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1506 - 1589 ? - Bernard Palissy - Biographie

D 8 novembre 2007     H 04:31     A Pierre     C 0 messages A 6980 LECTURES


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Potier saintongeais de génie, monté à Paris où il finit à la Bastille, Bernard Palissy est aussi philosophe.

Peut-être parce que sa vie n’a pas été une partie de plaisir.

Source : Les terres émaillées de Bernard Palissy, inventeur des rustiques figulines, par A. Tainturier - Paris - 1863

BERNARD PALISSY. - ESQUISSE BIOGRAPHIQUE.

Enfance de Palissy. — Voyages. — Séjour à Agen et à Saintes. — Recherches céramiques. — La Réforme en Saintonge. — Arrestation de Palissy. — Séjour à La Rochelle. — Publication de la Recepte véritable -— Départ pour Paris. — Travaux aux Tuileries. — Cours publics. — Publication des Discours admirables. — Mort de Palissy à la Bastille.

Œuvres de Bernard Palissy

La nourrice, figurine
Musée de Sèvres
Saucière
Diane chasseresse - Plat en terre émaillée
Collection de M. le baron J. de Rothschild
Grande vasque
Collection Fountaine

« Povreté empêche les bons esprits de parvenir, » telle était la devise de cet homme admirable dont la vie s’écoula, en effet, au milieu des plus dures épreuves, mais qui fut si bien doué par la nature, qu’il parvint cependant à s’élever, de lui-même, au rang des meilleurs esprits et des artistes les plus éminents de son siècle. Grand par son intelligence supérieure autant que par la noblesse de son caractère, Bernard Palissy possédait, comme les Michel Ange, les Raphaël, les Vinci, une de ces organisations exceptionnelles, assez vastes pour embrasser toutes les branches des connaissances humaines, assez puissantes pour triompher dans cette lutte incessante du génie contre la matière. C’est qu’en effet le vaillant artiste qui s’intitulait modestement Inventeur des rustiques figulines du Roy et de la Royne mère n’était pas seulement habile à modeler la terre et à la revêtir de brillants émaux ; par des écrits d’une haute valeur, dans lesquels sont exposés avec une merveilleuse puissance de conception et une admirable justesse de vues d’importantes questions scientifiques, il a pris place au nombre des hommes utiles auxquels la France doit ses progrès intellectuels, et le nom de Palissy écrivain, philosophe, chimiste, physicien, géologue et agriculteur, est désormais inséparable de ceux de Montaigne, de Buffon, de Cuvier et de Fontenelle, de ceux-là même qui ont tiré de l’oubli ce nom aujourd’hui si populaire [1]. Mais, c’est à l’artiste seul que je dois consacrer cette étude ; aussi mon intention n’est-elle pas de donner ici une biographie complète de Palissy ; sans omettre aucun fait nouveau, je veux seulement rappeler les particularités de cette existence qui ont rapport à mon sujet, et, pour les détails de cette vie si tourmentée et si édifiante, je renverrai le lecteur aux notices de MM. Eugène Piot [2], Schœlcher [3], Ant. Cap [4], aux pages éloquentes de M. de Lamartine [5], ou mieux encore au récit émouvant que Palissy lui-même nous a laissé de ses tentatives pour arriver à la découverte de l’Art de terre [6].

Bernard Palissy naquit, en 1506, dans un petit village du diocèse d’Agen, nommé Lacapelle-Biron. Son premier métier fut la vitrerie qui comprenait alors la peinture et l’assemblage des vitraux ; il s’occupait en même temps d’arpentage et de géométrie. Un ardent désir d’apprendre et peut-être aussi la pauvreté l’éloignèrent de bonne heure du pays natal. Nous le voyons, dans sa jeunesse, menant la vie nomade des artistes du temps, parcourant la France et les pays voisins. Il alla d’abord dans les Pyrénées et s’arrêta quelque temps à Tarbes, visita ensuite les provinces du Midi et de l’Est, puis la basse Allemagne, le Luxembourg, les Flandres, les Pays-Bas et les Ardennes, exerçant à la fois la vitrerie, la pourtraiture et l’arpentage, mais surtout regardant et observant la topographie et les curiosités naturelles de chaque pays, ses cours d’eau, ses montagnes, ses carrières ; commençant, en un mot, son éducation intellectuelle par l’étude du grand livre de la nature.

Doué d’une remarquable aptitude aux sciences naturelles et d’une intelligence singulièrement active, Palissy étudie partout et toujours ; esprit calme, réfléchi et scrutateur, il veut avoir la raison, de toutes choses, et marque chaque étape de ses voyages par d’utiles observations. « La science « se manifeste à qui la cherche, » disait-il ; et c’est « en anatomizant, pendant quarante années, la matrice de la terre, qu’il acquiert cette science dont il est si avide ; c’est en restant toujours veuillant, agile, portatif et laborieux » qu’il découvre les secrets de la nature. Ces qualités, Palissy les possédait unies à une volonté et un courage à toute épreuve ; aussi, malgré l’infériorité de sa position première, malgré les traverses sans nombre qui désolèrent sa vie, parvint-il, lui « simple artisan pauvrement instruit aux lettres, qui n’avait reçu de leçons que de la nature, » parvint-il, dis-je, à exécuter la plupart de ses grandes conceptions artistiques et à conquérir les faveurs et l’estime des personnages les plus considérables de son époque.

En 1538, Palissy était de retour de ses voyages ; après un séjour de quelques années à Agen, nous le trouvons établi à Saintes, travaillant tour à tour de ses trois états, mais déjà « chargé de femme et d’enfants » et aux prises avec la pauvreté [7]. C’est alors qu’ayant vu une coupe de terre tournée et émaillée, il se mit en tête de chercher la composition des émaux. Cette recherche qu’il poursuivit avec une héroïque persévérance lui coûta seize années de douleurs et de misère ; comme « un homme qui taste en ténesbres, » le voilà pilant, broyant, mélangeant nuit et jour toutes les drogues qu’il pense propres à produire de l’émail, et, pendant des années entières, ces tentatives sans cesse renouvelées ne lui procurent que honte, misère et confusion. Réduit à la plus extrême misère, après avoir sacrifié jusqu’à ses vêtements et brûlé ses meubles pour alimenter son fourneau, il supporte, avec la résignation du martyr, les reproches de sa famille et les durs sarcasmes de ses voisins ; parfois, épuisé de fatigue, à bout de ressources, il a recours à son ancien métier d’arpenteur, mais à peine est-il muni d’un peu d’argent qu’il se remet à la poursuite de ses émaux. Enfin, après bien des pertes et des malheurs, les ténèbres se dissipent peu à peu, et il réussit à fabriquer d’abord quelques « esmaux entremeslez en manière de iaspe, » puis un certain nombre de ces bassins qu’il nomme pièces rustiques, et dont l’ornementation est formée de « lézards, serpens, escrevisaes, tortues et cancres [8]. » Mais, pour en arriver là, « quels labeurs, quelle tristesse d’esprit ! » Lui seul peut redire cette lutte héroïque, et c’est dans l’Art de terre qu’il faut en lire le récit émouvant.

On s’est étonné de l’obstination de Palissy à poursuivre si longtemps des procédés qu’il eût pu apprendre si facilement, et à moins de frais sans doute, en Italie, peut-être même à Paris où Jérôme della Robbia se trouvait dès 1530 ; mais il va lui-même au-devant de cette objection, et voici, dans sa touchante simplicité, la réponse qu’il dicte à son interlocuteur Théorique : « le scay que tu as enduré beaucoup de pauuretez et d’ennuis en cherchant le dit art et ce a esté à cause que tu estois chargé de femme et d’enfans, parce que aussi tu ne pouuois laisser ton mesnage pour aller apprendre le dit art en quelque boutique [9]. »

Maître de son art, Palissy voit sa réputation grandir rapidement, ses curieuses vaisselles de terre de plus en plus recherchées ; à mesure que ses ressources augmentent, il emploie une partie de ses bénéfices à reconstruire et à agrandir son atelier, au grand mécontentement des gens de sa maison, « lesquels, dit-il, estoyent si esloingnez de raison qu’ils vouloient que ie fisse la besogne sans outis, chose plus que déraisonnable. » Heureusement, pour contrebalancer ces contrariétés domestiques, Palissy avait trouvé dans ses contemporains de dignes appréciateurs de ses travaux, et, ce qui lui servit plus encore, des protecteurs puissants. Ses connaissances aussi étendues que variées lui avaient concilié l’estime et l’affection des personnes les plus recommandables de la contrée qu’il habitait. Ainsi que nous le verrons plus loin, étant à Agen, il dut avoir des relations assez suivies avec Scaliger dont il adopta et professa certaines idées, notamment en ce qui concerne la prétendue science de ceux qu’il appelle les philosophes latins, tels que Cardan. A Saintes, il se lie avec le médecin L’Amoureux qui devient son premier protecteur, l’aide de ses conseils et souvent de sa bourse ; avec Dominique du Bourg, maire de la ville ; avec Guoy et Le Conte, avocats de mérite, qui ont célébré en vers latins les talents et la science de leur illustre ami [10].

Le 22 février 1560, nous trouvons Palissy à Fontenay chez Michel Tiraqueau, grand amateur d’objets d’art, d’histoire naturelle et d’antiquités, dans la maison duquel il eut vraisemblablement l’occasion de rencontrer le médecin Sébastien Collin [11], un partisan zélé de la Réforme, auteur de quelques dissertations et entr’autres de cette Déclaration des abus et tromperies que font les apothicaires, k laquelle fut faite une réponse faussement attribuée à l’inventeur des rustiques figulines.

D’un autre côté, maître Bernard trouva dans ses connaissances pratiques en géométrie, ainsi que dans ses talents de peintre-verrier, plus d’une occasion d’étendre ses relations et de placer son art nouveau sous d’illustres patronages. C’est ainsi qu’en 1555, Jean de Parthenay le charge de régler un différend survenu entre lui et les habitants de Soubise, ses vassaux [12]. Déjà, depuis son établissement en Saintonge, Palissy s’était concilié la bienveillance d’Antoine, sire de Pons [13], dont la femme Anne de Parthenay était sœur du seigneur de Soubise, et c’est sans doute sur leur recommandation qu’il avait reçu la mission dont nous venons de parler. Il suffit d’indiquer ici l’enchaînement de ces relations auxquelles le culte des arts donna naissance et que ne tarda pas à rendre plus intimes le dévouement de Ber> nard à la cause de la Réforme dont les Parthenay, les Pons et les Soubise étaient, en Saintonge, les zélés défenseurs. Bientôt, nous verrons cette honorable famille donner au pauvre artiste huguenot une preuve éclatante de son intérêt ; dès le début des troubles religieux, elle le place sous la haute protection de deux de ses membres les plus illustres, Louis de Bourbon, duc de Montpensier, gouverneur général des provinces d’Aquitaine, et le seigneur de Burie, lieutenant du roi en Saintonge. Enfin, Palissy lui dut un patronage plus élevé encore, celui du connétable Anne de Montmorency, qui, à peine arrivé dans la province, le charge d’importants travail de peinture sur verre, d’abord, puis l’aide à reconstruire son atelier et lui commande, pour son château d’Ecouen, cette admirable grotte de nouvelle invention, qui paraît avoir été une des premières conceptions de l’artiste [14].

Palissy travaillait, depuis longtemps, à ce grand ouvrage, lorsque des malheurs d’un nouveau genre vinrent bouleverser encore son existence déjà si tourmentée. Emporté par son esprit ardent et novateur, il avait, nous l’avons dit, adopté avec enthousiasme les nouvelles idées religieuses, dont l’austérité première convenait si bien à la sévérité de ses mœurs. Il fut l’un des fondateurs de l’Église réformée de Saintes, et lorsqu’en 1562 le Parlement de Bordeaux ordonna d’exécuter dans son ressort l’édit de Henri II, qui punissait de mort le crime d’hérésie, Bernard faillit être une des premières victimes de cette persécution dont l’ordre était parti, quelques années auparavant (1S59), de ce même château d’Ecouen qu’il s’occupait à embellir de ses chefs-d’œuvre. En vain, le duc de Montpensier prit-il l’artiste huguenot sous sa protection ; sans égards pour la sauvegarde qu’il lui avait donnée, Palissy fut arrêté pendant la nuit, et, malgré les efforts des seigneurs de Burie, de Jarnac et de Pons, conduit dans les prisons de Bordeaux ; son atelier qui avait été déclaré lieu de franchise fut envahi et saccagé par sentence du présidial, et le grand artiste eut certainement été mis à mort si, à la sollicitation du Connétable, la Reine mère n’avait obtenu un ordre du Roi pour lui sauver la vie et le rendre à la liberté. On lui donna, en même temps, le brevet d’Inventeur des rustiques figulines du Roy et de la Royne mère, qui avait pour effet de le soustraire à la juridiction du Parlement de Bordeaux. Pour échapper aux tracasseries que lui suscitaient journellement le fanatisme et l’ignorance, et fuir des dangers qui enchaînaient l’essor de son génie, Palissy quitta cette ville de Saintes dont le séjour lui rappelait tant de privations, tant d’amères angoisses, et alla se fixer à La Rochelle.

C’est de là que, l’année suivante, il adressa à ses bienfaiteurs, comme témoignage de sa reconnaissance, son premier ouvrage intitulé : Recepte véritable par laquelle tous les hommes de France pourront apprendre à multiplier et augmenter leurs thrésors ; La Rochelle, 1563. Comme il le dit lui-même, il a mis dans ce livre plusieurs beaux « secrets de nature et d’agriculture ; » avec quel étonnement les agronomes de nos jours n’y liraient-ils pas les conseils qu’il donne aux laboureurs sur la conservation et l’emploi des fumiers, sur la construction des fosses à purin préconisée récemment comme une idée toute nouvelle. C’est encore là que Palissy place la description de son jardin délectable, sur laquelle nous aurons occasion de revenir ; enfin, comme pour prouver la diversité de ses aptitudes, dans ce curieux traité où il a semé à profusion les idées les plus ingénieuses, partant comme toujours de la contemplation de la nature, il donne le plan d’une ville véritablement imprenable pour l’époque , et construite sur le principe des défenses naturelles dont le Créateur a doté certains animaux, tels que les « moules, les pétoncles et les pourpres. »

Presqu’immédiatement après cette publication, Palissy quitta la Saintonge et vint s’établir à Paris [15]. C’est alors qu’inspiré par les œuvres des maîtres de Fontainebleau, peut-être aussi guidé et encouragé par cet autre vaillant artiste, son coreligionnaire, Jean Goujon, qui, comme lui, embellissait le Louvre de ses chefs-d’œuvre, il perfectionna son Art de terre et lui donna tous les développements qu’au milieu des souffrances les plus cruelles son génie lui faisait entrevoir. Son protecteur, le Connétable de Montmorency, avait été tué à la bataille de Saint-Denis (1567) ; mais Catherine de Médicis n’abandonna pas l’auteur de ses rustiques figulines. Grâce à cette puissante protection qui l’avait sauvé du gibet de Bordeaux, l’artiste huguenot survécut encore aux massacres de la Saint-Barthélémy, et il ne paraît pas que les persécutions religieuses aient, à cette époque, entravé ou arrêté la marche de ses travaux. Nous savons, en effet, qu’en 1570 il était occupé avec Nicolas et Mathurin Palissy, ses fils probablement, à l’édification d’une grotte rustique dans les jardins du palais des Tuileries que la Reine venait de faire construire. Cela résulte d’un compte de dépenses conservé à la bibliothèque impériale [16], et ce document nous explique le surnom de Bernard des Tuileries que Peiresc donne à Palissy, probablement parce que l’illustre potier avait son atelier dans le même lieu [17].

Dès l’année 1575, Palissy, qui, au milieu de ses occupations artistiques, n’avait pas négligé ses autres travaux, se préoccupait de mettre en lumière les connaissances qu’il avait puisées dans les études et les méditations de toute sa vie ; mais, préalablement, il en fit l’exposition dans des cours publics auxquels il convia, lés hommes les plus érudits de son époque » Nous trouvons, en effet, dans la liste qu’il donne des personnes qui assistèrent à ces conférences un grand nombre d’habiles médecins, de grands seigneurs, de gens de loi, d’ecclésiastiques, etc., entr’autres Champier médecin de Monsieur, frère du roi, Pena qui fut médecin de Henri III, Milon qui devint premier médecin de Henri IV, Ambroise Paré, enfin, le fameux chirurgien huguenot qui, comme Palissy, dut à sa science d’échapper aux massacres de la Saint-Barthélémy. Ces cours publics, les premiers qui se firent à Paris, commencèrent au carême de 1575, et se continuèrent, chaque année, jusqu’en 1584. Enfin, novateur en toutes choses, Palissy mit à la disposition des savants et de ses auditeurs une collection d’objets d’histoire naturelle qu’il avait formée pendant sa longue carrière et dont il se servit alors pour « rendre témoignage certain de ses démonstrations. »

En 1580 parurent ses Discours admirables sur la nature des eaux et fontaines, des métaux, sels, pierres, marnes, etc. Nous nous bornons à mentionner ces travaux importants dont notre cadre ne comporte pas l’analyse ; disons seulement que dans ce livre vraiment « admirable » Palissy dévoile toute la pénétration de son esprit, toute la supériorité de son intelligence, « en expulsant du domaine de la science grand nombre d’erreurs, en. posant les bases de la géologie moderne [18] » et en éclairant des lumières de son génie d’importantes questions de physique, d’histoire naturelle et de chimie. C’est dans cet ouvrage, enfin, que le grand artiste raconte la formidable lutte que, pendant quinze années, il soutint, avec un courage vraiment surnaturel, pour arriver à la connaissance de cet Art de terre qui fut le point de départ de tous ses travaux et la grande occupation de sa vie.

Cette existence héroïque, si féconde en utiles résultats, devait se terminer dans la misère et dans l’obscurité d’un cachot. En 1587, Bernard Palissy fut jeté à la Bastille et « détenu prisonnier pour religion ; » suprême épreuve qui trouva le vieillard aussi ferme dans ses croyances que l’avait été jadis l’artiste à la poursuite de son idée ; et, pour achever de peindre cette grande et noble figure, il ne nous reste plus qu’à rapporter, d’après d’Aubigné, la dernière entrevue du roi Henri III avec le pauvre artiste huguenot [19].

« Que direz-vous du pauvre potier, maître Bernard, à qui le mesme Roy parla un iour en cette sorte : Mon bonhomme, il y a quarante-cinq ans que vous êtes au service de la Reyne ma mère et de moi ; nous avons enduré que vous ayez vescu en vostre religion parmi les feux et massacres ; maintenant, je suis tellement pressé par ceux de Guise et mon peuple, qu’il m’a fallu malgré moy vous mettre en prison ; et si vous ne vous accommodez sur le fait de la religion, je suis contraint de vous laisser ce entre les mains de mes ennemis, et demain vous serez brûlé. — Sire, répond Bernard, vous m’avez dit plusieurs fois que vous aviez pitié de moy, mais moy j’ai pitié de vous qui avez prononcé ces mots : je suis contraint ; ce n’est pas parler en Roy ! J’estais bien tout prest de donner ma vie pour la gloire de Dieu : si c’eust été avec quelque regret, certes il serait esteint, en ayant oui prononcer à mon grand roi : je suis contraint ! C’est ce que vous, Sire, et tous ceux qui vous contraignent ne pourrez iamais sur moi, parce que ie scay mourir. »

Voyez l’impudence de ce bélistre ! ajoute d’Aubigné ; vous diriez qu’il aurait leu ces vers de Sénèque : On ne peut contraindre celui qui sçait mourir. Qui mori scit, ce cogi nescit.

Cependant il n’en fut pas ainsi, ce Launai, dit ailleurs le même historien (année 1589), autrefois ministre et maintenant des Seize, sollicitait qu’on menast au spectacle public (à la mort) le vieux Bernard, premier inventeur des potteries excellentes ; mais le Duc (de Mayenne) fit prolonger son procès, et l’aage de quatre-vingt-dix ans qu’il avait en fit l’office à la Bastille. »

Ainsi se termina cette vie que bien d’autres ont racontée avant nous, mais que nous n’avons pu nous défendre de redire encore ici. Ne semble-t-elle pas la continuation de ces légendes du moyen-age, ingénieux mélanges de choses humaines et surnaturelles, qui, à travers les siècles, laissent sur l’esprit des populations une impression ineffaçable, et le récit si simple et si naïf de Palissy ne contient-il pas le meilleur enseignement qu’on puisse offrir aux artistes et aux ouvriers de notre époque, celui d’un homme qui a ennobli l’art par l’honnêteté de sa vie et l’héroïsme de son dévouement ?


[1Rouelle, fameux chimiste, mort en 1770, avait la plus haute idée des talents de Palissy ; chaque année, dans ses cours, il parlait avec éloge de cet homme qui fut une des admirations de Cuvier, et que Buffon proclamait « aussi grand physicien que la nature seule en pût former. »

[2Cabinet de l’Amateur et de l’Antiquaire, 1842, p. 69.

[3Revue de Paris, t. V, p. 293.

[4Œuvres complètes de Palissy, avec une notice historique par P.-A. Cap, 1844.

[5Le Civilisateur, 1852.

[6Œuvres de Palissy, édition Cap, p. 306.

[7On n’est pas bien fixé sur l’époque précise à laquelle Palissy vint s’établir à Saintes dans le faubourg qui a conservé son nom, et où, pendant près de vingt ans, il exerça sa profession de peintre-verrier et de potier. On montrait encore dans cette ville, il y a quelques années, de grands vases en faïence sortis de sa fabrique, et sur lesquels étaient représentées diverses figures d’animaux rehaussées des plus vives couleurs. — Voyez MASSIOU, Histoire de la Saintonge et de l’Aunis, t. IV, p. 508.

[8Œuvres de Palissy, l’Art de terre, édition Cap, p. 319.

[9Palissy, éd. Gap., p. 510,

[10Notice sur les antiquités de la ville de Saintes, par le baron Chaudruc de Crazannes, 1817, p. 49.

[11La probabilité de ces relations résulte non seulement de la conformité d’idées religieuses de ces deux hommes, mais encore d’un document reproduit par M. Fillon, et relatif à l’établissement par Seb. Collin d’une fabrique ; de faïence qui produisit des vaisseaux de terre « azurés et marmorés, » sans doute imités des émaux marbrés de Palissy. — Voyez : Lettres écrites de la Vendée à M. A. de Montaiglon, par B. Fillon, 1861, p.,63.

[12B. Fillon, p. 46.

[13Palissy lui a dédié ses Discours admirables. Antoine, sire de Pons, comte de Marennes, un des plus puissants et le plus riche seigneur d’Aquitaine, était conseiller d’Etat et capitaine des cent gentilshommes de la maison du roi ; sa femme, Anne de Parthenay, avait été élevée près de Renée de France, et suivit cette princesse en Italie. C’est dans cette brillante cour de Ferrare, dont elle releva encore l’éclat par son esprit, ses grâces et ses connaissances, que la dame de Pons fut initiée aux doctrines nouvelles par Calvin lui-même, auquel la fille de Louis XII avait donné asile ; aussi, après son retour en France, les réformés de la Saintonge, et Palissy en particulier, trouvèrent-ils en elle une protectrice zélée et puissante.

[14(1) Palissy, éd. Cap, p. 3, 4, 5 et 59.

[15Probablement en 1566, après le séjour de la Reine et du Connétable à La Rochelle ; car il résulte de documents retrouvés par M. Fillon qu’au mois d’août 1564 Palissy habitait encore cette ville, et qu’à la fin de 1567 il était établi à Paris. — Voy. Lettres écrites de la Vendée, p. 53.

[16Ce manuscrit contient plusieurs pièces relatives à des paiements faits, dans le cours de l’année 1570, pour les travaux de construction du palais du Louvre et des Tuileries. Après les articles relatifs à la « massonnerie, aux mathériaux, » conduits et robinets de cuivre qui devaient amener l’eau de Saint-Cloud aux Tuileries, vient le chapitre suivant :

« Autre despense faicte par ce dit présent comptable à cause de la grotte « de terre esmaillée.

Paiement faict à cause de la dicte grotte, en vertu des ordonnances particulières de ladite dame du Peron, à Bernard, Nicolas et Mathurin Palissis, sculpteurs en terre, la somme de quatre cens livres tournoys à eux ordonnée par ladite dame du Peron, en son ordonnance signée de sa main, le vingt deuxième jour de janvier mil cinq cens soixante et dix, sur tant et moyngs de la somme de deux mille six cens livres toumoys pour tous les ouvraiges de terre cuicte esmaillée qui restaient à faire pour parfaire et parachever les quatre pons (pans) au pourtour du dedans de la grotte encommencée pour la royne en son pallais (lès le Louvre), à Paris, suite vant le marché faict avecque eulx. »

On ne sait pas au juste dans quelle partie du jardin se trouvait cette grotte ; toutefois, on pense avoir retrouvé remplacement de l’atelier de Palissy, lorsqu’en 1855, on fut obligé d’ouvrir une tranchée pour réparer les conduits du jet d’eau. M. Ricoreux a recueilli et conserve, à Sèvres, un fragment de poterie qui provient de ces fouilles. — Voyez Cabinet de l’Amateur, 1842, p. 276, et Archives de l’Art français, 1857, lre livr. On trouvera encore, dans ce dernier recueil, une description d’un dessin fort curieux du XVIe siècle, qui parait être un projet de la grotte en question.

[17On peut voir encore dans la rue du Dragon, 24, la maison que, suivant la tradition, Palissy habitait en 1575.

[18Cuvier, Histoire des Sciences naturelles, t. II, p. 231. A propos de la Recepte véritable, nous avons fait voir combien Palissy était en avant de son siècle ; ici, nous trouvons des découvertes bien autrement importantes, comme l’observation du phénomène de la vapeur, dont il pressent la force ; la théorie et la pratique des puits artésiens ; la formation des fontaines par l’infiltration des eaux des pluies ; l’étude des cristallisations, des bois pétrifiés, des fossiles, des marnes, etc.

[19Histoire universelle du sieur d’Aubigné, liv. II, chap. Ier, et Confession de Sancy.

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