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1018 - 1062 - les Angevins en Saintonge.

D 13 mai 2009     H 01:13     A Christian     C 0 messages A 1508 LECTURES


On sait que l’abbaye aux Dames de Saintes fut fondée par Geoffroy, comte d’Anjou, et sa femme Agnès, mais comment ces derniers en vinrent-ils à s’intéresser à notre région ? En 1853, peu avant sa disparition prématurée, et avec la même rigueur que dans son travail sur les vigueries, le magistrat poitevin Léon Faye démonte les allégations des historiens angevins, selon lesquels leurs anciens comtes auraient eu des droits héréditaires sur la Saintonge. Le comte de Poitou n’avait accordé en fait qu’une concession viagère, que les successeurs de Foulques Nerra tentèrent d’étendre.

Afin de suivre la démonstration, il peut n’être pas mauvais de se munir d’une généalogie des comtes d’Anjou et des comtes du Poitou – qu’on trouvera par exemple sur le site Racines et Histoire (Anjou ; Poitou.

Pour conclure, Léon Faye évoque l’histoire de ce demi-siècle de Saintonge angevine, jusqu’à la bataille de Chef-Boutonne et au siège de Saintes.

Source : Revue de l’Anjou et de Maine-et-Loire, II, 1853 – Google Books.

DE LA DOMINATION DES COMTES D’ANJOU SUR LA SAINTONGE.

Partie intégrante du vaste duché d’Aquitaine, la Saintonge passa néanmoins, pendant la première moitié du XIe siècle, sous la domination des comtes d’Anjou. Quelles furent l’origine et la nature de leurs droits sur une province qui, par sa position géographique, ne semblait pas destinée à leur appartenir ? C’est un point sur lequel les historiens angevins et ceux du Poitou sont en désaccord et qui paraît entouré de grandes obscurités. Un examen impartial des conjectures auxquelles on s’est livré peut-il conduire à la vérité ? Telle est la question que je me suis faite et que je vais essayer de résoudre, persuadé qu’elle n’est pas indigne d’intérêt, puisqu’elle se rattache à la fois à l’histoire de trois provinces, l’Anjou, le Poitou et la Saintonge.

Poser la question en ces termes, c’est montrer que je veux rechercher surtout à quel titre les descendants d’Ingelger ont eu cette dernière contrée en leur puissance. Toutefois, après avoir terminé l’examen auquel je vais me livrer, je rappellerai dans un récit rapide, les faits les plus saillants qui se sont accomplis pendant cette domination passagère.
Si on interroge la chronique d’Adémar (1), on voit que Foulques-Nerra, comte d’Anjou (2), était un des vassaux de Guillaume-le-Grand, duc d’Aquitaine et comte de Poitou (3). Cette chronique nous apprend, en effet, qu’une rixe violente s’étant élevée entre les frères servants de l’abbaye de Saint-Jean-d’Angély et les gens de Guillaume, les premiers tuèrent son prévôt, et dévastèrent le palais ducal. Plusieurs seigneurs, notamment Foulques-Nerra qui était au service du comte et en ce moment à Poitiers, qui tunc in servitio ducis Pictavis erat tempore quadragesime, le pressèrent de chasser les religieux, et de les remplacer par des chanoines ; mais Guillaume, en prince magnanime, préféra le pardon à la vengeance (4). Ceci se passait en 1018.

Allié du duc d’Aquitaine, Foulques lui était resté fidèle, et c’est pour le récompenser de son attachement, que Guillaume, toujours au témoignage d’Adémar, lui avait inféodé antérieurement la ville de Saintes et quelques châteaux voisins. « Fouques-Nere, dit Besly, dans son style naïf, estoit vassal du duc de Guyenne, qui naguères l’avoit obligé d’estroites courtoisies, lui ayant conféré en pur don la ville de Saintes et d’abondant reçeu a la foy et hommage de Mirebeau, ensemble de la ville de Loudun, avec son ressort et jurisdiction... (5) » Mais qu’il me soit permis de citer encore le texte même de la chronique. Cumque comitem Andegavis FULCONEM in manibus suis commendatum haberet, concesserat ei pro beneficio, castrum Losdunum cum aliis nonnullis in Pictavorum solo, SANTONAS quoque urbem cum quibusdam castellis (6).

Et comme si Foulques, devenu vassal du comte de Poitou, eût voulu laisser une preuve irrécusable de cette vassalité, c’est lui-même qui, dans une lettre adressée, en 1024 ou 1025, au roi Robert (7), reconnaissait Guillaume pour son maître. GUILLELMUS, Pictavorum comes, HERUS MEUS, locutus est mihi nuper.... (8).

En présence de faits si clairement exposés, les historiens du Poitou et de la Saintonge (9) ont accepté le récit d’Adémar. Mais il n’en a pas été ainsi de ceux du comté d’Anjou. « De dire que cette province ait été un don des comtes de Poitou, cela est incroyable, » s’écrie avec une sorte d’indignation, Barthélémy Roger (10).
(1) Chronicon Ademari Chabannensis monachi Si Eparchii Engolismensis (Labbe, bibl. libr. mss.., t. II, p. 167).

(2) De 787 à 1040.

(3) De 990 à 1030.

(4) Chronic. Ademari (Labbe, t. II, p. 179, et Script. rer. Gall., t. X, p. 158.)

(5) Hist. des comtes de Poitou, p. 69.

(6) Chronic. Ademari (Labbe, t. II, p. 175. — Script. rer. Gall., t. X, p. 149).

(7) De 996 à 1031.

(8) Besly, Preuves, p. 382. Script. rer. Gall., t. X, p. 800.

(9) Notamment Besly, déjà cité. — Arcère (Hist. de la Rochelle, t. I, p. 172). — Massiou (Hist. de la Saintonge et de l’Aunis, t. I, p. 390), etc.

(10) Histoire d’Anjou (jusqu’à l’année 1673), par Barthélemy Roger, ancien moine bénédictin de l’abbaye de Saint-Nicolas d’Angers, publiée dans la Revue de l’Anjou, 1852, première partie, p. 175.
En effet, au témoignage des chroniqueurs angevins, les choses ne se seraient point passées de cette façon, et si on ouvre le Gesta Consulum (11), on voit se formuler à un autre point de vue, l’origine du droit qui nous occupe. Le moine Jean de Marmoutier, auteur de cette chronique (12), raconte d’abord que Maurice, comte d’Anjou, fils de Geoffroi-Grisegonelle (13), avait épousé une héritière du pays d’Aunis, fille d’Aimeri, consul de Saintonge, nièce de Raimond, comte de Poitou, et que de ce mariage était né Foulques-Nerra. MAURITIUS, GOFRIDI GRISAETUNICAE filius... duxit uxorem de ALVERNIENSI pago, filiam HAMERICI, consulis SANCTONICI, neptem RAIMUNDI, Pictavis comitis, ex qua FULCONEM-NERRAM genuit (14). Ce point posé, le même chroniqueur prétend plus loin, que Guillaume-le-Gras (15), s’étant emparé par violence du comté de Saintonge, sous prétexte qu’il avait été la propriété de son oncle Geoffroi-Martel, fils de Foulques-Nerra, le réclamait, parce qu’il avait appartenu à son aïeul, dont les héritiers étaient morts sans enfants, ce qui en avait transféré la propriété aux héritiers de la sœur de son grand-père. Willelmus, Pictaviensium comes, consulatum SANCTONICUM suum esse volebat et vi praeoccupatum tenebat, quia patrui sui fuerat. MARTELLUS eumdem consulatum reclamabat, quia avi sui fuerat, cujus heredes absque liberis mortui erant et ideo ad heredes sororis avi (16) sui honorem debere reverti affirmabat (17).

Ce système, on le voit, et celui d’Adémar, sont diamétralement opposés. D’un côté, une simple cession viagère, à titre de bénéfice, consentie par le comte de Poitou ; de l’autre, un droit de propriété, à titre héréditaire, réclamé par le comte d’Anjou. C’est entre ces deux versions qu’il faut choisir, et, pour le faire d’une manière rationnelle, il convient, avant tout, de rechercher quel est celui des documents invoqués qui doit inspirer le plus de confiance. Or, Adémar est un écrivain consciencieux, et d’autant mieux informé, qu’il rendait compte d’événements contemporains, et qui s’accomplissaient presque sous ses yeux (18) ; Jean de Marmoutier, au contraire, est regardé depuis longtemps comme un chroniqueur peu digne de foi (19) ; il écrivait d’ailleurs plus d’un siècle après les faits dont il s’agit ici (20). Sans doute, ce n’est pas un motif suffisant pour le condamner de plano ; mais c’en est un du moins, pour vérifier tout d’abord, si son récit résiste à un examen impartial.
(11) Gesta consulum Andegavensium, auctore monacho benedictino, majoris monasterii ex ms. codice Sancti Laudii a domino d’Hérouval communicato, 1671. Spicileg. t. X, p. 399. Ce manuscrit est perdu, à ce qu’il paraît. Une copie qui, de la bibliothèque de Saint-Aubin d’Angers, était passée dans celle de Christine, reine de Suède, se trouve aujourd’hui à la bibliothèque impériale, à Paris.

(12) Voir la notice qui lui est consacrée dans l’Histoire littéraire de la France, t. XIII, p. 353. — Quelques historiens attribuent cet écrit à Paccius ou à Thomas de Loches, mais il n’est guère permis de douter que Jean de Marmoutier n’en soit le véritable auteur.

(13) De 958 à 987.

(14) Spicil., t. x, p. 450. Script. Rer. Gall., t. X, p. 253. — Une note de ce dernier ouvrage fait connaître que, dans le manuscrit appartenant à la reine de Suède (in man. cod. reginae Sueciae), on lit : De ALNIENSI pago. Besly, en traduisant Alverniensi par Aunis et non par Auvergne, n’a donc pas commis l’erreur que lui reproche Arcère. (Histoire de la Rochelle, t. I, p. 175, note a).

(15) De 1030 à 1037.

(16) Besly, Preuves, p. 307, met aut sui ; aut est sans doute une faute d’impression.

(17) Spicil. t. X, p. 478. — Script. rer. Gall., t. X, p. 268. — De Marolles a reproduit en français ce passage du Gesta consulum : mais comme il a oublié de traduire les mots : Martellus eumdem consulatum reclamabat, quia avi sui fuerat, il en résulte une très grande confusion.

(18) Adémar, né vers 988, mourut vers 1030 (Voir la dissertation de M. E. Castaigne, Bull. de la Soc. archéolog. de la Charente, t. IV, p. 80). Son ouvrage, Egregium opus, est considéré comme excellent, surtout en ce qui concerne l’histoire d’Aquitaine — Optimum praesertim in his quae ad res Aquitanicas spectant. Seulement il est fâcheux que les temps soient quelquefois confondus et les événements rapportés sans ordre. Hist. litt. de la France, t. VII, p. 303. — Labbe, t. II, Script. rer. Gall., t. X, p. 144, en note.

(19) « Son écrit, dit Brial, Hist. litt. de la France, t. XIII, p. 359 et 361, est rempli de fables et d’anachronismes ; il y règne tant de confusion, qu’on ne peut faire aucun fond sur ce qu’il dit, au moins jusqu’à Foulques-Nerra, sur le compte duquel il n’est même pas trop exact... Il est aussi très peu exact sur les dates, dans les choses même qui se sont passées presque de son temps... Quoique cette critique (celle de Besly), soit un peu trop forte dans sa généralité, il n’est que trop vrai que l’auteur a compilé sans choix et sans jugement les chroniques qu’il a trouvées, et que ce serait une étude pénible de chercher à y démêler le vrai d’avec le faux ; cependant, pour les événements de son temps, on peut s’en rapporter à lui. » — Voir aussi l’Art de vérifier les dates, comtes d’Anjou. Edition de 1818, t. XIII, p. 44, en note.

(20) Cette chronique est dédiée à Henri II, roi d’Angleterre, comte d’Anjou de 1151 à 1189, elle a donc été écrite vers 1160. — Script. rer. Gall., t. X, p. 248, en note.
Le judicieux Besly n’y a vu qu’une « feinte pour fonder les querelles de Guillaume (le Gras) et de Geoffroi II, dit Martel, pour raison de la ville de Xainctes... (21) » S’est-il laissé égarer par la prévention ? Je ne le pense pas. En effet, si on étudie avec soin les deux citations que j’ai faites du Gesta Consulum, on arrive inévitablement aux conséquences suivantes : Guillaume-Fier-à-Bras (22) aurait eu pour fils, indépendamment de Guillaume-le-Grand, Aimeri, comte de Saintonge, et Raimond, comte de Poitou ; Maurice aurait épousé la fille d’Aimeri, nièce de Raimond, et plus tard, Guillaume-le-Gras, fils de Guillaume-le-Grand, n’aurait réclamé la Saintonge que parce qu’elle avait appartenu à son oncle Aimeri ; enfin Geoffroi-Martel aurait élevé de son côté, des prétentions sur cette province, parce que, petit-fils de Maurice, dont les héritiers étaient morts sans postérité, il se trouvait aux droits des héritiers de la sœur de son aïeul, à qui les biens de ce dernier et la Saintonge, par conséquent, avaient dû revenir.

De bonne foi, tout cela est-il admissible, et n’y reconnaît-on pas, d’un bout à l’autre, un roman maladroit, substitué à la vérité historique ? La démonstration paraît facile.

Du mariage d’Emme avec Guillaume-Fier-à-Bras, naquirent seulement deux fils, Guillaume-le-Grand qui devint duc d’Aquitaine à la mort de son père (990), et Ebles qui vivait encore en 997 (23). Quant à Aimeri et à Raimond, l’auteur du Gesta Consulum seul en a ouï parler. Nul ne conteste que plus tard Guillaume-le-Gras réclama la Saintonge ; mais nul aussi, le moine de Marmoutier excepté, ne conteste qu’il le fit en qualité d’héritier de Guillaume-le-Grand, son père, et non parce que cette province aurait appartenu à un oncle qui n’exista jamais.

Sous un autre rapport, le récit du chroniqueur n’est pas plus véridique, et ici je laisse parler Besly. « Certainement, dit cet historien, il y a du mesconte en tout cela : car, en effet, Martel estoit nepveu de Maurice, et non petit-fils, et faut nécessairement que le même Maurice fust frère puisné de Fouques (Nerra), et non pas père ou frère aisné, autrement Martel n’eust tenu le comté d’Anjou après son père, sinon par force et usurpation, ce qui n’est pas croyable, et un seul ne se trouve qui le die ; car Maurice laissa un fils, appelé Geoffroi, du nom de son aïeul (Geoffroi-Grisegonelle), lequel vesquit longtemps après la mort de Maurice, son père, durant que Martel administrait le comté... et ne se faut estonner si Maurice a pris le tiltre de comte d’Anjou, quoyque puyné de Fouques, d’autant que, comme nous avons adverty, les enfants des comtes se disoient comtes eux-mêmes, lorsque les comtez eurent esté rendus héréditaires et patrimonials. Bref, ce mariage de Maurice a esté imaginé et ce Raymond aussi, comte d’Aulnis et de Saintonge, qui ne transféra jamais le comté en la maison d’Anjou (24). »
(21) Hist. des comtes de Poitou, p. 50.

(22) Comte de Poitou, de 963 à 990.

(23) Art de vérifier les dates. — Comtes de Poitou.

(24) Hist. des comtes de Poitou, p. 82.
Enfin j’ai dit que ce récit était un roman maladroit : est-ce à tort, quand on voit l’auteur faire de Geoffroi-Martel le petit-fils de Maurice, et prétendre ensuite sérieusement que les héritiers de Maurice moururent sans postérité ? Y a-t-il eu plus d’habileté, je le demande, à imaginer une sœur anonyme de Maurice pour recueillir ses biens, lorsqu’en définitive elle se trouve avoir pour héritier, précisément celui qui aurait dû venir directement à la succession de son aïeul ?

Ces invraisemblances, tranchons le mot, ces erreurs, volontaires ou non, ne pouvaient manquer de frapper les historiens de l’Anjou. Aussi, Barthélemy Roger, tout en reprochant à Besly « de parler toujours en faveur de ses comtes et de sa nation (25), » tout en prétendant « qu’il y a souvent des méprises dans son ouvrage (26), » en a-t-il été réduit aux aveux suivants : « Lorsque je fis premièrement le projet de cette histoire, je suivis d’abord ces anciens (Jean de Marmontier (27), Bourdigné et Hiret), et, à leur imitation, je dressai un abrégé de la vie et du règne de Maurice, le plaçant devant Foulques-Nerra. Mais le livre de Besly m’étant depuis tombé entre les mains, et ayant fait lecture de quelques titres, je changeai aussitôt d’opinion, et je ne fis pas difficulté de croire que Maurice n’a point été comte d’Anjou... et qu’il a été cadet de Foulques... (28) »

Et cependant, bien qu’il fasse ce double aveu, bien qu’il reconnaisse, par une conséquence forcée, que le mariage de Maurice avec la fille d’un prétendu comte de Saintonge du nom d’Aimeri n’est qu’une fable, Roger ne veut pas croire que cette province ait été inféodée à Foulques-Nerra par Guillaume-le-Grand. « Ni Besly, ni les anciens extraits qu’il allègue, ne nous apprennent, prétend-il, à quel titre, ni en vertu de quoi, Foulques jouissoit de la ville de Saintes, ce que nos chroniqueurs angevins ont ignoré aussi bien que les Poitevins (29). « On serait tenté de croire que Barthélemy Roger n’a pas voulu prendre la peine d’ouvrir la chronique d’Adémar, si explicite, si positive pourtant. Toujours est-il qu’il n’en tient aucun compte ; mais, à titre de compensation sans doute, il fait justice complète du Gesta Consulum, et proclame, en même temps, l’ignorance des chroniqueurs angevins sur la question que je débats, nouvel et important aveu, dont je prends acte en le signalant.

Repoussant avec raison les allégations de Jean de Marmoutier, et refusant, mais à tort, de se ranger à l’avis de Besly, Roger en a été réduit aux conjectures. « Il n’y a aucune apparence, dit-il, d’avancer que les droits des comtes d’Anjou, sur la ville de Saintes, soient venus du mariage de Geoffroi-Martel et d’Agnès de Bourgogne (veuve de Guillaume-le-Grand...) car nous voyons évidemment que Foulques-Nerra jouissoit du comté de Saintonge avant le mariage de son fils qui ne fut fait qu’en 1030 ou environ » (1er janvier 1031). Je suis parfaitement de cet avis ; mais Roger ajoute, et ici, je ne puis partager son sentiment : « Je conjecture que le droit des comtes d’Anjou, sur la ville de Saintes, venait d’Hildegarde, femme de Foulques (Nerra) et mère de (Geoffroi) Martel, laquelle étoit sortie des comtes de Poitou, et pouvoit ainsi prétendre quelque chose sur la ville de Saintes, qui avoit appartenu aux comtes de Poitou, dont elle descendoit. Ce n’est ici qu’une conjecture que je propose, me réservant de rechercher plus exactement, et à loisir, l’origine et extraction paternelle et maternelle d’Hildegarde (30). »

La conjecture de Roger se rapproche beaucoup de celle de Bourdigné. Ce dernier, en effet, module le récit du Gesta Consulum d’une manière assez significative : « Guillaume, dit-il, par force et puissance, le comté de Xaintonge occupoit, le disant à soy appartenir, à quelque titre qu’il alléguoit. Le comte d’Anjou, de sa part, disoit qu’il avoit esté à ses ancêtres, en ligne maternelle, et pour ce qu’en ligne masculine n’y avoit plus d’hoirs, le disoit à soy appartenir par succession, comme plus proche héritier (31). » Selon Bourdigné, c’est donc aussi par la ligne maternelle, c’est-à-dire par Hildegarde, sa mère, que Geoffroi aurait eu des droits sur la Saintonge.

Hildegarde, prétend Roger, était sortie des comtes de Poitou : où est la preuve de cette assertion ? L’auteur se proposait de rechercher à loisir l’origine de cette noble femme, comitissa praestantissima (32) ; mais il ne l’a pas fait, et vainement, Jacques Rangeard, dont j’aurai bientôt aussi à m’occuper, est venu à son aide en disant : « Elle étoit, suivant Besly, sœur d’Almodie, première femme de Guillaume (le Grand), comte de Poitiers, et conséquemment de la maison des comtes de Limoges (33). » Almodie ou Almodis était la plus jeune fille de Giraud, vicomte de Limoges, et Hildegarde n’est indiquée nulle part comme sa sœur (34). On invoque l’opinion de Besly, mais on regarde comme une affirmation ce qu’il a énoncé seulement d’une manière dubitative : « La mère de Martel, dit-il, se nommoit Hildegarde. Ce comte, prenant Agnès à femme, contracta par ce moyen un mariage incestueux, comme disent les petites chroniques d’Angiers, ce que l’un, expliquant plus à clair, atteste que le Martel et le feu duc Guillaume (le Grand) estoient consobrins. Cela estant dit à demi-mot, ils nous laissent en doute si Adelmodie, mère du duc (Guillaume-le-Gras), et Hildegarde, mère de (Geoffroi) Martel, estoient soeurs, ou si cette diction se doit entendre d’un plus lointain degré, comme qu’Hildegarde fût sœur d’Emme de Champagne (femme de Guillaume-Fier-à-Bras), ayeule du duc... ou bien s’il faut entendre qu’Adelle, femme de Geoffroi Ier, dit Grisegonelle, aïeule de Martel, fût de la maison de Vermandois et sœur de Ladgarde, mère d’Emme... (35) »

Le doute exprimé par Besly ne saurait donc être invoqué pour établir qu’Hildegarde était sœur d’Almodis. D’ailleurs Rangeard lui-même dit quelque part : « Une charte du Roncerai nous apprend qu’Hildegarde était née dans la Lorraine et du sang des rois, a Lothariensium partibus et de regali progenie orta (36). »

On lit dans l’Art de vérifier les dates, que Geoffroi-Martel réclamait la Saintonge « du chef de son aïeule (37). » Si ce dernier mot, mis au féminin, n’est pas une faute d’impression, c’est encore, selon toute apparence, une conjecture sans fondement. L’aïeule de Geoffroi, du côté paternel, était Adélaïde, première femme de Geoffroi-Grisegonelle ; mais « on ignore sa naissance », dit précisément encore l’Art de vérifier les dates (38). La mère d’Hildegarde, aïeule maternelle de Geoffroi-Martel, n’est pas mieux connue. « Geoffroi-Martel, est-il dit ailleurs, dans le même ouvrage, retenait la ville de Saintes, au nom de ses beaux-fils, auxquels il ne la rendit jamais (39). » C’est une indication erronée de plus, puisque Foulques-Nerra, comte d’Anjou, possédait Saintes avant le mariage de son fils avec Agnès de Bourgogne.
De tout ce qui précède, il résulte que la conjecture de Barthélemy Roger, et toutes celles qui s’y rattachent de près ou de loin, ne s’appuient sur aucun titre positif, sur aucune présomption grave, précise et concordante, pour parler le langage du droit.
(25) Hist. d’Anjou, p. 174.

(26) Ibid., p. 137.

(27) La chronique d’Angers et celle de Tours font aussi de Maurice le père de Foulques Nerra.

(28) Hist. d’Anjou, p. 143.

(29) Ibid., p. 173.

(30) Hist. d’Anjou, p. 173.

(31) Chroniques d’Anjou, édition de 1842, p. 256.

(32) Hist. S. Florentii Salm. apud Vet. scrip. ampliss. coll., t. V, coll. 1117. — Ailleurs le même auteur l’appelle puellam illustrem (coll. 1107).

(33) Mémoires (manuscrits) pour servir à l’histoire des comtes et ducs d’Anjou. — 1780, p. 39. Cet ouvrage appartient à la bibliothèque publique d’Angers.

(34) Art de vérifier les dates. — Vicomtes de Limoges, édition de 1818.

(35) Hist. des comtes de Poitou, p. 82.

(36) Mémoires, p. 34. — Jacques Rangeard n’est pas d’accord avec Pierre Rangeard ; « Foulques Nerra, dit ce dernier auteur (Généal. (manuscrite) des trois maisons d’Anjou, p. 23), prit une nouvelle alliance avec Hildegarde de Vermandois, fille d’une rare piété et d’un caractère aussi tranquille que celui de son mari étoit remuant. »

(37) Comtes de Poitou. — Guillaume le Gras (Art de vérifier les dates). Edition de 1818.

(38) Comtes d’Anjou. — Geoffroi-Grisegonelle. — Suivant la plupart des historiens, Geoffroi-Grisegonelle ne se serait marié qu’une fois (avec Adélaïde de Vermandois, veuve de Lambert, comte de Châlons-sur-Saône, mort en 978) ; mais, d’après l’Art de vérifier les dates, il est incontestable qu’elle n’a été que sa seconde épouse et qu’elle n’est pas mère de Foulques Nerra.

(39) Art de vérifier les dates. Comtes de Poitou. — Eudes.
J’arrive maintenant à Jacques Rangeard qui, dans plusieurs endroits de son ouvrage, s’est occupé, à son tour, de l’origine des droits des comtes d’Anjou sur la Saintonge, et semble être resté indécis au milieu des solutions diverses qu’il a successivement proposées.

C’est d’abord dans le chapitre consacré à Geoffroi-Grisegonelle, qu’il a examiné la question. « Il étoit, dit-il, d’un âge mûr, lorsqu’il succéda à son père (958). Dans le nombre des domaines qui formoient son héritage, étoit Mirebeau, ainsi que quelques autres terres pour lesquelles le comte de Poitiers prétendoit exiger de lui le devoir de la vassalité. Mais le droit qu’il prétendoit n’étoit point encore assez solidement établi... pour que Geoffroy s’y soumit... on en vint aux mains... Guillaume-Fier-à-Bras sortit vainqueur des combats qu’ils se livrèrent, mais particulièrement de la bataille donnée dans un lieu nommé les Roches. Aimar de Chabannois, qui nous l’apprend, ajoute que le vaincu se soumit à l’hommage exigé (40). Foulques-le-Réchin, dans sa petite chronique, nous assure au contraire que Geoffroy resta vainqueur (41). Si l’on peut de cette contrariété hasarder quelques conjectures, on serait tenté de croire que Geoffroy resta vainqueur et maître des conditions du traité qui les désarma, et que la Saintonge fut le prix de l’hommage qu’il consentit de rendre. On ne voit pas par quel autre droit, que celui de la conquête, elle passa à ce comte et à ses successeurs (42).

Arrivé à Foulques III, dit Nerra, fils de Grisegonelle, Rangeard s’exprime ainsi : « Foulques étoit âgé de quinze ans à la mort de son père (987). L’Anjou, dont il faut excepter le Saumurois et le pays des Mauges, le Mirebalois, le Loudunois dans le Poitou, etc., furent, avec la Saintonge, l’héritage que lui laissa son père (43). » Et quelques pages plus loin, il ajoute : « Foulques possédoit la Saintonge, soit que, comme le prétend Besly, d’après Admar de Chabannois, il la tînt du don de Guillaume-le-Grand, duc d’Aquitaine, ou plutôt de ses ancêtres, les comtes d’Anjou (44). » Ailleurs, il dit encore : « Sans doute, on ne conçoit pas à quel titre Foulques posséda la Saintonge ; mais il est certain qu’il la posséda, et lorsqu’on dit qu’elle fut cédée à son fils, on ne peut expliquer ce mot qu’en disant ou qu’elle lui fut rendue, ou plutôt qu’il l’avoit en bénéfice, et que le duc d’Aquitaine lui en assura la propriété perpétuelle (45). »

Enfin Rangeard, en s’occupant du comte Foulques-Réchin, revient de nouveau sur cetlte question : « La Saintonge, déclare-t-il, province éloignée de l’Anjou, avoit été détachée de l’Aquitaine. L’historien de nos comtes (l’auteur du Gesta Consulum), dit que l’aïeul de Foulques l’avoit possédée, c’est Geoffroi-Grisegonelle, et que ses héritiers étoient morts sans enfants. Nous ne lui en connaissons d’autres que Foulques-Nerra et Maurice, son frère, mort en effet sans postérité. Martel, selon l’auteur que nous venons de citer, prétendoit qu’au défaut des héritiers directs de son aïeul, la Saintonge devoit appartenir à ceux de la sœur de son aïeul, et la réclamoit à titre d’héritier de cette sœur. Quelle étoit cette fille de Foulques-le-Bon ? Peut-être que Geoffroi, son frère, lui avoit donné la Saintonge, et qu’elle l’avoit portée à son mari, et que, n’en ayant point eu d’enfants, Martel prétendoit être, à ce moyen, rentré dans les droits de sa maison sur cette province ; peut-être même que son oncle l’avoit possédée ? C’est ce qu’on peut conjecturer de plus probable sur ce point très obscur de notre histoire (46). »

On voit à quelles hésitations a été entraîné Jacques Rangeard. Il cite la chronique d’Adémar, mais il lui préfère une foule de suppositions plus ou moins gratuites, et parmi ces dernières, deux seulement méritent d’être notées.

Geoffroi-Grisegonelle aurait obtenu la Saintonge, par suite d’un traité, et Foulques-Nerra l’aurait trouvée dans sa succession ; ou bien, Geoffroi-Martel aurait eu à exercer des droits en qualité d’héritier, sur les biens d’une fille de Foulques-le-Bon, sœur de Geoffroi-Grisegonelle à qui ce dernier aurait donné la Saintonge.

Examinons rapidement ces deux hypothèses.

Suivant la première, Geoffroi-Grisegonelle, à la suite du combat livré aux Roches, combat dans lequel les deux adversaires ont prétendu à la victoire, aurait traité avec ses ennemis, et obtenu la Saintonge. Mais aucune espèce de document ne vient fortifier cette conjecture, et Roger lui-même reconnaît que Grisegonelle « n’a pas possédé ce comté (47). » Foulques-Nerra n’a donc pas pu trouver la Saintonge dans la succession de son père, à qui elle n’appartint jamais.

La seconde supposition n’est pas plus acceptable : Rangeard y reproduit l’opinion de l’auteur du Gesta Consulum, mais en cherchant à la ramener à la vérité historique. Suivant cette chronique, Maurice aurait été l’aïeul de Geoffroi-Martel, et la Saintonge serait advenue à ce dernier par suite de son mariage avec un prétendu comte de cette province. Tout cela est erroné, en conséquence Rangeard le rejette ; mais comme le véritable aïeul de Geoffroi-Martel était Geoffroi-Grisegonelle, notre historien ne fait pas difficulté, et c’est en vérité un procédé fort commode, d’appliquer à Grisegonelle ce qui, dans le récit du moine de Marmoutier, devait s’appliquer à Maurice.

Partant de cette donnée, Rangeard suppose qu’une sœur de Grisegonelle a pu recevoir de lui la Saintonge, la porter en dot à son mari, et décéder ensuite sans enfants, ce qui permettait à Geoffroi-Martel de rentrer à titre d’héritier dans un bien de sa famille. Cette série de conjectures, toute ingénieuse qu’elle peut paraître, ne saurait être acceptée, car les documents généalogiques, relatifs aux comtes d’Anjou, viennent lui donner un démenti. Au témoignage de Foulques le Réchin, Foulques II, dit le Bon (48), n’eut que deux filles, et ni l’une ni l’autre ne décéda sans postérité. La première, nommée Arsinde, Yves de Chartres l’appelle Blanche, avait épousé, vers l’an 975, Guillaume III, dit Taillefer, comte de Toulouse. Elle laissa quatre enfants, et l’on sait que Constance, sa fille aînée, devint reine de France, en 998, par son mariage avec Robert. Alix ou Adélaïde, seconde fille de Foulques-le-Bon, s’unit à Etienne, comte de Gévaudan, et eut trois fils, dont les deux aînés, Pons et Bertrand, succédèrent à leur père (49). Ménage prétend que Foulques eut une troisième fille, nommée Mathilde, mariée au comte de Châteaudun, mais ce fait n’est pas suffisamment établi ; d’ailleurs cette vicomtesse aurait elle-même laissé des héritiers (50). Quelle était donc cette fille de FouIques-le-Bon, qui, morte sans postérité, laissait à titre d’héritage la Saintonge à Geoffroy-Martel ? Rangeard aurait bien dû faire en sorte de donner à sa supposition quelque apparence de fondement.

Que conclure de tout ce qui précède ? Qu’aucune des hypothèses, proposées par Rangeard, ne s’appuie sur des raisons plausibles. Qu’en conclure encore ? Que, pour n’avoir pas repoussé un document reconnu fautif, les historiens de l’Anjou sont parvenus à rendre obscure une question qui ne l’était guère. Ce reproche ne s’adresse toutefois, ni à Bodin, ni à H. Godard-Faultrier. Le premier, en effet, dit seulement « que les deux victoires, remportées par Geoffroi-Martel sur le duc d’Aquitaine, lui avaient donné la Saintonge (51). » Quant à M. Godard, il se borne à rappeler que « Guillaume (le Gras) et Geoffroi-Martel se prétendant tous deux héritiers de la ville de Saintes, la guerre fut déclarée, et que, par suite, la Saintonge devint l’un des grands domaines du comté d’Anjou, mais à charge d’hommage envers le comte de Poitou (52). »
(40) Voir aussi Besly, Hist. des comtes de Poitou, p. 48. — Thibaudeau. Hist. du Poitou, édition de 1839, t. I, p. 194.

(41) Ille igitur Goffridus Grisagonella pater avi mei Fulconis.... excussit Loudunum de manu pictaviensis comitis et in proelio campestri superavit eum super Rupes et periecutus est eum usque ad Mirabellum. — (Scrip. rer. Gall., t. IX, p. 31.)

(42) Mémoires, p. 20.

(43) Mémoires, p. 23.

(44) Ibid., p. 29.

(45) Note de Rangeard, en marge de l’Histoire d’Anjou, de Barthélemy Roger. (Revue de l’Anjou, 1852, première partie, p. 173.)

(46) Mémoires, p. 50 et 51.

(47) Hist. d’Anjou, p. 137.

(48) Comtes d’Anjou de 938 à 958. —Voir l’Art de vérifier les dates, comtes d’Anjou.

(49) Ibid. et Preuves de l’hist. du Languedoc.

(50) « Les historiens, dit Bernier (Hist. de Blois, p. 224), parlent diversement des vicomtes de Châteaudun ; mais ce qu’il y a de plus assuré est que, l’an 1004, un seigneur de Nogent, nommé Geoffroi, prenait la qualité de vicomte de Châteaudun. ». Il était fils de Guérin de Domfront et de Mélissende, vicomtesse de Châteaudun.

(51) Recherches sur l’Anjou, Angers et le Bas-Anjou, t. I, p. 193.

(52) L’Anjou et ses monuments, t. II, p. 2.
Dans ces derniers temps, c’est-à-dire lors du Congrès scientifique tenu à Angers, en 1843, la question de savoir quels avantages avait retirés l’Anjou des mariages des comtes Ingelgériens, fut débattue, et, à cette occasion, M. Marchegay, rappelant les progrès de cette famille, depuis l’an 870 ou environ, s’exprimait dans les termes suivants : « Malgré les faits glorieux dont l’histoire des Foulques et des Geoffroi est remplie, ils ne seraient jamais arrivés sans leurs mariages à une domination aussi étendue, après avoir commencé par posséder à peine quelques châteaux. C’est ainsi que, depuis leur installation en Anjou, les fils d’Ingelger ont acquis le Vendômois, la Saintonge, le Maine, la Normandie, l’Aquitaine entière, enfin l’Angleterre. Ces provinces ont été apportées en dot, par Adèle à Ingelger ; par Roscille à Foulques-le-Roux ; par Gerberge à Foulques-le-Bon ; par Agnès de Poitou à Geoffroi-Martel ; par Arengarde de Châtelaillon à Foulques-Réchin ; par Eremburge du Maine à Foulques V ; par l’impératrice Mathilde à Geoffroi-le-Bel, et enfin par Aliénor d’Aquitaine à Henri Plantagenet (53). »

Je m’empresse de reconnaître tout ce qu’il y a de vrai dans l’opinion émise par M. Marchegay. Je dois cependant faire remarquer qu’elle ne paraît pas fondée en ce qui touche la Saintonge. Tout ce que j’ai dit précédemment, démontre, je crois, que cette contrée n’a point été apportée en dot à Foulques-Nerra, le premier des comtes d’Anjou qui l’ait possédée, ni dès lors, à plus forte raison, à Geoffroy-Martel par Agnès. Quant au mariage de Foulques-le-Réchin avec Arengarde de Châtelaillon, la date de cette union montre qu’elle a été sans aucune influence sur la possession de la Saintonge. Le mariage fut célébré le 21 janvier 1076 (53 bis), et, depuis quatorze ans déjà, Foulques avait perdu pour toujours cette province , dont il avait joui un instant après Foulques-Nerra et Geoffroy-Martel. D’ailleurs, si les seigneurs de Châtelaillon ont été longtemps maîtres de l’Aunis, il est hors de doute que jamais la Saintonge n’a été en leur pouvoir (54).
(53) Compte-rendu des séances du Congrès scientifique d’Angers, t. I, p. 319.

(53 bis) C’est à l’obligeance de M. Marchegay que je dois la date exacte de ce mariage, mentionnée ainsi qu’il suit dans une charte de l’abbaye de Saint-Florent près Saumur : — Acta sunt hec, anno ab Incarnatione 1075 (vieux style), mense januario, feria V, die festivitatis Se Agnetis virginis. Quo die prenominatus comes Fulco, accepta in uxorem Aurengarde, filia Isemberti de Castello Allione, nuptias celebrabat ; quibus Andegavensium procerum multitudo non minima aderat. » — Voir dom Huynes, Histoire (manuscrite) de l’abbaye de Saint-Florent, p. 179. La copie, que j’ai consultée, appartient à la bibliothèque publique d’Angers.

(54) Voir mes Recherches sur l’ancienne maison de Châtelaillon en Aunis (Mém. de la Soc. des Ant. de l’Ouest. 1846, p. 449.)
Je ne sais si je m’abuse ; mais je crois avoir démontré qu’il ne faut pas chercher l’origine de la domination des comtes d’Anjou sur cette province, dans un droit héréditaire que rien ne vient établir ; que les assertions de Jean de Marmoutier sont nécessairement le résultat de l’erreur ou de la mauvaise foi, et qu’il convient dès lors de s’en référer purement et simplement au récit d’Adémar, écrivain non moins honnête qu’instruit, et, je le répète, réputé exact.

Qu’il me soit permis maintenant de revenir en peu de mots sur ce récit, qui, pour moi, est l’expression de la vérité.

Allié fidèle du comte Guillaume-le-Grand, Foulques-Nerra reçut de lui la Saintonge à titre de bénéfice, pro beneficio, dit Adémar. Le bénéfice, ainsi que le fait observer dom Fonteneau, était un fonds accordé à un homme noble pour en user pendant sa vie. On lui donnait ce nom, parce que le don était une pure libéralité ; mais un bénéfice ne signifiait pas autre chose qu’un usufruit (55). Une pareille cession, c’est Arcère qui en fait la remarque, avait l’avantage de ne pas morceler le duché d’Aquitaine, et ne faisait que suspendre momentanément la jouissance d’une partie du territoire, sans toucher à la propriété (56). Vainement Barthélemy Roger prétend que cela est incroyable ; cela est d’autant moins extraordinaire que ces libéralités, lors même qu’elles auraient pu être réprouvées par une saine politique, étaient dans les habitudes de Guillaume-le-Grand. Foulques-Nerra n’était pas, en effet, le seul allié fidèle du comte de Poitou ; Guillaume-Taillefer II, comte d’Angoulême (57), lui avait montré non moins d’attachement. Après l’avoir accompagné au siège de Rochemaux, il l’avait aidé à prendre Blaye. Aussi, pour le récompenser, le duc d’Aquitaine lui donna cette ville en bénéfice, avec d’autres terres situées dans l’Aunis. Accepit a duce in beneficio, simulque in Alniensi plura (58). Guillaume-le-Grand et Taillefer s’aimaient comme des frères ; c’était, dit Adémar, une seule âme pour deux corps, ita se invicem dilexerunt semper, ut esset in duobus corporibus anima una. Jamais le comte de Poitou ne faisait une entreprise sans consulter le comte d’Angoulême, et si Guillaume-Taillefer épousa Gerberge, sœur de Foulques-Nerra, ce fut, sans contredit, sur les instances de Guillaume-le-Grand, qui trouvait bon d’unir, par les liens de la parenté, deux hommes sinon également chers à son cœur, du moins également dévoués à sa fortune.

Mais ce qui prouve davantage que Foulques-Nerra ne fut pas propriétaire de la Saintonge, c’est qu’il a eu soin de ne pas prendre le titre de comte de cette province. « Par ainsy, dit Besly, Fouques jouissoit de Saintes. Toutes foys, il n’estoit comte de Saintonge, et il n’y a ni livre ni tiltre qui le die. Comment donc pouvoit-il transférer en la personne de Martel un droit qu’il ne prétendit jamais (59) ? » Le même auteur a donc raison de ne voir dans tout ce qui a été écrit en sens contraire « qu’un prétexte pour fonder la querelle de Guillaume et de Geoffroy, et de la guerre qui s’en ensuyvit (60). »

Il n’est pas impossible, d’ailleurs, que Geoffroy-Martel, dans le but de conserver la Saintonge, dont il devait cesser de jouir à la mort de son père, ait prétexté lui-même ce droit héréditaire, pour colorer ses injustes prétentions, et légitimer une agression à main armée.

Roger reconnaît qu’elle eut lieu « contre le gré et le sentiment de Foulques-Nerra », et la raison qu’il en donne, c’est « qu’il laissoit désormais les guerres et l’effusion du sang chrétien (61). » Mais le caractère et les habitudes bien connues de Foulques, rendent ce motif très invraisemblable, tandis qu’on comprend parfaitement qu’il ait blâmé avec énergie la guerre entreprise par Martel, dans une pensée d’envahissement, contre le fils de Guillaume-le-Grand.
(55) Manuscrits de Dom Fonteneau, t. XI, p. 337, en note. — Du Cange, Glossaire, V° Beneficium. Les bénéfices qui, dans l’origine, étaient ordinairement concédés à vie, finirent par devenir constamment héréditaires (Voir le Cours d’histoire moderne, par M. Guizot, t. IV, p. 43 et suiv.).

(56) Hist. de La Rochelle, t. I, p. 172.

(57) De 1001 à 1028.

(58) Labbe, t. II, p. 173. — Script. rer. Gall.., t. X. p. 149. — Voir aussi dans les mêmes recueils : Hist. pontif. et comit. Engolism.

(59) Hist. des comtes de Poitou, p. 81. — Arcère. Hist. de La Rochelle, t. I, p. 172.

(60) Hist. des comtes de Poitou, p. 82.

(61) Hist. d’Anjou, p. 174.
Pour tout homme impartial, il doit être démontré désormais, qu’Adémar a fait connaître exactement l’origine des droits des comtes d’Anjou sur la Saintonge. Il ne me reste donc plus qu’à raconter succinctement les faits les plus importants pour l’histoire de cette dernière province, à partir du moment où le duc d’Aquitaine en donna l’usufruit à Foulques-Nerra.

Le premier de ces faits, dans l’ordre chronologique, remonte environ à l’an 1028 (62). Désespérant de triompher, les armes à la main, d’Herbert Ier, comte du Maine (63), Foulques eut recours à une ruse indigne. Sous prétexte de lui sous-inféoder Saintes, il l’attira dans cette ville. Herbert y arriva sans défiance, le second jour de la première semaine de Carême ; mais à peine y était-il entré, qu’il fut saisi et enfermé au capitole. Cédant sans doute aux ordres de son époux (64), Hildegarde essaya de s’emparer le même jour de la comtesse du Maine, avant qu’elle connût l’attentat odieux commis contre son mari ; mais un ami dévoué la prévint à temps. Foulques-Nerra, craignant la vengeance de cette femme et des seigneurs de la province, n’osa donner la mort à Herbert, et se borna à lui faire subir pendant deux ans une rigoureuse captivité. Il le rendit ensuite à la liberté, mais en lui imposant de dures conditions (65).

Dans le courant de la même année, la ville de Saintes fut la proie d’un incendie allumé, dit Adémar, par des chrétiens impies, ab impiis christianis (66). La basilique épiscopale de Saint-Pierre fut elle-même réduite en cendres, et pendant longtemps, le service divin cessa d’y être célébré. Un autre chroniqueur considère cet incendie comme une punition de la trahison du comte d’Anjou (67).

Foulques-Nerra mourut en 1040 ; mais longtemps avant cette époque, Geoffroi-Martel, son fils, administrait avec lui le comté. Le 1er janvier 1031 (68), il avait épousé Agnès de Bourgogne, veuve de Guillaume-le-Grand, décédé l’année précédente. Roger s’est efforcé de prouver que cette alliance était plus honorable pour Agnès que pour Geoffroi (69) ; mais Rangeard, moins partial, avoue que le reproche de mésalliance, adressé à celle qui s’unissait au fils du vassal de son époux, n’était pas sans fondement (70). « Si l’histoire, dit Besly, se laissoit manier et traicter par conjectures et apparences vraysemblables, on pourrait soupçonner que la duchesse Agnès, marastre de Guillaume (le Gras) et d’Othon Ier ou Eudes (71), se voyant mal voulue d’eux, et de sa part estant très jeune et chargée de trois enfants, ne fut pas marrie de trouver à sa porte l’appuy de Martel, comte d’Anjou (il l’était déjà de fait), son voisin, d’illustre race, lequel alors estoit en réputation de vaillant homme et en la fleur de sa jeunesse... ce que cent ans après ou environ fit Aliénor... (72) »

Quoi qu’il en soit, dès 1034, Geoffroi-Martel, craignant peut-être, ainsi que je l’ai dit précédemment, d’avoir à restituer la Saintonge après la mort de son père, déjà avancé en âge (73), peut-être aussi excité par Agnès, belle-mère de Guillaume-le-Gros, qui convoitait pour un de ses fils le duché d’Aquitaine, Geoffroi-Martel, dis-je, prétexta, comme il a été dit plus haut, que la Saintonge lui appartenait comme faisant partie d’un héritage qu’il avait dû recueillir. Guillaume résista, et la guerre fut déclarée. Le sort des armes devait être fatal au comte de Poitou. Vaincu à Saint-Jouin-de-Marnes (74), non loin de Moncontour, le 9 ou le 20 septembre 1034 (75), il fut trahi par quelques-uns des siens, et fait prisonnier. Sa captivité dura trois ans, et il ne parvint à la faire cesser qu’en renonçant, en faveur de Geoffroi, au comté de Saintonge (76) ; il eut en outre à payer au vainqueur une rançon considérable, à laquelle contribuèrent, dans une large proportion, les églises et les monastères du duché d’Aquitaine. On trouve, dans les chartes de l’abbaye de Saint-Maixent, la notice d’un don fait aux religieux par Guillaume, alors prisonnier, et par Eustachie, sa femme, pour obtenir sa liberté (77). Le malheureux comte de Poitou n’en jouit pas longtemps. Trois jours après sa délivrance (mars 1037), il mourut, victime sans doute des mauvais traitements qu’il avait endurés dans sa prison (78). Guillaume-le-Gras léguait à son frère, avec le duché d’Aquitaine, la mission de venger sa mort (79). Eudes essaya de la remplir ; mais la fortune le trahit bientôt à son tour. Au commencement de l’année 1039, il tenta inutilement de s’emparer du château de Germond, situé en Gastine, et, se voyant repoussé, vint mettre le siège devant Mauzé. Vains efforts ! la flèche d’un soldat angevin le frappa mortellement, et, pour la seconde fois, Geoffroi-Martel vit son usurpation consacrée par la raison du plus fort (80).

A Eudes succéda Guillaume, dit Aigret ou le Hardi, fils aîné d’Agnès de Bourgogne, qui fut comte de Poitou, de 1039 à 1058, et qui, heureux de posséder enfin la couronne d’Aquitaine, laissa Geoffroi-Martel jouir tranquillement de la contrée qu’il avait conquise.
(62) 1026 (Art de vérifier les dates. Comtes du Maine). 1029 (même ouvrage. Comtes d’Anjou). —1032, (Besly). — 1030, (M. Massiou). — Ces deux dernières dates sont trop reculées, puisque le fait est raconté par Adémar, dont la chronique s’arrête à 1029.

(63) De 1013 à 1035. — Rangeard (Mémoires, p. 40), explique ainsi cette lâche trahison : « Geoffroi possédait des terres dans le Maine, et loin de se croire soumis aux devoirs de la vassalité envers les comtes de cette province, il prétendait au contraire exercer lui-même sur eux la supériorité féodale et voulait qu’ils lui fissent hommage de leur comté. Ce fut sans doute en conséquence de cette prétention, que Foulques Nerra, son père, se permit l’ingratitude et la perfidie avec laquelle il traita le comte du Maine lorsqu’il le fit emprisonner à Saintes. »

(64) Au témoignage de l’historien de Saint-Florent de Saumur, Hildegarde subissait souvent la pression de Foulques-Nerra. Quae cum duro mariti premeretur jugo sapientissimi actibus illius mitigabat ferocitatem. (Martenne Vet. script. ampliss. collect. t. v, coll. 1117). — Ce fut peut-être Hildegarde elle-même, qui fit prévenir sous main la comtesse du Maine.

(65) Adémar. (Script. rer. Gall., t. X, p. 161. Labbe, t. II, p. 182). M. Massiou (Hist. de la Saintonge, t. I, p. 399) dit à tort qu’Herbert mourut de langueur en prison ; il est certain qu’il recouvra sa liberté. — Barthélemy Roger n’ose pas révoquer en doute la trahison de Foulques-Nerra, attestée par d’autres historiens, mais il essaie de réhabiliter le comte d’Anjou, en le représentant comme un vieillard pieux et repentant. « Il faut retourner, dit-il (p. 173), à notre beau comte Foulques, qui étant désormais vieil, ne respiroit plus que la pénitence, la piété et la retraite... Jean Besly contredit toutefois à cela et veut faire passer Foulques pour un homme toujours entreprenant et inquiet, même dans ce temps icy. » Pour juger qui a raison des deux historiens, il suffit de rappeler ce que dit Rangeard (p. 29). « Ses sentiments les plus religieux ne pouvoient arrêter Foulques-Nerra, lorsqu’il les jugeoit en opposition avec ses intérêts. »

(66) Labbe, t. II, p. 183. Script. rer. Gall., t. X, p. 162.

(67) Propter ipsum celus. —Frag. hist. Aquit. (Apud Chesnium, t. IV, p. 81).

(68) Art de vérifier les dates. — Comtes de Vendôme. Edit. de 1818, t. XII, p. 485.

(69) Hist. d’Anjou. p. 173.

(70) Ibid. Note de Rangeard.

(71) Guillaume-le-Grand s’était marié trois fois. D’Almodis, sa première femme, il avait eu Guillaume-le-Gras, qui lui succéda ; de Brisque de Gascogne était né Eudes, qui fut comte de Poitou après son frère ; enfin, Agnès avait donné le jour a Pierre-Guillaume et à Guy-Geoffroi, qui furent aussi tous deux ducs d’Aquitaine, et à Agnès qui épousa l’empereur Henri III.

(72) Hist. des comtes de Poitou, p. 84.

(73) M. Massiou commet une erreur quand il dit (Hist. de la Saintonge, t. I, p. 400) que ce fut après la mort du vieux Foulques, que Geoffroi réclama la Saintonge.

(74) Et non à Chef-Boutonne, comme le disent Jean de Marmoutier et les autres chroniqueurs qui l’ont copié, confondant ce combat avec celui livré en 1061. — Le récit du Gesta consulum est vraiment homérique, et cette narration semble n’être rien autre chose, pour me servir de l’heureuse expression de Besly (p. 87), « Sinon une fantaisie romancière inventée pour complaire au duc d’Anjou, auquel il dédia son oeuvre. « — (Voir ce récit, Apud script. rer. Gall., t. XI, p. 268 à 270.)

(75) 9 septembre. Chroniques de Saint-Aubin et de Saint-Serge ; — Besly ; — Rangeard. — 20 septembre. Chroniques de Saint-Florent et de Maillezais.

(76) Quelques historiens ajoutent qu’il céda en outre le comté de Bordeaux, mais « comment pouvoit-il, dit Besly (p. 89), bailler un pays dont il n’étoit pas propriétaire, ains son frère Eudes, comte de Bourgogne. »
(77) Don d’une partie de la forêt d’Ariezhun. Manuscrits de dom Fonteneau, t. XV, p. 233.
(78) Art de vérifier les dates. — Comtes de Poitou. (Voir en outre, les chroniques de Saint-Maixent et de Saint-Florent (Rer. Gall. Script., t. II, p. 233 et 285.)
(79) Thibaudeau (Hist. du Poitou, t. I, p 223, édition de 1839) donne un autre motif à cette guerre. Geoffroi et Agnès « voulaient, dit-il, le chasser de ses états, pour les donner à ses frères puînés. »
(80) Voir la chronique de Saint-Maixent (Rer. Gall. Script., t. XI, p. 217).
Profitant du calme de la paix, et voulant se concilier les pieuses populations de la Saintonge, Geoffroi et Agnès fondèrent dans un faubourg de la métropole de cette province, à l’endroit où se trouvait jadis la basilique de Saint-Palais (81), une abbaye de femmes, soumise à la règle de Saint-Benoît, et qui, sous le nom de Notre-Dame de Saintes, exista de 1047 à 1793. La fondation de cette abbaye, à peine mentionnée par les historiens des comtes d’Anjou, est constatée par une charte précieuse sous plus d’un rapport pour l’histoire et la géographie de la Saintonge ; mais l’étendue de ce document, publié d’ailleurs depuis longtemps (82), ne me permet même pas d’en donner ici l’analyse ; je dirai seulement que, pour rendre la donation plus solennelle, les principaux seigneurs de l’Aquitaine furent appelés à la confirmer. L’abbaye, nouvellement fondée, fut inaugurée, le 2 novembre de la même année, au milieu d’un grand concours de prélats et de religieux, convoqués pour cette imposante cérémonie, et, deux ans après (1049), le pape Léon IX, en confirmant la fondation, plaça les biens de l’abbaye sous la sauvegarde du Saint-Siège (83).

Les dons de Geoffroi-Martel et d’Agnès (84), auxquels vinrent se joindre ceux de nobles seigneurs et autres habitants du pays, firent bientôt de l’abbaye Notre-Dame de Saintes une des plus opulentes de l’Aquitaine, et ce ne fut, comme le rappelle M. Rainguet, « qu’après une étonnante durée de 746 ans, pendant lesquels cette communauté fut dirigée par trente-une abbesses, issues des familles les plus illustres de France, qu’elle tomba, riche de souvenirs historiques et d’éclatantes vertus, devant la tourmente révolutionnaire » (85). M. Rainguet ajoute qu’Agnès, ayant survécu au comte Geoffroi, « prit rang parmi les religieuses de l’abbaye, sous la direction de sa nièce, l’abbesse Constance Ire, et y termina ses jours dans l’exercice des vertus. » Constance dirigea l’abbaye jusqu’en 1066, et le dernier acte, souscrit par Agnès, paraît être de 1064 (86). Le calendrier de Vendôme fixe sa mort au 10 novembre, mais sans indication d’année (87). Roger, qui n’est pas heureux dans ses conjectures, suppose qu’Agnès mourut avant Geoffroi-Martel, ne trouvant pas vraisemblable qu’elle fût encore vivante, lorsque celui-ci se fit moine à Saint-Nicolas d’Angers (88).

En 1058, le duché d’Aquitaine passa à Guy-Geoffroi, second fils d’Agnès, et le 14 novembre 1060, le lendemain du jour où il avait pris l’habit de religieux, Geoffroi-Martel vint à décès, après avoir, à défaut d’héritiers directs, partagé ses vastes domaines entre ses deux neveux, Geoffroi-le-Barbu et Foulques-le-Réchin (89). A ce dernier échut l’Anjou et la Saintonge (90) où son oncle avait eu récemment à guerroyer contre Pierre de Didonne, un des seigneurs qui, douze ans auparavant, souscrivaient la charte de fondation de l’abbaye de Saintes (91). Mais Gui-Geoffroi ne crut pas devoir sanctionner ce partage quant à cette dernière ville et à son territoire. « Soit crainte d’attirer sur lui les armes de son beau-père, dit Rangeard, soit reconnaissance des soins qu’il avoit pris de son enfance, il l’avoit laissé jouir de cette province ; mais son divorce avec Agnès, (vers la fin de 1056 ou au commencement de 1057), avoit brisé les liens qui lui attachoient ses enfants, outre que les neveux de Geoffroi lui étoient étrangers (92), » aussi, dès le commencement de l’année 1061, convaincu que la Saintonge ne faisait pas partie de la succession de Geoffroi-Martel, Gui-Geoffroi n’hésita pas à recommencer la lutte (93).
Foulques-le-Réchin, pour s’opposer à l’invasion du comte de Poitou, réunit ses forces à celles de son frère, avec lequel il vivait alors en bonne intelligence, et, le 20 mars 1061, les armées ennemies se trouvèrent en présence à peu de distance de Chef-Boutonne. On combattit de part et d’autre avec beaucoup d’animosité ; mais la victoire se déclara encore une fois pour les comtes d’Anjou (94).

Toutefois, ce nouvel échec ne devait pas tarder à être réparé. L’année suivante (1062), Gui-Geoffroi vint mettre le siège devant Saintes, et, après une courageuse résistance, les soldats angevins et les habitants, décimés par le fer et la faim, se rendirent à discrétion (95). Foulques et son frère se disputaient, en ce moment, loin de Saintes, l’héritage de Geoffroi-Martel. Barthélemy Roger révoque en doute tous ces faits, sous prétexte qu’au moment où la bataille de Chef-Boutonne fut livrée, Geoffroi-le-Barbu était déjà en prison ; mais on sait que Foulques-le-Réchin ne s’empara de son frère qu’en 1064 (96). En même temps qu’il ne veut pas croire qu’il y ait eu de bataille, le même historien prétend, sans aucun titre à l’appui, que Foulques, craignant de ne pouvoir résister au comte du Maine et au duc d’Aquitaine qui voulaient tous les deux lui faire la guerre, « eut recours à la politique, et traita d’abord avec Gui-Geoffroi, en lui restituant le comté de Saintonge, au moyen de quoi celui-ci désarma promptement » (97). Rangeard, du moins, n’a pas voulu donner un pareil démenti à des documents historiques irrécusables ; il raconte le combat de Chef-Boutonne et le siège de Saintes (98), et termine en disant : « que le duc d’Aquitaine, voulant assurer définitivement sa conquête, fit sortir de la ville tous ceux qu’il supposa attachés aux intérêts de Foulques-le-Réchin, et jusqu’à l’évêque lui-même » (99).

Ainsi finit, sans retour, après un demi-siècle, la domination des comtes d’Anjou sur la Saintonge. Celte domination, née d’une imprudente libéralité, accrue, consolidée, puis anéantie par la force des armes, fut signalée par un acte de perfidie, par des combats sanglants, des sièges meurtriers, et aussi par une fondation pieuse, ce qui prouve, et je terminerai par cette réflexion, que toujours un peu de bien se mêle heureusement à beaucoup de mal sur la terre.
(81) Cession de l’abbaye de Saint-Palais, faite par plusieurs seigneurs à Geoffroi-Martel, comte d’Anjou, pour la construction de l’abbaye de Notre-Dame de Saintes. — Manuscrits de dom Fonteneau, t. XXV, p. 371.

(82) Gallia christiana, t. II, ad instrumenta. — Dom Fonteneau en donne une copie. (Manuscrits, t. XXV, p. 335). — On remarque dans celte charte cette singulière disposition : Insuper Christi pietate compuncti, statuimus ut quotannis Abbatissa, misso venatore suo, quoquo modo poterit, habeat de prefatu sylva (de Bacones) ad recreandam femineam imbecillitatem, aprum unum cum suâ ferâ, cervum cum cervâ, damum cum damâ, caprum cum caprâ et duos lepores.

(83) Gallia christiana, t. II, ad instrum. — Voir une autre bulle confirmative du pape Nicolas II, à la date du 29 avril 1061. — Manuscrits de dom Fonteneau, t. XXV, p. 387.

(84) Voir, indépendamment de la charte de fondation, d’autres titres transcrits par dom Fonteneau, t. XXV, p. 373, 381, etc.

(85) Biographie saintongeaise, V° GEOFFROI.

(86 Art de vérifier les dates. — Comtes de Poitou, p. 99. — « Agnès, y est-il dit, après la mort de Geoffroi-Martel, retourna dans le Poitou pour y fixer sa demeure, comme le témoignent un grand nombre d’actes qu’elle y souscrivit. »

(87) Besly, Preuves, p. 348. — 4 Idus novembris, obiit Agnes Pictavorum comitissa, post secularem maritum, Deo marito meliori copulata vivens, mundo mortua, post mortem felicius victura.

(88) Rangeard (Mémoires, p. 49) constate l’erreur de Roger et ajoute que, suivant Mabillon, l’impératrice Agnès emmena sa mère au monastère de Fontenelle, où elle finit elle-même ses jours.— Mabillon pense que l’impératrice mourut à Rome et fut inhumée dans l’église de Sainte-Pétronille (Annal. Benedict., t. IV, p. 669 et t. v, p. 113). Dans un autre endroit du même ouvrage (t. IV, p. 618), il s’exprime ainsi : Forte Galliam revisit (Agnes) ut conveniret Agnetem matrem, Pictavorum comitissam, quae et ipsa Fructuariam se recepisse dicitur. — FRUCTUARIA et non FONTENELLE. « Est locus Galliae subalpinae in diocaesi Eporediensi (Ivrée en Piémont), positus inter duo flumina, Orcum et Amalonem. » (Rer. Gall. script., t. X, p. 310 en note).

(89) Fils d’Hermengarde sa sœur et de Geoffroi-Ferréol. (Art de vérifier les dates. — Comtes d’Anjou.)

(90) Suivant l’auteur du Gesta consulum, dont Barthélemi Roger suit à tort l’opinion (Hist. d’Anjou, p 203 et 205), c’est Geoffroi-le-Barbu qui aurait eu la Saintonge, et Foulques-le-Réchin lui aurait enlevé cette province.

(91) In hujus extremo vitae, me nepotem suum ornavit in militem, in civitate Andegavi, festivitate Pentecostes, anno ab Incarnatione 1060, et commisit mihi SANCTONICUM pagum cum ipsà civitate, causâ cujusdam guerrae, quam habebat cum Petro DIDONENSE ; aetas autem mea decem et septem erat annorum, quando me fecit militem (FULCONIS, comitis Andeg. hist. frag. apud script. rer. Gall., t. XI, p. 138. Voir aussi Chron. Tur., ibid., p. 318). C’est dans la commune de Saint-Georges-de-Didonne, canton de Saujon, arrondissement de Saintes, que se trouvait le château de Didonne, dont il ne reste aujourd’hui aucun vestige (Gautier, Statis. de la Charente-Inférieure, 2e partie, p. 177. — Lesson, Fast. Hist., t. II, p. 70).

(92) Mémoires, p. 50.

(93) « Guillaume, dit Besly (p. 98), avoit pour Geoffroi-Martel, une affection particulière, il l’aimoit à l’égal de son propre père, comme il en tesmoigne lui-même par une charte, qui nous fait croire qu’il prit le surnom de Geoffroi en l’honneur de Martel, les héritiers duquel il n’eut voulu frauder de la ville de Saintes, si elle eust fait partie de sa succession. » — Les derniers ducs d’Aquitaine, dit Thibaudeau (t. I, p. 224), avaient laissé le comte d’Anjou, leur beau-père, jouir de la ville de Saintes. Guillaume VI s’en empara.

(94) La chronique de Maillezais, dit l’Art de vérifier les dates (comtes d’Anjou, p. 37), met cette bataille un mardi, fête de saint Benoît ; mais la fête de saint Benoît, en 1061, tombait un mercredi. — A cette objection, le même ouvrage répond (comtes de Poitou, p. 103) : « les fêtes commençaient alors dès les trois heures après-midi de la veille, pour finir à pareille heure du lendemain " — (Voir Chron. Ricardi mon. et Chron. S Maixent. — Apud rer. Gall. script. , t.II, p. 286 et 220.)

(95) Jean de Marmoutier rapporte à tort ce fait à l’année 1066. — Cette date est répétée par l’Art de vérifier les dates. — Comtes d’Anjou.

(96) Dom Huynes, Hist. (manuscrite) de l’abbaye de Saint-Florent de Saumur, p. 128. L’Art de vérifier les dates (comtes d’Anjou) donne à ce fait la date du 5 avril 1067.

(97) Hist. d’Anjou, p. 206. — L’assertion de Roger est détruite par le Gesta consulum lui-même ; on y lit en effet : Comes Pictaviensis, WILLELMUS , uti pater suus vocatus (Gui-Geoffroi), miles acerrimus, juvenis astutus et laboriosus, praedictis fratribus sic discordantibus, SANCTONICUM consulatum aggressus, cepit et possedit. — (Spicil, t. X, p. 488. Rer. Gall. script., t. XI, p. 373.)

(98) Mémoires, p. 50.

(99) Arnulfe, déposé pour crime de simonie. — Porro cum simoniae fuisset accusatus, ob ecclesiasticos ordines, acceptâ pecuniâ, collatos et alia sacra vendita, convictus synodali judicio episcopali gradu dejectus est (Gall. christ., t. II, coll. 1062).

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