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La médecine aux XVIIe et XVIIIe siècles dans le sud de la Saintonge

D 9 septembre 2008     H 19:36     A Pierre     C 1 messages A 5782 LECTURES


Le docteur H. Vigen, médecin et historien, avait rédigé en 1908 une très intéressante étude sur l’exercice de la médecine dans la région de Montguyon. Il nous fait faire une visite guidée dans les métiers et les pratiques. Passionnant.

Source : Bulletin de la Société des Archives Historiques - Revue de la Saintonge et de l’Aunis - Années 1908 et 1909 - BNF Gallica

Notes sur la médecine de jadis dans la saintonge méridionale

L’art médical était autrefois exercé par divers ordres de praticiens : les docteurs en médecine, les apothicaires, les chirurgiens, les opérateurs, les colporteurs de panacées. La question a été maintes fois traitée par des érudits dans les recueils d’histoire médicale. Je veux simplement rappeler ici quelques particularités sur divers personnages ayant pratiqué l’art de soigner les malades aux XVIIe et XVIIIe siècles dans la région de Montlieu et du voisinage.

Faute de renseignements, je ne parlerai pas des sorciers, renoueurs et rebouteux, qui devaient être alors encore plus consultés qu’aujourd’hui.

I.- Docteurs en médecine.

C’étaient les moins nombreux, et à coup sûr les mieux instruits, car après avoir fait leurs humanités, attestées au moins par le diplôme de maître ès arts qui terminait la philosophie, ils devaient aller achever leurs études médicales, pendant plusieurs années, aux Facultés de médecine des Universités de Bordeaux, Montpellier, Paris ou autres.

C’est ainsi que dans l’espace de deux siècles, il n’y a eu que quatre docteurs dans le canton de Montlieu et deux dans celui de Montguyon contre une centaine de chirurgiens pour la même contrée.

- Charles Dangeac, 1641-ler août 1713, demeurant au Carrefour en Saint-Pallais, époux de Claire Moreau. Ses descendants ont été sergents, marchands, bourgeois.
- Clément Marchand, 1674-29 ami 1743, fils d’un apothicaire de Montlieu, demeurant audit bourg, puis chez Leroy en Chepniers. Il eut un fils licencié en droit civil, mort à 20 ans, et une fille religieuse, puis supérieure des Dames de la Foy à Pons. Ses biens, assez importants, passèrent aux de Gombault, de La Forest, puis en partie aux Mélhé de Fonrémis, qui les ont vendus.
- Jean-François Marchais, sieur de Bois d’Automne, protestant comme son oncle Pierre dont je parlerai un peu plus bas, né en 1752, reçu docteur en médecine à Montpellier le 6 juillet 1772, revient exercer à Montlieu, et y meurt quelques années après.
- Hélie Civatte, docteur-médecin à Montguyon, mort le 4 octobre 1701, à 70 ans, époux de Françoise de Fonte. Charles-Jules Civatte, son fils, lui succéda dans la même ville et y mourut âgé de 60 ans, le 14 novembre 1734. Ses filles se marièrent dans la haute bourgeoisie du lieu, et son fils acheta une charge de contrôleur des guerres qui l’admit dans la noblesse.
- Pierre Marchais, né le 2 novembre 1709 à Biroleau près Montlieu de parents protestants, fît ses humanités au collège des Jésuites à Bordeaux avec son frère qui devint avocat et continua la famille, soutint sa thèse de philosophie au Collège d’Aquitaine le 25 août 1726, puis alla étudier la médecine à Montpellier, où il fut reçu bachelier le 21 mars 1729, et docteur le 2 août suivant, n’ayant pas encore 20 ans révolus. Il vint alors exercer son art dans la maison paternelle dont il hérita, et où il mourut toujours protestant, le 24 juillet 1751.

Son inventaire donne le détail de ses meubles et effets, montant à 5.240 liv., dont 205 liv. pour 38 ouvrages médicaux. En voici l’analyse à titre de curiosité, pour montrer ce qu’était en 1750 la bibliothèque d’un médecin saintongeais instruit.

- 16 volumes in-folio, en latin ; un dictionnaire de médecine en 6 volumes, estimé 120 livres à lui tout seul ; les œuvres do Lazare Rivière, de Montpellier, mort en 1655 ; de François Vallériola, son collègue contemporain ; d’Hercule Saxonia ; de Jacques Sylvius ou Dubois, 1478-1555, le grand anatomiste picard ; du célèbre Gabriel. Fallope, 1523-1562 ; de Christophe à Vega, d’Alcala, mort en 1573 ; de Jean de Gorris, parisien, 1505-1577 ; de Daniel Sennert, professeur allemand, 1572-1637 ; et le tome 4 de Galien.
- 22 volumes in-4°, in-12 et in-16. Thomas Sydenham de Londres, Opera ; — Ant. Heister de Francfort-sur-Mein, Anatomia ; — Jean Munnicks, d’Utrecht, Chirurgia ; — Palmarius, Pierre philosophale ; — Jean Frind, Commentaria ; — P. Dionis, Anatornie de l’homme ; — Rivière-réformé par La Calonette ; - Aphorismes d’Hippocrate ; — Aphtonii progymnasmata ; — Théop. Galée, Anatomie française ; - Pitton de Tournefort, Matière médicale ; — Chimie et maladies vénériennes par Ant. Deidier, de Montpellier, mort en 1746 ; — . Guérison des cancers par Deshais Gendron ; - Les Bains de Bagnères, de Barèges, de Vichy et 4 ou 5 traités anonymes, non analysés.
- Enfin, quatre petits livres reliés écrits par ledit Marchais sur les matières de la profession, que je n’ai malheureusement pas trouvés dans les papiers de sa famille, non plus que son livre de raison alors qu’on a conservé ses diplômes et ceux de son neveu. Les formules de ces derniers étant connues, et plusieurs ayant été publiées dans la Revue, je crois inutile de les reproduire.

Le rôle de ces docteurs en médecine était surtout d’être consultés dans les maladies graves, et dans les cas où leurs confrères d’un rang inférieur, les chirurgiens, avaient en vain épuisé, non pas le latin qu’ils ignoraient, mais leur arsenal thérapeutique. C’est ainsi que Pierre Marchais ayant été mandé à Vanzac, distant de quatre Lieues, pour traiter Jean Terrien, curé du lieu, celui-ci s’étonne que son docteur n’ait pris que 6 livres par visite. On était enclin déjà, je pense, à juger la qualité et la compétence d’un médecin par le prix qu’il fait payer : plus il prend cher, et plus il doit être savant. Ce critérium s’applique encore davantage aux médicastres, aux voyantes et aux charlatans.

II. — Apothicaires.

Les apothicaires préparaient dans leurs officines les drogues ordonnées par les docteurs et les chirurgiens, tout comme les pharmaciens d’aujourd’hui ; mais en plus, si l’on s’en rapporte à Molière, ils allaient eux-mêmes à domicile administrer au siège... du mal, certain remède bénin, lénitif, que l’on devine.

Ils étaient peu communs dans notre contrée, surtout au XVIIIe siècle. Je n’en ai retrouvé que six à Montlieu, un à Chevanceaux, et trois à Montguyon : total, dix en 200 ans.

Ainsi, à Montlieu, je vois : Louis Marchais, époux de Jeanne Vigen, qui marie sa fille en 1614 avec Antoine Marchant, originaire de Saint-Jean d’Angély, protestant comme son beau-père, et qui lui succède. Il eut lui-même deux fils, Samuel et Louis, devenus catholiques, et apothicaires au même bourg. Puis, à la même époque, Pierre de Bertaud et Jean Foucauld, tous deux beaux-frères de J. Gaboriaud, chirurgien ; et Samuel Viaud. Mais au XVIIIe siècle, je n’en trouve pas un seul, les chirurgiens portant eux-mêmes leurs médicaments et les administrant comme pour les saignées.

A Montguyon, Jacques Civatte, père du docteur ; Isaac Piet, protestant, et Vincent Dessiré. Au même temps de Louis XIV, et non loin de là, à Brossac, exercèrent tour à tour Vincent Petit, Louis Boucherie et Antoine Ballay.

A Chevanceaux, Guillaume Dupuy, qui y est de 1674 à 1717. Il eut sans doute des malheurs conjugaux, ainsi qu’il résulte de l’acte suivant :

Le 6 décembre 1674, par devant le notaire Claude Rocher se présentent Guillaume Dupuy maistre apothicaire au bourg de Chevanceaux, et Anne Fraperie sa femme, de lui dûment autorisée « lesquels disants que depuis un an et plus ils se sont séparés l’un et l’autre à plusieurs fois, sur la hayne qu’ils ont conservé l’un contre l’autre, laquelle ils ont voulu esteindre et dissiper autant qu’il leur a été possible, mais leur malheur veut que cette hayne subsiste toujours, en telle sorte qu’ils recongnaissent qu’il n’y a pas de suretté à leur vie, et que s’ils demeuraient plus longtemps ensemble, le désespoir les pouroit porter à se destruire, et ayant jugé à propos pour esviter un plus grand mal de se sesparer de corps et de biens jusqu’à ce que Dieu leur fasse la grâce de les réunir, de quoy ils le prient très instamment, ont demeuré d’accord de ladite séparation, qu’ils stipulent et consentent par ces présentes, de telle sorte qu’ils jouiront chacun des biens qu’il a de son estoq... sans aucune autorisation », etc., etc. (Min. CL. Rocher, Arch. de la Char.-Inf.).

Je ne sais si la profession d’apothicaire était alors des plus lucratives ; en tout cas elle n’est pas des plus taxées aux rôles des tailles. C’est ainsi que G. Dupuy est imposé en 1701 à 10 livres 10 sous, taux moyen des métayers, alors que les principaux propriétaires et marchands devaient payer 20 à 25 livres. Il est vrai que le vieux chirurgien Jacques Maugars, sans doute peu employé n’est taxé qu’à 25 sous, comme les simples journaliers ; et les mendiants le sont de 1 à 5 sous. En 1717 la taille de ce Dupuy, comme les similaires, monte à 13 livres 10 sous : preuve qu’on connaissait déjà le moyen de faire enfler chaque année la feuille des contributions.

Je n’ai pas trouvé de diplôme ni de contrat d’apprentissage pour aucun des apothicaires de la contrée. En revanche, je possède celui d’un nommé Jacques Connil, qui est autorisé à exercer à Royan la double profession d’apothicaire et de chirurgien.

Extrait des registres de la Cour ordinaire du marquisat de Royan :

Aujourd’huy dixième de janvier mil six cent septante cinq, durant l’expédition de l’audience ordinaire, par devant nous Louis Tourtellot bachelier en droit, juge seneschal dudit Marquisat, a comparu en sa personne Jacques Connil, maître chirurgien du présent faubourg de Royan, assisté de son procureur et en présence du procureur de ladite Cour de céans, lequel nous a fait dire et démontré qu’il auroit pleu à Monsieur Me Anthoine Goronel, conseiller du Roy en ses Conseils et son médecin ordinaire, commissaire général députté pour l’establissement des mestrisze et jurande des apothicaires dans les ressorts du parlement de Bourdeaux, Tholoze, Grenoble et Peaux, lieutenant unique et irrévocable du premier médecin du Roy, de pourvoir ledit Connil de l’arcq de farmatie avec pouvoir de secourir par toutes sortes de remèdes et médicquamants farmasantiques touts les mallades et autres qui lan requerront, d’exercer publiquement ledit arcq, exécuter les ordonnances des médecins, et faire toutes autres fonctions apartenant audit arcq, ainsy qu’apert par les lettres à luy expédiée le 25e aoust 1669, signée Coronel commmissaire, Bertrand, médecin, et Valesture secrétaire ; et comme despuis l’obtantion desdites lettres, par certaines considérations, il a différé se pourvoir par devant nous pour en faire faire lecture et publicquations, et prester le serment au cas requis, il dézire présantement réparer ce défaut, ...à quoy inclinant, après avoir fait faire lecture desdites lettres, et ensemble des statuts dudit arcq de farmatie, nous avons fait lever la main audit Connil qui a promis et juré de bien et fidellement exercer ledit arcq de farmatie dans l’étendue du présent marquizat, outre celui de chirurgien dont il est pourveu depuis longtemps. Nous en avons octroyé acte à iceluy Connil, et ordonné que copie de ses provisions, status, et autres piesses consernant ledit arcq de farmatie demouront au greffe, pour y avoir recours quand besoin sera. Ainsy fait et signé Connil, Tourtellot, Rouzeau, et de moy Guillot, greffier. (Copie en forme, papier, archives personnelles).

III. — Opérateurs.

On entendait par là des praticiens non diplômés, qui s’étaient créé une réputation de spécialistes habiles dans une branche de l’art de guérir, et ceux qui parcouraient le pays en exerçant leur talent, ou plutôt exploitant leur secret. Car c’était un vrai secret que se transmettaient les successeurs du frère Côme, par exemple, qui taillaient les malheureux atteints de calculs vésicaux par le grand ou le petit appareil ; ou qui seuls étaient assez audacieux pour abaisser, ou dilacérer le cristallin opaque des aveugles par cataracte. Développer ce sujet, ce serait rentrer dans l’histoire générale de la médecine.

Voici seulement au point de vue local, quelques brèves indications relevées de-ci de-là.

Dans les registres paroissiaux de Roch-Montlieu : du 15 juillet 1627, baptême de Marguerite, fille de Jacques Cardinal, aupérateur, natif de Saint-Allys, et de Clotilde Hugon.

Dans ceux de Brossac : 14 mai 1662, inhumé dans l’église Charlotte Allin, fille de Pierre Allin, opérateur, et de demoiselle Anne Lœverier ; et 8 septembre suivant, inhumé un enfant posthume de P. Allin, dit le sieur Dupas, opérateur du Roy, occuliste. Ce double enterrement dans l’église prouve une certaine considération pour les personnes admises à en bénéficier.

Sur ceux de Montendre : du 31 août 1705, marié Léonard Martorel, opérateur, 22 ans, fils de Lange Martorel, aussi opérateur, et de Françoise de L’Escot, avec Sara Mestivier, fille de marchands protestants du lieu. Pas d’enfants signalés ensuite, les époux ayant sans doute continué leurs pérégrinations.

En 1731, à Lugéras, ancienne paroisse réunie à celle de Bussac et hameau de 4 ou 5 feux, en pleine lande, habitait alors Joseph Merlet de Saint-Simon, médecin-oculiste ; il était fils d’Etienne M. maître chirurgien et cabaretier, et beau-frère de Jean Lignat, son confrère audit bourg. On voit que la décentralisation des chirurgiens spécialistes n’était pas un vain mot, à cette époque reculée.

On peut sans doute aussi ranger parmi les opérateurs extraordinaires, le cas de cette opération césarienne faite et réussie à Cercoux en 1752. Aussi l’heureux chirurgien croit-il devoir s’en faire délivrer une attestation notariée. Du 14 janvier 1753, déclaration par Louise Coquillaud, femme de Guillaume Boutoulle, journalier à Cercoux, qu’étant enceinte et dans un état à ne pouvoir accoucher par les voies ordinaires, le sieur Jean Vigeant, chirurgien du bourg de Montguyon (1708-1777), ayant été appelé, lui fit l’opération par le côté, et tira de son corps un enfant gangrené ; et 15 jours après, elle fut parfaitement guérie. (Acte de Fr. Genêt, Contrôle de Montguyon). Celte intervention, qu’on peut rattacher sans crainte à la grande chirurgie, était sans doute la première faite dans la région ; et peut-être la tentative n’a-t-elle pas été renouvelée depuis.

IV. — Panacées, etc.

On découvre de temps en temps, dans les liasses de papiers jaunis, ou dans les vieux livres poudreux, des prospectus de remèdes universels, dont les mirifiques promesses, pour la guérison de tous les maux possibles et imaginables ne le cèdent en rien à celles qui s’étalent maintenant dans tous les journaux à grand et à petit tirage : l’Eau rouge, qui est bonne pour toutes les maladies et lésions des hommes et des animaux ; l’Antidote du sieur Algérony, médecin consultant de tous les princes d’Europe ; l’Orviétan du sieur Soldadier, fils d’un ancien serviteur de Sa Majesté (voilà un titre honorifique qui ne devait pas être rare) ; enfin le Remède universel de Jean Gaspard d’Ailhaud, baron de Castelet, près Aix, dont les pompeux éloges occupent .huit colonnes in-4°, énumérant toutes les propriétés du médicament ; on aurait certes été beaucoup plus concis en relatant simplement les maladies auxquelles il ne s’appliquerait pas, si tant est qu’il en existe. Ce dernier empirique était parent du prieur curé de Fontaines d’Ozillac : Denis Ailhaud de Vitrolles, né à Vitrolles près Lourmarin en Provence, et venu en 1765 dans cette paroisse, où il mourut en 1781, qui sans doute propagea en Saintonge la drogue de son cousin, car j’ai trouvé le prospectus du Remède universel dans les minutes d’un Duburg, notaire à Ozillac. Le baron de Vitrolles, le conseiller ultra du comte d’Artois en 1815 était sans doute aussi de cette famille.

Mais en plus des promesses alléchantes, les charlatans de l’ancien régime, précurseurs de ceux de notre époque, savaient aussi faire mousser leurs prétendus succès et se faisaient délivrer des certificats laudatifs.

En voici un exemple pris dans les minutes de J. Boussiron (étude actuelle de Chevanceaux). Du 1er août 1745, attestation de gens qui ont été guéris radicalement en peu de jours par le moyen des onguens et huiles que compose le sieur Jacques Douilhet, originaire de Baigne, et commissaire de police à Rochefort ; savoir Fr. Dom. Savary, curé de Bran, d’un mal fort considérable à la jambe, causé par une chute de cheval ; L. Libaud, maréchal à Bran, d’un abcès à la main, avec enflure extraordinaire ; J. Bruneteau, meunier à Bran, d’un dépôt à la fesse causé par une chute et fermé sans s’être manifesté pendant près de cinq ans ; Fr. Renaud, dudit Bran, d’un panaris au doigt qui lui causait une douleur insupportable, avec enflure jusqu’à l’épaule ; Sam. Roullet, marchand de Baigne, d’une playe à la jambe fort considérable et très douloureuse ; Marie Coustaud, de Sainte-Radegonde, d’un abcès au sein si considérable et si douloureux qu’elle avait lieu de penser que c’était un cancer ; P. Marcenat, de Baigne, d’une eschaudure au bras et à l’épaule pour avoir tombé dans sa chaudière en teignant des chapeaux ; Fr. Gerbaud, espinglier à Baigne, d’un mal si douloureux et si extraordinaire que la main lui vint en moins d’une heure d’une grosseur prodigieuse ; P. Tisseul, d’un coup de couteau dans la jambe profond de 2 pouces ; Marie Raffenaud, fille d’un maçon de Touvérac, d’un mal à la jambe regardé comme incurable, y ayant plusieurs trous ; P. Poigneau, marchand de Sainte-Radegonde, qu’un de ses enfants âgé de 3 ans, ayant reçu un coup de pied de cheval à la joue, qui lui avait causé une enflure si forte qu’on fut pendant plus de 8 jours sans lui voir son œil ; P. Monnereau marchand de cochons de Sainte-Radegonde, d’un abcès à la main si considérable, qu’il était en danger de la perdre ; P. Rogron, marchand de Baigne, que sa fille âgée de 2 ans, ayant tombé dans le feu, s’était brûlée tout le pied ; Jean Brodut, tessier de Mathelon, que le feu ayant pris aux hardes de son fils âgé de 7 ans, l’avait brûlé la poitrine et le bas-ventre de façon à désespérer de sa guérison ; S. Landreau, marchand du Tastre, que son fils avait trois abcès qui faisaient qu’il ne pouvait marcher qu’avec des potences, savoir l’un très gros au dessous de l’omoplate, les autres à la cuisse et à la jambe ; et aussitôt qu’il se fut servi des onguents du sieur Douilhet, il se trouva soulagé et mis en moins de 8 jours en état de marcher sans bâton, et quelque temps après guéri radicalement. Fait au bourg de Baigne en présence de J. Maugars et J. Boussiron, notaires royaux, signé par 10 sur 15 des attestants : Savary, Libaud, Roullet, Marcenat, Gerbaud, Tisseul, Rogron, Brodut, Landreau, Marie Coutau, les autres ne l’ayant su faire.

Le plus curieux est qu’il y a encore dans le pays de Baigne un onguent secret, d’une réputation merveilleuse, et fabriqué par une vieille dame. J’ignore si c’est le même que celui du sieur Douilhet, qui aurait alors plus d’un siècle et demi de vogue.

Enfin il ne faut pas oublier, bien qu’il n’ait pas exercé particulièrement chez nous, un Saintongeais d’origine, Pierre Boyveau, dit Laffecteur, né vers 1740 aux environs de Saint-Genis, mort à Paris en 1812, et propagateur du Rob antisyphilitique qui porte son nom. J’en ai parlé plus longuement dans la Revue de Saintonge de janvier 1906, page 61 ; du moins ce praticien ne s’engageait pas à guérir comme ses congénères avec la même drogue les apoplexies, les plaies et les fractures, les brûlures, les douleurs et les fièvres, les diarrhées rebelles et les constipations opiniâtres ; il se bornait à soigner les avariés et assimilés. Le docteur Cabanes, dans un ouvrage récent la Névrose révolutionnaire, reproduit deux ex-libris de notre compatriote : ce sont des armes parlantes : un écusson figurant une cigogne et surmontant une fontaine où boit un veau. La banderole porte P. Boyveau, docteur en médecine, connu sous le nom de Laffecteur ; l’un des deux ex-libris est sommé d’une couronne de comte, l’autre d’un bonnet phrygien.

V. — Les Chirurgiens

Dans la première partie de ce travail, consacrée aux docteurs en médecine, aux apothicaires, et aux spécialistes ; j’ai dit que beaucoup plus nombreux que tous ces praticiens réunis, les chirurgiens étaient appelés le plus souvent à soigner leurs semblables dans la plupart de leurs maladies.

Il n’y avait guère que les cas les plus graves, et surtout les clients les plus riches, qui nécessitaient dans nos campagnes la visite de docteurs diplômés par une des Universités [1].

Cela s’explique en effet : les études des chirurgiens, qui venaient à peine de se séparer des simples barbiers [2], (quand ils ne cumulaient pas les deux professions !), étaient beaucoup moins longues et moins coûteuses. Le plus souvent, à peine sortis des mains du précepteur ou du régent de leur village, qui ne leur avait guère enseigné que la lecture, l’écriture et un peu de calcul, ils passaient un couple d’années en apprentissage chez un chirurgien voisin plus ou moins habile et plus ou moins achalandé. Ils pansaient son cheval, quand il en avait, étaient logés et nourris chez lui, l’accompagnaient chez ses clients, et recueillaient ses observations purement orales, tenaient puis nettoyaient la palette à saignée, accessoire obligé de toute visite et base de toute thérapeutique, et s’assimilaient tant bien que mal le contenu de quelques ouvrages élémentaires. Après quoi, ils subissaient un examen sommaire devant un ou plusieurs chirurgiens de Libourne ou de Saintes, délégués à cet effet, puis, munis d’un certificat dûment enregistré, revenaient chez eux avec le droit de purgare, saignare et clysterisare les pauvres malades.

Contrats d’apprentissage

Voici par ordre de dates, l’analyse de quatre ou cinq de ces traités, qui donnera une idée de leur nature et de leurs clauses.

- a) 1er décembre 1672. — Périne Dupin, veuve de Jean Lymousin, maistre apothicaire, donne à Jean et Claude Boucherie, père et fils, maistres sirugiens, demeurant tous à Beauvais-sur-Matha, son fils pour lui apprendre l’art de sirugien, pour par ledit Boucherie montrer et désigner ledit Lymousin du mieux de leur pouvoir ledit art de sirugien, et le nourrir et blanchir suivant leur faculté et : moyen, pendant deux années consécutives.

Moyennant quatre boisseaux de froment, une barrique et demie de vin, et la jouissance d’une maison pendant trois ans. — J. Panetier, notaire royal (Bull. Archives, II, 386).

Le 9 avril 1700, a lieu l’inventaire du défunt Boucherie, sirugien, le professeur de 1672, qui est misérable : un estuy garny, avec seringue et canule, my usés, 6 livres ; une jument, avec sa selle et sa bride, 35 livres ; 10 sols de rouche pour litière ; une brasse de foin encore due, etc. (ibid., p. 399).

- b) 13 juillet 1674. — Mathurin Blanc, tonnelier de Sainte-Radégonde de Baigne place son beau-frère Jacques Béquet en apprentissage de chirurgien chez René Duvau, pharmacien à Archiac. Celui-ci sera tenu de lui montrer et enseigner de son mieux son art de chirurgie et pharmacie pendant deux ans, et lui fournira la nourriture et le logement. Béquet lèvera et couchera à la maison dudit M. Duvau, auquel il devra obéir par l’honneur et respect qu’enfants doivent à leur mère. Le prix sera de 135 livres chaque année ; mais si l’apprenti se dégoûtait et ne continuait pas, chaque mois restant serait payé deux écus — Et. Bayard, notaire à Saint Eugène.

Béquet se marie le 21 janvier 1677 avec Marie Guiet, de Criteuil ; sa femme lui porte trois pièces de terre, et pour mobilier, 2 linceuls, une nappe, et une brebis avec son agneau, le tout huit jours après la noce. Le ménage habite Mortiers, puis chez Pineau à Vanzac, et y a une douzaine d’enfants.

- c) 20 octobre 1737. — Raymond Martinon, chirurgien de Maransin, s’engagea prendre pour apprenti Amand Martineau, fils d’un menuisier de Cercoux, et à lui enseigner son art pendant deux ans, moyennant neuf boisseaux de seigle seulement par an (qui valaient alors 3 livres 10 sols l’un, et ce qui ferait 63 livres pour les deux ans).

- d) 13 septembre 1768.— François Barbreau, maître chirurgien du bourg de Montlieu, prend en apprentissage, moyennant 60 livres pour six mois, le jeune Maurice Roy, de Chepniers, s’engageant à le nourrir et entretenir suivant son état et condition, et à lui montrer à honneur et conscience les choses de son métier. — Fr. Riquet, notaire à Chepniers.

- e) Le 6 mars 1771. — Michel Esmein, maître chirurgien, du Lary en Cercoux, et qui avait étudié lui-même quatre ans à Paris, et avait été examiné et reçu à Libourne le 8 mars 1709, s’engage envers la veuve de Bernard Nau, de Teurlay en Clérac, d’apprendre à son fi|s Pierre Nau, pendant trois ans et du mieux qu’il pourra, son art ou métier de chirurgien, et à le loger et nourrir, moyennant 200 livres.

Mais le contrat est résilié le 27 mai suivant, et la veuve Nau paie 50 livres de dédit. — P. Furet, notaire royal à Orignolles.

- f) Le 24 octobre 1796 (3 brumaire an V). — François Lafon Dubreuilh, officier de santé au bourg de Chevanceaux, s’engage envers Jean Fillion, officier de santé demeurant au Fouilloux, à recevoir chez lui en qualité d’élève en chirurgie le citoyen Fillion fils ainé, à le nourrir, blanchir, chauffer, éclairer, coucher, à lui enseigner avec toute l’attention possible les éléments de l’art chirurgical pendant deux ans, pour le prix de 400 livres en numéraire, payables en 4 termes. Pour condition très expresse, Fillion fils sera très honnête envers moi dit Lafon, qui m’engage à lui montrer avec douceur. Le prix total serait acquis si Fillion partait après le 6e mois sans cause légitime, comme la mort de son père ou de sa mère, ou une maladie grave, auquel cas Lafon ne serait payé qu’au prorata. Acte sous seing privé.

Cette famille Fillion compte plusieurs générations de médecins. L’apprenti de 1796 fut reçu docteur en chirurgie à Paris en 1806, et son fils passa son doctorat à son tour en 1838 avec une thèse de 134 pages sur l’hypertrophie du cœur, inspirée par la pratique de Bouillaud. Un petit-fils de ce dernier exerce à Baignes depuis 1906.

Cérémonies de réception

Ici encore, je laisserai parler les documents eux-mêmes, qui donneront une notion aussi exacte que possible des formalités ouvrant l’entrée de cette carrière.

- a) 20 avril 1706, — Lettres de réception de Raymond Marchand, de Montlieu : « Nous Jean Dureau, chirurgien royal, et Jean Lafon, greffier comis en la ville de Libourne, et juridiction d’icelle, salut à tous ceux qui la présante lettre véront. Scavoir faisons que Raimon Marchand, habitant de la paroisse deMonlieu, se serait présenté par devers nous pour luy donner permission et lissance d’exercer l’art de chirurgie, ce que nous luy avons accordé, après l’avoir bien et dhument examiné en présence de M. Jean Lavau, docteur en médecine, et médecin royal, et après nous avoir presté le serment en tel cas requis, l’avons reçu et luy avons donné pouvoir d’exercer la profession de chirurgie dans toute la seigneurie de Monlieu. Et pour raison de ce nous luy avons expédié la présante lettre. Fait à Libourne, dans notre chambre de juridiction, le 20 avril 1706. Dureau, chirurgien royal ; Lafon, grefier comis.

Controllé à Libourne le 5 juillet 1735 (soit près de 20 ans. après), et reçu 24 sols.— Isambert

Signifié le 6 juillet 1735 les présentes ci-dessus à la requête du sieur Marchand, au sieur Ant. Barrioux, lieutenant du premier chirurgien du Roy, demeurant à Libourne, et parlant à son garçon.

N.B. — Ce Raymond Marchand, né en 1666, avait fait son apprentissage à partir d’avril 1688 chez Jean Prade, de Cézac en Cubzagais ; il épousa en 1701 Catherine Barbreau, native comme lui de Challaux, et en 1707 Marguerite Ragot, de Montlieu, où lui-même exerçait, et où il est qualifié quelque part de chirurgien-major du régiment de milice. Il mourut le 27 août 1735, et fut inhumé en l’église de Roch. Sa fille unique, Anne Marchand, mariée en 1739, à J.-B. Nau, dit La Canulle, chirurgien de Challaux.

- b) 14 septembre 1757. — Lettres de maîtrise en chirurgie pour Gabriel Besson, de Brossac : « Nous sieur Bernard Labon, lieutenant de M. le premier chirurgien du Roy, en la ville et sénéchaussée de Lïbourne, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut. Scavoir, que sur la requête à nous présentée par Gabriel Besson, âgé de 30 ans, suivant son extrait baptistaire daté du 26 novembre 1726, et faisant profession de la religion C. A. et R. ainsi que l’atteste M. Debrousse, curé de Brossat ; par laquelle requête il expose qu’il a fait son apprentissage chez M. Simon Delafaye, maître chirurgien du bourg de Brossat, suivant un certificat du … 1751, puis qu’il a travaillé et fait ses cours à Paris, et suivy ses escolles pendant quatre ans chez les démonstrateurs royaux du collège de chirurgie ; et désirant s’establir au bourg de Montguion il nous aurait requis de luy accorder nos lettres de maître chirurgien. Sur laquelle requête, après avoir vu les dits certificats, étant en notre chambre de juridiction ordinaire, nous l’avons interrogé et examiné, fait interroger et examiner par les prévôts en charge et maîtres en chirurgie de cette ville, sur les principes de la chirurgie, les saignées, plaies, apostèmes et médicaments, en présence de M. Jean-Jacques Durioux, médecin royal. Ensuite desquels examens, ledit Besson, retiré, nous avons pris l’avis de l’assemblée qui l’a trouvé capable ; et avons reçu et admis ledit Besson, maître chirurgien pour résider au bourg de Monguion dépendant de ce ressort et non ailleurs, pour y exercer ledit art de chirurgie, pendre enseigne, et avoir toutes les marques ordinaires de sa profession, jouir des mêmes droits et privilèges que les autres chirurgiens reçus par nous ou nos prédécesseurs ; à la charge de ne pouvoir s’établir ailleurs dans notre ressort sans notre permission écrite, et que, dans les opérations décisives, il sera tenu d’appeler un maître de la communauté pour luy donner conseil, à peine de nullité des présentes. Et avons dudit Besson pris et reçu le serment en tel cas requis et accoutumé. En témoin de ce, nous avons signé les présentes et icelles contresignées par le greffier de notre communauté, à Libourne le 14e septembre 1757. — Signé, Durioux fils, médecin royal ; Lafon, lieutenant, Durand-Ambaud, prévôt, et Bruneau, greffier »

Cinq ans après, et le 12 novembre 1762, G. Besson fait publier et enregistrer ses lettres de maîtrise en chirurgie au greffe de baronnie de Montguyon, afin de pouvoir jouir de tous les privilèges et exceptions accordés aux maîtres chirurgiens par les arrêts et ordonnances. Ce qui lui est accordé sans difficulté par les officiers de justice.

N. B. — Il continua d’ailleurs à exercer son art au bourg de Montguyon, dont il fut maire en 1792, et où il ne mourut qu’à 82 ans, le 25 mai 1814, sans postérité. Son frère Léonard avait embrassé la même profession à Baignes, et son neveu Louis Goize fut, pendant plus de 50 ans, officier de santé au même lieu de Montguyon.

- c) 4 décembre 1775. —Diplôme de maître en chirurgie pour Pierre Lafosse, de Montendre, donné à Libourne, à peu près dans les mêmes termes, mais avec un orthographe très peu correcte. « Nous, maître en chirurgie, et moy sieur Thomas Gouraux, lieutenant de M. le premier chirurgien du Roy, à tous ceux qui ces présente lettre verront, salut. Sçavoir faisons sur la requête à nous présentée par Pierre Lafosse, natif de Montendre, âgé de 39 ans suivant son extrait batisterre, faisant profetion de la R. C. A et R ainsy qu’il est attesté par le certificat de vies et mœurs : disant que, depuis sa tendre jeunesse, il s’est attaché à l’art de la chirurgie, et que, depuis qu’il a quitté les maître chirurgiens de province, il s’est rendu à Paris pour faire ses estudes, qu’il a suivy les escolles royales de cinq hommes (sic) [3] et cours particuliers, comme il en résulte par un certificat de trois ans signé Eslies ; c’est pourquoy désirant s’établir au bourg de Monlieu, y vous prie de luy donner jour et heure pour estre receu maître chirurgien pour ledit bourg, nous avons ordonné qu’il se présenteroit aujourd’huy à onze heures du matin, en notre chambre de jurediction ; et après avoir vu tous les certificas joint à ladite requette, estant comparus et conduit par un des maîtres de la communauté, nous l’avons interrogé et fait interroger sur les principes de la chirurgie, saignée, plaie, ulcerre, médicament, fracture et luxation, par le prévos, doyen, et deux autre maître interrogateur, en présance de M. Augeraux, médecin royal ; après lequel examen, ledit Lafosse retiré, avons pris l’avis de l’assemblée, qu’il a trouvé très capable, et nous avons receu et admis, recevons et admettons maître chirurgien, ledit sieur Lafosse pour résider audit bourg de Monlieu, pendre enseigne, jouir des droits, privilège, humanité dont jouisse les autres maître ou doive jouir, receus par nous ou nos prédécesseurs, à la charge que, dans les opérations décisives, il sera tenu d’apeler conseil, sous peine de nulité des présante, après avoir pris et receu le serment en tel cas accoutumé ; et avons fait aposer le cellé, cachet de nos armes et chanbre de communauté. Et en témoin de ce avons signé les présente ainsi que le grefier. A Libourne le 4 déc. 1775. — Signé : Augereau, médecin ; Gouraux, lieutenant ; Casebonne, prévôt ; Brunaux, doyen ; Carrière, conducteur ; Lebeuf et Lafon, interrogateurs ; Bruneau, grefier. » Original sur parchemin, 10 centim. sur 27.

N. B. — Ce Pierre Lafosse était un nouveau converti, qui se disait chirurgien dès son mariage en 1761 avec Marguerite Ballay, de Lagarde-Montlieu. C’est là qu’il s’établit, à la fois comme aubergiste et comme chirurgien, et qu’il mourut à 65 ans le 25 mai 1802. Son arrière-petit-fils, mort récemment à Saint-Maigrin, a été un des derniers officiers de santé de la région.

- d) 15 mai 1681.— Diplôme de chirurgien-barbier pour Louis Neau, d’Ozillac, délivré par Jean Maryon, sieur des Renardières, lieutenant de M. le premier chirurgien du Roy en la ville de Saintes. Formules analogues à celles ci-dessus. « Ledit Neau, fils d’un barbier-chirurgien du bourg d’Ozillac, nous a remontré qu’il a fait son apprentissage en la boutique de son père, qu’il a ensuite servi des maîtres dans les plus grandes villes du royaume et notamment à Paris, et qu’il désire être reçu maître pour l’exercice de son art ; et nous étant trouvé audit bourg d’Ozillac avec M. Jean Villain, chirurgien de Saintes, ledit Neau nous a prié de vouloir lui faire subir l’examen de suffisance et faire son chef d’oeuvre. Nous l’avons questionné et interrogé avec ledit Villain tant sur les principes de chirurgie que sur les maladies externes et chirurgicales du corps humain, comme aussi sur l’anatomie. Auxquelles questions et interrogations ledit Neau nous a assez bien répondu, et fait pour son chef-d’œuvre l’ouverture des veines ranules (celles situées sous la langue), et a assez bien répondu aux interrogations qui lui ont été faites sur ledit chef-d’œuvre. Pour raison de quoi nous l’avons reçu et recevons maître barbier-chirurgien audit bourg d’Ozillac, avec pouvoir de tenir boutique ouverte, pendre bassin, pour continuer l’exercice dudit art, lui faisant cependant inhibition et défense d’entreprendre légèrement la curation des maladies considérables et opérations d’importance sans notre avis et nous appeler, ou autre maître expérimenté audit art. Et lui avons fait prêter serment, etc. »

Voy. Recueil de la commission des arts, IX, 107, qui ajoute que ce Neau mourut peu après, le 23 décembre 1686, et donne la liste d’une quinzaine de chirurgiens et d’un docteur en médecine ayant exercé à Ozillac pendant le XVIIe et le XVIIIe siècles.

A remarquer que ce n’est qu’en 1778 que fut fondée à Saintes, une école de chirurgie avec un jardin botanique (Arch. Saint., IV, 448).

Le 26 juillet 1786, cette école reçoit comme maître en chirurgie, après les épreuve d’usage, le sieur Hémery des Brousses, de la paroisse de Chenac, pour exercer en celle de Saint-Fort de Cosnac. Il est l’aïeul du très distingué docteur Arthur Emery-Desbrousses, reçu en 1884, aujourd’hui conseiller général et maire de Jonzac.

Généralités sur la profession

Je n’entreprendrai pas de donner la liste détaillée de tous les praticiens dont j’ai relevé les noms, la plupart avec des détails de famille, clans la région de Montendre, Montlieu, Montguyon, et Brossac, ce qui formerait une nomenclature fastidieuse et trop longue de près de cent personnages. Je me bornerai à des remarques générales, et à la transcription de quelques notes curieuses.

Les chirurgiens, ai-je déjà dit, étaient assez nombreux, trop nombreux peut-être, ce qui diminuait leur clientèle, leurs revenus, et par conséquent leur valeur professionnelle ou scientifique. Ainsi, au bourg de Montlieu, qui pouvait comprendre comme aujourd’hui 3 ou 400 habitants au plus, je n’en trouve pas moins de dix-sept en deux siècles, soit trois ou quatre à la fois, sans préjudice de ceux qui exerçaient dans les paroisses et les hameaux du voisinage. On voit que. la pléthore médicale n’était pas inconnue de nos ancêtres.

Ils n’étaient pas des plus riches, si l’on en juge par leurs contrats de mariage ou leurs inventaires qui sont souvent d’une valeur minime, par leur taxation aux tailles, qui ne les élevait pas au-dessus des simples artisans ou métayers. Ainsi en 1708, à Montlieu, pour 668 livres de tailles imposées sur 51 feux, R. Marchant et J. Massé, chirurgiens, qui ont pourtant un peu de bien, sont taxés à 11 et 6 livres, un peu plus que deux bordiers, et moitié moins que certains sergers ou bouchers. En 1701, à Chevanceaux, Jacques Maugars, sieur de Beaupred, âgé il est vrai, n’est mis qu’à 25 sous, presque comme les plus pauvres taillables. Le prolétariat intellectuel ou médical était donc déjà connu.

Enfin, cela n’empêchait pas la profession de se perpétuer dans certaines familles, pour une foule de raisons faciles à deviner. Il n’est pas rare de voir le père, transmettant à son fils sa pratique et ses livres que lui-même tenait de son père : témoins les Barbreau à Montlieu, les Maugars et Delafon à Chevanceaux. Les Monnereau de Bran, les Moulinier, à Sousmoulins, disaient avoir exercé la médecine pendant 14 générations, ce qui est, je pense, exagéré, mais typique.

D’autre fois, il y a une ascension continue vers une situation plus élevée. A Montguyon, Louis Goize (1759-1840) est chirurgien, puis officier de santé ; son père était maître perruquier, et son fils docteur en médecine ; plusieurs chirurgiens ont leurs frères barbiers.

Particularités curieuses

A Montlieu.
- Jean Martin, sieur de Lestang, achète en 1691 à crédit un boisseau de froment estimé 3 liv. Il ne pouvait guère avoir une belle pochée.
- Samuel Vigen (1666-1778) est d’abord chirurgien jusqu’en 1697, puis lieutenant de milice au régiment d’Uzès, puis notaire à Montlieu, et enfin greffier de la châtellenie ; l’art médical pouvait déjà mener à tout, à condition d’en sortir.
- Jacques Réchou, venu d’Auch à Montlieu, est zélé révolutionnaire, et à la tète de la Société populaire ; on lui confie les fonctions officielles et les rapports administratifs. Encore une analogie avec notre époque.
- Challaux et Saint-Vivien (aujourd’hui La Garde). — Jean-Baptiste Nau (1709-1757), dit La Canule, établi dans un hameau. Son fils n’est que marchand et barbier.
- Pierre Ballay (1701-1775) est en même temps aubergiste achalandé bien placé sur la nouvelle route royale. En 1745, il a un procès avec M. Staffe de Saint-Albert, seigneur des Jards, qui lui réclamait le montant d’un cheval prêté et ramené en mauvais état. Ballay riposte en demandant le paiement de ses honoraires : 10 sols pour chaque visite simple (à 1.500 mètres environ) ; 20 sols pour celles avec saignée ou lavement ; 3 livres pour les nuits passées ; 120 livres pour trois accouchements de Madame.

Orignolles.
- Jean Vigeant (1722-1777), demeurant chez Ouvrard ; c’est lui qui tente et réussit en 1753 une opération césarienne sur une femme de Cercoux, audace qui n’a pas été imitée depuis en nos contrées, du moins à ma connaissance.

Bédenac.
- André Bertrand, chirurgien et laboureur en 1699, sachant à peine signer. Jacques, son frère, absolument illettré, puis Antoine Bertrand son fils, tous trois dits Laplante, probablement à cause de leur habitude de soigner leurs malades avec de simples plantes. Cette famille Bertrand Laplante, composée de vieux paysans, existe encore avec le même surnom et sait qu’il lui vient d’ancêtres sérurgiens.

Chevanceaux.
- Jean Pichet, chirurgien au bourg en 1662, ne sait non plus ni lire ni écrire.
- Jean Maugars, dégoûté probablement du métier, s’engage en 1694 envers S. Laugeay, syndic de Chaux, à servir comme remplaçant dans la milice moyennant 60 liv.
- Simon Maugars, âgé de 71 ans, se noie accidentellement en 1743. au gué d’un ruisseau, en revenant de visiter un malade. Sur le rôle de la taille de 1739, il est dit pauvre, et taxé avec sa sœur à 3 liv. 6 s., les métayers l’étant à 20 ou 25 liv. Son fils et son petit-fils furent chirurgiens, l’un à Berneuil, l’autre à Chillac.

Montguyon.
- Louis Goize présente en 1786 une note de 600 liv. pour le traitement de la maladie vénérienne de M. de X... ; ses visites et fournitures de médicaments : nymphéa, mercure, etc. En 1787, il soigne longtemps Mme de La Faye et compte ses voyages à 30 sols et les nuits passées à 6 liv. Après sa mort, il fait l’autopsie comme elle l’avait demandé et prend pour cela 36 liv. Sans doute, à cause de sa clientèle et de ses relations aristocratiques, il est classé parmi les suspects et incarcéré sous la Terreur, mais mis en liberté après le 9 thermidor. Il mourut en 1840 plus qu’octogénaire.

Montendre.
- J.-B. Villefumade (1765-1835) était.au contraire, bien noté sous la Révolution, et s’en faisait des revenus ; acquéreur de biens nationaux, à la fois régisseur, fournisseur et médecin de l’hospice laïcisé, commissaire appointé pour le recrutement et la levée en masse, pour les secours et réquisitions de substances, pour l’examen des instituteurs, etc. Il signait jusqu’en 1790 avec un de, qu’il reprend à la Restauration, ce qui ne l’empêcha pas d’être mis de côté comme ancien jacobin.

Pratique, honoraires

Dans la page ci-dessus, on a pu remarquer quelques chiffres .d’émoluments : 36 livres pour une autopsie, 40 livres pour un accouchement de dame riche et noble ; mais en général les prix étaient beaucoup moins élevés, ainsi que l’attestent de nombreux mémoires ou notes d’honoraires que l’on trouve fréquemment dans les vieux papiers ; les visites simples, cotées 10 à 20 sous, mais étaient très souvent accompagnées de petites opérations : saignée, lavements, et de fourniture de drogues, sirops, herbes médicamenteuses, qui, pour les clients aisés, faisaient monter le prix total à 2 ou 3 livres.

Deux exemples seulement : Jean Vigeant et Gab. Besson, tous deux du bourg de Montguyon, soignent concurremment, de 1748 à 1762, la famille Brusley, riche et domiciliée tout auprès.

Ils comptent environ, en ces 14 ans, 120 visites, plus 110 remèdes fournis sans visites marquées, plus 20 saignées, au père et à la mère, plus trois nuits et quatre journées passées à différentes fois. Le tout monte à 412 livres 10 sols réclamé aux enfants. Le nom des drogues est souvent estropié : de l’oppiatte, de la stipsanne, de la thiriacle (thériaque), du scel de Seignette.

François et Jean Barbreau père et fils, du bourg de Montlieu sont appelés à traiter de 1779 à 1800, la famille Ripe de Beaulieu, demeurant à la Ravaillerie, à 1500 mètres de chez eux. Les visites simples ne sont pas évaluées, mais seulement les médecines et les petites interventions, qui vont de 30 à 40 sols. Premier total payé en 1798, 339 livres, non compris 2 années de barbe.

De janvier à juin 1800, dernière maladie de M. de Beaulieu, qui paraît succomber à une ascite cardiaque, le chirurgien a 216 visites en 156 jours et administre 79 lavements, 5 médecines et 3 vomitifs, sans compter les drogues fondantes ou diurétiques, ou calmantes, aux désignations parfois étranges comme le pipiquanka (c’est-à-dire l’ipécacuanha).

Il y a en plus des sangsues, vésicatoires, scarifications des jambes qui sont compris dans la visite, une ponction ordonnée par M. Constant, docteur médecin à Baignes, enfin une potion pour adoucir les derniers moments du pauvre malade. Les prix sont : 1 franc pour la visite simple avec pansement ; 2 à 3 francs les bouteilles d’émulsions. médecines, sirops ; 5 à 8 francs les apozèmes, pilules, potions ; 6 francs les nuits passées en entier. Et le tout monte à 811 francs.

Rapports de blessures ou de décès

J’en ai retrouvé plusieurs exemplaires qui sont, comme bien l’on pense, ou peu détaillés, ou ne révélant qu’une connaissance sommaire de l’anatomie, et même de l’orthographe, les blessures d’ailleurs étant peu graves et provenant de rixes et coups réciproques. Je crois inutile de les analyser.

D’autre part, j’ai découvert dans les registres de l’ancienne justice de Montguyon, 13 procès-verbaux dressés la plupart par Gab. Besson, chirurgien, à la requête du procureur fiscal, sur 14 cas de morts subites ou accidentelles, sans aucun soupçon de crime, et survenues dans le voisinage entre 1763 et 1785. Ils concernent d’abord 7 noyés par accident, dont 3 dits épileptiques ; puis un enfant de 13 ans tombé d’un arbre en dénichant des oiseaux ; 2 carriers de La Clotte écrasés par un éboulement en 1764 et 1778 ; un meunier du Fouilloux et sa nore, foudroyés par l’orage sous un petit chêne où ils s’étaient réfugiés ; un homme d’Yviers, âgé de 54 ans, mort d’apoplexie sur le champ de foire de Montguyon un jour de marché ; enfin un meunier de Vassiac, mort la nuit dans une écurie du bourg, après la foire, et d’attaque causée par l’ivresse, dit le rapport officiel.

Telles sont les quelques notes que j’ai pu réunir d’après les documents eux-mêmes, sur l’exercice de la profession médicale dans le Midi de la Saintonge aux XVIIe et XVIIIe siècles. J’aurais pu les développer beaucoup sans espérer les rendre plus complètes, ni plus intéressantes. Elles formeront du moins un certain nombre de jalons inédits pour l’histoire de cette région. A d’autres le soin de les compléter, ou d’en établir de semblables dans le reste de la province.

Dr Ch. Vigen.


[1Voir (Revue XV, 115), une bien curieuse dispute entre un chirurgien-barbier de l’Ile de Ré et un chirurgien-ordinaire du Roi, lesquels s’étant rencontrés auprès d’un malade se répandent l’un contre l’autre en blasphèmes et injures : « Mais cédant mon épée, rapporte l’officiel, vu l’insolence du prétendu sirurgien qui, contre toute raison dogmatique, rationnelle et capitale, s’estoit immicé d’agir de vrai ruse, repoussant l’effort par lui-mesme, je lui ai fait application de la main sur le visage avec autant de dextroité qu’il en vouloit faire par surprise ».

[2La corporation des chirurgiens de Saintes, d’après le Correspondant Médical du 15 mars 1904 avait pour armoiries : de gueules au plat à barbe d’argent, deux rasoirs en chef et une lancette ouverte en pointe de.....

[3C’est-à-dire de Saint-Côme, patron titulaire de l’Ecole de chirurgie.

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