquis, jugeant avec un peu plus de sang-froid sa position, voulait donner des soirées, des fêtes, où seraient admis ses fidèles partisans et ses nombreux antagonistes. Déjà madame son épouse s’est contentée de passer dans quelques maisons pour faire ses invitations, voulant éviter la foule et surtout le mélange. Elle se trompe comme son époux ; chacun voudra coopérer à l’œuvre qu’il se propose, en réunissant des partis qu’il n’a su ni conduire, ni diviser. Je ne doute pas de tout l’intérêt que vont offrir ces soirées ; comme il s’y passera des scènes plaisantes, je ne renonce pas à l’idée de te raconter les détails de ce qui sera de nature à t’amuser et à te mettre au courant de la situation morale de notre société.
Pour nos électeurs, convaincus par l’expérience de notre force, si le Roi faisait un nouvel appel à la France entière, nous y répondrions comme nous venons de le faire ; peut-être même serions-nous assez heureux pour n’envoyer à la Chambre que des députés indépendans. C’est ce qui arriverait sans aucun doute, si M. de Guer prêtait encore à M. Dupont l’appui de son influence.
Tel est, mon cher ami, le tableau fidèle de notre élection ; les détails nombreux qui s’y rattachent, les épisodes qui sont venus égayer ces jours si beaux pour nous, et qui au moins n’ont pas été ensanglantés, fourniraient matière à une épître beaucoup plus étendue. De toute cette narration dont je te prie d’excuser la longueur, tu tireras deux conséquences : la première, c’est la force de nos électeurs quand ils sauront se réunir et s’entendre ; et la seconde... celle-ci je te la laisse à deviner !
J***

A la date de cette lettre, tu verras que j’ai retardé de l’envoyer par une foule de bonnes raisons ; la première c’est que ma confiance dans les employés de M. de Vaulchier [33] n’est pas pleine et entière ; et si j’aime à causer avec mon ami, je ne suis pas bien aise que mes lettres soient lues avant de lui parvenir. Pour toi, quand tu en auras pris lecture, fais-en l’usage que tu jugeras convenable, donne-lui même la plus grande publicité, si tu crois être utile à notre cause. Je te demande seulement de taire mon nom ; à Paris tu es au-dessus des petites vexations du pouvoir, ici grand Dieu ! si jamais on me soupçonnait !
4 janvier 1828

Annexe

PARTICULARITÉS SUR L’ÉLECTION D’ANGOULÊME

(N. A. Salvandy, Troisième Lettre à M. le rédacteur du "Journal des Débats", sur la suite des affaires publiques, datée du 25 juillet 1827. Paris, Sautelet et Cie, libraires.)

L’élection d’Angoulême mérite de fixer les regards du pays moins par la victoire qui l’a couronnée, moins même par l’heureuse alliance qui a rendu ce succès facile, que par la constance et les lumières qui ont présidé aux travaux préparatoires. Puissent tous les électeurs de France apprendre par ce modèle comment doit se livrer la bataille des élections pour être à coup sûr gagnée !
J’extrais d’une lettre authentique les détails qui suivent
.

Dès que l’ordonnance de convocation du collège de département fut connue, quelques électeurs se réunirent afin d’aviser aux moyens d’exciter les citoyens indépendans de tous les cantons, à produire leurs titres justificatifs pour se faire maintenir sur les listes primitives qui devaient être affichées le 1er juin. On convint de publier un avis aux électeurs, et M. Thibaud, avocat, se chargea de la composition de cet écrit. Remarquable par le talent aussi bien que par la sagesse de la rédaction cet avis fut répandu avec profusion dans le département, et les électeurs, payant 300 francs et au-delà de contributions, s’empressèrent de faire déposer leurs pièces à la préfecture.
Le souvenir des adjonctions illégales qui avaient eu lieu lors des élections de 1824, et des manœuvres employées pour écarter les citoyens qui avaient droit de voter, détermina MM. Dulory, négociant, Bourdin, médecin ; et Gellibert, à faire parvenir à M. le Préfet une lettre, par laquelle ils le prévinrent qu’ils surveilleraient avec soin la confection des listes, et qu’ils étaient décidés à recourir à toutes les voies offertes par la loi, dans le but de faire réparer les erreurs qui pourraient être commises.
Les listes furent affichées le 1er juin ainsi que l’ordonnance l’avait prescrit. On y remarqua le nom de quelques fonctionnaires qui, lors des élections précédentes, avaient voté, quoiqu’il fût notoire qu’ils ne payaient pas le cens voulu pour exercer ce droit mais ces fonctionnaires connaissant les dispositions des électeurs qui avaient adressé la lettre à M. le Préfet, se hâtèrent de réclamer leur radiation. Le premier relevé, qui parut le 10 juin contenait la mention des arrêtés de M. le Préfet qui avait ordonné leur retranchement.
Comme la position de ces fonctionnaires n’avait pas changé depuis 1824, que leur fortune immobilière était restée la même qu’aux dernières élections, le retranchement de leur nom sur la nouvelle liste fut pour nous la preuve matérielle qu’ils avaient autrefois voté sans en avoir le droit.
Des renseignemens furent fournis de toute part à messieurs Dulory, Bourdin et Gellibert. On se faisait un devoir de leur signaler des électeurs mal-à-propos inscrits sur la liste, et après avoir acquis la certitude que ces renseignemens étaient exacts, ces trois citoyens courageux remirent à M. le Préfet une réclamations tendante à faire rayer les noms de quinze personnes parmi lesquelles figuraient plusieurs fonctionnaires et salariés du gouvernement. En vain ils sollicitèrent M. le Préfet de leur donner un récépissé de leur plainte, ou du moins un accusé de réception ; ils ne purent l’obtenir.
II était important d’avoir la preuve que la réclamation était parvenue à l’administration ; aussi pour suppléer au récépissé qui leur avait été refusé, les électeurs adressèrent une requête à M. le Président du tribunal de première instance, afin d’obtenir de ce magistrat une injonction à un huissier qui serait chargé de notifier une nouvelle réclamation à M. le Préfet.
M. le Président crut devoir prévenir M. le Préfet de la démarche qu’on avait faite, et celui-ci, pour en éviter les suites, écrivit aussitôt, officiellement, qu’il avait reçu la réclamation de messieurs Dulory, Bourdin et Gellibert. Alors M. le Président rendit, au bas de la requête, une ordonnance qui déclara qu’il n’y avait lieu d’accorder l’injonction, attendu que le but que se proposaient les électeurs était rempli par la lettre que leur avait adressée M. le Préfet.
La requête et l’ordonnance ont été enregistrées au bureau des actes judiciaires, le 21 juin.
De nouvelles informations furent dirigées par les personnes que l’on vient de nommer, dans la nécessité de signaler d’autres personnes à l’autorité, comme ne payant pas le cens électoral. Leur demande resta sans réponse, en sorte qu’il leur fallut employer la voie de la requête à M. le Président, et ils obtinrent encore par ce moyen un accusé de réception, dans lequel M. le Préfet dit qu’il aurait tel égard que de raison à la plainte des électeurs.
Le troisième relevé fut affiché le 14 juillet, et l’on acquit la conviction que M. le Préfet avait fait droit aux réclamations qu’il avait reçues, puisque la plupart des personnes qu’on lui avait désignées, étaient rayées en vertu d’arrêtés, postérieurs en date à ces réclamations. Mais en compensation un grand nombre d’électeurs payant le cens voulu pour être du grand collège avaient été écartés à défaut, par eux, d’avoir justifié de sorte que la liste définitive ne se composa plus que de deux cent vingt-cinq électeurs.
Le jour de l’ouverture du collège allait arriver. Cinq candidats se partageaient encore les suffrages ; M. de Chasteignier, maire d’Angoulême, était soutenu par le ministère ; M. de ViIleneuve, préfet de la Loire-Inférieure, par quelques amis et le souvenir d’une administration sage et éclairée, pendant les trois années qu’il se trouva placé à la tête de ce département ; M. Gellibert, par l’opposition de gauche ; M. de Lalot, enfin, par l’opposition de droite ; M. Chauvelin comptait aussi quelques partisans parmi les électeurs.
La censure n’avait pas permis aux journaux de parler de M. de Lalot ; la brochure de M. de Chateaubriant parut ; aussitôt M. Gellibert et quelques amis, guidés par un sentiment de justice et de générosité que l’on a su apprécier, ont fait imprimer ce qui était relatif à ce candidat, et ont répandu les lignes du Journal des Débats avec une grande profusion.
Le 9, les premières opérations du collège commencèrent, les deux oppositions portaient au bureau définitif : M. le colonel Ganivet, Auguste de Martell, Philippe Dulau et Hennessy, député de l’arrondissement de Cognac. M. Gellibert était désigné comme secrétaire, mais seulement par l’opposition de gauche. Il obtint soixante-deux suffrages. Le bureau provisoire fut conservé.
Le succès de M. de Chasteignier paraissait assuré ; le président du collège avait déjà reçu des félicitations, lorsque tout à coup, à dix heures et demie, on vint annoncer que les soixante-deux électeurs qui avaient l’intention de voter pour M. Gellibert ou M. Chauvelin, assemblés dans la maison de M. Thibaud, avocat, venaient de décider qu’ils se réuniraient aux électeurs qui votaient pour M. de Lalot.
On ne saurait peindre le trouble que produisit dans les salons cette nouvelle inattendue.
Le lendemain, 10 de ce mois, le scrutin s’ouvrit, et à quatre heures les suffrages furent proclamés. M. de Chasteignier avait obtenu soixante-une voix, M. de Lalot quatre-vingt-une, M. de Villeneuve vingt-quatre. Quelques voix s’étaient perdues sur MM. Chauvelin et Kératry ; l’on avait annulé huit bulletins qui ne portaient que le nom de M. de Lalot sous la qualification d’ancien député. Sur la réclamation des électeurs, M. le président répondit qu’il y avait vingt boutiques à Paris dont les enseignes portaient le nom de de Lalot. Ne pouvait-on s’exprimer avec plus de décence et de dignité !
Un incident avait précédé le dépouillement du scrutin. Un M*** était arrivé, en poste, de la Vendée pour voter. Un de ses parens qui était instruit qu’il ne payait pas le cens électoral, lui dit qu’il avait tort d’usurper un droit qui ne lui appartenait pas ; il lui mit sous les yeux l’article 258 du Code pénal qu’on avait eu soin de faire imprimer sur une feuille. M. le Président pensait que, puisqu’il avait une carte, il devait donner son suffrage ; mais M. Auguste Martell, ayant déclaré que si M. de… persistait à usurper le droit électoral, il le dénoncerait au procureur du roi, il déposa sa carte sur le bureau, et se relira en convenant qu’il ne payait pas le cens.
La nuit du 9 au 10 pouvait être employée par l’autorité afin de ramener à M. de Chasteignier les voix des électeurs qui avaient voté pour M. de Villeneuve ; des tentatives furent faites dans ce but, mais elles furent vaines.
Le 10, les électeurs étaient de bonne heure au collège ; on y vit arriver avec plaisir M. de Montleau dont la démission avait nécessité la convocation des électeurs, et que MM. Thibaud et Bourdin étaient allés prévenir la veille des chances favorables à l’élection de M. de Lalot. Sa présence rallia quelques électeurs.
A cinq heures le scrutin était dépouillé : M. de Chasteignier n’avait plus que soixante suffrages, son concurrent en avait obtenu cent treize. Celui-ci fut proclamé député du département de la Charente.

Le tableau qui vient d’être retracé a des côtés pénibles. Ici, de misérables artifices et des fraudes brutales : c’est l’administration ; mais là, la franchise, le sang-froid, la fermeté ; c’est le pays. Aussi toutes les opinions se rapprochent et s’entendent pour combattre un même ennemi sous le même drapeau, comme si on avait affaire à des étrangers, à une invasion d’Italiens du moyen âge, tant on reconnaît peu, à cette guerre déloyale, à cette guerre faite sur la lisière de la probité sur la limite extrême des lois, une politique originaire de France, et faite pour nous régir. Ceux qui ont ainsi attristé le caractère national, ainsi compromis l’administration, ainsi placé la défiance et le dégoût à la place du respect, la supercherie et le mensonge à la place du pouvoir, ces grands coupables ne sont plus Français.


[1Il avait fait tomber à 1 050 le nombre des électeurs, qui était de 1 392 en 1821.

[2Delalot venait de la Marne. Les électeurs avaient la possibilité de voter pour des candidats étrangers au département dans la limite d’une moitié au plus des sièges.

[3Pour simplifier, le parti clérical, auquel on prêtait une influence occulte.

[4En août 1823, le duc d’Angoulême, commandant de l’armée française envoyée en Espagne pour rétablir sur le trône Ferdinand VII, avait pris à Andujar une ordonnance visant à concilier royalistes et libéraux, mais qui resta sans effet.

[5Voir la notice consacrée à Descordes dans l’article sur « Les députés de la Charente sous la Restauration ».

[6« M. de Guer prétend qu’en Bretagne, province qui a l’honneur de lui avoir donné le jour, on trouve vingt candidats recommandables pour un. Voilà pourquoi, sans doute, M. de Guer, candidat depuis 1824, n’a pas encore été nommé député. » (note de l’auteur).

[7Bescherelle, dans l’article « Économiser » de son dictionnaire, citera ces vers comme étant d’un certain Delaville (Alexandre de la Ville de Mirmont ?), mais on les trouve ailleurs attribués à Casimir Delavigne… dans une pièce (L’École des vieillards) où ils ne sont pas.

[8Alban de Villeneuve-Bargemon (1784-1850) avait été très brièvement préfet de la Charente en 1817. Trois de ses quatre frères étaient également préfets (et/ou députés, car les deux fonctions étaient compatibles), dont Ferdinand, dans la Somme – c’est le marquis dont il est question plus loin.

[9Député ultra et homme de lettres, Marchangy avait repris, dans Tristan le voyageur, ou la France au XIXe siècle, le surnom donné aux Villeneuve par le généalogiste Chérin.

[10Alexandre de Beaumont, député constitutionnel de la Dordogne.

[11Charles de Lézardière ; député constitutionnel de la Vendée, mais opposé à l’alliance avec la gauche, ce qui lui valut d’être devancé par M. Kératry en 1827.

[12Le baron Eutrope de Chasteigner (1786-1867), officier de cavalerie sous l’Empire, était maire d’Angoulême depuis décembre 1825.

[13S’agit-il de l’Instruction pour les électeurs et les jurés de J. F. Delaville, Caen, 1827, ou de l’avis Aux électeurs de la Charente de Thibaud, mentionné par L. Babaud-Laribière, Études historiques et administratives, vol. 2, Confolens, 1863, p. 40 ?

[15« Notre correspondant ne pouvait connaître le changement de ministère ; il ne pouvait se douter qu’un mois après sa lettre écrite, il se formerait une nouvelle administration dont l’entrée en fonctions aurait été précédée, à ce qu’on dit, d’une déclaration de principes où l’abolition de la censure aurait été formellement demandée. » (Note de l’éditeur).

[16François Trémeau : éditeur du Journal de la Charente, ou Feuille des actes administratifs, d’agriculture, de commerce, d’industrie, de sciences, de littérature, d’annonces et avis divers fondé en 1814.

[17Le contre-amiral Victor de Galard-Terraube, gouverneur du Collège royal de la marine d’Angoulême, avait été réélu député du Gers en 1824, mais fut battu en 1827. Il est vrai que l’intéressé ne tenait pas toujours des discours bien logiques : « Il n’est pas un de nos lecteurs qui n’ait présent à l’esprit le naïf discours du directeur de l’Ecole de marine d’Angoulême, dans lequel, en voulant prouver qu’il n’y avait eu aucune fraude employée dans les élections de l’arrondissement de Condom, dont le collège électoral avait été réuni à Eauze, il parvint à démontrer tout le contraire. Jamais orateur ne fut plus maladroit, et jamais aussi il n’y eut à la Chambre une hilarité plus générale. » (Massey de Tyronne)

[18Le nom du candidat devait être assorti d’une mention le désignant sans ambiguïté. Delalot ne résidant pas en Charente, on comprend qu’il y ait eu là matière à contestation facile.

[19Le baron Dudon, député ultra de l’Ain, qui se montrait « encore plus réactionnaire que les ministres » (Robert & Cougny), avait opposé les « boutiquiers et épiciers », d’une part, et les propriétaires fonciers, d’autre part. Nous n’avons pu retrouver son propos exact, mentionné ici ou là sans qu’apparaisse clairement lesquels étaient pour lui les meilleurs soutiens du roi. Au reste, ses discours ne brillaient pas par leur clarté : « M. Dudon, nommé député au mois de décembre 1820, par le département de l’Ain, se plaça à l’extrême droite ; objet des dédains constans du côté gauche dont il s’efforce d’attirer l’attention par des sorties furibondes, l’inconvenance des phrases sans suite dont il traverse toutes les discussions excite souvent l’embarras et même le blâme du parti auquel M. Dudon s’est imposé. Croyant produire de l’effet parce qu’il fait du bruit, M. Dudon, dénué de toute faculté oratoire, n’a même le moyen ni d’être utile aux propositions qu’il attaque, ni d’être nuisible à celles qu’il défend. Son vote, qui seul peut compter pour quelque chose, a été l’auxiliaire constant de toutes les mesures et lois d’exception, dont le patriotisme du côté gauche s’est vainement efforcé de nous garantir. » (Biographie nouvelle des contemporains).

[20En fait un proverbe « arrangé » par Bazile, « garder » remplaçant « rendre ».

[21Auguste Martell, négociant de Cognac (où il avait été devancé par son beau-frère J. Hennessy, classé plus à droite) mais aussi propriétaire dans le Bordelais, se fera élire en Gironde en avril 1828 et en restera député jusqu’en 1842. Libéral, il votera l’adresse des 221.

[22La composition des listes d’électeurs (et de jurés) avait été effectuée en juillet-août ; l’élection des députés ne se tint qu’en novembre.

[23En septembre 1827, au cours d’un voyage dans les départements du Nord destiné à illustrer sa popularité, Charles X avait visité le camp de Saint-Omer et des rumeurs avaient alors couru sur un projet de dénoncer la Charte, voire de procéder à une sorte de coup d’État.

[24Ces contributions, de 1 039 F, avaient donc été ramenées en dessous de 1 000 F.

[25Mathieu Pasquet de la Garde, 70 ans, maire de La Rochefoucauld depuis 1816.

[26Emmanuel, Victor Pourroy de l’Auberivière de Quinsonas, député ultra de l’Isère.

[27Le correspondant ne pouvait prévoir le changement de ministère ; cette observation est d’ailleurs inutile, chacun sait que M. de Martignac [le successeur de Villèle] n’est pas Bas-Breton. (note de l’éditeur ?)

[28Le baron de Jankowitz : ce député de la Meurthe avait proposé que les députés qui accepteraient du gouvernement une fonction ou un emploi « amovible » perdent ipso facto leur mandat, à moins de se faire réélire.

[29Entre deux selles le cul à terre.

[30Journal ultra de Michaud.

[31Citation du général Foy.

[32« Devise » de Louis XVIII.

[33Louis de Vaulchier du Deschaux, brièvement préfet de la Charente en 1820, avait été nommé directeur général des postes en 1824 ; l’opposition l’accusait de faire violer le secret des correspondances.

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