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Les Mémoires d’Hippolyte Joly d’Aussy - 3ème partie : Mr Prévost d’Arlincourt, Mr Garnier-Deschenes, Mr Merlin.

D 10 mars 2008     H 18:14     A guydelarade     C 0 messages A 727 LECTURES


Suite des mémoires d’Hippolyte Joly d’Aussy.

Avant de quitter Paris pour la Rochelle, il est nécessaire de faire connaître les personnages qui s’intéressaient à mon père, et en donner une courte biographie.M. Prévost d’Arlincourt (41) était allié de la famille Joly et, comme elle, originaire de Picardie.

- Il était fermier-général, et par conséquent immensément riche. Il passait, avec raison, pour un très habile financier. Sa position dans le monde l’obligeait à avoir un vaste et superbe hôtel, meublé avec magnificence, à faire une grande dépense pour sa table et à avoir de beaux équipages ; mais au milieu de cette somptuosité et de ce luxe, il avait conservé des mœurs patriarcales, un cœur pur et des principes de religion dont se serait honoré un homme complètement détaché des vanités du monde. Sa plus douce jouissance était, (après avoir entendu la messe) d’aller à la recherche des malheureux : vêtu d’un simple habit gris, seul, à pied, il entrait dans les maisons ou il était sûr de trouver l’affreuse indigence. Il y répandait de l’or, des consolations, et ne rentrait chez lui que pour reprendre le cours de ses affaires et recommencer le lendemain, à la pointe du jour, sa course de bienfaisance.

- Malgré son extrême modestie et le soin infini qu’il mettait à cacher ses bonnes œuvres, elles avaient fini par être connues et le peuple de son quartier le regardait et le révérait comme un saint. Son fils était plein d’esprit et d’énergie et allait être nommé fermier-général, à l’époque ou éclata la révolution.

- Mon père était comblé de bontés par M. d’Arlincourt qui l’appelait son petit cousin, aurait voulu qu’il dînât tous les jours chez lui, et se plaignait de ce qu’il n’y fût qu’une ou deux fois par semaine. Si mon père avait suivi une carrière de finance (ce qui eût été plus avantageux à ses intérêts), M. d’Arlincourt l’aurait peut-être fait nommer fermier général, mais malgré sa bonne volonté, il ne put rien faire pour son avancement. M. d’Arlincourt quoique d’une noblesse fort peu ancienne, était cependant reçu chez Mme la comtesse de Boufflers, et ses vertus y étaient dignement appréciées. Il fallut une fièvre chaude en politique et le renversement complet de toutes les idées du juste et de l’injuste, reçues jusqu’alors, pour qu’un homme aussi vénérable devint suspect et fût arrêté. Il pouvait dire comme le romain proscrit par Sylla, c’est ma belle maison de campagne qui est mon crime. Son fils, jeté en prison en même temps que lui parut devant le tribunal révolutionnaire, appelé par tout le monde le vestibule de la guillotine. Interpellé sur son nom, il répondit : d’Arlincourt fils : tu as donc ton père, s’écria l’infâme Fouquier-tinville, accusateur public, et aussitôt des ordres son donnés pour traîner le malheureux vieillard devant ses bourreaux. Une heure après il était en leur présence, et là, Fouquier-tinville, dit que d’Arlincourt était le plus coupable des hommes, attendu que par d’abondantes et continuelles aumônes, portées par lui même au domicile des indigents, il a chercher à corrompre le peuple en l’empêchant de haïr les castes se prétendant au dessus de lui par la naissance, ou la richesse, et qu’ainsi il a nui longtemps à l’établissement de l’égalité parmi les citoyens. Cet horrible paradoxe n’eût que trop de succès. M. M. d’Arlincourt furent à l’instant condamnés à mort et exécutés immédiatement.

- Par un raffinement de barbarie, ce fut le fils qu’on fit monter le premier à l’échafaud, et pas une voix ne s’éleva en faveur du bienfaiteur de tant de malheureux, tant la rage des scélérats était violente d’un côté, et la terreur des honnêtes gens universelle de l’autre. M. d’Arlincourt, (42) le célèbre romancier, est petit-fils du fermier-général. Il n’est pas étonnant qu’après de pareilles catastrophes dans sa famille il ait voué une haine implacable aux révolutions et aux usurpations qu’il a combattues avec tant d’énergie dans ses divers ouvrages. Il a été maître des requêtes sous l’empire de la restauration, et depuis la révolution de juillet il ne remplit aucune fonction publique.

- Je ne le connais point personnellement, j’aurais pu le voir à Paris en 1810 et en 1811, mais mon père ne songea pas à me mettre en rapport avec lui. Malgré les malheurs de sa famille il a encore conservé une belle fortune et a eu l’honneur de recevoir dans son château de saint-Paër, (43) aux environs de Paris, Mme la duchesse de Berry, avec une somptuosité princière. Il doit être âgé maintenant de 70 ans.

- Il existait, avant la révolution de 1789, un corps enseignant formé par les Oratoriens, ou pères de l’Oratoire. Les uns étaient prêtres, et consacraient leur vie à l’enseignement ; les autres ne l’étaient pas et ne contractaient des vœux que pour un temps déterminé, comme le font maintenant les frères des Ecoles Chrétiennes. Ils étaient donc libres de rentrer dans le monde et de se marier. Les Oratoriens avaient la direction des plus beaux collèges de France, tels que Sorèze, Pontlevoy et Juilly. Le père Garnier-Deschènes vint professer une classe au collège de Niort et y resta trois ans. Je crois même qu’il avait été professeur de mon père. Les Oratoriens étaient parfaitement reçus chez mon grand-père, le père Deschènes ne tarda pas à devenir l’ami de la maison. Il se dégoûta de l’enseignement et embrassa la carrière du notariat, à Paris, ce qui était le moyen de réaliser une grande fortune. Il avait de l’intelligence, l’amour du travail, une conduite fort régulière, et il arriva à ce qui était à peu près inévitable, c’est-à-dire qu’il épousa la fille de son patron, M. Boulard, notaire ayant une des meilleures clientèles de Paris.

- L’Etude fructifia entre ses mains ; il nourrissait ses clercs avec du bouilli et de la salade et leur donnait du vin dont il eût été difficile de faire un punch brûlant, tant il contenait de parties aqueuses ! lui même vivait avec une grande frugalité et plaçait à intérêts les économies très considérables qu’il faisait sur ses recettes. Je l’ai connu en 1805. C’était alors un vieillard de 76 à 78 ans ; droit, sec, sérieux, propre comme s’il eût dû passer la revue du ministre de la justice, n’ayant point de voiture, point de cuisinier, un logement commode et à peu près convenable, mais sans luxe, ne voyant que sa famille et un très petit nombre d’amis, et jouissant en fonds de terre en Bourgogne, et en rentes sur l’état d’un petit revenu de cent mille francs, dont il dépensait le quart, ce qui ne tendait pas à la diminution du capital. Il était mort quand je retournai à Paris auditeur au conseil d’état, en 1810, mais je donnerai des détails sur sa famille.

- Mon grand-père ayant conservé des relations amicale avec M. le notaire Deschènes, ne crut pas pouvoir mieux faire que de lui envoyer certain gendarme de la garde, surnuméraire, M. le notaire l’accueillit avec bienveillance et le loyer chez lui, mais comme il l’avait établi dans une mansarde au 5ème étage, qu’il l’avait mis en plein au triste et monotone ordinaire de ses clercs, et que pour tout dessert il lui administrait, chaque jour, un sermon en trois point, sur les dangers de la vie de Paris pour un jeune homme, mon père se lassa, dès le premier mois, de ces obligeantes attentions, et lui fit observer que les heures du service à Versailles, pouvant déranger l’ordre parfait établi dans la maison pour la fermeture de la porte, il allait prendre un appartement dans un hôtel garni, ce qu’il fit, en effet, sans que M. le notaire élevât beaucoup d’objections à cet égard, et c’est ce qui l’amena en face de l’homme à l’habit gris de fer, dont le chapeau causa tant d’émoi à l’hôtel de warwick.

- M. Deschènes avait un fils et quatre filles. Son fils lui était très inférieur, et cependant il était pourvu de la recette générale du département des Pyrénées Orientales, à Perpignan. Il avait épousé la sœur de la femme de M. le comte Daru, grand personnage politique sous l’empire. Je ne l’ai vu qu’une seul fois. M. de Méré, (44) mari de la seconde fille de M. Deschènes était un homme du monde, et comme il m’emmenait souvent manger des glaces avec lui au palais-royal et à Frascati, je l’avais en très haute estime. Sa femme était grande et sèche, mais fort aimable. Mme de Cordiès était veuve ; son fils Charles était en pension chez M. Censier, à Passy, et nous allions le voir très souvent, et toujours à pied, les fiacres n’étant pas en rapport avec la bourse de M. l’ex-notaire, qui était décoré de la légion d’honneur. M. Perthuis avait épousé la fille aînée.

- J’aurais dû le placer en première ligne pour me conformer à l’ordre chronologique. C’était un ancien officier du génie, excellent homme, mais d’un esprit au dessous de l’ordinaire. Sa femme rentrait dans cette même catégorie. Ils étaient âgés et avaient deux fils dans un lycée de Paris. Mademoiselle Constance épousa en 1809 M. Fournadre (45) de Nouillat, d’une famille originaire d’Auvergne. Il avait été nommé auditeur au conseil d’état et sous-préfet de Melun (Seine-et-Marne) : c’était un bel homme, et je l’ai connu gai et bon enfant, mais il eût la honteuse et coupable faiblesse de se laisser aller à des tripotages d’argent pour la conscription ; il eût affaire à des fripons plus rusés que lui, et ce malheureux jeune homme, convaincu d’avoir reçu quelques sommes de parents ou d’amis de conscrits, perdit sa place et fut enfermé dans une maison de détention, d’ou il est sorti à la fin de 1814. je ne sais ce qu’il est devenu depuis cette époque et je n’ai jamais vu son nom figurer dans les journaux.

- Il avait trois ou quatre ans de plus que moi, sa femme était fort agréable, mais je l’ai vu bien triste, par suite des malheurs de son mari, dont on ne parlait jamais. M. Deschènes a reçu dans tous les temps, mon père avec un bienveillant intérêt, mais il ne lui a point offert sa bourse, et rarement sa table. Mme Deschènes était la meilleure femme du monde. Elle avait la tournure et un peu le ton d’une riche épicière. Au reste c’était une excellente mère de famille et qui avait mille bontés pour moi, mais je n’ai jamais pu lui persuader que ma ville natale ne s’appelait pas Regnaud de St Jean d’Angély.

- C’était pour elle une idée fixe de laquelle elle n’a pu se départir.Mon père avait connu M. Merlin, dernier clerc chez M. Deschènes : c’était celui à qui on donnait le nom saute ruisseau, parce qu’il faisait les commissions de la maison. Son père était mort jeune, je ne sais pas quel était son état, mais sa mère était cuisinière, circonstance qui ne l’empêcha pas de faire son faire son chemin, et d’arriver à son tour, à la possession d’une étude de notaire, ce qui lui avait constitué plus de 80 mille livres de rentes. Mon père le voyait à tous ses voyages de Paris. En 1814 nous fûmes lui faire visite, et il prêta avec empressement 4 mille francs à mon père pour payer les grilles, (49) provenant du parc de Marly, et qu’il avait achetées au passage du dragon.

- Il était veuf, sans enfant, sans aucun lien, et paraissait moins heureux qu’un père de famille ayant la dixième partie du revenu du banquier, car après la cession de son étude, il avait fait la banque. C’est un des bienfaits de la providence de donner le courage, la patience et la résignation aux uns et au autres l’ennui de la satiété, avant coureur du spleen des Anglais. Lorsque M. Merlin était notaire, mon père rencontra plusieurs fois chez lui un M. Azon, également notaire, et dont le père avait été boucher : ce M. Azon, étant simple clerc, écrivait un acte de vente d’un domaine du prince de Conti (46) à un capitaliste de Paris.

- Le maître-clerc dictait les conditions, et le jeune homme s’aperçut que cet homme était gagné par l’acquéreur et que le prince était volé comme si on lui eût pris sa bourse dans un bois. Il s’arrêta et dit qu’il éprouvait une douleur si vive au bras droit qu’il ne pouvait plus écrire. Il jeta sa plume, sortit feignit de se trouver mal et dit tout bas à l’un des valet de chambre qu’il voulait absolument parler au prince. Lorsqu’il eût réussi à le faire rendre près de lui, il lui révéla la fraude du maître clerc ; le prince ne signa pas l’acte et n’oublia pas ce petit Azon.

- Celui-ci fit fortune et acheta la terre de château Frayé (47) dans la mouvance du prince de Conti. Azon ne manqua pas d’aller offrir la chasse et tous les droits seigneuriaux au prince qui avait fait ériger château Frayé en comté, fit accordé les lettres de noblesse à son protégé et le fils du boucher fut reçu à la table du prince avec le titre de comte. Il eût été désiré pour la conservation de l’ordre sociale, que ces exemples eussent pu être plus fréquent pour la bourgeoisie. La noblesse eût été moins enviée et plus nombreuse. Mon père était en relation de société avec le nouveau comte de château Frayé. Il ma raconté une anecdote assez singulière, que je vais consigner ici. Le prince de Conti se plaignait de ne pouvoir réussir à faire élever des compagnies de perdreaux dans son parc. M de Château Frayé, enfin courtisan, lui dit qu’il avait un garde-chasse d’une habileté remarquable pour mener à bien les couvées, et qu’il lui enverrait cet homme. Le prince accepta avec empressement. Le garde-chasse arriva et réussi parfaitement à peupler le parc de plusieurs centaines de perdreaux. Le prince lui fit donner une bonne gratification et ne s’en occupa plus. Au bout de quelques mois le secrétaire de ses commandements lui dit qu’il avait fait une lettre de remerciement au comte de château Frayé, et qu’il le priait d’y mettre sa signature. Le prince répondit que cela était très convenable mais qu’il n’avait pas le temps de signer. L’intendant fit ensuite observer que l’habit du garde-chasse avait besoin d’être renouvelé, et demanda les ordres du prince. Qu’on lui fasse faire un habillement complet à la livrée du comte, et qu’on double ses gages en attendant la lettre que je dois signer. Tel fut sa réponse. M de château Frayé venait toutes les semaines au château du prince qui lui disait « j’ai une lettre de remerciement à vous adresser en vous renvoyant votre garde-chasse. J’ai été très content de lui. »

« Mais, mon Seigneur je vous le céderai si vous le voulez »

« Non, je ne veux pas vous en priver ! »

La lettre revenait, la signature se refusait, et ce manège dura 30 ans, à tel point que le garde chasse est mort de vieillesse au château du prince, qui soutint mal l’honneur de son nom en émigrant pas et en se faisant appeler le citoyen Conti. Lorsque la convention nationale eut proscrit tous les Bourbons, ce prince citoyen se retira en Espagne. M Azon eut seul le courage de l’accompagner : son dévouement lui valut la confiscation et la vente de son château et de tous ses biens. Il n’a jamais quitté le prince de Conti et ils sont morts tous les deux en émigration.

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