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1803 - Description de la Touvre, rivire exceptionnelle

jeudi 13 décembre 2007, par Pierre, 4698 visites.

Deuxime rsurgence vauclusienne de France aprs la fontaine de Vaucluse, la source de la Touvre a toujours exerc une fascination sur ses observateurs.

Ici, une description minutieuse faite en 1803.

Source : Encyclopdie mthodique - Gographie physique - par le citoyen Desmarest - Paris - An XII (1803) - Books Google

Poule d’eau sur la Touvre

De la Touvre

Aprs avoir expos la thorie de tout ce qui contribue l’origine de la Touvre il convient dans ce moment de suivre le cours de cette singulire rivire.

Les sources de la Touvre sont divises en deux parties remarquables, le Dormant & le Bouillant. Le Dormant est le bassin le plus rapproche du pied du coteau ; il a environ vingt toises de longueur sur dix de largeur ; il est si profond que le repos de cet amas d’eau pntre l’me d’une certaine terreur. Le Bouillant en est spar par une digue naturelle compose de rochers termins en dos d’ne, couvert d’eau un pied de profondeur : cette digue parot retenir l’eau du Dormant de manire qu’elle peut le franchir pour se jeter dans le Bouillant. Ce second bassin a environ quinze toises en tous sens ; il est termin l’aval par une masse de rochers coups aplomb & contourns en portion de cercle d’environ cinq toises de longueur. L’eau souterraine venant heurter ces rochers avec une vitesse considrable, forme des bouillonnemens singulirement varis que l’on apperoit la surface de ce bassin ; ils augmentent en raison de l’abondance des eaux : d’o il suit que lors des crues des rivires qui alimentent la Touvre, le jet s’lve jusqu’ un pied de hauteur.

L’eau panche de ce large bassin coule sur une largeur peu prs uniforme jusqu’ la forge de Ruelle ; elle se subdivise ensuite jusqu’au village du Gond en diffrens bras ou canaux qui forment des les plus ou moins grandes & se jette de l dans la Charente en faisant avec elle un angle de cinquante huit degrs. Le lit de la Touvre est fort plat ; il est en outre travers par une quantit considrable de digues de moulins & de pcheries qui retiennent les eaux de manire que la hauteur des bords est ordinairement d’un pied ou dix huit pouces tout au plus. Cette circonstance jointe sa froideur & la crudit des eaux est cause que les prairies qui bordent la valle de cette rivire sont marcageuses : on ne les affranchit & on ne les soutient en cet tat qu’ force de dpense. Les les & les endroits trop bas pour en former des prairies sres servent y tablir des oseraies dont le produit quivaut peu prs celui d une pareille superficie de prs de bonne qualit.

La Touvre eu couverte en t d une quantit considrable de plantes dont les principales sont le cresson, la berle, les joncs & les glaeuls ; elles commencent crotre au printems. Les premires geles les desschent ; le courant pour lors les entrane & ne forme plus qu’une belle nappe d’eau. On peut btir sur les bords de la Touvre avec la plus grande solidit : on rencontre d’abord dans la fouille un gravier calcaire ml de quelques cailloux rouls ; ensuite un gros sable tap & enfin le rocher plat A six pieds rduits de profondeur au dessous du lit de cette rivire les eaux qu’elle roule ne sont pas aussi pures qu’on pourroit le dsirer ; elles sont charges de matires calcaires infiniment divises qui forment en peu de tems des incrustations considrables sur les diffrens corps qu’on y dpose.

La fracheur que la Touvre communique aux eaux de la Charente est sensible une grande distance au dessous de leur confluence : les unes sont fraches dans le mme canal pendant les mois de juillet aot &c tandis que celles qui rpondent au courant de la Charente sont presque tides.

Les poissons naturels de la Touvre sont la truite l’anguille, l’crevisse & les loches. Quoique toutes ces espces soient excellentes elles sont nanmoins plus grosses & passent pour tre de meilleure qualit en remontant depuis la forge de Ruelle jusqu’au gouffre qu’en descendant au Pontouvre & la Charente. L’on trouve quelquefois du brochet dans les sources de la Touvre ; l’on ne trouve au contraire des crevisses que vis vis le bourg de Magnac cinq cents toises environ de distance des sources.

Les crevisses de la Touvre sont si abondantes qu’outre celles qu’on dbite aux environs d Angoulme, on en transporte encore Bordeaux. Les truites de la Touvre sont de diffrentes espces il y en a de rousses, de noires & de piques de rouge ; ces dernires sont les meilleures. Ces truites sont plus estimes aprs le mois de novembre ; celles de la Charente au contraire sont recherches en hiver. Ces variations proviennent incontestablement de la qualit & de la temprature des eaux de ces deux rivires car elles ont fraches dans l’une pendant qu’elles sont presque tides dans l’autre.

L’anguille de la Touvre est trs bonne en tout tems & d une qualit suprieure celle de la Charente.

Les loches de la Touvre sont excellentes mais assez rares ; on ne peut en pcher que pendant le mois de fvrier, tems auquel elles se promnent pour frayer. Outre le plaisir de la pche cette rivire procure encore celui de la chasse pendant plus de six mois de l’anne : elle est pour lors couverte de jodelles, de rles & de poules d’eau & pendant l hiver de quantit d’oiseaux passagers tels que les canes & canards sauvages.

Les poules d’eau ne font point leurs nids sur la Touvre ; elles y descendent en hiver des tangs loigns. On y trouve en tout tems des rles & des jodelles : ce dernier oiseau y fait deux trois couves composes de quinze dix huit-œufs. La prodigieuse quantit d’lves qu’elles font occasionne des chasses agrables qui en dtruisent beaucoup pendant les mois de septembre & d’octobre.

Lorsque la Touvre vient tre dgage par les premires geles des herbes qui la couvrent, les jodelles qui ont chapp aux chasseurs dsertent pour se retirer ailleurs : il n’en reste qu’un petit nombre.

On voit toute l’anne des plongeons sur la Touvre : ils font sur les herbes naissantes quatre cinq œufs qu’ils couvent souvent dans l’eau ; nombre dans les endroits qui sont le moins еxроss au courant de l’eau ; elles servent repeupler la rivire l’anne suivante avec quelques autres qui descendent au printems des tangs voisins. Lorsque les nids sont construits dans les jeunes plantes que la belle saison reproduit, une petite crue d eau peut les entraner & les submerger : alors il ya moins de jodelles l’automne suivant, mais lorsque ces nids russissent, la rivire fourmille de ces oiseaux aquatiques qui plongent & qui nagent comme les mres, qui les conduisent lorsqu’ils sont ns.

On trouve dans la Touvre de petits insectes aquatiques qui s’attachent sur tous les corps qu’ils rencontrent : on les nomme des crouelles. On prtend qu’on a t loign d’tablir sur la Touvre des papeteries, parce que l’eau de cette rivire, charge de ces insectes, auroit infect les papiers qu’on auroit travaills avec elle. Cet inconvnient a cart les fabricans de papier d’Angoulme de leurs papeteries, qui sont tablies sur des rivires fort loignes de la ville ; ce qui souvent interrompt leur surveillance.

Il n’y a que la paroisse de Magnac dans laquelle on lve beaucoup d’oies sur la Touvre : on les lche le matin ; elles se dispersent ple-mle sur le gouffre, mais elles reviennent vers le soir & se rendent leurs retraites. On les dpouille trois fois l’anne, & on ne leur laisse chaque fois que les ailes, les nageoires & le duvet, qui forment la production suivante

Nous revenons ce qui concerne la source de la Touvre & nous remarquons d’abord qu’elle est le rsultat de la transposition de plusieurs rivires par des conduits souterrains Ces conduits doivent tre fort nombreux, en juger par le grand nombre d’entonnoirs o s’engouffrent successivement les eaux de la Tardoure & du Bandiat le long de leurs cours ; ils doivent aboutir des rservoirs immenses, vu la grande quantit d’eau qu’ils versent dans la source de la Touvre & le peu d’augmentation qu’elle prouve la suite de pluies abondantes & soutenues pendant long-tems. Outre cela, il faut que ces eaux aient de grands espaces pour se reposer, attendu qu’elles ne sont pas sujtes se troubler ou sortir charges de vases & de limon au dbouch de la source mme aprs les pluies.

Il paroit que l’arrondissement concave du bord escarp de la Charente s’est prolong fort avant dans les terres & s est tendu vers la partie de la contre, au milieu de laquelle s’est creus le vallon de la Touvre. On en voit les bords & les limites dans la suite des caps terrestres qui dominent la valle depuis Angoulme jusqu’au-del de Wle & mme jusque Chez-Grelat.

Le vallon de la Touvre & son approfondissement ne doivent dater que d’un tems bien postrieur l’approfondissement des valles du Bandiat & de la Tardoure, car il est ncessaire que la nature ait suivi cet ordre dans ces oprations. La source de la Touvre tant le produit des entonnoirs qui, au fond ou ct des valles du Bandiat & de la Tardoure, absorbent la plus grande partie des eaux de ces deux rivires, & mme la totalit dans l’tat ordinaire des choses. Il a fallu que toutes ces circonstances aient concouru rassembler la masse des eaux que fournit la Touvre, mesure qu’elles se rendent dans les rservoirs souterrains dpendans de cette source : il est ncessaire d’ailleurs qu’elles se soient portes au dehors avec assez d abondance pour agir contre l’extrmit des canaux souterrains l’endroit du dbouch commun & qu’elles aient boul les votes de ces canaux & creus ainsi, par une suite de ces boulemens, la partie suprieure de la valle de la Touvre. Il paroit donc que cette partie est due au travail des eaux, lesquelles le prolongent & le continuent peut-tre encore de nos jours.

Je connois beaucoup de sources qui sont dans le mme cas que la Touvre ; car comme ces sources & leurs dbouchs sont assujettis un certain niveau, une certaine profondeur, les valles au fond desquelles ces sources s panchent n’ont pu tre approfondies par les eaux courantes superficielles qui n’auroient pu produire dans les premiers tems une excavation suffisante pour servir au dbouch total des eaux de la source : il a donc fallu que ces eaux des sources y travaillassent comme sources.

Il ya beaucoup de ces sources abondantes qui sont restes couvertes & dont les conduits souterrains n’ont pas t entams de manire former, par l’boulement de leurs votes, des valles assez tendues & qui leur soient particulires ; mais ayant continu ainsi couler pendant un long trajet, elles n’ont paru au dehors que dans des valles profondes, creuses par des eaux courantes bien diffrentes des leurs, c’est a dire par des rivires considrables, dans le lit desquelles ces sources dbouchent. J’ai dj cit ces circonstances, qui ont lieu dans la source alimente par la perte des eaux du haut Vezre & qui ont leur dbouch dans la valle de la rivire de l’Ille en Prigord.

Si le vallon de la Touvre, ou du moins une trs grande partie de ce vallon a succd quelques uns des conduits souterrains de cette source, dont les votes se sont boules ou s boulent peut tre encore chaque jour, on a eu tort d’annoncer comme un phnomne trs singulier l’boulement de quelque portion de terrain qui fit parotre une nouvelle source en 1751, lors du tremblement de terre de Lisbonne. Les efforts continuels que fait la masse d’eau immense qui sort par l’ouverture de la source & qui sort gros bouillons, sont bien plus propres bouler les environs de cette source qu’un tremblement de terre, dont on n’a ressenti qu’un foible retentissement en France.

Messages

  • " La Touvre, qui se vient joindre la Charente, prs d’Engoulesme, n’est ny fontaine ny riviere ny abysme, ny vivier, mais elle est tout cela. Elle a deux lieus de long, elle est aussy enfle a son origine, qu’ son emboucheure, elle ne se prevaut iamais des eaux de la pluye, estant esgale en toutes les saisons de l’anne, comme les fontaines vives, que iamais ne changent leurs bassins, elle n’a point de fond en source, & ses flots font en quelques endroit[s] des moulinets semblables aux Syrtes de la mer d’Afrique, enfin elle est comme un reservoir, o il est defendu tous les particuliers de pescher sans le cong du Prince, & on disoit autrefois d’elle, qu’elle estoit pave de truites, larde d’anguilles, borde d’escrevisses, & couverte de cygnes." (Louis Coulon, Le fidle conducteur pour les voyages de France..., 1654

    "On voit deux lieus d’Angoulesme une fontaine qui sort d’un abme, qui n’augmente ni diminu jamais. Une Reine de France tant en ce pas-l voulant penetrer d’o pouvoit venir cette source, elle y fit descendre un homme condamn la mort, qui rapporta n’avoir v que des rochers affreux & des poissons monstrueux qui l’auroient englouti si on ne l’avoit retir promptement." (Claude Jordan, Voyages historiques de l’Europe..., 1693.

    "On dit qu’il y eut autrefois une Reine de France, qui fit mettre un homme condamn la mort dans une cage avec des flambeaux (?!), pour voir d’o pouvoit venir cette fontaine, lequel rapporta apres en avoir est tir, qu’il n’avoit rien veu que des rochers affreux & des poissons monstrueux, & dit que si on ne l’avoit pas bien tost sorty du lieu o il estoit, il y seroit mort de froid & de peur. On croit que cette source n’est autre chose que le ruisseau qui se perd dans la forest de Braconne. Une de ses proprietez c’est qu’elle ne grossit ny ne diminu iamais, & qu’elle porte les plus belles truites du monde, & en plus grande quantit : Pour moy ie puis dire que je n’en ay iamais mang de si bonnes que chez Monsieur de Fissac, lequel en a tojours une belle provison dans son reservoir." (Ferdinand-Savinien d’Alqui, Les dlices de la France..., 1670)

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