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1627 - Le duel de M. de Bouteville d’après les Mémoires du cardinal de Richelieu

D 23 mai 2008     H 23:30     A Pierre     C 0 messages A 2554 LECTURES


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Les commentateurs disent habituellement que le cardinal de Richelieu, en obtenant du roi la condamnation à mort de Mr de Bouteville pour duel, prenait ainsi de l’ascendant sur une noblesse turbulente.
La lecture de ses mémoires vous aidera-t-elle à voir clair dans un jeu subtil ?

Source : Nouvelle collection des Mémoires pour servir à l’Histoire de France depuis le XIIIème siècle jusqu’à la fin du XVIIIème - Mémoires du Cardinal de Richelieu - MM. Michaud et Poujoulat - Paris - 1837 - Google Books.

Armand Jean du Plessis de Richelieu, cardinal, duc et pair de France, ministre de Louis XIII. Né à Paris le 9 septembre 1585, il meurt le 4 décembre 1642. Pour en savoir plus, sur Wikipédia

A propos du duel de Mr. de Bouteville, plusieurs articles sur Histoire Passion : voir en colonne de gauche, année 1627

1627

Le cardinal de Richelieu
Portrait par Philippe de Champaigne

Parmi ces grandes affaires publiques, parlons d’une particulière qui mérite bien d’être mise en ce nombre pour la qualité des personnes, le funeste accident qui leur arriva, et l’effet salutaire qui s’en ensuivit. Le sieur de Bouteville, non content d’avoir violé vingt-une fois les édlts [1], retombe en cette faute pour la vingt-deuxième fois, et ce dans Paris, a la vue du Roi, du parlement et de toute la France. Bouteville et La Frette se battirent en janvier ; Bouteville se retira en Flandre vers l’Infante, et mena quant et lui Deschapelles, son cousin, fils du sieur de Molac, en Bretagne. Beuvron, qui vouloit tirer raison de Bouteville qui avoit tué Torigny en duel le carême de l’année précédente, s’en alla déguisé en Flandre pour se battre contre lui ; il est reconnu en l’hôtellerie à Bruxelles et arrêté. Le Roi écrit a l’Infante, et la prie de ne les point laisser battre, mais de les accorder ; Bouteville lui jure qu’il ne se battra point ès terres de son obéissance, et qu’il aimerait mieux mourir que de lui donner ce mécontentement. Le marquis de Spinola invite Beuvron, Deschapelles et Bouteville, où il prie l’ambassadeur de France d’assister avec plusieurs grands de cette cour ; il les accorde et s’embrassent l’un l’autre. Incontinent après, Beuvron dit à Deschapelles, puis à Bouteville même, qu’il ne seroit jamais content qu’il ne le vît l’épée à la main. L’archiduchesse écrivit au Roi, et le supplioit de vouloir donner abolition à Bouteville. Sa Majesté ayant proposé à son conseil s’il le pouvoit faire en conscience, on lui répondit que non. Sur quoi elle manda à l’Infante que tout ce qu’il pouvoit faire pour l’amour d’elle étoit que, s’il venoit en France, il ne le feroit pas chercher où il serait, mais qu’il se donnât garde de revenir à sa cour ou dans Paris.

Bouteville, piqué de cette réponse, se vante qu’il se battrait en France, et ce dans Paris, et en la Place-Royale ; ce qu’il exécuta le 12 mai. Ils se battirent avec deux seconds ; ils n’eurent point d’avantage l’un sur l’autre ; mais Bussy-d’Amboise, qui etoit un des seconds de Beuvron, fut tué par Deschapelles ; Beuvron s’enfuit en Angleterre. Bouteville et Deschapelles prirent la poste pour se retirer en Lorraine, mais ils furent reconnus et arrêtés a Vitry-le-Brûlé, et amenés à Paris à la Bastille, par le commandement du Roi, par le sieur de Gordes, capitaine de ses gardes.

Sa Majesté envoya quérir le parlement au Louvre, et leur commanda de leur faire et parfaire leur procès ; mais elle permit à tous leurs parens et amis de voir les juges. M. le prince et madame la princesse, avec M. de Montmorency, firent, entre les autres, les plus grandes instances pour obtenir pardon du Roi, qui, craignant d’offenser Dieu, et d’être cause de la mort de plusieurs s’il leur donnoit la vie, avoit de la peine à se résoudre à la leur accorder. Le cardinal lui-même étoit bien agité en son esprit. Il étoit impossible d’avoir le cœur noble et ne plaindre pas ce pauvre gentilhomme, dont la jeunesse et le courage émouvoient à grande compassion. Tout le monde fait ce qu’il peut pour lui. Ceux qui sont éminens en quelque bonne qualité, quoiqu’ils en abusent, sont d’ordinaire, en cette considération, estimés et aimés de beaucoup de gens. Il appartenoit de près à la plupart des grands du royaume. On représentoit qu’en le sauvant on les obligeoit tous. Les services de son père et de ses oncles, qui ont toujours servi le feu Roi pendant qu’il étoit huguenot, quoiqu’ils fussent catholiques, sont considérables. A Saint-Jean il [2] eut un cheval tué sous lui ; il fut enterré à la mine à Royan ; à Montauban, il fit fort bien ; à Ville-Bourbon, en la bataille navale, il se témoigna aussi vaillant sur l’eau que sur la terre. Il sembloit qu’il ne se pût jamais trouver une telle occasion pour faire voir la clémence du Roi, tant de fois offensé par le mépris qu’il avoit fait de son autorité. On pouvoit dire qu’il n’avoit jamais rien fait contre les lois de l’honneur du monde, ni pensé seulement à violer celles de l’humanité, vu qu’il n’avoit jamais exercé aucune cruauté contre ceux sur qui le sort des armes lui avoit donné l’avantage.

On pouvoit encore considérer que cet appétit déréglé des combats étoit une maladie de son esprit, qui avoit maintenant son période, et en seroit guéri par la maturité de l’âge auquel il étoit. Le marquis d’Hamilton, étant en Angleterre, et apprenant les fréquens duels de ce gentilhomme, dit au marquis d’Efflat une chose d’honnête homme : « Si cet homme, disoit-il, m’envoyoit un billet, je ne le recevrais pas, s’il n’étoit accompagné d’un autre de son médecin qui m’assurât que cette envie qu’il a de se battre ne procède pas d’une maladie. » Le cardinal avoit en son particulier grande aversion de sa perte et grande inclination à porter le Roi à lui pardonner ; mais il étoit retenu, quand il considérait que conserver la vie de ce gentilhomme, qu’il avoit déjà fait perdre à plusieurs autres, l’ôteroit à la meilleure noblesse de cet Etat, qui estimeroient ne devoir pas être plus malheureux que lui en suivant son exemple. On représentoit qu’il n’avoit pas simplement contre* venu aux édits du Roi, mais qu’il en avoit toujours fait métier et marchandise, et qu’en cette dernière fois il avoit voulu violer, et les lois de l’Etat et la majesté de la justice, et l’autorité royale particulièrement, en tant que, de propos délibéré, il avoit commis son crime dans Parts, en lieu public, en la Place-Royale, pour être vu de tout le monde mépriser les lois, qui sont seules à craindre en un Etat, et qui sont l’unique bride par laquelle les hommes sont contenus en leur devoir.

Le cardinal reconnoissoit bien qu’il étoit impossible de lui donner la vie, sans ouvrir la porte aux duels et à toute sorte d’infractions des lois. Il voyoit bien que le sauver étoit, en effet, autoriser ce qu’on défendoit par ordonnance. On représentoit que par là on établissoit toute sorte d’impunité, et, en un mot, on perdoit l’autorité du Roi ; qu’en pardonnant à une personne qui avoit enfreint vingt-deux fois l’édit, et avec des circonstances qui aggravoient extrêmement ses fautes, on ne sauroit plus justement punir ceux qui seroient si malheureux d’y tomber à l’avenir. Au reste, il étoit à craindre que l’impunité de ce gentilhomme ne fit autre effet sur son esprit que de le rendre plus insolent, la raison ayant eu jusques en ce temps-là si peu de pouvoir sur lui, qu’il n’y avoit pas grand lieu d’espérer qu’à l’avenir elle en dût avoir davantage. D’autre part, on devoit aussi appréhender que ceux qui entreprenoient de le sauver n’imputassent son salut à leur sollicitation plutôt qu’à la bonté du Roi, et que lui-même lui rendit plutôt hommage de sa vie qu’à celui qui seroit vrai et seul auteur de sa grâce. Qui plus est, ce pauvre gentilhomme étoit si aveuglé, qu’il estimoit mériter autant de récompenses par ses crimes, qu’il en eût dû attendre s’il eût rendu autant de témoignages de sa valeur en servant le Roi, qu’il avoit fait en violant les lois de son Etat et celles de Dieu même. Toutes ces considérations tenoient le cardinal en suspens, et l’empéchoient de penser à ce qu’il eût désiré ; d’autant qu’ainsi que la clémence est une vertu des princes, la justice l’est des Etats, dont le salut est plus considérable que celui des particuliers.

Cependant il est vrai que le Roi lui pouvoit donner la vie, et que nul justement ne l’en saurait blâmer, sa bonté devant quelquefois avoir autant d’étendue que sa puissance. Donner la vie à un homme, dont les prédécesseurs ont plusieurs fois employé la leur pour son service, se peut faire sans blâme. Au reste, s’il est vrai que les fautes de ce gentilhomme viennent d’une maladie, sa vraie peine est une prison ; étant vrai que comme l’échafaud est la peine des méchans, Ia prison le doit être des frénétiques. En un mot, il faut se souvenir de la pensée de Sénèque, nihil gloriosius rege impune lœso ; et comme cette action dépend de la seule puissance du Roi, elle doit venir de son seul mouvement. Etant prisonnier, il ne peut plus nuire à l’autorité du Roi, et si Sa Majesté lui pardonne, il servira de beaucoup a sa gloire.

Le cardinal, après avoir pesé toutes ces considérations en son esprit, donna au Roi sur cette affaire l’avis suivant : « L’affaire dont il s’agit est si importante, que, pour mon particulier, j’aime mieux en être rapporteur que juge, proposer les difficultés que les résoudre. Votre Majesté, qui nous surpasse autant en jugement qu’en puissance, saura bien d’elle-même, après en avoir ouï les raisons, prendre la résolution la plus utile à son Etat. Quelque parti qu’elle suive, elle profitera toujours de la faute de ceux qui sont condamnés ; car ou le châtiment fera connoître et redouter votre justice, ou le pardon estimer et admirer la grandeur de votre clémence. Il n’y a point de doute qu’ils n’aient mérité la mort ; il est certain qu’on ne peut leur donner la vie sans hasarder celle de plusieurs, qui, pensant ne devoir pas être plus malheureux qu’eux, suivront leur exemple. Il est difficile de les sauver sans autoriser en effet ce qu’on défend par ordonnance, sans ouvrir la porte aux duels, augmenter le mal par l’impunité, et rendre votre autorité et Ia justice pleine de mépris. Il ne s’agit plus d’une simple infraction des édits, mais d’une habitude à les rompre, d’une profession publique de mépriser l’autorité royale, de violer toute sorte de lois dont le respect est l’unique fondement des Etats. Il n’y a eu querelle depuis six ans dans la cour dont ils n’aient été ou l’occasion ou la cause. Ils ont toujours fait les gladiateurs à gages, et réduit en art ce qui ne tend qu’à la destruction de la nature. Au lieu que, jusqu’ici, les duels n’ont été en usage que pour repousser les injures particulières, il semble que ces messieurs ne les aient recherchés que pour en faire au public, surtout en cette dernière occasion, où ils ont violé la dignité de votre présence, les lois du royaume et la majesté de la justice, où ils ont choisi Paris, un lieu public, la Place-Royale, pour jouer à la vue de la cour, du parlement et de toute la France, une sanglante et fatale tragédie pour l’Etat.

Tacite dit que rien ne conserve tant les lois en leur vigueur que la punition des personnes èsquelles la qualité se trouve aussi grande que les crimes. Châtier pour des fautes légères, marque plutôt le gouvernement de cruauté que de justice, et met le prince en haine, et non en respect. Et quand on ne châtie que des personnes de basse naissance, la plus noble partie se rit de telles punitions, et les croit plutôt ordonnées pour les malheureux que pour les coupables. Que, si l’exécution tombe sur ceux dont les qualités sont aussi connues que les crimes, le crime diminue la compassion de la peine, et la qualité ôte aux autres la volonté de se perdre, parce qu’il ne leur reste aucune espérance de se sauver. Votre Majesté trouve en cette rencontre ces deux conditions : les prisonniers appartiennent de près aux plus illustres maisons de ce royaume ; l’un d’eux a rompu vingt-deux fois les édits, c’est-à-dire autant de fois qu’il a hasardé sa vie il a mérité de la perdre. Leurs crimes sont si publics que nul n’en peut improuver le châtiment, et l’extraction si bonne, qu’en ne leur pardonnant pas vos édits seront dans un éternel respect. Il seroit même à craindre que l’impunité ne fit autre effet sur leurs esprits que de les rendre plus insolens, la raison ayant eu jusqu’ici si peu de pouvoir sur eux, qu’on peut, par les exemples du passé, conjecturer qu’elle n’en aura pas davantage à l’avenir. Les grands, qui ont entrepris de les sauver, pourroient imputer leur salut à leurs instantes sollicitations plutôt qu’à votre bonté, et eux-mêmes seroient capables de leur rendre plutôt hommage de leur vie qu’à Votre Majesté, qui seroit le vrai et seul auteur de leur grâce. Il est question de couper la gorge aux duels, ou aux édits de Votre Majesté. La punition de ces messieurs sera un moyen convenable, quoique non infaillible, pour le premier effet, et la grâce un très-assuré pour le second. Reste à voir s’il ne vaut pas mieux conserver grande quantité de noblesse par la punition de deux personnes de condition, que d’exposer mille gentilshommes a leur perte par le salut de deux particuliers. Au reste, il est à craindre, et qui plus est à prévoir, comme chose assurée, que pour une ou deux personnes intéressées qui se plaindront maintenant de la sévérité du jugement qui pourra intervenir, tous ceux qui perdront à l’avenir leurs frères, leurs enfans et leurs maris, crieront bien davantage et imputeront leur sang à ceux qui auront contribué à la grâce de ces deux criminels. Et il y aura cette différence, que ceux qui se plaindront maintenant le feront sans raison, au lieu que la plainte des autres sera accompagnée de justice.

Cependant il est impossible d’avoir le cœur noble et n’être pas touché de leur misère ; leur jeunesse et leur courage émeuvent même à compassion leurs ennemis. Ceux qui sont éminens en quelque qualité, quoiqu’ils en abusent, ne laissent pas d’en être estimés, parce que l’abus se peut corriger et la chose revenir à son légitime usage. Il ne se peut jamais présenter une telle occasion pour faire voir votre bonté, tant de fois offensée par le mépris qu’ils ont fait de votre autorité ; toute la France parle en leur faveur ; les grands, à qui Bouteville appartient, représentent qu’en lui sauvant la vie on conserve l’honneur de leurs familles. Les services de son père et de ses oncles, qui ont suivi les armes du feu Roi dans une religion contraire et dans un temps fort difficile, ne sont pas peu considérables. On doit à leur générosité le salut de Senlis, et à la défense de cette place la ruine de la ligue. On représente que Bouteville eut, au siège de Saint-Jean, un cheval tué sous lui pour votre service, qu’il fut enterré dans une mine à Royan, qu’on le vit des premiers aux attaques de Ville-Bourbon, qu’il se signala en la dernière bataille navale gagnée par Votre Majesté sur les ennemis de Dieu et du repos de vos sujets. On dit que jamais il n’a rien fait contre les lois de l’honneur du monde, ni pensé à violer celles de l’humanité, n’ayant jamais exercé aucune cruauté contre ceux de qui le sort des armes avoit soumis la vie à sa discrétion. On ajoute que cet appétit déréglé des combats est une maladie d’esprit, qui est maintenant en son période, et dont il guérira par la maturité de l’âge.

Mais ces raisons, pour parler nettement, si elles ne sont appuyées de votre bonté, émeuvent et ne persuadent pas ; elles ne servent qu’à faire condamner avec larmes ceux-mêmes dont on voudrait racheter la vie par son propre sang. Bouteville, servant votre Majesté, a fait ce qu’il a dû ; contrevenant à vos édits, il a fait ce qu’il n’a pu vouloir sans crime. Aussi n’allègue-t-on pas ses bonnes actions pour l’exempter du châtiment des mauvaises ; mais on estime que votre Majesté, qui est l’image du grand Dieu, doit se gouverner à son exemple, et qu’ainsi que la miséricorde est souvent émue pas certaines actions qui ne sont capables de satisfaire à sa justice, ainsi votre bonté peut être touchée de ce qui n’est pas capable d’apaiser son courroux selon la rigueur de ses lois.

Tous les politiques ont estimé que les plus signalés services ne doivent pas être récompensés, en exemptant ceux qui les ont rendus, des peines qu’ils ont depuis méritées par quelques notables crimes, parce qu’on ne le peut faire sans péril pour l’État, mais que telles récompenses doivent être faites par des grâces qui marquent la bonté du prince sans donner atteinte à sa justice. Cependant la philosophie chrétienne apprend et requiert quelquefois que les rois en usent autrement ; Dieu pardonne à Salomon en considération de David son père. 11 est vrai cependant que votre Majesté peut lui sauver la vie sans être justement blâmée. La miséricorde des rois doit avoir quelquefois autant d’étendue que leur puissance. Les plus sévères ont souhaité ne savoir pas écrire, lors même qu’il étoit question de signer la condamnation de ceux-mémes qui a voient attenté contre leurs personnes et leurs Etats : nihil gloriosius rege impune lœso. Il n’y a rien de si grand qu’un prince qui, étant offensé, veut pardonner, et qui, ayant moyen de châtier, se contente de le pouvoir faire. Mais, comme cette action n’est pas propre qu’à des rois, elle doit aussi venir de leur seul mouvement. Seulement peut-on dire que, s’il est vrai que les fautes de ce gentilhomme viennent d’une maladie, sa vraie peine est une prison, étant vrai que, comme l’échafaud est la peine des méchans, la prison le doit être des frénétiques. En cet état, il ne pourra plus violer vos édits, et, ne pouvant nuire à votre autorité, il servira de beaucoup à votre gloire.

Entre les règnes des plus grands princes, les histoires remarquent pour les plus heureux ceux où il se trouve plus de menaces que de supplices, plus de prisons que d’échafauds, plus d’emplois des prévôts que de bourreaux. N’user jamais de clémence donne occasion d’imputer à dureté et trop grande rigueur les actions mêmes dont la justice est accompagnée de modération non ordinaire. La commutation de peine de ces deux criminels ne diminue pas leur punition ; ils auront la mort en désir, et la vie en supplice. Les parens demeureront satisfaits, parce que l’infamie qui touche leurs maisons en sera ôtée, et que la punition ne tombera que sur les coupables. Le parlement ne se pourra plaindre avec raison, parce qu’il ne s’agit pas d’une absolution, mais d’une commutation de peine : la mort passe en un instant, la mémoire des crimes emporte celle de leur châtiment, au lieu qu’une prison perpétuelle fournit un exemple de justice aussi bon que sa durée.

Ces raisons furent considérées et soigneusement pesées par Sa Majesté ; mais les premières emportèrent la balance ; l’amour que le Roi portoit à son État prévalut à la compassion de ces deux gentilshommes. Partant, le parlement les ayant jugés et condamnés à la mort, l’exécution de leur arrêt ne fut point empêchée. Mais il faut remarquer qu’en l’arrêt que la cour donnait contre eux, il y eut trois choses bien injustes et qui offensèrent le Roi : l’une c’est que, condamnant les deux prisonniers, ils osèrent absoudre la mémoire du mort pour ce qu’il étoit fils de la femme du président de Mesmes ; l’autre est qu’ils ne confisquèrent que le tiers du bien que les lois ordonnent être confisqué tout entier. En quoi ils donnoient à connoitre qu’ils ne faisoient justice d’eux qu’à regret. En troisième lieu, ayant donné l’arrêt de mort, ils firent différer l’exécution jusqu’au lendemain, ou pour obliger le Roi, contre sa volonté, à se laisser aller aux instantes supplications qui lui seroient faites de leur pardonner, ou pour le charger de l’ennui et de la haine de leur mort.

Le Roi trouva ce procédé insupportable, et remarqua qu’ils faisoient paroître leurs mauvais desseins eu toutes occasions. Absoudre la mémoire d’un mort, et condamner un vivant pour le même crime, montre leur injustice. Modérer la confiscation du bien qui devoit être entière au tiers, montre que les lois ne leur sont règles qu’en tant que bon leur semble, et qu’ils ne veulent pas seulement avoir l’exécution des lois, mais le pouvoir qui n’appartient qu’au Roi de faire et les changer comme bon lui semble. Suspendre un jugement contre toute coutume en la présence de Sa Majesté, fait voir clairement qu’ils veulent partager les grâces avec celui qui les doit faire, ou le charger de haine s’il ne le fait pas ; et ce dessein est si clair qu’ouvertement on le disoit ainsi dans le palais. Au reste, un président, dès le soir auparavant, avoit promis la surséance qui a été donnée ; ce qui montre que cela avoit été concerté. Il fait bon d’être parent de M. de Mesmes. Le jour de devant on disoit publiquement dans l’antichambre de la Reine, que le parlement avoit fait le Roi, et que si on pnssoit à l’exécution le Roi feroit le parlement. Un des parens même se lâcha a dire [3] ce qu’on pouvoit faire auprès d’un Roi où on ne trouve ni clémence ni argent. Qui ne voit que le parlement mérite une touche si la bonté du Roi ne le retenoit de la lui donner ? Qui voudra connoître la raison, l’équité et les bonnes intentions qui se trouvent en cette compagnie, doit considérer qu’ils firent difficulté de vérifier l’édit quand il fut fait, parce qu’il étoit trop doux, et qu’à l’exécution ils en modèrent non-seulement les peines, mais fout ce qu’ils peuvent pour les annuler.

L’infâme genre de mort qu’ils furent contraints de subir [4], n’empêcha pas qu’ils ne fissent tout ce qu’ils devoient pour faire que leurs dernières actions la rendissent honorable. Jamais on ne vit plus de constance, moins d’étonnement, plus de force d’esprit, plus de cœur en ces deux gentilshommes ; ils parurent et répondirent au parlement sans se troubler. Le comte Deschapelles lui parla avec éloquence, et déchargeant son cousin autant qu’il lui fut possible en se chargeant lui-même. On ne remarqua rien de foible en leurs discours, rien de bas en leurs actions. Ils reçurent la nouvelle de la mort avec même visage qu’ils eussent fait celle de la grâce. Trois jours auparavant leur condamnation ils s’étoient préparés à bien mourir ; ils avoient quitté les pensées de la terre pour élever leur esprit au ciel ; ils redoublèrent leur soin à cette nouvelle ; leur repentir toucha le cœur de tous ceux qui en eurent connoissance ; ils offrirent vingt fois à Dieu leur vie pour expiation de leurs fautes, témoignant à tous momens estimer leur sang justement épandu, et heureusement, s’il pouvoit affermir et cimenter l’autorité royale, éteindre l’ardente rage des duels, et guérir la frénésie des hommes qui, par cette voie, se sont jusqu’ici donnés à troupe au diable, au lieu de suivre, servir et se consacrer au grand Dieu. En un mot, ces deux gentilshommes finirent leurs jours en tel état, que l’évéque de Nantes et ceux qui les assistèrent à la mort souhaitoient d’être en même état lorsqu’ils seroient prêts à comparoître devant Dieu. Il y eut cette différence entre eux : Bouteville parut triste en cette dernière action, et le comte Deschapelles joyeux ; Bouteville triste, pour les fautes qu’il avoit commises, et l’autre joyeux pour l’espérance qu’il nvoit d’être bientôt en paradis , ou toute joie abonde.

Toute la France vit en cette action mourir par l’épée la plus infâme du royaume, ceux qui en avoient toujours eu de si bonnes, qu’il n’y a personne qui se puisse offenser si on dit qu’il n’y en avoit point de meilleures au monde. On vit mourir comme des saints ceux qui avoient vécu en diables ; on vit servir à l’extinction des duels ceux qui n’avoient eu autre soin que de les fomenter.


[1Contre les duels.

[2Le fils.

[3A demander.

[4Le 22 juin.

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