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1533 - 1534 - Etude sur le séjour de Jean Calvin à Angoulême par J. Beineix (1901)

D 19 septembre 2009     H 23:12     A Pierre     C 0 messages A 1043 LECTURES


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Joseph Beineix (Cognac 1881 - Suresnes 1963) essaye d’éclairer une période de la vie de Jean Calvin parfois controversée, et, sans parti pris, de démêler le vrai du faux. Un effort louable et courageux, dans un domaine où la légende poursuit l’histoire, parce que les sources fiables ne sont pas légion. Le contexte du début du XXe siècle rend probablement cette approche moins périlleuse que si elle avait été faite quelques décennies plus tôt.

Source : Bulletin de la Société des Archives Historiques de Saintonge et d’Aunis - Année 1901 - BNF Gallica

Calvin en Saintonge-Angoumois [1]

Jean Calvin a demeuré en Saintonge avant son départ pour l’étranger. Combien a duré ce séjour ? Quels en ont été les évènements ? Quelle conclusion en peut-on tirer ?

C’est ce que nous avons voulu étudier et ce que nous exposerons ici.

Notre but serait certainement atteint, dépassé même. si cette note pouvait donner lieu a des recherches sérieuses, faites sur place par des esprits autorisés, recherches qui pourraient par exemple porter sur l’entourage de Calvin pendant son séjour en Saintonge et qui viendraient très heureusement compléter cette étude très imparfaite. Nous allions dire : éclairer cette période de la biographie de Calvin. S’il en est une en effet qui ait été l’objet de controverses et de discussions, c’est bien celle qui s’étend entre la fuite de Paris et le départ pour Bâle, précisément celle qui correspond aux pérégrinations à travers la France, au voyage en Saintonge.

Nous tenons à reconnaître ici que le très récent et très beau travail de M. Doumergue sur Calvin nous a été d’un précieux secours par sa minutieuse et remarquable documentation [2]

On y trouve en outre une série de plans et dessins très intéressants sur notre sujet.

Né a Noyon le 10 juillet 1509, Jean Calvin, ou plus exactement Cauvin ou Chauvin. après une enfance studieuse, partit en 1523 pour Paris où il étudia, au collège de Ia Marche, sous la direction éclairée de Mathurin Cordier, puis à Montaigu de fort sévère mémoire. Après avoir appris le droit, d’abord à Orléans sous Ie maître Pierre Taisan de l’Estoile, puis a Bourges sous Alciat (1528-1531), Jean Calvin regagna Paris pour y publier son premier ouvrage, le commentaire du De clementia.

C’est le moment ou s’achève son évolution religieuse, sans doute celui de sa conversion définitive. Cette conversion a été le sujet de longues discussions. Nous nous contenterons de donner ici l’opinion de M. Doumergue, qui nous paraît le plus vraisemblable : II est complètement impossible que l’auteur du discours de Cop n’ait été déjà converti. Comment et quand cette conversion s’est-elle opérée ? Elle n’a pas été subite, mais graduelle et en quelque sorte méthodique. Ce n’est pas le résultat d’une crise, mais d’influences combinées ; les très vifs démêlés de la famille de Calvin avec le clergé de Noyon. qui se terminèrent par l’excommunication du père et son enterrement sous les fourches patibulaires, durent exercer sur l’esprit de Jean une très grande influence, à laquelle devaient venir se joindre celles de son séjour a l’université et de ses fréquentations à Paris.

Les faits viennent a l’appui de cette thèse, Son ami Nicolas Cop, recteur de l’université de Paris, devait prononcer le discours de rentrée des quatre facultés. Il chargea Calvin de le composer. L’occasion était belle pour le futur réformateur d’exposer ses nouvelles croyances. II fit une longue apologie de la philosophie chrétienne, pour l’opposer en termes violents à la philosophie scolastique d’alors. II y eut ce jour-là grand scandale en Sorbonne : c’était la Toussaint de 1533.

Cop, l’auteur présumé du discours, dut s’enfuir précipitamment à Bâle ; quant à Calvin, peu rassuré, il s’échappa de sa chambre du collège Fortet en s’aidant des draps de son lit en guise de corde, au dire des contemporains.

Il prit la route de Noyon ; puis, grâce à la protection de la reine Marguerite, il revint à Paris. Ce fut pour quelques jours seulement, Le séjour de la capitale ne lui paraissant plus suffisamment sûr, sollicité d’autre part par son ami Louis du Tillet, curé de Claix, chanoine d’Angoulême, Calvin se mit en route pour la Saintonge.

Fils d’un vice-président à la chambre des comptes de Paris, Louis du Tillet aurait étudié a Sainte-Barbe au temps où Calvin était à Montaigu. C’est alors que serait née entre les deux jeunes hommes cette solide amitié. Sous le nom de Charles d’Espeville, Jean s’installa a Angoulême dans la maison de son ancien compagnon d’études, située au coin des rues de Genève et du Chapeau-Rouge actuelles. (La rue de Genève, autrefois la « rue allant de l’église Saint-Paul à la halle du Palet », archives d’Angoulême, E 1257, E 990. La rue du Chapeau-Rouge, anciennes rue des Écorcheurs et rue du Chat. Archives, E 1171.)

D’après M. Doumergue, Calvin aurait habité tantôt la maison d’Angoulême, tantôt la cure de Claix, retraite plus calme. « Cette vieille bâtisse, aux fenêtres en ogive, qu’un couloir souterrain, aujourd’hui muré, reliait a l’église. ». Église et bâtisse existent encore. (Doumergue, page 370).

Cette maison fut pour lui un asile de paix et de travail : Calvin y trouva un ami sincère et dévoué, une parfaite sécurité, tous les livres dont il pouvait avoir besoin. Florimond de Roemond, un historien des origines de la réforme, nous parle en effet de cette maison de du Tillet « avec sa longue galerie, meublée lors de trois à quatre mille volumes de livres, tant manuscrits qu’autres ». Histoire de la naissance, progrez et décadence de l’hérésie de ce siècle, p. 885. Calvin devait en profiter largement. C’est alors que commence une période de labeur acharné dont nous retrouvons l’écho dans cette lettre adressée par Calvin à François Daniel, un ami connu à Orléans au temps des études de droit. La lettre est de mars 1534 : « La seule chose qui puisse t’intéresser pour le moment, c’est que je me porte bien et que, selon ma paresse que tu connais, j’avance dans mes études. Et certainement la bonté de mon protecteur, si grande qu’elle s’adresse, je le comprends bien, aux lettres et non à ma personne, exciterait la mollesse de l’homme le plus inerte... “
(Herminjard, III p. 158. Correspondance des réformateurs français). Sur cette prétendue paresse, un passage de Florimond de Roemond vient nous édifier : « Souvent il passait les nuicts entières et les jours sans manger. » (Fl. de Roemond. p. 884).

« J’avance dans mes études, » dit Calvin à Daniel ; mais quelles études ? Ah ! voici qui devient tout a fait intéressant. Calvin, nous disent ses historiens, partageait son temps entre I’étude de la théologie et celle du grec où il excellait, comme semble l’indiquer le sobriquet dont l’avaient affublé les paysans de la contrée, qui l’appelaient « le Grec de Claix ».

II était entouré d’un petit groupe d’amis fidèles et enthousiastes : Du Tillet, son « patron » : Antoine Chaillou, prieur de Boutteville, le futur « pape des luthériens » ; l’abbé de Bassac, le sieur de Torsac-La Place. C’est à Girac, dans une maison de campagne de du Tillet (d’autres disent d’Antoine Chaillou), aux environs d’Angoulême, que se réunissait le petit groupe.

Là, dans le calme et la solitude on discutait pour « trouver la vérité » (Fl. de Roemond, p. 889) ; Calvin entretenait ses amis ; entre temps, du Tillet le priait de « coucher par escrit quelques formulaires de sermons et remontrances chrestiennes, lesquels il faisait réciter au prône par certains curez en ces quartiers-là (Saint-Pierre d’Angoulême), afin de donner au peuple quelque goust de la vraye et pure cognoissance de son salut en Jésus-Christ. » (Recueil des Opera. XXI p. 57) [3]. Détail qui ne manque pas d’une certaine saveur : après le discours de Cop, voici les sermons des curés de Saint-Pierre forgés par Calvin. les principes de la réforme exposés par des vicaires catholiques dans l’église catholique d’Angoulême ?

Mais c’était surtout à la théologie que Calvin consacrait ses veilles. puisant aux livres de du Tillet. A quoi travaillait-il donc avec tant d’ardeur ? D’abord à la confection d’un ouvrage de philosophie et de morale : la Psychopannychia, qui parut seulement en 1542 ; ensuite et surtout a la réunion des matériaux qui devaient constituer plus tard sa fameuse Institution chrestienne. Florimond de Roemond est assez explicite a cet endroit : « Angoulesme fut la forge où ce nouveau Vulcain bastit sur l’enclume les estranges opinions qu’il a depuis publiées ; car c’est là qu’il ourdit premièrement, pour surprendre la chrétienté, la toile de son Institution qu’on peut appeler l’Al-coran ou le Talmud de l’hérésie. » (Flor. de Roemond, p. 883).

Entre temps, et comme pour se délasser de ses travaux, tout en poussant sa propagande réformatrice, Calvin visitait ses amis de Saintonge ; c’est ainsi que nous le voyons aller à Saint-Saturnin : la tradition voudrait même qu’il y eut été curé (voir Histoire de l’Angoumois, par Desbrandes, ex-maire d !Angoulême, tome III p.240) ; au château de Chaillou (qui existe encore à côté de Saint-Saturnin, près d’Hiersac), chez son ami le prieur de Boutteville ; et encore au château de La Roche-Coral, bien que ceci paraisse plus légendaire. Le château a disparu, mais l’on montre encore à 10 kilomètres environ d’Angoulême les grottes avec la chaire et la chambre de Calvin ; de même qu’à Saint-Saturnin il y eut pendant longtemps (peut-être encore maintenant) une pièce de terre appelée la Calvine [4]. Vestiges assez faibles, il est vrai, du passage de Calvin sur la terre de Saintonge, mais qu’il ne nous a pas paru inutile de relever.

Avec le temps, les destinées de Calvin suivaient leur cours. Le moment arriva de quitter notre province, bientôt après la France.

Calvin prit congé de son hôte du Tillet pour rentrer à Noyon ; on était au mois de mars de 1534 ; il était resté en Saintonge cinq mois environ : l’hypothèse d’un séjour de cinq ans, émise par Fl. de Roemond et d’autres auteurs après lui, doit donc être complètement rejetée. Avant de rentrer à Noyon, il voulut aller saluer à Nérac, ville d’Aquitaine, Le Fèvre d’Etaples, le patriarche des réformés français. De Nérac, il fut à Poitiers où il se gagna quelques fervents propagateurs. En mai Calvin est de retour à Noyon.

Peu après, il revient à Paris, pour s’entendre avec ses amis et ses disciples. Le moment était venu des graves résolutions ; les réformés étaient traqués chaque jour davantage. Calvin et quelques autres étaient signalés comme suspects. Voyant le « posvre état du royaume de France », il partit en hâte et prit le chemin de Bâle, accompagné de son fidèle du Tillet qui l’avait rejoint et voyagea avec lui sous le nom de Haulmont. L’hôte de l’Angoumois était devenu le compagnon d’exil.

Une fois en sûreté, Calvin put reprendre ses chères études un moment délaissées, et, en août 1535, son Institution chrestienne était sur pied.

Parmi les questions qu’a fait naître le passage de Calvin en Saintonge, deux sont particulièrement intéressantes.

La première : Calvin rencontra-t-il Rabelais ? II est difficile de l’affirmer : on peut néanmoins présumer cette rencontre, si on se rappelle que Rabelais était en relations suivies avec du Tillet qu’il allait voir dans le même temps que Calvin était son hôte. Que la rencontre ait eu lieu ou non, les deux hommes ne durent jamais sympathiser beaucoup, et si Calvin put croire un instant qu’il avait trouvé en Rabelais un disciple, un passage des “Scandales” (Opera VIII, p. 45), prouve qu’il ne tarda pas a le renier, ce que Rabelais lui rendit d’ailleurs au centuple : on connait le passage de Pantagruel où Rabelais parle des « démoniacles Calvins, imposteurs de Genève ».

L’Institution chrestienne a-t-elle eu en Saintonge une première édition latine ou française ? La 2e question a été l’objet de controverses passionnées. Voici la réponse qui parait le plus vraisemblable et qui est d’ailleurs confirmée par les plus récents travaux. C’est à Bâle que Calvin a fait paraître, vers mars 1536, la première édition de son Institution chrestienne. Le livre, « brève enchiridion », comme il l’appelle, était en latin, ce qu’on peut déduire des propres paroles de Calvin dans l’argument de sa deuxième édition, française celle-ci, parue en 1541 : « A ceste fin, j’ay composé ce présent livre et premièrement j’ay mis en latin, puis après j’ay aussi translaté en nostre langue. »

Le témoignage de Bèze est conforme a ces paroles.

I’Institution chrestienne n’a donc pas été publiée pour la première fois en France ; mais ce qu’on peut affirmer, c’est qu’elle y a été tout entière composée et en partie écrite. Ce n’est pas en effet dans les six mois de son séjour à Bâle que Calvin aurait pu composer un ouvrage de cette importance ni même le rédiger en entier. II l’y a surtout publié, c’est ce que nous dit de Bèze en employant le mot : edere [5]. L’Institution chrestienne a donc été composée avant l’exil de France ; elle n’a pu l’être que dans la période, la plus tranquille a coup sur de la vie religieuse de Calvin, qui s’étend de novembre 1533 a mai 1534, celle du séjour en Saintonge, celle où Calvin a achevé son évolution religieuse, définitivement fixé ses doctrines, en même temps qu’il rassemblait les matériaux de son œuvre.

Et ne pourrions-nous pas voir dans ce passage de Calvin en Saintonge une nouvelle cause du développement du protestantisme dans nos contrées ? [6].

Cause et effet tout à la fois ; car, si Calvin choisit la Saintonge comme lieu de refuge, c’est bien parce qu’il savait y trouver un foyer de réforme où il était sûr de ne pas être inquiété. D’autre part, il n’est pas possible, croyons-nous, qu’un homme d’une aussi grande puissance de raisonnement, surtout dune telle violence dans la lutte et d’une aussi grande ardeur dans Ia propagande, ait pu séjourner six mois en Saintonge sans avoir répandu le plus loin possible ses doctrines et avoir essayé de les faire triompher. De son entourage si enthousiaste, son influence a dû forcément s’étendre aux populations avoisinantes.

Jos. Beineix.


[1Cest une abréviation. L’expression plus exacte serait « diocèse de Saintes car presque toutes les paroisses dont il est ici question étaient dans cette partie de l’Angoumois appartenant au diocèse de Saintes.

[2E. Doumergue. Jean Calvin. Les hommes et les choses de son temps, tome I : Jeunesse de Calvin. A Lausanne, chez Georges Bridel, 1899.

[3Joannis Calvini opera quae supersunt omnia ou Corpus reformatorum, par G. Baum. E. Cunitz, E. Reuss.

[4Géographie de la Charente de A. Joanne, cité par Doumergue, p. 374

[5Bèze, Vie de Calvin, 2° edition, Opera, XXI, p. 125.

[6On trouvera dans la belle étude sur la vie et les travaux de Bernard Palissy, à propos de Palissy huguenot, des pages très intéressantes sur les causes et les origines de la Réforme en Saintonge et dans l’ile d’Oleron et sur son développement après le passage de Calvin (1540-1560). — Bernard Palissy. Étude sur sa vie et ses travaux, par Louis Audiat, couronnée par l’Académie française. Paris, Didier, 1868, in-18. (Chap. VIII, IX, X.)

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