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1794 - Un prêtre de Saintes raconte son calvaire sur les pontons de la rade d’Aix

D 7 novembre 2018     H 23:34     A Pierre     C 0 messages     A 8 LECTURES


Pris à Saintes dans une rafle, l’auteur anonyme raconte l’enfer qu’il a vécu pendant 10 mois sur des pontons de la rade de l’Ile d’Aix, avec des centaines de prêtres, dans l’attente de leur déportation en Guyane. Ces deux pontons s’appellent "les deux Associés" et le "Washington". Un récit poignant, sur une période noire et bien souvent occultée de l’histoire de la Terreur. La chute de Robespierre, dans la nuit du 8 au 9 Thermidor an II (27-28 juillet 1794), marque la fin de cet épisode sanglant, et le retour du prêtre à Saintes. "De 760 que nous avons été sur deux vaisseaux, il en est mort 537", explique-t-il en conclusion.

Source : Récit des traitemens qu’ont éprouvés pendant dix mois, en rade de l’isle d’Aix sur les côtes de Saintonge, les Prêtres condamnés à être déportés à la Guyane. Fait par l’un d’entre eux. (Sans nom d’auteur et sans date, écriture du XVIIIe siècle) - Google books

  Sommaire  

Récit des traitemens qu’ont éprouvés pendant dix mois , en rade de l’isle d’Aix sur les côtes de Saintonge, les Prêtres condamnés à être déportés à la Guyane,

Fait par l’un d’entre eux.

 Avertissement.

Au mois d’Août 1792 l’assemblée dite législative avait ordonné la déportation de tous les ecclésiastiques fonctionnaires publics, qui n’avoient pas prêté le serment schismatique de la constitution prétendue civile du clergé. Ce décret natteignoit ni les religieux, ni les chanoines, ni les prêtres qui n’avoient pas été employés dans les fonctions du saint ministère. Mais après l’assassinat du Roi, les rebelles pour annéantir l’autel avec le trône, condamnèrent tous les ecclésiastiques fidèles, qui étoient restés en France, à être déportés à la Guyane. Le décret les obligeoit à se dénoncer eux-mêmes sous peine de mort. Il portoit aussi peine de mort contre les personnes qui en cacheroient un seul, sans même en excepter les pères & les mères. Alors la plupart cherchèrent les moyens de sortir d’une terre qui dévoroit tous ses vertueux habitans, & furent aidés dans leur fuite par tous ceux qui n’avoient pas abjuré les sentimens de la nature & de l’humanité. L’atroce décret n’eut pas d’exécution dans beaucoup d’endroits, mais dans les lieux où les autorités constituées eurent la cruauté de le faire exécuter, beaucoup d’ecclésiastiques, qui voulurent l’éluder en se tenant cachés dans le sein de leurs familles, périrent sous la hache avec les amis ou les parens qui leur avoient donné un asile ; les autres se dénoncèrent eux-mêmes, ainsi qu’il leur étoit ordonné, plutôt que de compromettre ceux chez qui ils étoient réfugiés, quoiqu’ils fussent bien persuadés qu’ils se dévouoient à une mort certaine.

Dans chaque département on traita différemment ceux qui avoient obéi au décret : ici on les renferma dans des maisons religieuses ; là on les amoncela dans des prisons, ailleurs on les envoya sur des ports de mer. Quatre-vingt qui avoient été conduits à Nantes, y furent noyés. On donne ici la relation de la manière dont furent traités les Ecclésiastiques envoyés à Rochefort, pour être de là transportés à la Guyane : transport qui ne fut pas exécuté. On répond de l’authenticité & de la vérité du récit.

 Récit.

Nous partîmes de Saintes le 28 Mars 1794, pour nous rendre à Rochefort. On nous mit sur une gabarre, & nous employâmes six jours pour faire sept lieues. Le second jour nous arrivâmes à une lieue de St. Savinien, où la marée nous manqua. Comme il pleuvoit beaucoup & que nous aurions été toute la nuit exposés à l’intempérie de l’air, le patron nous conseilla de faire cette lieue à pied, en suivant le bord de la Charente. Il nous débarqua tous sur la prairie à la pluie pendant une nuit très-obscure ; aussi ne sachant où nous posions le pied, les uns tomboient d’un côté, les autres d’un autre. Les vieillards sur-tout souffrirent beaucoup : les uns se mettoient dans l’eau jusqu’aux genoux ; les autres, croyant marcher sur des planches, se précipitoient dans les fossés, d’où nous les retirions transis de froid. Enfin après deux heures de la plus pénible marche nous arrivâmes à St. Savinien, mouillés jusqu’aux os. Mais si notre corps souffroit, quelle joie ne ressentions-nous pas au fond du cœur d’avoir été trouvés dignes de souffrir quelque chose pour le nom de Jesus-Christ ! Nous nous rappelions cette nuit, où notre Divin Sauveur fut pris dans le jardin des oliviers, & conduit à Jerusalem.

Les quatre Gendarmes qui nous accompagnoient vinrent nous rejoindre (car ils avoient pris les devants), & nous dispersèrent dans differentes auberges. Nous n’avons qu’à nous louer de la manière dont nous fumes reçus dans cette ville. On nous a même assurés que la municipalité nous avoit longtemps attendus au bord de la Charente, pour nous recevoir. Il ne nous arriva rien d’extraordinaire jusqu’à Rochefort, où nous débarquâmes le sixième jour devant le vaisseau qu’on nommoit le Borée, & qui servoit d’hôpital aux galleux. Après quelques heures d’attente, on nous fit monter sur ce vaisseau au travers des bayonnettes & des sabres. Apres nous avoir comptés & recomptés, on nous fit descendre, ou plutôt on nous précipita dans une soute sur du foin & de la paille, où nous trouvâmes déjà une trentaine de nos confrères qui nous avoient précédés. Je ne parlerai pas des quatre nuits que nous avons passées dans cet endroit. Ce n’étoit encore là que des roses.

Nous eûmes le lendemain la visite d’un Général patriote de l’armée envoyée contre la Vendée. Et voici le compliment qu’il nous fit : « Vous voilà donc, F... Coquins, infames brigands, race de Béelzebut ! C’est vous qui êtes cause de tous les malheurs de la France. Il faut avoir une vertu plus qu’humaine, pour vous laisser vivre. Mais ne vous y trompez pas : si nous éprouvons quelque échec à la Vendée, je viendrai à bord, & je ferai moi-même votre bourreau. »

Deux jours après on procéda à la fouille. On nous fit monter dix par dix dans la chambre du capitaine, où il se trouva deux commissaires, qui, après nous avoir menacés de nous faire guillotiner, si nous cachions rien, procédèrent à la fouille de nos effets, & nous firent donner tout l’argent & tous les assignats que nous avions. Ils furent sur-tout inexorables sur nos bréviaires & les autres marques de Religion que nous pouvions avoir. Ils firent mettre aux fers un de nos confrères, pour avoir caché un chapelet. Mais quelle fut notre peine, lorsque nous ne vîmes pas revenir ceux qui étoient montés pour être fouillés ! Nous fumes persuadés qu’on les faisoit mourir dans l’instant ; chacun de nous s’attendoit au même sort ; & nous ne fumes désabusés que lorsque notre tour arriva ; car, au lieu de nous jeter à la mer, on nous fit descendre au milieu des hallebardes, & à la lueur d’un fanal, dans un autre endroit qu’ils appellent aussi soute, mais que nous avons nommé nous autres purgatoire, à cause de l’épouvantable chaleur qu’il y faisoit. Je n’y restai que cinq heures ; & quand j’en sortis, je trouvai un petit pot de beurre, que j’avois dans ma poche, fondu comme de l’huile. Jugez par là de ce qu’ont souffert ceux qui y sont restés deux fois vingt-quatre heures, les uns sur les autres.

Le lendemain on nous fit embarquer sur une gouëlette. Après nous avoir arraché nos cocardes, comme indignes de la protection publique, on nous fit descendre avec une telle précipitation, que, si un de nos confrères n’eût montré au capitaine la plus grande résolution, plusieurs se seroient infailliblement noyés, ou se seroient cassé la tête en tombant. Nous fumes donc ainsi séparés de nos galleux qui avoient eu en tout le pas sur nous. Pendant qu’à leurs repas on leur donnoit de la viande ou de la morue, on nous laissoit à nous tout le mérite du jeûne.

Nous ne pûmes arriver que le lendemain à bord des deux associés, vaisseau destiné pour nous transporter à la Guyane. La nuit que nous passâmes dans cette gouëlette est sans doute la plus terrible que nous ayons eue de la vie. Dans un endroit où quarante personnes auroient été gênées, on nous y entassa quatre vingt dix-neuf. Aussi le lendemain plusieurs de nos confrères avoient des érésipèles, & des fluxions aux yeux. Cependant ce n’étoit encore là qu’un simple apprentissage de tout ce que nous devions souffrir à bord des deux associés, où nous arrivâmes enfin le lendemain de notre départ du Borée.

Ce fut ici une autre scène. En voyant sur ce vaisseau les officiers & l’équipage sous les armes, le sabre nu à la main, nous nous rappelions ce qui nous est dit dans l’évangile, « de ne pas craindre ceux qui tuent le corps, mais bien plutôt celui qui peut précipiter le corps & l’ame dans les flammes éternelles. ». Aussi nous montâmes tous les uns après les autres avec cette fermeté que nous inspiroient la foi & celui pour lequel nous combattions. Après qu’on eut inscrit nos noms, & qu’on nous eut fait déposer tout ce que nous pouvions avoir en fer ou en acier, comme couteaux, ciseaux, rasoirs, canifs, briquets, on nous fit descendre dans un cachot, où pendant dix mois nous restâmes quatorze heures sur les vingt-quatre de la journée.

Voici la description de ce cachot. C’étoit un endroit au dessus du fond de calle d’environ trente six pieds de long, sur autant de large, haut de cinq pieds, fermé de gros barreaux, à deux pouces de distance les uns des autres autour des écoutilles d’où nous recevions un peu de jour. Outre ces précautions, il y avoit toujours trois ou quatre sentinelles autour du cachot, quatre canons & deux espingoles braqués contre nous. On fit passer toutes nos malles & tous nos paquets de l’autre côté de la rambarde qui séparoit le vaisseau en deux. La moitié étoit pour l’équipage, & l’autre pour nous. Il nous étoit défendu sous peine de la vie de passer cette rambarde. De tous nos effets, on nous laissa à chacun trois chemises, quelques paires de bas, quelques mouchoirs, & l’habit que nous avions sur le corps. Nous avons été dans ce cachot de trente six pieds en quarré jusqu’à quatre cent quatorze personnes. Nous avions environ chacun dix pouces de largeur, sur quatre pieds & demi de longueur ; & ce n’est qu’à mesure que nos confrères mouroient, que nous avions un peu plus d’espace. Il fit bientôt dans ce cachot une si épouvantable chaleur ; on y respiroit une odeur si infecte, que plusieurs des nôtres y furent étouffés. Comme nous étions pendant la nuit sous les verroux, & sans lumière, on avoit mis des baquets pour les besoins naturels. Pour les satisfaire, il falloit nécessairement que les plus éloignés passassent sur le corps des autres. C’étoit toute la nuit un bruit presque continuel. On peut juger que ce bruit, joint à celui qui se faisoit sur le pont, à la chaleur excessive, à la vermine qui nous rongeoit, à l’infection du cachot, à la dureté de notre lit (car nous étions couchés, ou plutôt assis sur le plancher nu) ne nous permettoit pas de prendre un sommeil fort tranquille.

Lorsque le soir de notre arrivée nous fumes tous dans le cachot, le capitaine vint nous y trouver, le sabre nu à la main, deux pistolets à la ceinture, accompagné de satellites, la bayonnette au bout du fusil. Il nous lut une consigne dont je ne me rappelle pas tous les articles, mais dont tous portoient la peine des fers ou de mort contre ceux qui y contreviendroient.

Le lendemain après le déjeuné, on nous ordonna de descendre, on ferma hermétiquement toutes les portes sur nous, & dans l’instant tout le cachot fut rempli d’une épouvantable fumée de brai ou goudron. Comme nous n’étions pas prévenus , nous crûmes qu’on vouloit nous étouffer : les uns toussoient, les autres vomissoient jusqu’au sang. Enfin après une heure on ouvrit les portes, en nous disant que c’étoit pour purifier l’air. Et nous, en sortant, nous pouvions dire avec vérité : Propter te mortificamur totâ die : aestimati sumus sicut oves occisionis [1]. C’est ainsi que nous avons été enfumés tous les jours pendant six mois, au bout desquels on nous épargna ce supplice.

On apprit enfin à Rochefort que les déportés mouroient tous les jours à bord en grand nombre. Le district, ou je ne sais quelle autorité, envoya le chirurgien major de l’hôpital, pour voir ce qui se passoit sur notre vaisseau. Il voulut nous voir lorsque nous étions couchés. Il descendit le soir, en chemise & un flambeau à la main ; il n’eut pas fait quatre pas, que la chaleur & l’odeur infecte l’obligèrent de se retirer ; & en sortant il dit : « Ce n’est pas ainsi que l’on traite des hommes ; je suis persuadé que si le soir on mettoit quatre cents chiens dans un endroit aussi étroit, on les trouveroit le lendemain, ou morts ou enragés » . Et dès ce moment il ordonna de nous faire sortir de notre prison pendant la fumigation.

Ce qui étoit encore pour nous une très-grande corvée, c’est qu’il falloit tous les jours jeter nos baquets, balayer, gratter notre cachot, & souvent le pont du vaisseau.

Comme l’état major & l’équippage s’apperçurent qu’à Rochefort on avoit fait grâce à nos montres & à quelques autres effets qu’on nous avoit laissés, ils crurent que tout cela étoit de bonne prise : en conséquence ils nous ordonnèrent de tout remettre, sous peine d’être fusillés. Ainsi, montres, boucles, boutons de manche, tout leur fut remis, & nous nous trouvâmes dans le cas de dire à peu près comme le St. Apôtre : Nihil habentes, & omnia possidentes [2]. Il faut avouer que, quand on combat pour Dieu, la grâce élève l’homme au dessus de lui-même. A voir la joie & la sérénité qui brilloit sur le visage de la plupart, on eût dit qu’ils ne soupiroient qu’après le moment où ils pourraient faire à Dieu le sacrifice de leur vie. O combien la providence est grande ! malgré la rigueur des fouilles, on n’a jamais pu découvrir ni le St. Sacrement que plusieurs de nos confrères, enfermés depuis nous, avoient apporté, ni les saintes Huiles dont nous nous servions pour administrer nos pauvres malades, ni un morceau de la Croix sur laquelle J. C. à consommé son sacrifice. Cependant leur haine contre la religion les avoit portés à jeter dans la mer tous nos bréviaires, tous nos livres, & (ce qui est peut-être inoui dans toute autre persécutîon) cette haine les avoit portés jusqu’à nous menacer de nous fusiller, s’ils nous voyoient prier Dieu.

Le jour de notre arrivée, le capitaine nous avoit dit que nous serions nourris comme les matelots : mais quelques jours après on nous retrancha environ le tiers de notre nourriture : car trois ou quatre fois par décade on nous donnoit un peu de mauvaise viande, c’est-à-dire, le reste de ce dont l’équipage ne vouloit pas. Nous avions souvent du pain moisi, du biscuit grouillant de vers, & pour boisson des fonds de tonneaux avec la lie. Souvent même nous n’avions pas le peu de nourriture nécessaire pour appaiser la faim. J’ai vu de nos confrères ramasser avec avidité les restes qui se trouvoient sur les assiettes, ou qui avoient été jetés dans les endroits les plus sales : & on alloit jusqu’à nous refuser ces restes qu’on jetoit aux cochons, en nous disant que nous ne valions pas un seul de ces animaux. Cependant plusieurs d’entre nous avoient la charité de se priver d’une partie de leurs alimens, pour les donner à ceux qui avoient besoin de plus de nourriture. Pour tous ustenciles, nous avions entre dix un couteau qu’il falloit remettre tous les soirs, une cuillère, un gobelet de fer blanc qui nous servoit à boire, à manger la soupe, les fêves, & à nous faire la barbe.

Je ne parlerai pas des injures, des outrages qu’on nous prodiguoit, des juremens, des obscénités dont on se plaisoit à remplir nos oreilles. J’ai peine à croire que l’enfer puisse vomir contre Dieu & ses saints plus de blasphêmes que nous n’étions forcés d’en entendre jour & nuit.

Il étoit défendu aux matelots & aux soldats sous peine de la cale de nous rien donner, pas même une gousse d’ail que le scorbut nous rendoit si nécessaire. Dix-sept de nos confrè­res, pour avoir fait une pétition à Rochefort du consentement même du capitaine, furent ; mis aux fers pendant dix jours ; parce qu’après coup le capitaine crut voir dans cette pétition quelque chose qui aurait pu le compromettre. Un infirmier, pour avoir dit à un mousse qu’on étoit plus empressé à enlever le paquet des morts qu’à fournir des remèdes pour les malades, y fut mis pendant 9 jours. Combien d’autres, pour de simples paroles mal interprétées, ou sur les plus légers soupçons, ont subi le même sort !

Un de nos confrères, chanoine de Limoges, pour avoir demandé combien il y avoit d’hommes d’équipage, fut mis aux fers le soir même, & condamné, comme coupable de rébellion, à être fusillé. Le lendemain à deux heures après midi, on nous fit monter sur le pont ; l’état major & les soldats s’y trouvoient en uniforme, tous armés jusqu’aux dents. Ensuite parut notre infortuné confrère à qui ou lut sa sentence ; & qui protesta de son innocence, ne pouvant comprendre quel rapport on pouvoit trouver entre une question vague & un projet d’insurrection. On l’attacha à un poteau, & sans même lui bander les yeux, on lui tira 22 coups de fusil. Après sa mort, un officier passant auprès de lui, lui lâcha de rage ses deux pistolets dans la tête. Pendant cette exécution, plusieurs d’entre nous apperçurent au travers de la rambarde un canonier tenant une mèche allumée, prêt à mettre le feu au canon si nous eussions fait le moindre mouvement. Nous savons aussi que la nuit qui précéda cette exécution, le soldat de garde aux écoutilles avoit ordre de tirer un coup de pistolet, s’il entendoit le moindre bruit. A ce signal l’équipage qui étoit sous les armes devoit descendre, nous égorger tous, dans l’idée où ils étoient que nous voulions nous révolter. Or toutes les nuits il se faisoit beaucoup de bruit, occasionné par ceux qui, ayant besoin d’aller au baquet, marchoient nécessairement sur le corps de leurs confrères, que la douleur réveilloit en sursaut : & cette nuit il ne se fit aucun bruit semblable. O providence !

Une autre fois un de nos confrères dans le transport d’une fièvre chaude monta sur le pont, & fit beaucoup de bruit. L’équipage crut que c’étoit un signe de révolte. On court aux armes ; on met le malade aux fers ; on assemble le juri ; & sans examen, on nous condamne tous sans exception à être fusillés vingt-cinq à vingt-cinq. Ce fut un matelot, ou plutôt la providence qui nous sauva. Ce matelot qui étoit du juri dit qu’on ne pouvait point précéder à une pareille exécution, sans consulter le Commandant de la rade. On fit venir un officier de la bombarde , qui vit bien qu’un homme dans le transport n’étoit rien moins que libre ; & ce fut ainsi que nous échappâmes à un massacre général. On nous donnoit souvent de semblables alertes. On ne se refusoit pas le plaisir de nous dire que, si on avoit la permission de se débarrasser de nous, dès le lendemain on nous feroit boire à la grande tasse. Aussi étoit-ce une fête pour eux quand quelqu’un de nous mouroit. Ils crioient : vive la république ! elle a un ennemi de moins. Aussi un malade étant tombé de dessus le pont dans la mer en s’évanouissant, aucun matelot ne voulut le secourir ; & l’infortuné se noya.

Parlons maintenant de nos hôpitaux & de la manière dont nos malheureux malades y étoient traités, malgré le déchirement que j’éprouve en pensant à leurs souffrances dont j’ai été tant de fois l’inutile & l’affligé témoin.

Dès que la maladie & le scorbut se furent mis parmi nous, les officiers du vaisseau, craignant que la contagion ne gagnât l’équipage, demandèrent à Rochefort qu’on leur envoyât de petits vaisseaux qu’on nomme Bricqs, pour servir d’hôpital sous la surveillance du grand vaisseau. Dès qu’ils furent arrivés en rade, beaucoup de nos malades demandèrent à y aller ; pour obtenir cette grâce il falloit une grande protection. Mais dès que l’air y fut corrompu & que l’épidémie s’y fut mise, alors on forçoit ceux qui avoient la moindre maladie d’y aller ; afin d’en être plutôt débarrassé. Pour un qui mourait, on y en faisoit passer six : de telle manière qu’ils étoient les uns sur les autres à demi-nus, couchés sur le plancher. Quand il faisoit du roulis, ils étoient jetés les uns sur les autres par le mouvement du vaisseau & plusieurs fois le matin j’en ai trouvés d’étouffés par le poids des autres. Mais ce qu’il y avoit de plus cruel, c’est qu’on faisoit aussi enfumer les malades, & que plusieurs mouraient pendant la fumigation.

Comme nous étions persuadés que nous y passerions tous, je crus comme bien d’autres que je ferais une mort bien plus agréable à Dieu, en me sacrifiant au service de nos pauvres malades. En conséquence je demandai d’aller à l’hôpital comme infirmier. Après avoir travaillé du matin au soir, nous nous jetions sur les dix heures dans une espèce de trou au milieu des cordages, pour y prendre un peu de sommeil qui étoit interrompu à tous momens par les gémissemens des mourans. Il n’y avoit pour tous remèdes que du jalap, de l’émétique & de la crème de tartre administrés par des chirurgiens sans expérience, qui quelquefois même n’osoient pas descendre, de peur d’attraper la contagion. Enfin pour avoir une idée de ces hôpitaux, représentez-vous trois cachots faits en gondoles, pénétrés d’humidité, où dans Ies temps de pluie l’eau tomboit de tous côtés : & dans ces cachots infects, figurez-vous une cinquantaine de prêtres, les uns sur les autres, couchés sur le plancher, presque nus, réduits à la plus étonnante misère, manquant de tout, couverts d’ulcères, rongés de poux & de vermine ; dans l’ordure jusqu’au cou, quelquefois sans eau, sans pain, & n’ayant jamais que du bouillon presqu’aussi foible que de l’eau, une petite quantité de ris, & des pruneaux fauvages. Pour juger combien l’air étoit empesté & funeste, non seulement pour les malades, mais encore pour ceux qui se portoient bien, c’est que de 24 infirmiers que nous avons été sur un de ces hôpitaux, tous du tempéramment le plus robuste, il en est mort 19 ; & des cinq autres, nous avons été quatre à toute extrémité. Tant que je viverai, je regretterai de n’avoir pas été trouvé digne de donner ma vie pour Jesus-Christ, ainsi que mes saints confrères. Ce sont mes péchés qui m’ont rendu indigne de cette grâce. Aussi je demande bien sincèrement à ceux qui liront cette relation de vouloir bien prier le Seigneur qu’il daigne me les pardonner. Et comment n’être pas humilié jusqu’à l’anéantissement par le spectacle des vertus que je ne pouvois égaler ? Les personnes les plus élevées par leur naissance & leur dignité nous donnoient l’exemple de la charité & de l’humilité la plus sublime. M. de Cardaillac, aumônier de Mes-Dames, M. de Carbonnière, aumonier de Monsieur, MM du Pavillon, MM. de la Romagère, ainsi que plusieurs grands vicaires, M. de la Boissière, conseiller clerc au parlement de Bordeaux prodiguoient aux malades les soins les plus tendres ; les changeant, les lavant, vidant les baquets, racommodant nos haillons, ainsi que les habits & les soutiers des matelots, pour les gagner à la religion. Un prêtre nétoyoit tous les jours la poulaine, lieu destiné pour les besoins naturels, pour ôter aux gens de l’équipage occasion de blasphémer le nom de Dieu, ce qu’ils ne manquoient pas de faire, lorsqu’ils la trouvoient sale.

Le jour de mon arrivée à l’hôpital comme infirmier, il y mourut huit malades en moins de vingt-quatre heures. Nous étions jour & nuit au milieu des morts & des mourans, sans pouvoir leur procurer les secours qui leur étoient nécessaires. Mais si cette impossibilité étoit un cruel supplice pour notre sensibilité, nous en étions bien dédommagés en voyant la confiance & la résignation avec laquelle ils supportoient leurs maux. Nous sommes, disoient les uns, en spectacle à Dieu, aux anges & aux hommes. Avec quelle complaisance le Seigneur ne nous regarde-t-il pas du haut du ciel combattre pour lui, & rendre hommage à notre sainte religion ! Courage, mes chers confrères, disoient d’autres ; montrons notre foi par nos œuvres ; faisons voir à tout l’univers que les ministres du Seigneur savent, secourus de sa grâce, triompher du monde & de l’enfer. Nous sommes à la vérité, disoit l’un, les plus malheureux des hommes ; mais aussi nous sommes les plus heureux des chrétiens. Prions, disoit l’autre, pour ceux qui nous persécutent ; ils sont bien plus malheureux que nous. Tels sont les sentimens dans lesquels ils quittoient la vie ; & à l’exception de quelques uns qui sont morts dans de très-grandes convulsions, presque tous les autres sont morts avec cette joie & cette sérénité que donne la paix d’une bonne conscience. J’en ai vu après leur mort dont le visage étoit si beau, que nous ne pouvions cesser de les regarder.

L’un me demanda un jour si je croyois sa maladie mortelle ; comme je lui eus répondu qu’ouï : il proféra ces belles paroles du Prophète : Laetatus sum in his quae dicta sunt mihi : in domum Domini ibimus [3]. M’ayant demandé quelque temps après si je croyois qu’il passeroit la nuit, & lui ayant répondu que je ne le croyois pas : il ajouta : le voilà donc enfin cet heureux moment où je vais jouir de mon Dieu & être absorbé en lui pour jamais. Comme je courois à un autre qui étoit à l’extrémité, je le vis levant tendrement les yeux & les mains.au ciel, & rendre le dernier soupir dans une douce extase. Un matin quand le jour commença à paroître, on en vit un qui étoit à genoux, les bras étendus en croix. On alla pour le faire recoucher ; mais il étoit mort dans cette attitude. Combien ne pourroit-on pas citer d’exemples semblabîe, tous plus édifians les uns que les autres !

Dès qu’un de nos confrères mouroit, le patron de l’hôpital hissoit le pavillon tricolor ; pour avertir le grand vaisseau, qui aussitôt envoyoit un officier marinier pour prendre le nom du mort & emporter son petit paquet que l’équipage pilloit aussitôt. On faisoit ensuite descendre dans la chaloupe quatre ou huit de nos confrères, suivant le nombre des morts, pour aller les enterrer à l’isle d’Aix, toujours accompagnés de sentinelles & d’un caporal. Arrivés au bord de l’isle, nous mettions ce corps sur un boyard ou civière que nous portions, ou sur un charriot que nous étions obligés de traîner, attelés comme des bœufs, à plus d’un quart de lieue dans les sables. Là nous leur creusions une fosse, & on nous forçoit à les y enterrer nus comme la main. Je faillis une fois me faire fusiller ; pour avoir refusé d’en dépouiller un. Après la sépulture on nous ramenoit, tout en sueur d’épuisement & de fatigue, au corps-de- garde, où il nous falloit quelquefois attendre la marée plus de trois heures.

Comme le nombre des morts & des mourans augmentoit tous les jours, on résolut enfin à Rochefort de transporter nos malades à l’isle Madame, sous des tentes, où ils ont été un peu mieux pendant plus d’un mois ; mais aussi ce transport fut funeste à plusieurs ; car le changement d’air & la secousse du voyage achevèrent de tuer ces pauvres prêtres à demi-morts , & en moins de huit jours en mirent plus de soixante au tombeau.

Et voici le rafinement de cruauté qu’on exerça d’abord envers les malades : au lieu de les envoyer directement à l’isle Madame, on commençoit par les transporter sur un de ces hôpitaux infectés & contagieux, où on manquoit de tout ; & lorsqu’il n’y avoit plus de ressource pour eux, on les portoit à demi-mort dans l’isle Madame.

Si d’après cette conduite il étoit possible de douter encore du désir qu’on avoit de se défaire de nous, il suffira, pour arrêter son jugement, de connoître un seul trait choisi entre mille autres semblables, & que je rapporte de préférence, parce qu’aucune des circonstances n’a pu m’échapper.

Il y avoit plus d’un mois que j’étois sorti de maladie ; comme je languissois toujours & que j’étois sans espérance de me remettre, si je restois à bord, je demandai d’aller à l’isle comme infirmier, espérant que l’air de terre me feroit du bien. Je fus donc embarqué avec trois autres infirmiers & treize malades, dont plusieurs étoient presque à l’agonie. La marée étant trop basse pour aborder au port des barques, il fallut nous mettre tous dans la boue jusqu’à mi-jambe pour gagner le bord. Il nous restoit encore une lieue à faire pour arriver à l’isle, qui n’est séparée du continent que par la marée haute. On eut la cruauté de nous faire faire cette lieue à pied, ajprès nous avoir fait attendre jusqu’à la nuit, que la mer se fût suffisamment retirée ; & nous, nous mîmes en marche dans l’obscurité la plus profonde, escortés de six sentinelles, portant nos paquets sur le dos, & traînant sous les bras ceux de nos pauvres malades qui n’avoient pas la force de se soutenir.

Un mois & demi après notre arrivée à l’isle, la place n’étant plus tenable sous les tentes, à cause des vents & des pluies continuelles, on envoya des ordres pour nous faire rentrer, sur les vaisseaux ; les malades sur l’Indien, qui a servi d’hôpital jusqu’à notre départ, les convalescens sur les deux Affociés , & ceux qui se portoient le mieux sur le Wasington, où nous fûmes encore fouillés avec la plus grande indécence, & traités jusqu’à la fin avec la plus grande rigueur.

Il faut rendre justice à la vérité. Après la mort de Robespierre le capitaine des deux Associés montra beaucoup plus d’humanité aux convalescens, pendant les deux mois qu’ils restèrent encore sur son vaisseau ; ce qui fait voir qu’en nous traitant auparavant si durement, il avoit agi par des ordres supérieurs. Quoiqu’il en soit, si nous avons fait voir à nos gardiens que l’homme soutenu de la grâce peut tout souffrir pour la religion, nous leur avons aussi montré que nous étions les disciples d’un maître qui est mort en pardonnant à ses ennemis ; car aucun de nous n’a voulu faire de dénonciation contre eux, quoique nous fussions autorisés, par le département à faire nos réclamations & nos plaintes, & nous nous sommes séparés assez bons amis.

Tel est le récit succinct de ce que nous avons éprouvé pendant dix mois. De plus, nous avons été trois fois sur le point de faire naufrage : trois fois le feu a pris à bord. Enfin de 760 que nous avons été sur deux vaisseaux, il en est mort 537. Je ne parlerai pas du grand hiver que nous avons passé à bord, & sans feu, parce que nous avons beaucoup moins souffert que pendant l’été, à l’exception de nos malades dont plusieurs sont morts gelés de froid.

Enfin le jour de notre débarquement arriva. Nous montâmes à Rochefort, où deux gouëlettes nous prirent pour nous conduire à Charente, où nous arrivâmes le soir ; mais n’ayant pas pu y être reçus, nous fumes obligés de coucher sur l’eau. Le lendemain on nous débarqua ; on mit les malades sur des charrettes ; les autres allèrent à pied, la pluie sur le corps pendant deux jours jusqu’à Saintes, où nous arrivâmes mouillés jusqu’aux os, nus & rongés de poux.

L’accueil que nous y reçûmes, nous fit bientôt oublier tous nos maux. On accouroit de toutes parts pour nous recevoir ; les larmes de ces charitables habitans se confondoient avec les nôtres, & ce n’étoit pas des larmes stériles ; car pendant deux mois que nous restâmes encore en réclusion au couvent de Notre-Dame, les secours de toute espèce nous arrivoient eu abondance ; jusque là que nous fumes obligés de dire que nous n’avions plus besoin de rien. J’ai vu des dames de la première qualité nous apporter du linge & des habits, & s’en retourner leurs tabliers pleins de nos vieilles hardes remplies de vermine, qu’elles se chargeoient de nettoyer ; elles nous recommandoient d’être tranquilles, en nous assurant que nous ne manquerions de rien, que, pour nous procurer le nécessaire, elles vendroient plutôt jusqu’à leur dernière chemise. De pauvres femmes nous apportoient dans les grands froids la seule couverture qu’elles eussent sur leur lit, d’autres ne pouvant rien donner alloient dans les campagnes quêter des pommes pour nous ; & les paysans les plus indigens venoient. aussi à l’envi partager avec nous leur étroite subsistance.

Charitables habitans de Saintes ! recevez l’hommage de toute notre reconnoissance. Déjà vous aviez fait les plus grands sacrifices pour secourir vos pasteurs, lorsqu’arrachés à leurs troupeaux ils furent obligés de s’exiler en Espagne. Déjà vous aviez prodigué les soins les plus tendres aux prêtres du département de l’Allier, qui ont passé quatre mois parmi vous, avant d’être déportés ; ainsi qu’aux prêtres renfermés dans la maison des Carmélites. Mais vous vous êtes surpassés vous-mêmes, au moment de notre débarquement & de notre arrivée parmi vous. Que ma main droite se déssèche, & que ma langue s’attache à mon palais, si jamais je vous oublie ! Mais Dieu seul peut être votre digne récompense : O mon Dieu ! vous aurez pitié de nous : il y a plus de dix justes dans Sodome. Un peuple tout entier a reçu, comme il vous auroit reçu vous-même, les restes de ceux qui ont souffert pour votre nom. La foi & la charité ne sont pas éteintes dans ma patrie. Regardez-nous, ô mon Dieu ! dans votre miséricorde ; achevez l’ouvrage de notre conversion, que vous semblez avoir commencé : déssillez les yeux d’un peuple égaré qui gémit sous la cruelle & insupportable tyrannie de l’impiété, du crime & de la licence ; rappelez le à la liberté de votre loi sainte, & daignez le réunir à ses pasteurs qui mêleront aux larmes de son repentir des larmes d’attendrissement & de joie.


[1Pour vous nous souffrons la mort tout le jour : nous avons été regardés comme des brebis destinées à la boucherie,

[2N’ayant rien, & possédant tout.

[3Je me suis réjoui lorsqu’on m’a dit : nous irons dans la maison du Seigneur.

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