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1762 - Histoire d’un insecte qui dévore les grains de l’Angoumois

D 19 juillet 2009     H 23:42     A Pierre     C 0 messages A 1604 LECTURES


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Le style de cet ouvrage est typique de la méthode scientifique du XVIIIe siècle, mais le sujet est universel : comment se débarasser d’un parasite dont la prolifération remet en cause l’équilibre économique d’une province et menace ses voisines ?

Les deux chercheurs nous font partager leur démarche. Suivons-les dans les champs de blé de l’Angoumois à la chasse aux Alucites (voir une notice sur cet insecte, dans le Larousse agricole de 1921).

Source : Histoire d’un insecte qui dévore les grains de l’Angoumois, avec les moyens que l’on peut employer pour le détruire. - MM Duhamel du Monceau et Tillet, de l’Académie Royale des Sciences - Paris - 1762 - Books Google

Introduction.

Pour peu qu’on ait de connoissance de l’Agriculture, on sait que la culture des terres exige de grands frais, que les travaux de la campagne sont pénibles , & qu’il n’y a que l’espérance d’une abondante récolte qui puisse les faire supporter. Si quelquefois la grêle, les gelées, en un mot, les intempéries des saisons privent le Laboureur de l’intérêt de ses avances & de la récompense qu’il doit attendre de son travail, sa fortune ordinairement trop médiocre en souffre ; mais l’espérance que ces désordres ne feront qu’accidentels soutient son émulation ; & comme il compte trouver dans les récoltes suivantes & prochaines un ample dédommagement des pertes qu’il vient de supporter, il retourne à la charrue, & il reprend ses travaux avec confiance. Quelle différence pour celui qui sait par une longue expérience, qu’il sera tous les ans accablé par les mêmes fléaux ! son courage d’abord affoibli, s’éteint entièrement ; & les pertes qu’il fait tous les ans, entraînent au bout d’un certain temps sa ruine entière : en effet , il est hors d’état de se procurer les bestiaux qui lui sont nécessaires pour la culture de ses terres ; mal nourri, mal vêtu, son courage l’abandonne ; rebuté de courir sans cesse après un fantôme qui lui échappe toujours, & se voyant dans l’impuissance de faire de nouvelles entreprises pour se tirer de la misère qui l’accable, il se borne à employer toutes sortes de moyens, quelquefois même peu légitimes , pour ne pas mourir de faim.

Tel est l’état où se trouvent une partie des Habitants de l’Angoumois, qui depuis près de 30 ans éprouvent le fléau le plus cruel. Le laboureur cultive son champ ; il y porte des engrais ; il y répand de la semence qui prospère ; les plantes belles & vigoureuses lui promettent une abondante récolte : mais un infecte qui commence à dévorer les grains dans les épis avant qu’ils soient moissonnés, continue ses désordres dans les granges, & achève de tout détruire clans les greniers. On peut aisément s’imaginer en quel état cette Province se trouveroit réduite si elle éprouvoit une mauvaise récolte, puisque dans les années où les moissons sont les plus abondantes, la difficulté de conserver les grains fait qu’on n’y trouve aucun magasin : on y vit au jour le jour ; & quoique les Habitants cultivent d’assez bonnes terres, ils sont obligés de tirer chaque année une partie de leur subsistance des provinces voisines : la plupart sont réduits à se nourrir de pain fait avec le maïs & l’avoine.

M. Pajot de Marcheval qui étoit en 1760, Intendant de la Généralité de Limoges, dont l’Angoumois fait partie, étant témoin de ces malheurs, les exposa à la Cour avec le zèle d’un bon Citoyen, & l’énergie que la vue de si grands maux inspire à un Magistrat vraiment affecté des malheurs dont est accablée une Province confiée à ses soins.

 » Ce n’est point (écrivoit-il à M. le Contrôleur Général ) un mal imaginaire dont les progrès soient incertains ; c’est un fléau qui dévore tous les ans les moissons après avoir laissé appercevoir les plus belles espérances. Il s’est d’abord manifesté dans quelques Paroisses de l’Election d’Angoulême ; il y a pris des accroissements très-rapides, & aujourd’hui il se répand avec fureur dans les Elections voisines. C’est un fait qui sera attesté par M. l’Intendant de Poitiers ; & la cause du progrès de cette contagion, dépend certainement du versement qui se fait des grains de l’Angoumois dans le Poitou. Ainsi, sans m’appesantir à vous tracer le tableau des maux qui sont prêts à fondre sur la Généralité de Limoges, & sur l’impossibilité manifeste où sont des gens privés de leur récolte, de payer les impositions, je ne puis me dispenser de vous représenter que la famine & des maladies épidémiques meurtrières n’ont quelquefois pas eu des principes aussi frappants. Enfin le danger de voir cette contagion se répandre dans tout le Royaume, est manifeste. Toutes ces raisons me persuadent que vous ne pouvez me refuser la satisfaction de m’envoyer des Commissaires de l’Académie assez promptement pour qu’ils puissent examiner l’origine de l’insecte qui cause nos allarmes, pendant que les bleds sont encore sur pied, en suivre l’histoire, & nous indiquer, soit par eux-mêmes, soit d’après les rapports qu’ils feront à l’Académie, les moyens de les détruire ».

A ces vives représentations se joignirent celles de M. de Blossac, Intendant de la Généralité de Poitiers, qui marquoit que les Elections de Niort & de Confolans, qui confinent immédiatement î’Angoumois, étoient dans les plus grandes allarmes de voir pénétrer chez elles le plus redoutable de tous les insectes qui aient jusqu’ici attaqué les grains.

Ces représentations firent une telle impression sur le cœur de M. le Contrôleur Général, que les grandes & importantes affaires dont on sait qu’il est surchargé, ne l’empêchèrent pas de s’occuper sérieusement d’un objet qu’il jugeoit mériter toute son attention. Il écrivit à l’Académie Royale des Sciences, une lettre dans laquelle le mal étoit exposé dans toute son étendue ; il recommanda à la Compagnie de faire les recherches nécessaires pour se mettre en état de suggérer les moyens d’y remédier ; & afin d’être plus à portée d’examiner la source & les progrès de ce fléau, il jugea à propos que l’Académie chargeât deux de ses Membres de se transporter dans l’Angoumois, & d’y arriver avant que la moisson des grains fût commencée. Le choix tomba sur M. Tillet & sur moi ; & comme on commençoit alors à couper les seigles aux environs de Paris, nous nous hâtames de nous rendre à Limoges pour nous aboucher avec M. l’Intendant : mais les insectes destructeurs des moissons ne faisant aucun ravage dans le Limousin, nous n’y restâmes qu’un jour pour nous porter plus promptement dans l’Angoumois, où M. de Marcheval voulut nous accompagner pour nous faciliter les moyens de faire nos observations ; d’ailleurs, le vif intérêt qu’il prenoit à nos recherches, lui faisoit désirer d’en être témoin.

Les Subdélégués, plusieurs Gentilshommes & quelques Curés de cette Province, qui s’étoient particulièrement occupés de la destruction de ces insectes, furent informés de notre arrivée & de la marche que nous devions tenir, de sorte que par-tout où nous faisions quelque séjour, la présence de M. l’Intendant, & le désir de s’entretenir avec nous sur un objet qui intéressoit si essentiellement le pays, y attiroit plusieurs personnes instruites qui nous apportoient des échantillons de leurs grains attaqués, & qui nous faisoient part de ce qu’ils croyoient avoir observé. De notre côté, nous disséquions quelques-uns de ces grains endommagés ; nous les examinions au microscope, & nous essayions par-là d’acquérir des lumières sur l’histoire de l’insecte : lorsque nous découvrions quelque chose d’intéressant, nous en faisions part à ceux qui nous environnoient. On juge combien cette communication de connoissances devoit être utile : elle excitoit une grande émulation ; chacun se proposoit de faire des expériences plus exactes & plus décisives que les observations trop vagues qu’on avoit faites jusqu’alors. Nous nous attendions bien que cette ardeur se rallentiroit quand nous aurions quitté la Province, & nous ne nous sommes pas trompés ; cependant nous annonçons avec plaisir qu’elle a subsisté dans quelques Citoyens zélés & éclairés , qui se sont fait un plaisir de correspondre à nos bonnes intentions. Je vais maintenant, & avant que de donner l’histoire de l’insecte dont il est question, tracer la route que nous avons suivie dans la Province infectée par ce redoutable insecte.

Détail des Lieux que nous avons trouvé infectés par l’Insecte.

Nous commençâmes à appercevoir quelques désordres en approchant de Niele qui est à quatre lieues de la Rochefoucault : mais dès Chasseneuil, le mal étoit dans sa force ; & nous fumes engagés à y séjourner pour profiter des observations de la Dame du lieu qui sait préparer & suivre des expériences avec toute l’intelligence d’un Physicien consommé. Elle avoit déjà fait plusieurs tentatives pour se débarrasser de ce terrible insecte. A la Rochefoucault nous vérifiâmes les observations que nous avions faites à Chasseneuil, & nous eûmes de fréquentes & très-utiles conversations avec Mr Marantin, Commissaire des Guerres, & Subdélégué de M. l’Intendant. Comme il est en quelque façon placé au centre du mal, il en avoit assez approfondi les circonstances, pour les faire appercevoir à M. de Marcheval, & l’engager à venir au secours de sa subdélégation. La maison de M. Marantin qui est très-voisine de la Rochefoucault, où nous avons fait notre principale demeure, a été le théâtre de nos expériences.

M. de Taponnat, dont la terre est située à une lieue de la Rochefoucault, nous a aussi été d’un grand secours, s’étant porté,avec un zele digne d’éloges, à faire exécuter dans ses domaines toutes les opérations que nous jugions pouvoir être utiles. A Angoulême, M. Labattud nous remit un Mémoire où il ayoit rassemblé toutes les idées qu’on s’étoit formées sur cet insecte, M. de Boisbedeuil nous fit part de plusieurs expériences qu’il avoit déja exécutées ; & plusieurs Gentilshommes du voisinage, & en particulier M. de Montalembert de Cers, vinrent dans cette Ville, pour s’entretenir avec nous des causes de cette calamité publique. Nous nous rendîmes ensuite à Barbesieux, lieu situé en bon fonds, abondant en froment, & où les insectes faisoient de furieux ravages. Nous pénétrâmes jusqu’à Chalais, où le mal étoit moins considérable : néanmoins M. le Comte de Périgord nous fit voir des grains de ses greniers qui étoient un peu endommagés. De là nous revînmes à Angoulême par une autre route, & en traversant des cantons de mauvaises terres où il y a peu d’habitations, les Moissonneurs nous assuroient que l’on y voyoit beaucoup moins d’insectes que du côté de Barbesieux : ils en attribuoient la cause à la maigreur de ce terrein ; mais on verra dans la suite qu’elle dépend plutôt de ce qu’il y a moins de maisons & presque point de greniers. Nous retournâmes par Angoulême à la Rochefoucault. Après y avoir fait quelque séjour, nous allâmes chez M. Rémond de Saint-Germain, qui fait une guerre sans relâche aux insectes, contre lesquels il emploie l’eau bouillante ou la chaleur du four. Nous nous rendîmes à Verteuil ; & nous séjournâmes à Oyé près Ruffec, chez M. le Comte de Rémond, Commandant pour le Roi dans la Province, où nous trouvâmes grand nombre de ses voisins qui avoient apporté des échantillons de leurs grains. C’est ainsi que nous nous affinâmes que ce redoutable insecte, qui, suivant une tradition générale, a pris naissance dans quelques paroisses de l’Angoumois , il y a 25 ou 30 ans, s’est tellement étendu dans toute cette Province, que plus de 200 Paroisses en sont infestées ; qu’il gagne les Généralités de la Rochelle & de Poitiers, & qu’il y auroit à craindre que ce fléau ne s’étendît dans tout le Royaume, si on ne prenoit pas les plus grandes précautions pour arrêter son funeste progrès.

En parcourant ainsi l’Angoumois jusqu’aux confins des Généralités de la Rochelle & du Poitou, nous nous sommes mis en état de constater que le mal s’étend dans les Provinces où se fait l’exportation des grains de l’Angoumois. S’il n’a pas gagné le Limousin, ce n’est pas, comme quelques-uns l’ont cru, parce que la seve de ces grains répugne à l’insecte ; mais c’est parce qu’on n’y porte pas de grains des pays infestés de cet insecte ; & au contraire il étend ses ravages du côté du Poitou & de la Saintonge ; parce que les Marchands trouvant à acheter à vil prix des grains dans les marchés des pays infestés, ils y vont faire des levées pour les revendre ensuite dans les Généralités voisines où le débit en est assuré.

Nous trouvions dans notre route l’insecte en beaucoup d’états différents, & nous acquérions insensiblement des connoissances sur son histoire. C’étoit un préliminaire nécessaire pour découvrir le moment où on pourroit l’attaquer avec plus d’avantage : nous essayions aussi d’approfondir ce qu’on nous disoit sur la cause de sa propagation ; enfin nous ne perdions pas de vue l’objet le plus intéressant , qui consiste à trouver les moyens de préserver de ces insectes les grains récoltés , & même d’en détruire entièrement la race, si la chose étoit possible : voilà trois objets que nous allons discuter dans autant de Chapitres particuliers.

CHAPITRE I. Histoire de l’Insecte qui détruit les Grains de L’Angoumois.

L’état où cet insecte dévastateur des grains se manifeste le plus sensiblement, l’état où il a attiré l’attention de ceux même qui n’ont aucun goût pour l’observation, est quand il se montre sous la forme de papillon ; aussi ne le connoissoit-on dans l’Angoumois que sous ce nom : on disoit : II n’y a point encore de papillons ; les papillons paroissent ; ces grains ont été mangés par les papillons , &c. Nous les avons vu sortir des gerbes qu’on moissonnoit ou qu’on avoit renfermées dans les granges ; nous les avons vu couvrir des tas de grain qu’on avoit montés dans les greniers, & où ils s’étoient quelquefois rassemblés en si grande quantité qu’on s’imaginoit appercevoir un trémoussement dans les grains mêmes.

Ce n’est pas que les Habitants de l’Angoumois n’eussent apperçu des insectes dans l’intérieur des grains ; mais les papillons qui voltigeoient en grand nombre, étoient l’objet qui les frappoit principalement ; & quoiqu’ils attribuassent tout le ravage à ces insectes volants, ils n’ignoroient cependant pas qu’il se trouvoit d’autres insectes dans l’intérieur des grains, qui en dévoroient la farine.

Ces papillons (fig. 30) considérés en gros, ressemblent assez à ceux des teignes qui mangent les meubles de laine, ou à ceux des fausses-teignes qui se trouvent si abondamment dans les greniers de tous les pays, & qui se nourrissent des grains. Leewenhoeck a confondu ces différentes especes de papillons ; mais M. de Réaumur étoit trop bon Observateur pour ne pas les distinguer ; il a donné une histoire abrégée de ces deux espèces d’insectes dans les second & troisieme volumes de ses Mémoires pour servir à l’Histoire des insectes, & nous avons continuellement été dans le cas d’admirer la sagacité & l’exactitude de ce célèbre Naturaliste : il n’a pas à beaucoup près tout vu ; mais il a bien vu le peu qu’il en a rapporté. Pour voir plus que M. de Réaumur, il falloit, comme nous, se transporter, pour ainsi dire, dans les cantons où ces insectes exercent leurs ravages [1].

Comme nous avons à parler de deux insectes différents, mais qui se ressemblent à beaucoup d’égards, il est à propos de leur donner des noms pour pouvoir distinguer, sans périphrase, les papillons qui font très-communs dans toutes les provinces de France, de ceux qui infestent l’Angoumois : nous nommerons donc ceux-ci Papillons de la chenille des grains" & les autres, Papillons des fausses-teignes.

§. I. Papillons de la Fausse-Teigne.

Les papillons (fig.. 44) de la fausse-teigne, qui paroissent dans le courant du mois de Juin, sont du genre des Phalenes. Ils ont quatre ailes plus larges du côté de la queue que du côté de la tête ; la couleur des ailes supérieures est gris-blanc ; la superficie en est assez brillante, & elle paroît au soleil comme argentée. On apperçoit sur leurs ailes, avec la loupe, des taches de figure irréguliere, & un peu plus brunes que le fond : ces papillons portent leurs ailes en forme de toît, & les bords intérieurs font frangés ; leur tête est garnie de deux antennes assez longues, formées de grains articulés les uns aux autres ; entre ces antennes & les yeux qui font fort gros, est un toupet de poils renversés en arriere : au-dessous de la tête, on apperçoit quatre barbes ou filets dont deux sont dirigés vers le ventre : enfin le corselet est garni de trois paires de jambes ; celles de devant sont les plus petites, & celles de derrière les plus grandes.

§. II. Papillons de la Chenille des Grains.

Les papillons de la chenille du froment sont assez souvent plus petits que ceux dont nous venons de parler. On en trouve néanmoins de fort gros ; ils ont une forme plus alongée que les précédents, à cela près ils leur ressemblent assez : ils sont aussi de la classe des phalènes à quatre ailes ; leurs ailes sont longues relativement à leur largeur qui est presque égale du côté de la tête & à son autre extrémité (fig. 30). La couleur des ailes supérieures varie : elles sont en général presque de couleur de caffé au lait ; les unes sont plus claires & d’autres plus brunes, toujours brillantes au soleil : leurs bords sont très-garnis de longs poils : ces ailes sont placées presque horizontalement quand l’insecte vient de se poser en quelqu’endroit ; mais peu de temps après, leurs bords s’inclinent un peu en forme de toît. La tête (fig-32-33-34) est garnie de deux antennes (fig. 39) formées de grains articulés les uns avec les autres ; les yeux sont presque aussi gros que ceux du papillon de la fausse-teigne. On apperçoit entre les antennes deux especes de barbes ( fig. 40 ) qui partent du dessous de la tête, & qui se prolongent jusqu’au dessus ; entre les antennes est un toupet de poils qui sont relevés en arrière.

Nous rapporterons dans la suite les observations qui nous ont fait connoître que ces deux espèces de papillons ou plutôt de phalènes, sont nocturnes, & qu’ils ne prennent aucun aliment tant qu’ils font en papillons ; au moins nous les avons vus passer tout le temps de leur vie dans des poudriers, sans prendre aucune nourriture. Quoique plusieurs Habitants de l’Angoumois regardent ces papillons comme les destructeurs des grains, il est tres-certain qu’ils ne les attaquent pas, & qu’ils n’ont pas même d’organes capables de leur faire le moindre dommage : l’unique fonction de ces papillons, de même que de ceux des vers à soie, est de travailler à la multiplication de leur espèce.

Nous avons remarqué qu’il y a des papillons de la chenille des grains de grosseur assez différente, & nous avions d’abord soupçonné, sans oser néanmoins l’assurer, que les plus petits étoient les mâles, & les autres les femelles. Mais toutes les fois que nous avons vu les deux sexes accouplés, ils nous ont paru être de même grosseur, & à peu près semblables en tout. Néanmoins M. de Taponnat croit que les mâles sont plus gros que les femelles. On ne peut juger de cette différence que quand on les voit accouplés ; car comme il y a dans les greniers de l’Angoumois, ainsi qu’ailleurs, des papillons de fausses-teignes, il faut prendre garde de les confondre avec les papillons de la chenille.

ART. III. Des Moyens qu’on peut mettre en usage pour diminuer, & peut-être même pour anéantir la race de l’insecte des Blés.

Jusqu’à présent nous n’avons eu en vue que l’intérêt des particuliers : nous avons fourni aux Cultivateurs des moyens de conserver leurs semences, & de les mettre à l’abri des insectes ; de leur donner une préparation qui puisse les garantir de la maladie qu’on nomme en Angoumois le Pourri, & qui y cause des ravages très-considérables. Nous avons fourni à ceux qui ont fait leurs récoltes, des moyens de les soustraire à la rapine des insectes, & l’indolent qui refusera d’employer ces moyens, quoiqu’ils n’aient rien de fort embarrassant à pratiquer, sera puni de sa paresse par la perte presque totale de ses grains, pendant que tout homme actif & vigilant pourra conserver presque toute sa récolte. En ceci les intérêts sont partagés : un paysan peut être ruiné par i’insecte, pendant que son voisin n’en souffrira qu’un léger dommage. C’est là le cas où il suffit d’instruire l’Habitant de ce qu’il doit faire : la récompense est certaine pour celui qui agira, & la punition est inévitable pour celui qui restera dans l’inaction : l’homme actif & laborieux souffrira peu de la paresse ou de l’imbécillité de ses voisins. Mais quand il s’agit de la destruction totale de l’insecte, c’est toute autre chose. Il est vrai que celui qui parvient à détruire l’insecte dans ses grains, travaille pour la cause commune ; mais la fécondité des papillons, est si considérable qu’on ne doit rien espérer, si non d’un concours général & unanime. Quand dans un bourg tel que ceux de Chasseneuil & de Taponnat, tous les habitants voudroient s’occuper sérieusement de la destruction de l’insecte, & de la conservation de leurs grains, on en retireroit peu d’avantages pour la moisson suivante, s’il arrivoit que deux ou trois malheureux habitants poussassent la négligence jusqu’au point d’abandonner aux insectes quelques boisseaux de froment & de baillarge ; il en sortira de leurs greniers des nuées de papillons qui se répandront dans les champs , & iront infecter de leurs œufs tous les épis des environs. Comme on ne peut pas espérer que nos incitations puissent engager tous les Habitants à concourir sans réserve au bien général, c’est ici le cas où il est nécessaire que la Police s’en occupe, pour punir tout paresseux ou tout entêté qui, en négligeant les opérations nécessaires pour préserver son propre bien, occasionneroit par-là la ruine de ses voisins.

Nous ne prétendons pas entrer dans les détails de la Police qu’il conviendroit d’établir pour exciter ce concours. M.Turgot, Intendant de la Province, qui joint à des connoissances supérieures un amour pour le bien public, qui n’a point de bornes, est bien plus en état que nous de prendre sur ce point le meilleur parti possible : nous nous contenterons de faire remarquer que la destruction totale de l’insecte n’exige pas autant de précipitation que la conservation des grains récoltés ; & comme il est bien prouvé que les papillons ne sortent des greniers que vers la fin de Mai, on a sept ou huit mois de temps pour faire passer les grains par le four, & empêcher par ce moyen la dispersion des papillons. Il seroit à désirer, tant pour la. conservation des grains récoltés, que pour empêcher qu’on ne portât des papillons hors la Province, que tous les grains fussent chauffourés, & renfermés dans un lieu clos, avant la fin de Septembre ; on ne peut trop exhorter les Habitants à le faire ; mais si-tôt que le mois d’Avril sera venu, il faudra user de rigueur, faire des visites exactes dans tous les greniers, obliger les Particuliers de faire chauffourer les plus petits tas de froment, de seigle, d’orge, de baillarge & de Méture ; car c’est le seul moyen de prévenir la dispersion des papillons.

Comme il est prouvé qu’il peut sortir des papillons de terre, il seroit à désirer que les mêmes grains qu’on se propose de semer au printemps eussent passé par une lessive dès l’automne, & qu’ils eussent été conservés sous la cendre.

Pour ôter toute excuse aux pauvres & aux paresseux, il seroit à désirer qu’on pût établir de grands fours dans les principaux lieux, pour y étuver les grains au meilleur marché possible , & même gratis.

En supposant que le concours que nous désirons fût établi, il ne faudroit cependant pas se flatter que la race des papillons pût être détruite dès la première année : il seroit téméraire de croire qu’aucun papillon eût pu échapper aux précautions que l’on auroit prises pour les anéantir ; mais on devroit du moins être bien content si on s’appercevoit déja d’une diminution sensible ; car en ce cas , on auroit lieu d’espérer qu’en y apportant la même attention pendant plusieurs années, on n’en verroit presque plus paroître.

Un article qu’il ne faudroit pas négliger, seroit de défendre de semer les mélanges de grains qu’on nomme des Métures ; parce que, comme dans ces sortes de grains mélangés, il y en a quelques-uns qui ne sont point attaqués par les insectes, les Paysans refusent de les passer au four, sous prétexte que la chaleur pourroit endommager quelques-unes des especes de grains qui entrent dans ce mélange. Si malgré la défense, on semoit des mélanges de différents grains, il les faudroit faire passer au four, quand même le blé d’Espagne en devroit souffrir quelque déchet.

Il y a encore un article bien important, & qui intéresse également MM. les Intendants de Limoges, de Poitiers & de la Rochelle ; c’est de prendre les plus sages & les plus efficaces précautions pour empêcher le transport des grains infestés dans les Provinces qui n’éprouvent point ce fléau, à moins qu’on ne fût certain qu’ils auroient été bien étuvés.

Notice sur l’Alucite


Petit papillon suceur, crépusculaire, de la famille des teignes, de 5 à 7 millimètres de longueur, qui s’attaque aux céréales et plus particulièrement au blé (fig. 193).
L’Alucite des céréales (Sitotroga cerealella) est appelée communément Teigne des blés, pou volant.

L’insecte parfait est un papillon de couleur gris argenté clair, portant quatre ailes écailleuses très étroites, surtout les inférieures qui sont bordées de poils. A l’état de repos, les ailes sont disposées presque à plat sur le dos.

Il apparaît en juillet, avant la moisson, volant seulement la nuit. Après l’accouplement, la femelle pond 70 à 80 oeufs sur les épis de blé, ne déposant qu’un oeuf par grain (fig.194). Les oeufs donnent naissance à des larves d’abord gris rougeâtre, puis jaunes, très velues.
La chenille pénètre dans le grain de blé, s’attaque de préférence à l’embryon et ronge la farine tout en respectant l’épiderme, puis elle se transforme en nymphe et, dix jours après, le papillon sort.

Si les récoltes atteintes sont rentrées dans les greniers, une seconde génération peut apparaître ; de nouveaux oeufs sont pondus sur les grains, et les larves qui en sont issues passent l’hiver à l’état de chrysalides ; les papillons ne sortent qu’à l’été suivant. Si la seconde ponte a lieu en’ plein air, les larves qui en proviennent passent l’hiver dans le sol, où elles s’enfoncent et d’où sortiront de nouveaux papillons à la belle saison de l’année suivante.

Dégâts. Les grains alucités perdent leur pouvoir germinatif ; la farine devient grise par mélangeavec les excréments des larves, et sa consommation ne serait pas sans présenter quelque danger.

Moyens de destruction. Plusieurs moyens de lutte ont été proposés contre l’alucite des céréales : les vapeurs sulfureuses et le sulfure de carbone se sont montrés inefficaces contre l’insecte ; ils agissent seulement comme désinfectants des greniers.
Herpin a indiqué le traitement des blés alucités en silos, au moyen de gaz carbonique.
Il a été conseillé aussi l’emploi d’un tarare spécial ou tue-teigne, qui, par des chocs répétés, arrive à tuer les larves dans les grains de blé. En ce sens, les battages à la machine ont largement contribué à la destruction presque complète de l’Alucite et, en conséquence, il y a lieu de procéder au battage le plus tôt possible après la moisson. On a recommandé aussi le pelletage des tas de grains dans les greniers.

Mais le traitement le plus sûr est celui qu’a indiqué Duhamel et qui consiste à chauffer le blé, bien séché au préalable, jusqu’à 55° centigrades, puis à le refroidir lentement et progressivement. La faculté germinative des grains n’est pas atteinte et le gluten n’est nullement altéré, tandis qu’on tue sûrement l’insecte. Il faut éviter toutefois de chauffer à l’excès : au delà de 65 à 70°, la faculté germinative disparaît et le gluten, atteint dans sa composition, se coagule, ce qui nuit à la panification des farines. En vue de diminuer les frais d’un pareil traitement, les propriétaires ont intérêt à se syndiquer.

Les invasions dues à l’Alucite sont fort heureusement assez peu fréquentes.

Source : Larousse agricole 1921


[1M, de Réaumur a été aidé par M, Baron, Médecin de Luçon, qui est cité dans les Mémoires sur l’Histoire des Insectes, avec les éloges qui sont dûs à un Physicien distingué , dont les observations sont remplies de sagacité & d’exactitude.

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