Histoire Passion - Saintonge Aunis Angoumois

Accueil > Chronologie de l’histoire locale > La Rvolution et l’Empire > 1800 - 1815 - L’Empire et les Cent-Jours > 1814 - L’agonie du vaisseau le Rgulus au large de Meschers (17)

1814 - L’agonie du vaisseau le Rgulus au large de Meschers (17)

mercredi 20 février 2008, par Pierre, 6599 visites.

Le vaisseau, dj malmen par l’attaque anglaise de 1809 en rade d’Aix (voir le rcit de cet pisode), pourchass par les Anglais, finit sa triste vie, incendi par son quipage pour chapper ses poursuivants.

Ce document est publi dans une revue littraire, et prsent comme crit par un des matelots du Rgulus. C’est peut-tre une figure de style, comme le fait observer Jacques Duguet dans le forum de cette page. Cependant le rcit est prenant. Faites comme si vous tiez l, en spectateur, sur la falaise de Meschers, l’endroit qui porte aujourd’hui le nom du Rgulus.

Source : Paris littraire (Revue rtrospective de Paris) : magasine mensuel des meilleurs feuilletons de la presse contemporaine. 1re anne – Paris 1832 – Books Google

Incendie du vaisseau de 74 canons Le Rgulus en 1814 - rcit de P. Lesson

Les falaises de Meschers et leurs habitations troglodytes
Photo : Pierre Collenot - 2006

L’empire du moderne Charlemagne s’croulait de toute part ; de toute part des revers remplaaient la victoire si longtemps fidle aux aigles de Napolon. Le gant avait beau se multiplier, son bras fatigu ne frappait plus que des coups mal assurs, l’ennemi foulait le sol de la France ; dans les ports ou dans les rades, nos vaisseaux bloqus livraient des combats sans gloire, et le courage de nos marins, se dbattant sur des points obscurs, passait inaperu au milieu des scnes mobiles d’un drame gigantesque. Je vais raconter une de ces pisodes o le hasard me fit assister, non comme belligrant, mais bien comme rparateur des mille et une chances de mort qui frappent le guerrier, rle qui ncessite le courage du sang froid et l’abngation de la vie, car le boulet qui traverse le bordage a plus d’une fois enlev la tte qui prescrivait une ordonnance, ou coup le bras qui cherchait tancher le sang d’une blessure. L’eau et le feu sont d’ailleurs sur les vaisseaux des agens de destruction qui n’pargnent pas plus le mdecin que le canonnier de la batterie.

Le vaisseau de 74 canons le Rgulus avait t arm Rochefort, et comme les Anglais bloquaient la rade de l’Ile d’Aix, l’Empereur en avait fait le sacrifice, et c’est travers les bancs de sable si dangereux de Maumusson qu’on tenta de le faire passer. Un pilote clbre dans l’Aunis, le sieur Dupuis, parvint raliser cette dangereuse tentative et l’toile de la Lgion d’Honneur lui fut donne comme rcompense de son talent et de son succs. Jamais je n’oublierai le jour o le vent nous aida, par son souffle modr, franchir les bancs mobiles au milieu desquels sont tracs de sinueux canaux ; c’est sur ce point du golfe de Gascogne, si renomm par ses naufrages, dans ce dtroit o la mer dferle avec violence, que nous nous engagemes par un de ces jours tides qui raniment la nature. Que d’anxits dans tous les regards suivant avidement les moindres gestes du pilote ! que d’intrt lorsqu’on le voyait relever ses balises et calculer combien encore restaient de pouces d’eau sous la quille. Enfin, aprs de cruelles angoisses, aprs avoir touch deux fois, notre vaisseau franchit les obstacles, et bientt il entra dans la Gironde o il devait servir de stationnaire. Ce vaisseau tait le mme qui soutint, sous le brave capitaine Lucas, le feu des Anglais, lors de l’incendie de l’escadre franaise, en rade de l’Ile d’Aix, et qui resta plus d’une semaine chou, sans que les brlots soient parvenus le dtruire. Tel tait le Rgulus, vaisseau peu propre prendre la mer par sa vtust, mais trs bon encore servir de sentinelle perdue sur nos ctes, alors menaces par les flottes anglaises.

Mouill en rade du Verdon, l o la Gironde se dborde en un fleuve majestueux, ayant pour point de vue ces hauts coteaux boiss, si riches en souvenirs, de la Saintonge, ou ces longues plaines verdoyantes des clbres vignobles de Mdoc, l’horizon se droulaient la mer et ses immenses solitudes qu’animait seule la svelte et belle tour de Cordouan, jetant au loin ses feux clipse. Que d’actions de grces ne lui rend pas le corsaire dans une nuit brumeuse et noire, lorsqu’un tangage fatigue sa mture, que le vent siffle et mugit dans les haubans, que les vagues de couleur d’meraude viennent se couronner de perles en dferlant sur les gaillards, que la misaine est trempe d’eau sale ! que de contentement n’apporte-t-elle pas dans ce cœur envelopp du triple airain d’Horace, en lui montrant du doigt le port o il ne craindra plus que sa vie lui chappe ! A cette poque de la guerre, les ngociants de Bordeaux redoublaient d’ardeur pour armer en course, et il ne se passait pas de jours que de hardis flibustiers ne tentassent la fortune.

Les matelots

Un vaisseau est un monde en miniature, o s’agitent en petit, dans un horizon de bois, les passions d’un plus grand thtre. L le despotisme du chef est aussi promptement obi que ses ordres sont brusques ; l les petites rivalits des officiers ; ici, les nergiques disputes des matelots. Combien de fois une Hlne la voix rauque, aux formes homasses, tolre sous le titre de vivandire, est devenue une pomme vivante de discorde ! que de coups de sabre ses attraits ont valu aux prtendants ses bonnes grces ! On se fait vite cette vie singulire dans la jeunesse ; cette rptition machinale et instinctive du service, ces heures prcises du repos, ce bruit du tambour qui n’a plus d’action sur le sommeil, ces longues heures d’histoire qui s’coulent en promenade sur une planche ; certes le marin est un tre amphibie bien singulier dans son espce, et Jean-Bart en est un vrai prototype. Pour ma part j’ai peu de confiance en ces hommes de mer si musqus qui papillonnent dans nos salons, et dont la cravate est noue avec toute la grce d’un dandy ; mais rien ne surpasse, pour les trangers, ces cercles si rudes en apparence, ces cercles de matelots de quarts par les belles nuits d’t, lorsqu’un beau parleur s’empare de l’escabeau pour raconter des histoires de gourmandise, car c’est l le texte inpuisable de toutes leurs improvisations, qui peuvent varier par les accessoires, mais jamais par le fond ; ce sont ces descriptions si pittoresques du beau pays de Cocagne qu’il faut entendre sortir de ces gosiers alcooliss, lorsqu’ils accompagnent des gestes les plus expressifs leur nave peinture. C’est l que les cochons courent tout rtis, une fourchette sur le dos, coupe qui veut, suivant un de leurs textes favoris. Heureuse chimre ! festins dlicieux pour ces parias de la vie, et qui font panouir sur leurs faces rties par le soleil, la convoitise et une flicite anticipe. Telles taient nos journes l’entre de la rivire de Bordeaux. L nous vgtions dans un cercle monotone de petits devoirs, lorsque l’quipage fut chang et remplac par des marins de la garde, qui neuf ans parcoururent l’Euгорe, du Borysthne au Guadalquivir. Ces nouveaux htes, que longtemps le brave comte Baste conduisit au feu, apportaient de la diversion nos habitudes et nos penses, et les Anglais ne tardrent pas en changer le cours.

Dj l’arme anglo-espagnole pntrait en France. La haute capacit du marchal Sondi n’avait pu que cueillir un de ces beaux fleurons de gloire, sans pouvoir arrter les progrs de l’ennemi dont les forces s’accroissaient sans cesse. Bordeaux venait d’ouvrir ses portes l’tranger ; les autorits s’taient retires Blaye, et le vaisseau le Rgulus, expos au milieu de la rivire, dut se placer sous la protection d’un fort lev de la cte de Mortagne. A peine occupa-t-il ce nouveau point qu’une escadre anglaise entra dans la rivire, pilote par des tratres qui furent rcompenss plus tard d’une conduite que l’infamie et d marquer de son sceau ineffaable. Cette escadre expdia deux frgates qui brlrent la la flottille de Blaye et qui revinrent remorquant derrire elles le beau canot que jadis la ville de Bordeaux fit construire pour l’empereur Napolon.

Deux galres bombes se mirent alors en mesure de rduire le vaisseau le Rgulus, que protgeait un banc de sable, de manire que, pour arriver jusqu’ lui, il fallait passer sous le feu d’un fortin de cinq pices plac sur une haute colline, au-dessus mme du mouillage. Les galiotes commencrent le feu huit heures du soir. Tous les hommes du Rgulus taient sur le pont, qu’on avait d’ailleurs couvert de cordages pour amortir le choc des projectiles. Le ciel tait pur et toil ; pas un souffle de vent n’agitait l’atmosphre ; nous prouvions cette lgre anxit prcde un grave vnement, mais qui disparut aussitt que l’on vit arriver, dcrivant une courbe de feu parabolique, ces lourdes bombe marines si convenables pour incendier les navires. La premire clata sur le vaisseau mme, et ses clats couvrirent le pont. Ce fut la seule qui fut si bien ajuste pendant plus d’un mois que chaque soir les bombardes s’amusrent nous prendre pour point de mire. L’adresse de leurs canonniers ne nous laissa pas une haute opinion de leur coup d’œil. Nos boulets ne pouvaient les atteindre.

Le 6 avril, croyant ne pouvoir plus tenir, le capitaine rsolut de brler le vaisseau avec la flottille qu’il commandait, flottille compose de plusieurs bricks d’une rare beaut. A six heures du soir, les poudres furent jetes la mer, et le dbarquement s’effectua par escouades. Je reus l’ordre de partager les hasards du dernier dtachement ; le dirai-je, c’est avec un vif regret que chacun de nous quittait cette demeure, qui quelques instans plus tard ne devait plus tre qu’un monceau de cendres.

Des masses de goudron, des copeaux lgers de pins, avaient t placs dans l intrieur du faux-pont aux pieds des mts. A onze heures prcises, le capitaine, qui au terme des rglemens, ne devait quitter son vaisseau que le dernier de l’quipe, avait attendu que le feu et t mis aux deux premiers foyers pour porter la torche dans les matires incendiaires accumules au pied de l’artimon, et bientt des torrens de fume s’chapprent par les sabords. Les canots nous reurent, et la dernire escouade quitta pour jamais le vaisseau.

Arriv terre dans des dispositions mlancoliques, j’avais oubli mes propres perles dans ce nouvel vnement. Je ne voyais que cette machine vaillante, arme avec tant de frais, nagure fendant l’onde avec orgueil, maintenant livre toute la violence d’un incendie. Les flammes alimentes par les masses de rsine et de bois secs, se prcipitrent avec violence par les panneaux ; le contact de l air leur fournit de nouveaux alimens, et bientt elles serpentrent par plusieurs replis ondulans le long des mts qu’elles envelopprent d’un rseau de feu. Par chaque ouverture, par chaque sabord des batteries, trouvaient issue des torrens d’une fume noire ; la rsine en ptillant multipliait sa vitesse, et chaque corps qu’elle lchait lui fournissait de nouveaux lmens. Dj la partie basse tait incendie, que les canons de trente-six, chargs d’un paquet de mitraille et de leurs boulets n’avaient point encore rompu leur silence. Le premier signal d’un feu rgulier nous fut donn par l’explosion des cornes d’amorce, et bientt les paisses culasses des pices en fer, chauffes par les flammes qui les entouraient, faisaient fondre les couvre-lumire en plomb ; et ds lors ce fut un feu roulant de boulets et de mitraille tirant au hasard. Un boulet enleva la toiture d’une maison derrire laquelle une vingtaine d’hommes et moi tions l’abri. Nous profitmes de cet avertissement pour nous rfugier dans les ravins de la cte. En moins d’une heure le Rgulus fut compltement enflamm ; depuis le sommet des mts jusqu’au niveau de l’eau, ce n’tait qu’une gerbe de feu ; la flamme courait sur les cordages goudronns la manire du feu Saint-Elme, et la mture se couvrait d’tincelles, pendant que les voiles s’en allaient en longues banderolles enflammes. La surface calme de la mer refltait ce vaste embrasement ; le bruit du bois n’tait interrompu que par les explosions des canons, des pierriers ou des fusils rests chargs leur place. Au milieu de cette scne d’horreur, nous entendions les cris des tres anims qui furent nos commensaux. C’tait piti d’our les miaulemens affreux pousss par une vingtaine de chats, ou les cris de rage de centaines de gros rats qui, tout vivans, devenaient la proie du brasier.

En quelques heures l’horrible spectacle qui fatiguait nos yeux cessa. Les cbles qui tenaient le vaisseau immobile prs du rivage avaient t brls ; le Rgulus n’offrait plus qu’une masse gigantesque de charbons ardens ; les mts taient successivement tombs, et les murailles seules du vaisseau conservaient encore leurs formes primitives. Jamais on ne pourra peindre l’effet de cette montagne de feu, tournoyant en libert, entrane par les courans, jetant au loin une norme chaleur, et dont les parois prsentaient, dans l’ouverture de chaque sabord, une fournaise ardente dont l’clat fatiguait les yeux.

L’incendie du vaisseau le Rgulus ne fut pas le seul ; un mme signal, chaque capitaine des navires de la flottille avait livr aux flammes son btiment.

Bientt tous ces dbris pousss sur un banc de sable s’y chourent. Quelques pieds d’eau recouvrirent les faibles restes de ce drame obscur ; et l aussi furent engloutis quelques uns de ces moyens de puissance crs au temps des prosprits et qui semblaient destins ne pas survivre

P. LESSON

Messages

Rechercher dans le site

Un conseil : Pour obtenir le meilleur résultat, mettez le mot ou les mots entre guillemets [exemple : "mot"]. Cette méthode vaut également pour tous les moteurs de recherche sur internet.