
- Brouage : échauguette d’angle
- Dessin de Jean-Claude Chambrelent
Sur une plaine que le flot recouvrait deux fois par jour, tout près d’un canal qui prolongeait la route de la mer au milieu des marais salants, les navires qui allaient charger le sel déposaient sur le bord du canal les cailloux et les graviers de lestage. Peu à peu ces amas s’élevèrent au dessus du niveau des marais. Quelques colonies de matelots, de pêcheurs, de sauniers, vinrent se hasarder sur ces dépôts, qui avaient quatre-vingts pas de longueur. Telle fut l’origine de la ville de Brouage, qui devint dans la suite une des premières places fortes de l’ouest. Charles VIII, qui comprenait l’importance maritime de cette ville assise entre la Charente et la Seudre, voulut la fortifier. La Rochelle s’y opposa par esprit de rivalité (1495).
Après le combat de Saint-Sorlin que nous avons mentionné dans la notice précédente, Puytaillé s’empara de Brouage qu’il livra ensuite à son seigneur Jacques de Pons (1568). Celui ci l’entoura d’une palissade de pieux et lui donna le nom de Jacqueville qu’elle ne garda pas longtemps. Le capitaine huguenot René de Pontivy assiégea cette place, défendue par Coconas et fortifiée de nouveau par l’ingénieur Bellarmat Befano. Le vice-amiral Sore vint bloquer le canal avec la flotte rochellaise. Les opérations du siège furent dirigées par Scipion Vergano. Après une résistance désespérée, le capitaine Coconas capitula et se retira à Saintes (1570). En 1577, le duc de Mayenne mit le siège devant Brouage. Le prince de Condé, qui d’abord, par un compromis, ensuite de vive force, était parvenu à déposséder de cette place le baron de Mirambeau, héritier de la maison de Pons, en avait confié la garde au capitaine Manducage (1576-1577). Les lieutenants de Mayenne étaient Puyguillard et le colonel Strozzi. Le duc établit son quartier général à la Guillotière. Plusieurs mois après l’investissement de la ville, la tranchée fut ouverte, et une batterie de cinq canons foudroya la place en même temps que le bastion du Pas-de-Loup, ainsi nommé parce qu’autrefois les loups s’introduisaient par là dans les murs de Brouage. Les assiégés, quoique exténués de fatigue, déployèrent tant de bravoure et de constance, que le duc se vit réduit à leur accorder une capitulation honorable. La garnison sortit avec armes et bagages, tambour battant, enseignes déployées. Un parti de huguenots ne tarda point à se présenter devant la place ; mais Sainte Mesmes qui les commandait fut obligé de se retirer.
Après la prise de La Rochelle, le cardinal de Richelieu fit fortifier Brouage à grands frais par l’ingénieur d’Argencourt, afin d’y transporter l’artillerie et les munitions enlevées à toutes les places démantelées de la Saintonge et de l Aunis. On sculpta partout ses armoiries et il prit le titre de lieutenant général de Brouage (1628). A l’époque de la Fronde, le comte du Daugnion occupait cette forteresse avec quatre cents bandits qui pillaient les environs ; une flotte de quatorze vaisseaux et de sept galères fermait l’entrée du canal. Dans cette position, le comte traitait avec l’Espagne et l’Angleterre. Le cardinal Mazarin acheta sa soumission au prix d’un bâton de maréchal et de cinq cent mille écus (1652-1653). C’est à Brouage que, pendant la jeunesse de Louis XIV, fut exilée la belle Mancini ; « Vous pleurez, sire, » dit-elle au roi, avant de partir ; « vous êtes tout-puissant et je pars »
Aujourd’hui Brouage a encore une garnison, mais n’a plus d’habitants ; les fièvres endémiques et mortelles que les exhalaisons de ces marais promènent dans l’atmosphère, ont dispersé les anciens vassaux des sires de Pons ; les maisons sont abandonnées, l’herbe croît dans les salles basses, les arbres sortent par les toitures, et s’inclinent, tordus par les vents, sur un vaste amas de ruines [1].


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