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1671 - Histoire de Saintonge, Poitou, Aunis et Angoumois - Armand Maichin - Chap. 2

D 15 décembre 2011     H 00:11     A Pierre     C 0 messages A 492 LECTURES


L’Histoire de Saintonge, Poitou, Aunis et Angoumois d’Armand Maichin est une référence reconnue de l’histoire régionale. Dans ce livre écrit en 1671, certains argumentaires paraissent aujourd’hui désuets. C’est particulièrement le cas dans ce chapitre où l’auteur balaie avec diplomatie une hypothèse en vogue de son temps : les Saintongeais seraient descendants des Troyens ! Armand Maichin est amoureux de sa province et il en parle avec passion.

Source : Histoire de Saintonge, Poitou, Aunix et Angoumois, contenant la description de l’ancienne Gaule ; et ce qui s’est passé de plus remarquable dans la France, l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne & l’Angleterre. Avec des observations particulières sur l’estat de la Religion, & sur l’origine des plus nobles & plus illustres famille de l’Europe. - Saint-Jean d’angély - 1671 - Google Books

Chapitre second – De la Province de Saintonge en General.

Après avoir sommairement parlé de l’Ancienne Gaule, il est maintenant à propos de faire une Description exacte & précise de la Province de Saintonge. Le Géographe Strabon, qui vivoit lors de la naissance de nôtre Seigneur, & Ptolomée qui est venu cent cinquante ans après, ont plus parlé de la situation du Pais de Saintonge, que tous les autres Anciens que nous ayons, & toutesfois ils n’en ont pas dit beaucoup ; car ils se sont contentés de dire, que la Saintonge est assise auprès de la Mer, entre la Province de Poictou & la Riviere de Garonne. Mais pour exprimer la chose plus nettement, je dis, que la Saintonge a du côté de l’Orient l’Angoumois & le Perigord, & du Nord, le Poictou & le Païs d’Aunix : qu’elle est arrosée à son Occident des flots de la Mer Oceane, & qu’a son Midy elle est serrée du Bourdelois & de la Garonne.

2. Certainement cette Belle & Noble Province etoit beaucoup plus grande autresfois,qu’elle n’est aujourd’huy ; Car Cesar au Livre Des Commentaires dit, quelle étoit voisine des confins de Toulouse ; Caesari renunciatur Helvetiis esse in animo per agrum Sequanorum & Heduorum iter in Santonum fines facere, qui non longe a Tolosatium finibus absunt. Le mesme Cesar dit ensuitte, qu’il eût esté trop dangereux de permettre que les Suisses, qui estoient des gens courageux & vaillants, & mesmes ennemis du peuple Romain, s’establissent en Saintonge, où il y a des plaines fort larges & spacieuses & grandement abondantes en bleds. Au Livre 3. il marque la grandeur de cette Province par le secours qu’elle luy donna ; car il dit que les Saintongeois ayants fait paix avec les Romains & leur ayant promis obeissance, luy fournirent un nombre considerable de Navires, pour faire la guerre à ceux de Vannes en Bretagne. Et au Livre 7. il rapporte que ceux de Saintonge s’estans révoltés contre le peuple Romain, ils assistèrent à cette grande Assemblée, & à ce Parlement General des Gaules,où il fut arresté de luy faire la guerre, & que pour cet effet ils furent taxés à douze mille hommes, bien que les Limousins ne fussent obligés d’en donner que dix mille, & les Poictevins, Tourangeau, Parisiens & Suisses, châcun huict mille seulement : Ce qui fait assés voir la grandeur & la puissance de la province de Saintonge.

C’est aussi une chose constante & certaine, que le païs d’Aunix étoit anciennement compris & renfermé dans l’estenduë de cette mesme Province ; & plusieurs ont crû que le Portus Santonum de Ptolomée n’est autre chose que la Ville de la Rochelle Il est vray qu’Elie Vinet, que Messieurs de Saincte Marthe appellent par excellence , Doctus Santo, tient le contraire, & prouve que la Rochelle n’est pas le Portus Santonum, non plus que Blaye n’est pas le Promontorium Santonum de Ptolomée : mais toûjours cecy demeure pour véritable, que le Païs d’Aunix étoit Ager Santonum, & faisoit effectivement partie du Païs de Saintonge. Cette vérité se prouve par plusieurs Tiltres authentiques , & nommément par les Actes de la Réception des Maires de la Rochelle, par le serment qu’ils faisoient aux Seneschaux de Saintonge, & par celuy que ces mesmes Seneschaux leur faisoient reciproquement. En effet, il est certain qu’autresfois lors que les Maires de la Rochelle étoient reçeus & installés en leurs Charges, ils prestoient le serment entre les mains du Séneschal de Saintonge, comme Juge Royal & premier Magistrat de toute la Province, d’estre fidèles au Roy, & de maintenir la Ville en l’obeissance de sa Majesté ; comme aussi le Seneschal étoit obligé de promettre & jurer, aux Maires & Eschevins, qu’il garderoit les Privileges & Libertez de la Ville. Cela fut pratiqué de la sorte par Messire François de Nugeville, Chevalier Seneschal de Saintonge, l’An 1287. qui fit le serment dans la Sale du Chasteau de la Rochelle ; par Messire Philippe de Beaumanoir Seneschal de la mesme Province en 1292. qui fit aussi le serment sous l’Ormeau, qui étoit lors devant le Chasteau de cette Ville ; par Messires Pierre de Baillac en 1300 ; Jean de Court-palais en 1302 ; Pierre de Villeblouyn en 1303. & Guy Chevrier en 1307. Surquoy il est remarquable, que du temps d’Alphonse frère du Roy S. Louys, Comte de Toulouse & dePoictou, il se meut une contestation entre le Seneschal de Saintonge, & le Maire de la Rochelle, sur ce que le Maire & les Eschevins demandoient que le Seneschal s’obligeât par serment envers eux de les maintenir & garder en l’observation des Coustumes & Libertez qui leur avoient esté accordées, suivant qu’il avoit esté pratiqué par les précédents Seneschaux de la Province ; & le Seneschal au contraire soûtenoit, qu’il n’estoit pas de la dignité de sa Charge, de prester le serment au Maire, qui estoit son inférieur, & dont les appellations estoient relevées par-devant luy, comme premier Magistrat le Chef de la Justice du Païs. Mais Alphonse, après avoir sommairement ouy les raisons de part & d’autre, ordonna que l’usage ancien seroit observé, & que le Seneschal presteroit le serment au Maire, après l’avoir receu de luy, dont il fit expédier les Lettres en forme de Commandement au mois de Novembre 1241. Du-Chesne qui rapporte cette Histoire en ses Recherche des Villes de France, s’est trompé dans la date du temps, car il dit que l’Ordonnance de ce Prince est du mois de Nouembre 1270. & neantmoins il est tres-certain qu’il étoit mort en ce temps là : Car il partit d’Aiguesmortes pour faire le voyage d’Affrique, avec S. Louys, le premier jour de May 1270 & mourut à Boulogne en Italie, peu de temps aprés la mort du Roy son frère arrivée le 25 d’Aoust de la mesme Année, sans estre jamais retourné en France comme tous les Historiens demeurent d’accord.

3. Or bien que le païs d’Aunix fût anciennement compris das la Province de Saintonge, neantmoins il en est à present tout à fait distinct & separé, soit pour le regard du spirituel ou du temporel, & consequément il fait une Province à part ; puisque la distinction des provinces dépend de la distinction des Dioceses, des Jurisdictions & des Gouvernements. En effet, nous voyons un siege Episcopal estably dans la Ville de la Rochelle, capitale du Païs d’Aunix, qui a son Diocese & son Clergé distinct & separé de celuy de Saintes : Cette mesme Ville a sa Coustume particuliere, inserée dans le Code General des Coustumes de France, & reformée par l’autorité du Roy, qui sert de Reigle & de Loy à toute la Contrée. Et il y a un Siege Presidial & un Seneschal pour le Païs d’Aunix en particulier, dont les Appellations sont relevées au Parlement de Paris, au lieu que la Province de Saintoge est soûmise à l’autorité du Parlement de Bourdeaux. D où vient que Du Moulin en son Apostille sur l’Art. I. de la Coust. de la Rochelle, dit que cette Coustume là doit estre interprétée par celle de Poictou, qui est du Ressort de Paris, & non par celle de S. Jean d’Angely, qui est d’un autre Parlement : Et de tout cela, il y a lieu d’inférer & de conclure, que le temps qui change la face & l’estat de toutes choses, a aussi beaucoup diminué l’estendue de la Province de Saintonge, qui se treuve à present réduite dans les bornes cy-dessus exprimées.

4. C’est une opinion assès commune, qu’une Bande de Troyens étant venue dans les Gaules après la ruine de leur Ville, ils se répandirent en diverses contrées,& qu’une partie s’arrêta dans le païs de Saintonge, à cause de la fertilité de son terroir & de la beauté de sa situation ; & que les Troyens qui l’habiterent appellerent ainsi du nom du fleuve Xante, qui lavoit le pied des murailles de la célèbre Ville de Troye. Et de vray, il y a plusieurs peuplesc & villes en France, qui se vantent encore aujourd’huy d’estre descendus des Troyens. Car les Auvergnacs se glorifient d’estre venus du sang illustre de Troye, & par cette raison du temps de Lucain ils se qualifioient freres des Romains.

Arvernique ausi Latios sibi fingere fratres,
Sanguine ab Iliaco populi.

On dit aussi que les Poitevins sont venus du mesme lieu, & qu’un certain Capitaine d’une Bande deTroyens, qui s’êtoient établis en Bretagne, peu après la ruine de Troye, vînt attaquer Geoffarius surnommé Pictus Roy de Poictou, & en rapporta la victoire. Ceux d’Agen empruntent leur origine d’Agenor fils d’Antenor Prince Troyen ; ceux de Tours tiennent que ce fut un Troyen appelle Turnus, contemporain d’Enée. qui en jetta les premiers fondements, que son Tombeau y est encore, & que la Ville de Tours, ensemble les Tournois qu’on fait pour donner du passe-temps & du divertissement aux Dames, ont pris leur dénomination de luy. Et les Tolosains maintiennent aussi qu’ils sont venus d’un Prince Troyen, qui bâtit leur Ville sur le sommet de la montage, où se voyent quelques restes & apparences de bastiments, qu’on nomme encore à present le Vieil Toulouse.

5. Et ne faut point dire que cette descente des Troyens dans les Gaules sent beaucoup la Fable, & que c’est plutôt l’effet d’une belle imagination, dont Ronsard & quelques autres Auteurs ont voulu embellir leurs escrits, qu’une vérité puisée du sein de l’Histoire. Car Ammian Marcellin, Secrétaire & Historiographe de Julien l’Apostat, écrit au 15. Livre de son Histoire, qu’estant en Gaule à la suitte de son Maistre, environ l’an 360 de nôtre Seigneur, il s’enquit soigneusement de ceux du païs, s’ils sçavoient qu’elle étoit leur premiere origine, & que beaucoup d’entr’eux luy répondirent, qu’aprés la prise & le saccagement de Troye, quelques Troyens échappés de la ruine de leur Ville, se mirent à occuper plusieurs lieux en Gaule, qui estoient inhabités, & qu’il avoit veu cette vérité gravée dans des Monuments publics ; Aussi est-il bien vray-semblable, qu’encores que les Gomerites enfans de Japhet, se soient les premiers emparés de la Gaule, comme nous dirons en son lieu, neantmoins ils ne l’occuperent pas toute, mais seulement les lisières & bordages, sans pénétrer davantage dans le fonds & au cœur du païs, & qu’ils bastirent des Villes sur des promontoires & lieux élevés, pour éviter le péril d’un nouveau Déluge.

6. Mais comme dans les choses anciennes & conjecturales, il est permis de suspendre son jugement, j’ayme mieux balancer en cette rencontre, que de me ranger determinément du party de ceux qui tiennent que les Saintongeois sont descendus des Troyens. Car bien qu’il soit veritable que quelque bande de Troyens se soit glissée dans la Gaule, où est la certitude qu’ils sont venus en Saintonge, qu’ils y ont basty des Villes, & qu’ils ont donné le nom à cette Province ? Rien de tout cela : & comme l’Histoire ne reçoit rien qui ne soit bien assuré, aussi ne peux-je afiirmer que nous sommes descendus de ces pauvres fugitifs, qui portoient avec eux des marques de leur défaite & de leur misere. Et bien que la Vertu Troyenne ait beaucoup eclatté sur les Theatres des Grecs & des Romains, j’estime pourtant, que c’est plus de gloire aux Saintongeois de tirer leur origine du sein de la Gaule, que des ruines de Troye. Aussi Cesar, Strabon, & les autres anciens Auteurs, n’écrivent pes le mot Santones pat un X, mais avec un S. Ce qui sert pour renvoyer l’opinion de ceux, qui disent que la Saintonge a esté appellée du nom de Xante, fleuve de Phrygie.

7. Cesar nomme les Saintongeois Santones, mais Lucain au Livre I de la Guerre Civile les appelle Santoni,

Gaudeque amoto Santonus hoste.

Ausone parle de la mesme sorte dans une Epistre à Paulin,

Santonus, ut sibi Burdegalam, mox jungit Aginnum.

Et Sidonius Apollinaris plus jeune qu’Ausone, se sert aussi du mot Santoni Subitus, dit-il, à Santonis nuntius, en l’Epistre 6. Livre 8. N 2. Voire mesmes, comme les Villes capitales portent ordinairement les noms des peuples de leurs Provinces, on a aussi donné les noms de Santones & Santoni à la Ville de Saintes. C’est le langage d’Ammian Marcellin au Livre 15. où il dit que, Prima Provincia est Aquitanica, amplitudine Civitatum admodum culta ; Omissis aliis multis Burdegala & Arverni excellunt, & Santones & Pictavi. Cest aussi de la manière qu’en parle Ausone en son Epistre II écrivant à un sien amy nommé Axius Paulus,

Vinum cum bijugo parabo plaustro
Primo tempore Santonos vehendum,

Et en son Epistre 15. à Tetrade,

Cur me propinquum Santonorum moenibus
Declinas ?

8. La Saintonge est grandement renommée par les anciens Auteurs, & nommément par Pline, Strabon & Ptolomée, & pour faire voir combien elle avoit acquis de réputation & d’estime du temps des Romains, il ne faut que faire réflexion sur cette grande & mémorable entreprise des Suisses, qui brûlèrent leurs Villes & leurs Maisons, & abandonnèrent le Pays de leur naissance, pour se venir establir en Saintonge, comme dans le lieu du Monde le plus Beau, le plus Délicieux & le plus Fécond. Pline au Livre 4. de son Histoire Naturelle chap. 19. dit, Que les Saintongeois estoient libres, aussi bien que les Poictevins & les Bourdelois ; ce qui marque la consideration particulière que les Romains avoient pour eux, veu qu’après les avoir vaincus & les avoir soumis à leur domination, ils leur avoient encore conservé leur Franchise & leur liberté. Le mesme Pline au Livre 9. chap. 5. fait mention de la Coste de Saintonge,& dit que sous l’Empire de Tybere, la Mer y jetta plus de trois cens Balenes, ou autres Poissons, d’une admirable grandeur : Tyberio Principe contra Lugdunensis Provincia littus in Insula simul trecentas amplius belluas reciprocans destituit Oceanus , mira varietatis & magnitudinis nec pauciores in Santonum littore. Tibulle parle aussi de la Coste & de la Mer de Saintonge en son Elégie 8. Livre 1.

Tarbella Pyrene
Testis, & Oceani littora Santonici.

Et à cela se rapporte ce que dit Ausone en son Epistre 9.

Santonico quae tecta salo.

Dioscoride, Galen, & les autres Grecs, font mention d’une certaine herbe nommée Santonique qu’ils disent estre de grande vertu. Tertium genus Absinthio assignatur, dit Dioscoride Livre 3. chap. 28. id Patrio nomine Santonicum vocant, regionis in qua nascitur cognomento. Pline au Livre 27. de son Histoire Chap.4. en parle de la mesme sorte ; en ces mots, Absinthii genera sunt plura, Santonicum appellatur à Galliae Civitate. Martial en l’Epigramme 96. Livre 9. l’appelle Virga Santonica.

Santonica medicata dedit mihi pocula Virga,

Et Columelle la nomme Herba Santonica, Herbe de Saintonge par excellence. Juvénal en sa 3. Satyre, & Martial au 1. Livre de ses Epigrammes parlent du Capuchon de Saintonge, semblable à celuy de Langres, qui étoit d’un Minime enfumé, cousu à la Sotane de mesme couleur, dont le commun peuple se servoit ordinairement pour se couvrir contre les injures de l’Air. Les Bardes, qui etoient les Ministres de nos sages Druydes, ont esté les premiers inventeurs de cet habit, & nous voyons encore aujourd’huy, non seulement en Saintonge, mais en tout le reste de la Guyenne, de la Gascogne & du Languedoc, les gens du commun vestus de cette couleur naturelle de Minime, ayants des manches à leurs manteaux, & un capuchon pour y fourrer la teste. Mais au regard des Druydes, & des Nobles du Pays de Saintonge , ils estoient richement & superbement vestus selon leur condition, & sur tout les gens de guerre se plaisoient à porter des Armes dorées, émaillées & bigarrées de diverses couleurs, a la façon de ceux de Langres & des autres Gaulois.

9, J’ay dit que la Province de Saintonge estoit du costé du Midy bornée de la Garonne. Cette belle & grande Riviere sortant des Monts Pyrenées, & passant par Toulouse, Agen, Bourdeaux & Blaye, avec une majesté triomphante & magnifique, se vient rendre dans la Mer Océane au dessous de Royan : mais elle change de nom par le chemin, car on l’appelle aujourd’huy Gironde dés le Bec d’Ambés, & Messire Jean Froissard dit qu’on la nommoit ainsi de son temps.

Mitis Arar, Rhodanusque celer, magnusque Garumna.

Il y a bien d’autres Rivieres en Saintonge, mais elles n’approchent pas de la grandeur de la Garonne. Les deux principales sont, la Charante & la Boutonne, qui semblent vouloir plutôt établir leur demeure en cette belle Contrée, que s’en esloigner, en portant leurs ondes vers l’Ocean, tant elles font de tours & de retours sur leurs pas : Et comme elles font un Paysage tres-aggreable & tres-bien meslangé, d’arbres, de Prairies, & de Costeaux, elles ont aussi leurs Rivages ornés de plusieurs belles Maisons. Ausone appelle la Charante Carantonus en Latin,

Santonico refluus non ipse Carantonus aestu

Et on tient communément que cette Riviere est le Canentelos de Ptolomée, quoy qu’Helie Vinet y fasse de la difficulté, & ne souscrive pas bien volontiers à cette opinion. La Charante prend sa naissance a Charennac, entre Limoges & Angoulesme, & de là partant par Civray, Angoulesme, Cognac, Saintes, Taillebourg & Soubise, se vient rendre, en la Mer à vingt & cinq lieues de sa source, en suivant le droict chemin. Elle est extrêmement poissonneuse, & il semble que Dieu a versé sa bénédiction en son sein, car le poisson qu’elle produit est d’une bonté tout à fait extraordinaire. Ses belles & claires ondes, ont un cours merveilleusement doux & pacifique, & on peut dire d’elle ce que Cesar disoit autresfois de la belle & aggreable Riviere d’Arar, qu’elle couloit avec tant de douceur, qu’il n’estoit pas aisé de juger de quel côté elle tournoit le fil de ses Eaux : Tanta lenitate fluit, ut utram im partem labatur oculis dijudicari non possit : Et au lieu que les inondations de la Riviere de Loire ravagent les Campagnes, & les rendent infertiles, les débordements au contraire de celle de Charante engraissent les Terres , & portent la fécondité par tout. La Riviere de Boutonne prend sa naissance au Pays de Poictou, en un lieu nommé Chef-Boutonne, qui appartient au Comte de Roucy, de l’Illustre Maison de la Roche-foucauld, & de là passant par Chizé, Saint-Jean d’Angely & Tonnay-Boutonne, se va rendre dans le sein de la Charante au Port de Carillon, à douze lieues de sa source, en prenant le droict chemin : Elle est appellée Vultona dans les anciens Tiltres, & je me souviens d’avoir leu de vieux Vers Latins, parlants d’un mémorable Combat donné au lieu de Chef-Boutonne, entre les Comtes d’Anjou & de Poictou l’An 1061. de nôtre Seigneur, où elle est nommée de la sorte,

Quum de Pictavis bellum sit & Andegavinis,
Circa caput Fluvii Vultonae, contigit esse
Annus millenus tunc sexagesimus unus.

Il y en a d’autres qui l’appellent Vultumus ou Vulturnus, & le President de Thou la nomme Botona, comme je diray cy-aprés. Elle est beaucoup moindre que la Charante, mais elle est pourtant fort douce, aggreable & poissonneuse ; ses belles & vives Eaux engraissent les Terres, lors qu’elles sortent de leur lit & portent la fécondité aussi bien que celles de la Charante ; Elle est propre pour la Navigation & pour le Commerce, & comme elle est assés proche de la Mer, on reçoit facilement & commodément par elle, toutes les choses necessaires pour l’usage de la vie. En un mot, la Saintonge est une des plus belles & plus fertiles Provinces de France, & comme la moelle de tout ce qu’il y a de meilleur dans le Royaume. Car elle n’est pas seulement considerable à cause de la pureté de son air, de l’aggreable étendue de ses Prairies & de ses Campagnes,de la douce élévation de ses Costeaux,du cristal de ses Fontaines, de la fraischeur & de la verdure de ses Bocages, de la commodité de ses Forests & de la beauté de ses Rivieres : Mais elle est aussi fort recommendable à cause de l’abondance de ses Bleds & de ses Vins, de la bonté de son Sel, & d’une merveilleuse quantité de toutes sortes de Fruicts.

10. Le peuple de Saintonge est bon, civil & genereux, propre pour les Lettres, pour la Guerre & pour le Commerce , & generalement pour toutes les Négociations de la vie, & les Gentils-hommes y sont aussi fort polis & civilisés. Il y a maintenant en Saintonge, & y a eu de tout temps, des Familles Nobles & Illustres,qui ont pris de grandes Alliances, & qui ont fait éclatter la gloire de leur naissance & de leur vertu. Martial en son Epigramme 40. Livre 9. parle d’un Rufus Saintongeois, qui avoit espousé une Dame Romaine, nommée Caesonia, laquelle étoit née à mesme jour que l’Empereur Domitien, c’est dire, le 24. d’Octobre, l’An cinquantième après la naissance de nôtre Seigneur,

Hac & Santonici genita est Caesonia Rufi.

Et Belle-forest en ses Annales, tient que Robert le Fort, Marquis & Duc des François, que Charles le Chauve opposa aux Pirates Danois ou Normans, étoit sorti du païs de Saintonge, & consequemment François naturel, & non pas Saxon, comme la pluspart des Historiens ont écrit. Les abréviations dit-il qui se rencontrent dans les anciens Manuscrits, ont cause de l’erreur touchant l’origine de Robert le Fort : car comme dans les uns il est écrit de cette sorte, Saonici generis vir, & dans les autres de cette maniere, Vir Xnici generis, on s’est trompé dans l’explication de ces mots, & on a crû qu’il falloit lire au lieu de Saxonici, Santonici, ou Xantonici avec un X, comme les Auteurs du moyen âge ont écrit, contre l’usage & la pratique des anciens. Certainement l’opinion de Belle-Forest est hardie, mais elle n’est pas sans fondement, & on peut dire qu’il est bien plus vraysemblable de faire descendre Robert le Fort de la province de Saintonge, que du païs de Saxe. Car en premier lieu Reginon, Adon de Vienne & Othon de Frisingen, ne le qualifient jamais Saxon ny estranger : Et en second lieu, il n’est pas croyable que Charles le Chauve eût voulu opposer aux Danois un Prince Saxon, ennemy de la Maison de Charlemagne, & descendu de Vuidikind, qui avoit toujours treuvé son refuge & son azyle en Danemark. Mais ce poinct d’Histoire est subtil & délicat, & meriteroit une discussion plus exacte & plus précise ; de manière que je remets de le traicter a plein fonds, & d’en dire mon sentiment en un autre lieu.

11. Grégoire de Tours au Livre 6. parle d’un grand Seigneur nommé Guaddon, qui fut Comte de Saintonge sous Chilperic 9 Roy de France, & qui fut député par ce Prince pour conduire sa fille en Espagne, l’An 585. de nôtre Seigneur : Et au Livre 8. il fait mention de Gundegisil, surnommé Dodon, que le Roy Gontran fit Comte de Saintonge, & en suitte Evesque de Bourdeaux. Aimoyn au Livre 5. de l’Histoire de France dit que Charlemagne fit Seguin Comte & Gouverneur du païs de Bourdelois ; & quelques-uns ont estimé qu’il estoit aussi Comte de Saintonge, & pere de cet Huon de Bourdeaux, qui a esté si renommé par nos vieux Romans : Mais je ne voy aucune preuve ny aucun fondement solide de cette opinion. Je treuve seulement que sous le Regne des Enfans de Louys le Débonnaire fils de Charlemagne, il y eut un Seguin qui fut Comte de Bourdelois & de Saintonge, lequel fut tué par les Danois ou Normans qui prirent la Ville de Saintes d’assaut, la pillèrent & la brûlèrent l’An 850. de nôtre Seigneur. Apres la mort de Seguin, Landry fut Comte de Saintonge, mais il fut tué par Emenon Comte d’Angoulesme, frere & successeur de Turpion l’an 860. Le différent de ces deux Comtes étoit à cause du Chasteau de Taillebourg, qu’on appelloit lors Ranconia, car ils le pretendoient tous deux respectivement, & cela les obligea de lever des Troupes & de faire la Guerre l’un contre l’autre. Landry fut tué sur le champ, & Emenon bllessé à mort ; de manière qu’il mourut huict jours après de ses blessures, & fut enterré à S. Cybard selon Aimard de Chabanais. Adon Archevesque de Vienne fait mention de ce combat en sa Chronique de l’An 866. mais il n’en dit qu’un mot en passant, & mesmes il appelle Emenon Muno en ces termes,& duo Principes Aquitanici, Landricus & Muno inter se dimicantes seset interimunt.

Fouques Nerre Comte d’Anjou, & Gerffroy Martel son fils, qui avoit espousé la comtesse Agnes, vesve de Guillaume 4. dit Fierabras, furent Comtes de Saintonge : Et le Roy d’Escosse en fut aussi Comte l’An 1428. Et ce fut en sa faveur & par sa consideration, que le Roy Charles 7 honora cette Province du Tiltre de pairie de France. Le dernier qui a porté la qualité de Comte de Saintonge, fut Charles de France, auquel le Roy Louys Onzième son frere donna le Duché de Guyenne & le Comté de Saintonge pour son Apanage l’An 1468. Ce prince dans les Actes publics & particuliers où il estoit estably, se qualifioit ordinairement, Duc de Guyenne, Comte de Saintonge Seigneur de la Rochelle : Et le Docte Vinet dit en avoir veu un Contract demi Latin & demi Gascon, passé à Bourdeaux l’An 1471. Mais il ne jouit pas long-temps de ces Tiltres glorieux, ny de ces grandes Seigneuries ; car l’Année suivante 1472. il fut empoisonné par un Abbé de S. Jean d’Angely, ou pour mieux dire par un Enfant de Ténèbres & par un perfide, indigne de l’honneur & de la dignité de son charactere ; de manière qu’on peut dire de ce pauvre prince, ce que David disoit autresfois d’Abner, Il est tombé comme on tombe devant les meschans.

12. La Saintonge porte pour Armes d’Azur à une Mitre d’Argent, accompagnée de trois fleurs de Lys d’or, deux en chef & une en pointe. Cette province & celle d’Angoumois sont soumises à l’autorité d’un seul Gouverneur, lequel y commande de la part du Roy, & fait ordinairement sa demeure au Chasteau d’Angoulesme. Monsieur le Duc de Montausier, très-illustre par sa Naissance & par sa Vertu, a esté pourveu de ce Gouuernement depuis plusieurs Années par un effect de la Justice du Roy, & l’a exercé avec tant d’honneur, de prudence & de fidélité, que tous les Ordres qui composent ces deux provinces, sont obligés d’avoüer, qu’une des plus grandes faveurs que Dieu ait versé sur eux dépuis tres-long-temps, est celle, de leur avoir donné un si sage, si généreux & si excellent Gouverneur. Je ne veux point rapporter icy, qu’il est descendu de cette grande & Illustre Maison de Saincte Maure, qui a esté la source des Comtes de Joigny, Doyens des autres Comtes de Champagne,& alliée aux Royales Maifons d’Albret & de Lusignan : Que le Duché de Montausier, dont il est Seigneur, étoit anciennement un partage de la Maison d’Angoulesme ; & que de ce côté là il a cet honneur & cet advantage d’estre descendu de Charles le Chauve, comme il est remarqué par Platine : De manière que ce sang Royal & genereux, qui animoit autresfois les Martels & les Charlemagnes, est coulé dans sa personne de Monsieur le Duc de Montausier, par succession légitime. Je ne veux point aussi raconter ses Combats & ses Victoires, ny les grands services qu’il a rendus à l’Estat dans les guerres civiles & estrangeres, qui l’ont glorieusement élevé aux premieres Charges & Dignité de la Couronne ; Ce n’est pas icy le lieu de faire l’Eloge de ce Grand Homme, & peut-estre qu’un Volume tout entier n’y suffiroit pas. Monsieur le Comte de Jonzac est Lieutenant de Roy en ces deux Provinces de Saintonge & d’Angoumois : Il est aussi de l’illustre Maison de Saincte Maure, & Monsieur le Marquis de Jonzac son fils, dont le courage n’a point de bornes, donne tous les jours des marques éclattantes de son mérite & de sa valeur.

13. Il y a deux Sièges de la Justice Royale en Saintonge, l’un à Saintes, & l’autre à Sainct Jean d’Angely, où le peuple de la Province reçoit la Decision de ses différents par la bouche de ses Magistrats naturels, qui sont les véritables Interpretes des Loix & des Coustumes du païs. Celuy de Sainct Jean d’Angely est le plus Ancien, car nous lisons dans Bouchet & Du-Tillet, que le Roy S. Louys ayant traicté avec Henry 3. Roy d’Angleterre pour le partage de la Guyenne, le Siège de la Justice Royale demeura en la Ville de S. Jean d’Angely, où les Appellations de Saintes devoient ressortir ; parce que le Roy de France se reservoit la Foy, l’Hommage & la Souueraineté de la Ville Saintes, & des autres choses cédées & transportées au Roy d’Angleterre par ce Traicté là : comme je diray plus amplement cy-après. Neantmoins comme Saintes est la Ville Episcopale, & qu’elle donne la dénomination à la Province, on s’est persuadé qu’elle en étoit la Capitale, & en cette consideration elle a esté honorée d’un Siège Presidial ; quoy qu’en effect, hors le cas de l’Edict des Présidiaux, le Siège de St. Jean d’Angely soit absolument independant de celuy de Saintes, qu’il ait droit de juger les Compétences és matières Prevostables, & de tenir les Estats de son Ressort à part.

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