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1644 - Les rivières des côtes de Poitou, d’Aunis et de Saintonge, par le Sieur Coulon, géographe et historien.

D 3 février 2012     H 02:43     A Pierre     C 0 messages A 782 LECTURES


"Il est véritable que la France est la plus esclatante Couronne de l’Europe, dont la Xaintonge est la perle" et encore "Si la France estoit un œuf, Xaintonge en seroit le moyeuf." (François Ier). Qui ne s’associerait à de telles louanges ?
La description des rivières et de leurs affluents est ici le fil conducteur un peu ténu d’une peinture des provinces d’Aunis, de Saintonge et d’Angoumois, quelques années après la fin des Guerres de Religion.
Et le rédacteur, plus pamphlétaire que scientifique, ne se prive pas de dire tout le mal qu’il pense des "Religionnaires". A l’en croire, ils ont été la cause de bien des malheurs, et n’ont eu que ce qu’ils méritaient !

Source : Les rivières de France, ou description géographique & historique du cours & débordement des Fleuves, Rivières, Fontaines, Lacs & Estangs qui arrousent les Provinces du Royaume de France. - Par le Sieur Coulon – Paris – 1644 – Google livres

Les rivières des costes de Poitou, d’Aulnis et de Saintonge.

Je ne scay qu’admirer où tout est digne de nos admirations, & je crois que les plus avisez sont bien en peine de faire un choix, où tout est hors de prix. C’est ce que j’experimente sur les costes du Poitou, de l’Aulnis, & de la Saintonge, qui s’estendent depuis l’estang de Grand-lieu iusques à la bouche de la Garomne, où commence la Gascogne, qui se porte jusques aux Pyrénées , & n’a point d’autres bornes, que celles que les Elemens luy ont prescrites, la mer, la riviere, & les montagnes. Je n’ay pas voulu separer les costes de ces trois Provinces par ma plume, puisque la Nature semble en avoir lié les peuples dans un mesme interest par la ressemblance de la parole, qui est tousiours l’interprete des cœurs & le messager des volontez : & puis ce n’est que la mesme mer qui les arrouse, qu’on nomme de Guyenne ; & que le mesme vent qui porte les vaisseaux à leurs ports

Un Philosophe se promenant sur ces costes, comme dans les allées d’une ancienne Académie, remarquera de tous costez des sujets tres-illustres, qui formeront dans son esprit des pensées dignes d’un homme sage : Il verra les monceaux de sel, qui sont autant de montagnes d’or aux Roys de France, produites par la Nature sur les rivages du Poitou, de l’Aulnis, & de la Saintonge : Il apprendra comme l’ardante chaleur du Soleil qui cuit & fait geler le sel, y opere un miracle contraire à son action commune, qui est de dissoudre, de fondre, & de liquifier, Il sçaura de plus, que la chaleur qui deffaut aux peuples duNort, les prive de ce bien, comme aussi la chaleur trop ardante par delà le quarante-deuxiesme degré rend le sel d’Espagne trop corrosif, qui nuist aux personnes, & gaste les salures. D’où vient que l’Empereur Charles-Quint ayant ordonné à ses sujets du Pays-bas de se servir des sels d’Espagne, & deffendu d’acheter de ceux de France, le poisson qu’ils en avoient salé, se gasta bien tost, & la necessité dont les traits sont plus pressants que les Edits d’un Prince ambitieux, qui ne veut dépendre de personne, les obligea de recourir en France, & de reconnoistre que c’est cette auguste Monarchie, qui doit donner les loix à toute l’Europe, puis quelle luy donne la vie. Et enfin il sera convaincu, que la France a ses Indes Occidentales sur les costes de la Provence & du Languedoc, & ses Indes Occidentales sur les rivages de la mer de Guienne, où abordent ces grandes flotes de cinq à six cens vaisseaux, qui nous apportent l’or & l’argent, que les Espagnols vont chercher aux extremitez du monde nouveau, parmy les dangers & les naufrages , & s’en retournent chargez de nostre sel, que le Ciel & l’eau nous donnent sans aucune peine, & avec profusion.

Le mesme Philosophe connoistra par sa propre expérience ce grand miracle, qu’il a peu lire dans l’Escrivain de la Nature, que les animaux,& particulièrement les hommes,ne peuvent mourir de mort naturelle le long des costes de la Guyenne, tandis que la mer a son reflux, comme si l’influence des Astres, ou le mouvement des Intelligences, qui donnent cette forte impression à l’eau, poussoit la vie avec les flots sur les rivages : & que l’Ocean, qui est nommé par les Poëtes le pere des Dieux & des hommes, pour estre une des plus secondes sources de la production des choses, avoit dans son sein une vertu cachée semblable a l’ame qui donne la vie par sa présence & l’oste par son esloignement. J’ay fait cette observation durant plusieurs années estudiant à Bordeaux, où les personnes agonizantes ne pouvoient rendre l’esprit que la mer ne se fust retirée, la mort n’ayant pas assez de courage pour entrer dans la maison, ny assez de force pour séparer l’ame du corps d’un citoyen, lors que les ondes viennent mouiller le pied des murailles de cette belle ville, & que le montant de la riviere garde les portes. Les doctes & les ignorans considèrent tous les iours ces merveilles devant leurs yeux, & neantmoins ils n’en recherchent pas les raisons, se contentans d’admirer un effet si prodigieux, sans se soucier d’en pénétrer les causes, quoy que d’ailleurs ils employent beaucoup de temps à la méditation d’une quantité de questions inutiles, dont la connoissance ne les peut rendre ny plus sçavans, ny plus vertueux.

Apres la veuë d’un si rare sujet, on pourra recueillir encore sur les mesmes rivages des pieces d’ambre gris, les restes d’un précieux naufrage, que la mer jette fur ses bords quand elle est courroucée, comme si cet Element capricieux & inconstant ne communiquoit ses libéralitez que par despit, & ne faisoit du bien qu’à ceux ausquels il fait du mal. Et là dessus un esprit curieux profitant doublement d’une occasion si riche, s’estudiera de sçavoir si ce present que les tempestes nous font, est une gomme d’arbres plantez sur le bord des eaux dans quelque Isle deserte, dont les Balenes sont fort friandes,& qu’elles mangent avec beaucoup d’avidité pour la vomir par apres sur nos costes : ou bien si ce n’est point la semence de la Balene mesme , comme quelques-uns se sont imaginé ; ou plustost si ce n’est point quelque espece de minerai dans un rocher,qui s’estant détaché de sa carriere, par l’effort des vents & des flots, se vient donner aux François, comme aux anciens & légitimes Seigneurs de l’Ocean. Quoy que c’en soit, il en pourra remarquer les qualités prodigieuses, s’il ne peut pas en connoistre l’essence, & jugera facilement du silence des Anciens, qui n’en ont jamais parlé, que ces grands hommes à qui nous sommes redevables de la meilleure partie de nos sciences, & qui semblent avoir eu des amitiez toutes particulières avec la Nature, pour entrer bien avant dans la communication de ses secrets, n’avoient jamais veu ce que les matelots ramassent sur nos costes.

II verra pareillement en la saison la pesche des sardines qui se fait aux sables d’Ollonne & à Royan, laquelle on peut nommer avec juste raison la manne de l’Europe, puisque la providence divine en pourvoit tous les peuples par l’industríe de nos pescheurs avec la mesme abondance, & pareille facilité, qu’elle fournisssoit tous les jours leur nourriture aux Israélites par le ministère des Anges. II apprendra que ce poisson a ses voyages reglez, ses logemens marquez, ses routes asseurées, qu’il marche par fourriers, & qu’il a ses maisons d’hyver & d’esté aussi bien que nos Princes. Il estudiera le lieu de sa naissance dans la mer du Nort, & remarquera facilement que dés aussi-tost que le Printemps commence à paroistre, ce poisson sort de ses cachots, & se met en chemin pour aller chercher une habitation plus commode pour passer son esté. II prendra plaisir à voir comme on l’arreste sur les passages, où les pescheurs se tiennent chacun en son cartier comme des compagnies de soldats en leurs postes, & en prennent une si grande quantité qu’il y en a pour tout le monde. II conclura que ces costes sont les greniers de Caresme , & que la mer & la terre font à l’envy pour donner aux hommes, l’une des bleds, & l’autre des sardines.

Que si un Philosophe peut profiter en la connoissance des belles choses, s’arrestant sur ces rivages, il est hors de doute qu’un homme de guerre s’y peut aussi perfectionner avec autant ou plus d’avantage & de facilité, qu’il y void un abrégé de tout l’art militaire, & tous ses preceptes reduits à la pratique. Faut-il attaquer une ville ? le siege de la Rochelle vaut mieux que toutes les instructions des maistres du mestier. Faut-il la défendre ? l’exemple du Mareschal de Toiras assiégé dans l’isle de Ré par l’Anglois, nous en fait la démonstration. Faut-il repousser les ennemis estrangers & domestiques ? un Roy à la teste de son armée qu’il anime par la majesté de sa présence, & dans l’eau jusques aux reins, qu’il eschaufe par l’ardeur de son courage, fait ressentir à ses subjets rebelles la pesanteur de son Espée, qui ne peuvent souffrir la douceur de son Sceptre, & noyer dans les flots de la mer des coulpables qui refusent de laver leurs fautes avec l’eau de leurs larmes. S’il est question de secourir une place réduite aux extremitez, il ne faut que se ranger sous la conduite du Mareschal de Schomberg : la vertu se fait chemin par tout , les vents & les tempestes obeissent à la Justice, & une simple barque abysme des flotes entieres quand elle a Dieu pour son Pilote. Le Fort d’OIeron ,& les murailles de Broüage comprennent tout ce qu’il y a de recherché dans les fortifications modernes : Enfin on peut nommer à juste titre ces costes, une eschole de guerre, où Louis Le Juste a si souvent combatu & triomphé. Cueillons une partie de ses lauriers pour en faire une couronne, que nous porterons sur son tombeau, apres que nous aurons parcouru nos rivieres, qui sont la Vie, le Lay & la Sevre en Poitou, la Charente & le Seudre en Saintonge.

La Vie

Si la Vie avoit autant d’effet qu’elle a de nom, elle pourroit estre la plus glorieuse de toutes les rivieres : elle chasseroit la mort de ses rivages, & conserveroit en santé ses voisins, qui boiroient de son eau ; la source qui est en la paroisse du Peré sur la Roche, seroit une fontaine de vie preferable aux fruits du Paradis terrestre, & le superbe chasteau d’Aspremont autant eslevé sur son rocher, que la vertu de son Maistre, le Marquis de Royan, se porte glorieusement au dessus du commun, seroit le sejour des veritables Heros, que la Vie qui passe au pied des murailles, & arrouse le bourg, rendroit immortels sur la terre, comme leurs belles actions leur ont acquis l’immortalité dans le Ciel, & dans les Livres : Le port de S. Gilles, où elle va recevoir & rendre les bateaux à la mer, seroit un abord de toutes les nations du monde, qui viendroient puiser la Vie avec ses eaux : La mer où elle se jette, un peu au dessous apres avoir costoyé l’Isle de Rié, perdroit son amertume, & les plus puissans yvrognes aymeroient mieux se crever de son eau,que s’enyvrer de vin : & l’Isle de Rié jointe avec celles de Perier & de Mons,qui ne sont séparées entre elles,que par certains canaux appellez Achenaux par ceux du pays, ne seroit plus qu’une de ces Isles fortunées, où les ames delivrées des soucis & des dangers de nostre terre, mesnent une vie contente & heureuse.

Ces Isles sont de tres difficile accez de tous les costez du Continent, à cause de ces canaux, & des marais limonneux qui les environnent & de la riviere de Vie laquelle y ioint son lict s’allant descharger dans l’Ocean. II n’y a que deux voyes pour entrer dedans ; l’une par un lieu que ceux du pays appellent le Grand-Pont, qui est fait de planches, qu’on leve facilement pour empescher le passage : l’autre par une Digue sinueuse formée en angles saillans & entrans, comme on parle en termes de l’art, qui s’estend depuis le Continent en traversant les marais, jusques aux Isles, de la longueur de deux lieues, mais si estroite, qu’elle n’a pas plus de six pieds en plusieurs endroits. L’estenduë de toutes les trois est de trois lieues de longueur au plus, & d’une ou deux de largeur. On se sert de petits bateaux, qu’on appelle Najoles, à porter seulement deux personnes, lesquels voguent avec une vitesse incroyable sur ces achenaux, qui sont profonds & pleins au flux & montant de la mer, & la plus part vuides & gueables au reflux. C’est là que l’an 1622 le deffunt Roy s’estant presenté avec son armée, pour reprimer l’insolence des rebelles conduits par le Duc de Soubize, la mer, à ce qu’on tient, respecta sa Majesté, comme un Dieu de la terre, & retarda son cours de plusieurs heures, aymant mieux violer les loix de la nature, & forcer son inclination, que d’incommoder le passage d’un si juste Prince, qui ne marchoit en bataille que pour les interests de la Religion, & sous les ordres du Ciel. On adjouste qu’il fut à cheval durant vingt-quatre heures, ses troupes passans l’eau, qu’elles avoient jusqu’à la ceinture, & qu’à sa seule presence les ennemis prirent la fuite, comme les oyseaux de nuict se cachent au lever du Soleil, ne pouvans pas supporter l’esclat de ses lumières, qui luy offensent la veuë, & font voir leur laideur. Cet ambitieux Romain ne mérita jamais avec tant de justice la Devise qu’il portoit gravée sur ses monnoyes, & dépeinte sur ses estandars , Je suis venu, j’ay veu, j’ay vaincu, que nostre illustre Monarque, qui deffit plus par ses regards, que par les armes de ses soldats, vne armée capable de l’arrester avec toutes ses forces, si ses propres crimes & ses sacrilèges ne luy eussent lié les mains avant que d’entrer au combat. Je m’oubliois de dire qu’à l’emboucheure de la Vie, vis à vis des Isles de Rié, s’estend en mer l’isle d’Oeuf, qu’on nomme mal à propos l’Isle Dieu, qui au temps que les oyseaux font leurs nids est toute couverte d’oeufs des oyes sauvages qui s’y viennent rendre de tous les endroits pour y faire leur couvées.

Le Lay

La petite riviere de Lay qu’on nomme aussi la riviere de S. Benoist, à cause du lieu de son emboucheure, sourd pres de S. Pierre du Chemin, passe aupres de Pouzauges, reçoit la Semoyne à. Chétif, & Lyon au dessous, qui vient de la Roche dite sur Yon, ancienne Principauté de la Royale famille des Bourbons, descend à S. Benoist, où elle porte bateaux, & apres un cours de quinze lieues tombe en la mer, à costé de l’Abbaye du Jar, au havre de S. Benoist , laissant le port des Sables d’Olonne à la main droite, avec la Principauté de Talmont, qui est de l’illustre Maison de la Tremoille.

La Sevre

La Sevre, qu’on nomme Niortoise , pour la distinguer de la Nantoise, qui va se perdre dans le Loire pres de Nantes, vient de Surete petit bourg de Poitou, duquel elle prend son nom avec ses eaux entre Melle & Lusignan, s’estant un peu grossie des ruisseaux du Prieuré de Pamprou, & du magnifique chasteau de la Motte sainte Heraye, qui appartient au Comte de Parabere Gouverneur de la Province , elle passe à S. Maixent, ville marchande, qui doit tout ce qu’elle est aux vertus de ce vénérable Solitaire, qui luy a donné son nom. Nous lisons qu’au temps de Clovis le premier de nos Roys Chrestiens ce n’estoit qu’un simple Monastère, où presidoit cet illustre operateur de miracles, le Moyse de son temps, qui tira l’eau des rochers, & en fit saillir des fontaines les frappant de sa verge ; & arresta la fureur des soldats, & chastia leur insolence par la force de ses prières. On raconte, que ce grand Prince marchant contre Alaric Roy des Goths, pour le joindre, & l’engager dans une bataille, ses soldats qui ne suivoient pas ses exemples, & ne pratiquoient pas tousjours ses reglemens, comme il n’est que trop ordinaire de voir une armée assez mal disciplinée sous un bon Chef, se jetterent dans l’Abbaye à dessein de la piller : S. Maixant alla au devant de ces impies, & se mit comme un rempart pour la deffence de la Maison de Dieu. Alors un des plus audacieux fasché de la résistance que leur faisoit ce saint Prélat, haussa l’espée pour le tuer. Mais la main, qui s’estoit levée contre l’Arche du Sanctuaire, demeura suspendue sans aucun mouvement, & le bras qui s’estoit estendu pour frapper l’Oingt de Dieu, devint sec & aride. Ce miracle espouventa les autres gensd’armes, qui auoient reçeu depuis peu le S. Baptesme avec leur Roy, & la vertu du Saint, qui sçavoit pratiquer les leçons de son Maistre, obligeant par ses bienfaits un ingrat, & rendant la santé à celuy qui avoit voulu luy oster la vie, les confirma plus fortement en la créance du Christianisme, que toutes les instructions de S. Remy. Depuis, soit pour la commodité du lieu, soit pour la devotion particulière que le peuple portoit à la mémoire d’un si grand Saint, un chacun souhaittant de se loger pres de son sépulcre, que les misérables consideroient comme un Autel de refuge, & tous reveroient comme une fontaine de bénédictions. L’Abbaye s’est accreuë en une bonne ville, où il y a un Siège Royal auec une Election. C’est ainsi que la maison des Saints se va multipliant, & que la pluspart des Abbayes consacrées à la solitude & au silence, se sont changées en grosses villes, remplies de Chrestiens, au lieu que les Disciples de Platon, avec tout le crédit qu’ils ont possédé dans la Cour des Empereurs, & l’authorité qu’ils se sont donnée dans l’esprit des peuples par les charmes de leurs paroles estudiées, n’ont jamais pu faire bastir un seul village qui embrassast la police & les loix de leur Maistre.

La Sevre sortant de S. Maixant, s’escoule sous le Pont de Vaux, & reçoit la Ligeure au dessous, qui passe aux ponts de Maunay & de Ceure, ayant pris son origine d’un estang assez proche de l’Abbaye des Chasteliers. Elle reçoit encore le ruisseau de Chandenier avant que de se rendre à Niort, ville assez renommée parmy les Marchands pour ses foires, & qui a donné autant de matière à la plume de nos Historiens, pour descrire avantures, suivant les passions des Princes, que d’exercice aux Anglois & aux François, pour s’en rendre les maistres chacun à son tour, suivant les divers changemens de la Fortune. ElIe a toujours neantmoins mieux aymé cultiver les Lys de France, que les Roses d’Angleterre : celles-cy ne luy ont produit que des espines ; & ceux-là, comme ils ont esté les symboles de l’innocence de ses citoyens pour leur blancheur, aussi leur ont-ils servy de couronne pour recompense de leur fidélité par leur Noblesse ; en ce que nos Rois voulans témoigner combien leur estoient agreables les services de cette ville, luy ont donné le privilege de semer les Lys dans le champ de ses Armes , & en suitte de rendre nobles ses Eschevins avec toute leur postérité.

De Niort, où la riviere commence à porter batteau, elle se jette dans un grand marests, & gaigne le pont de Maillé, ou elle est accueillie des eaux de la riviere l’Antise, qui pour la serrer plus estroittement, l’embrasse à deux bras. Car cettc riviere nommée Antise, qui prend sa source entre Coulonges & Chandenier, se partage en deux ruisseaux au Pont de l’Isle, dont l’un va se rendre dans la Sevre à Maillé , & l’autre à Doignon : de sorte que Maillezay, qui n’estant qu’un gros bourg, est toutefois le Siege d’un Evesché, se trouve renfermé dans une lsle de difficile accez, à cause des marests & des rivieres qui l’environnent. L’Abbaye fut fondée par Guillaume petit fils d’un autre Guillaume surnomme Teste d’Estoupe Duc d’Aquitaine, & Comte de Poitou, & depuis érigée en Evesché par le Pape Jean XXII. natif de Quercy, qui apres avoir esté Archevesque d’Avignon, Cardinal, & Chancelier de France, monta par ses vertus sur le Siege de S. Pierre, & illumina l’obscurité de sa maison par l’esclat de sa pourpre & de ses dignitez.

On ne sçauroit croire le grand amas d’eau, qui se fait depuis Maillezay jusques à Marans, à cause des marests de la Nevoire & de Nouaille plus longs & plus larges que de grandes rivieres, qui viennent s’y descharger, & de la Vendée, qui vient aussi s’y rendre au dessus de Marans. Ces marests se passent sur des bacs. Et comme les Poëtes, quand ils veulent nous descrire la confusion du Déluge, nous representent les animaux & les poissons dans un mesme Element, & font nager dans leurs vers les Taureaux & les Lyons auec les Dauphins & les Balenes ; aussi pour connoistre quels sont ces grands marests qui s’escoulent dans la mer auec la Sevre au dessous de Marans, & qui noyent tant de pays par leurs debordemens, il ne faut que considérer les trouppes innombrables de bœufs & de chevaux qui broutent l’herbe & le jonc au mesme endroit où les pescheurs prennent une si grande quantité d’anguilles, qu’on croiroìt que le tronc & les racines des roseaux qui s’eslevent de tous costez comme une espaisse forest, & couvrent mesme la face de l’eau, se fussent changées en ces Serpens sans venin, si l’on ne remarquoit autant de pastureges apres la pesche, que devant.

La Vandée sort du Prieuré du Busseau pres de Vouvent, arrouse Fontenay le Comte, où elle commence à portcr bateau jusques à la Sevre Niortoise, à laquelle elle se va joindre près de Marans. Fontenay, le chef du bas Poitou,est une petite ville bien peuplée, assise en bon pays, & fréquentée par le trafic de ses longues & riches foires. II en est des bons esprits, comme des bons arbres, qui ne viennent qu’en bonne terre. Cette ville a obligé les Sciences, les Parlemens, & l’Estat par les grands hommes qu’elle a produits, comme un Brisson, un Tïraqueau, & quantité d’autres, qui ont avancé les belles lettres par leur estude, paru dans les Cours Souveraines comme des Astres favorables à l’innocence opprimée par l’injustice, & soustenu les droits de la Couronne aux despens de leur vie. II ne faut que voir les histoires du dernier siecle, pour connoistre la différence qu’il y a entre des Juges incorruptibles & des mercenaires ; entre ceux qui consultent Dieu & la vertu avant que de prononcer leurs Arrests, & les autres qui n’ont point d’autre loy, que l’interest & la faveur.

Marans

Marans n’est qu’un gros bourg deffendu d’un chasteau, qui n’a point de meilleur rempart, que les marais donc il est ceint de tous costez, & qui le rendent inaccessible en hyver, quand les eaux sont débordées, & que la mer, laquelle y forme un port assez considerable, y pousse ses grands flots. Elle a esté le jouet des armes sous Henry III. changeant presque aussi souvent de maistre que de marées ; Toutefois ses habitans eurent assez de courage pour résister au Mareschal de Biron , & le faire condescendre qu’il retirast son armée, & luy fist passer la Charente, sans attaquer Tonne-Charente, tenuë par ceux de la nouvelle opinion. C ’est icy que la Sevre fait la séparation de deux Provinces, du Poitou & de l’Aulnis, avant que d’entrer en la mer, au lieu qu’on appelle Beraude.

Il est vray que l’Aulnis estoit autrefois une des dépendances du Poitou, mais comme les terres changent de bornes, aussi bien que de Seigneurs, on en a fait un Gouvernement à part. Il a esté ainsi nommé pour la response qu’un Roy de France, qui conquesta ce pays sur l’Anglois, fit a ceux qui taschoient de détourner ses desseins, & divertir ses armes ailleurs, sur la difficulté d’une si longue & fascheuse entreprise ; Qu’il se contenteroit d’en gaigner une aulne chasque jour. Aussi n’est-il pas de grande estenduë, n’ayant que six ou sept lieues de long, autant de large, estant limité du Poitou au
Nort & au Levant, de la Saintonge au Midy , & de la mer Oceane au Couchant.

La Rochelle

La Rochelle est la ville Capitale du pays assise sur un Golphe de mer, faisant une forme de Cap, qui a esté la cause que plusieurs l’ont prise pour la place, que Ptoloméc appelle le Port des Saintongeois, parce qu’elle est presque le seul port abordable de la Saintonge, la forteresse de tout le pays, si bien pratiquée qu’il estoit presque impossible d’en approcher pour la battre, & d’ailleurs si régulièrement fortifiée,qu’elle n’avoit point sa pareille en France, avant qu’elle eust attiré les foudres du Ciel & de la terre sur ses murailles,& l’indignation de Dieu & de son Prince sur la teste de ses Citoyens. Quoy qu’a dire le vray cette superbe ville autant diffamée pour ses revoltes contre ses Princes naturels & légitimes, que célèbre par l’avantage de son assiette, & par les fortifications de l’Art n’est point si ancienne. Durant les derniers Ducs d’Aquitaine ce n’estoit qu’une bourgade habitée pour la pluspart de pescheurs, sans autre commerce avec les estrangers ny avec ses voisins, que de sa pesche. Son nom marque assez le lieu de son assiette sur des roches & falaises, qui paroissans de loin du costé de la mer à cause de leur blancheur, l’ont fait nommer la Ville Blanche, bien que ses crimes l’ayent rendue depuis la ville la plus noire du monde. Ainsi n’arrive-il que trop souvent que les mœurs d’un homme démentent son nom , & qu’un beau corps cache une ame fort laide.

Guillaume dernier Duc d’Aquitaine considérant l’avantageuse assiette de ce bourg, la beauté de son port, le seureté de l’abordage, la commodité d’y bastir, la fertilité du pays circonvoisin, le voisinage des Isles de Ré, d’Oleron, de Marenes, & d’Alvert, & tout ce qu’on peut desirer pour l’accroissement d’une grande ville, permit aux habitans de fermer leur bourg de murailles, & pour en faciliter l’ouvrage, les deschargea de toute imposition. Eleonor fille & héritière du mesme Duc, ayant esté mariée en premieres nopees au Roy Louis VII. surnommé le Jeune, non d’aage , mais de prudence, embrassant les affections de son pere, leur en fit obtenir la confirmation du Roy son premier espoux, & depuis encore du second, Henry Roy d’Angleterre, qui fut Duc de Guyenne du chef de sa femme, & elle mesme leur accorda droict de communauté, de Justice haute, moyenne & basse, cens, rentes & domaines.

Ces bienfaits l’attachèrent plus fortement au party des Anglois, que les loix & les coustumes, & l’amour de ses Princes eut plus de force pour l’engager à leur service, que les citadelles & garnisons. D’où vint que le Roy Philippes Auguste ayant remis sous sa main la Guyenne par la felonnie de Jean Sans-Terre, la Rochelle fut une des dernieres places conquises & qui eust encore résisté plus longuement sans une fourbe Angloise. Car ayant envoyé demander secours d’argent en Angleterre pour le payement de ses soldats, les Anglois furent si outrageux, qu’ils luy enuoyerent des caisses pleines de cailloux, dont ces hommes valeureux, qui exposoient si franchement leurs fortunes & leur personnes pour une nation ingrate, se sentirent si vivement picquez, qu’ils rendirent la ville au Dauphin Louys, & luy jurèrent obéissance & fidélité à titre de ses humbles Subjets. Et cette raillerie injurieuse demeura si avant gravée dans les cœurs des Rochelois, que leur ville estant obligée de retourner sous la puissance des Anglois avec le reste de l’Aquitaine par le traité de Bretigny, pour retirer le Roy Jean prisonnier de sa captivité, ils refusèrent d’obéir, & résistèrent mesme au Dauphin qui les pressoit d’agréer ce changement de maistre, offrans de donner plustost la moitié de leurs biens, que de retourner sous la domination Angloise. II en est des paroles picquantes, comme des aiguillons des abeilles, qui demeurent bien avant dans la playe, mais qui causent souvent la mort à ceux qui les ont lancées.

Ce sage Prince estant parvenu à la Couronne sous le nom de Charles V. augmenta les privileges des Rochelois en reconnoissance de leur grand zele & fidélité envers la France. Ce fut justement pour lors qu’ils establirent le Conseil & le Corps de ville, composé de cent Bourgeois, à sçavoir de cinquante Eschevins, & autant de Pairs : desquels ils ont tousjours esleu leur Maire, le Chef des Magistrats populaires, & le Gouverneur particulier de la ville. On peut dire que depuis ce temps-là les Rochelois se sont maintenus longuement dans le devoir de bons sujets, & que Louys XI. y faisant son entrée en leur ville, jura solemnellement de les conseruer en la possession & jouïssance de leurs privileges. Mais leur orgueil croissant avec l’opulence, ils furent si insolens que de s’opposer seditieusement à l’exécution d’un Edict de François I. lequel fut obligé de se transporter luy mesme à la Rochelle pour chastier les séditieux, & se faire reconnoistre Roy par sa presence, puisqu’on refusoit de le connoistre par ses escrits. Apres le chastiment de cette faute, s’estans laissé emporter aux prédications des premiers Ministres de Calvin, ils succerent le venin de la rébellion avec celuy de l’heresie, & peu apres commencèrent à se porter pour les Chefs des Eglises prétendues, massacrèrent & bannirent les Ecclésiastiques, s’emparèrent de leurs biens, démolirent les Eglises & en bastirent leurs fortifications, chassèrent les Catholiques,& commirent toutes sortes d’excez contre leur Prince.

Charles IX. ayant fait assiéger la Rochelle sous la conduite de son frère Henry Duc d’Anjou, elle eust esté emportée sans les trahisons de ceux qui favorisoient les Religionnaircs, ou qui desiroient la continuation des guerres civiless. Aussi fust-ce un siege des plus mémorables, qui eust esté depuis plusieurs siécles, où quantité de vaillans Capitaines, qui s’estoient fait remarquer en toutes les rencontres des premieres guerres vinrent trouver leur sepulchre, ne pouvant pas mourir d’une mort plus glorieuse, qu’en attaquant les ennemis de l’Estat & de la Religion. Ce siege estant levé par l’election que firent les Polonois du Duc d’Anjou pour leur Roy, & la paix accordée aux Religionnaires à des conditions honteuses au Royaume, & dommageables à l’Eglise, l’orgueil des Rochelois monta à un si haut point d’insolence, que s’imaginans dee pouvoir faire de leur ville, la Capitale d’une florissante Republique, ils esleverent les plus belles & les plus regulieres fortifications de place de l’Europe, tranchans desja de Souverains sur la terre & sur la mer, & traittans de pair avec leur Prince.

Ayans esté protegez du feu Roy Henry le Grand, comme il n’estoit encore qne Roy de Navarre, ils ne le reçeurent pas pourtant le plus fort en leur ville, quand il fut monté sur le Throsne des Lys, au contraire ils ne laisserent passer aucune occasion de conspirer contre son Estat, ce qu’ils ont continué sous le Roy Louys le Juste, se joignans aux Princes mal contens & favorisans tous ceux qui conspiroient contre le repos & l’honneur de la France, convoquans des Assemblées générales contre les expresses deffenses de sa Majesté, & faisans tous leurs efforts de former un Estat dans l’Estat. Ce détestable attentat avec tant d’infractions de paix, de séditions, de complots, de monopoles avec les ennemis estrangers, obligèrent enfin le Roy de mettre le siege devant la Rochelle, pour ranger au devoir un peuple mutin & désobéissant. La circonvallation fut faite, les Forts construits sur les tranchées & lignes de communication , & le siege formé l’an mil six cens vingt-sept. Le Roy voulut s’y trouver en personne, avec sa Noblesse qui accouroit de tous les endroits de la France, pour voir un miracle qui ne pouvoit estre opéré que par un Roy Juste, que Dieu avoit choisi pour servir de modele aux bons Rois ; pour leur faire entendre, que rien n’est impossible aux Princes qui préfèrent les interests du Ciel à ceux de la terre, & qui ne cherchent que la gloire de Dieu dans la conservation de leur propre auctorité ; pour leur faire voir que les Elemens se soumettent à leurs volontez, qu’ils ont l’ordre des saisons & le mouvement des temps en leur disposition ; qu’ils peuvent rendre l’Ocean Captif pour se mettre eux-mesmes en liberté, & qu’ils sont enfin tous puissans pour exécuter leurs glorieux desseins.

Ce miracle est la Digue, descrite dans nos Histoires, & qui donnera de l’estonnement à la postérité, bastie sur le fond de la mer, fermant un canal de mille pas, qui rendoit la Rochelle imprenable à toutes les forces humaines tandis que les vaisseaux pouvoient passer, & porter du secours aux assiegez. Je ne veux point icy renouvellcr le souvenir des misères que souffrirent ces pauures misérables avant que de reconnoistre la Majesté de leur Prince, & se sousmettre à son authorité. Je me contenteray de dire qu’il mourut plus de trente mille personnes durant le siege, & que le jour de l’entrée victorieuse du Roy, qui fut le jour de la Toussaincts de l’an 1628. comme si ce Prince eust resolu dans son conseil de faire une réparation publique à tous les Saincts des outrages que les Ministres avoient vomy dans leurs chaires contre l’honneur qui leur est deu, il n’y avoit pas cent hommes qui eussent la force de porter les armes & de monter sur les bastions : il ne s’y trouva que sept ou huict maisons qui eussent encore un peu de pain : une mere avoit renouvellé les horribles cruautez du siège de Hierusalem s’estant repeue de la chair de sa propre fille morte de faim. Plusieurs prevoyans leur mort prochaine se traisnoient aux cimetières, pour y rendre l’ame, ayans fait creuser leurs fosses en leur presence, & se jettans dedans prioient leurs parens & amis de les couvrir d’un peu de terre apres leur mort ; & comme il ne se trouvoit presque plus de fossoyeurs, la pluspart demeuroient sans sepulture. Telles ont esté les heureuses & les tristes avantures de la Rochelle.

Ses fortifications anciennes consistoient aux vieilles murailles, où l’on voyoit quelques angles saillans & rentrans, accompagnez de forces tours & des bastions de l’Evangile, de la Porte-neufve,& des Vases. Les nouvelles estoient de sept bastions revestus avec leurs courtines & défenses, deux ravelins, & quatre des bastions accompagnez de fossez, de rampars, & corridors revestus au dehors de la contrescarpe. Mais tous ces ouvrages ont esté démolis, comme ayant servy de refuge aux Rebelles de l’Estat, & de retraitte aux ennemis de la Couronne : II ne reste plus rien que les deux tours, de la Chaisne & du Garot, basties par le Roy Charles V à l’entrée du port, avec quelques murailles du costé de la mer. Le Temple a esté converty comme un autre Pantheon, à des cérémonies plus louables & à un culte plus sainct. Il est de figure ovale, basty de bois sur des murailles de pierre avec un merveilleux artifice, & par une extraordinaire liaison des soliveaux les uns avec les autres sans aucun soustien au milieu du bastiment. Le tour de la ville est de trois mille pas en forme quadrangulaire : les murailles pour la pluspart estoient fondées sur le roc, si hautes, & les fossez si profonds, qu’on ne la pouvoit prendre par escalade. Mais tout s’ouvre ou fléchit devant la Justice, & la vertu d’un Prince plante ses estandars où le feu de Ciel ne peut lancer ses foudres.

L’Isle de Ré

L’ìsle de Ré s’esleve en mer à trois lieues de la Rochelle, comme un Théâtre, qui a sept lieues de circuit, où les Anglois & les Holandois se font voir tous les ans en grand nombre pour trafiquer en sel & en vin, que la terre & la mer y produisent en si grande abondance, qu’on y recueille dix fois plus de vin qu’il n’en faut pour la provision, & assez de sel pour fournir un Royaume. Sur la fin de l’année 1624. le sieur de Soubize s’oubliant de la noblesse de sa maison, & des hauts faits de ses ancestres, pour faire le mestier d’un infâme Pirate,comme les grandes Eclypses ne s’apperçoiuent que dans les grandes Planettes, aussi les grands defauts n’estans bien remarquables que dans les hommes illustres, s’empara de deux vaisseaux que le Duc de Nevers tenoit à l’ancre au Port-Louis. Avec ces deux navircs, poussez plus fortement par l’ambition de leur pilote, que par le souffle des vents, il escume les costes, il arreste les marchands de Diepe, de Bordeaux & de Bretagne ; il s’enrichit de leurs despouilles, & se persuadant desja d’avoir osté le Trident à Neptune, & d’estre le maistre de l’Ocean, il se bande contre son Prince, & leve une armée navale composée de trente-neufs voiles, à dessein de luy faire la guerre.

Pour reprimer ces desordres, & empescher que les brigandages qui s’exerçoient sur la mer, ne ruinassent mesme la terre par la cessation du commerce, le Roy fit commandement à Monsieur de Montmorancy, Admiral de France, de s’opposer aux courses de ces Pirates, & de faire connoistre à un Subjet insolent & felon, que son Prince a un pied sur la terre & l’autre sur la mer, & les mains en tout lieu pour luy faire souffrir la peine que méritent ses crimes. La flotte du Roy, composée de trente grands vaisseaux, tant François, qu’Hollandois & Anglois, s’avança jusques aux costes de Poitou, où elle devoit encore joindre vingt-deux vaisseaux Olonnois conduits par le Marquis de Royan, pour aller resserrer les courses du sieur de Soubize, qui faisoit sa retraitte en l’Isle de Ré, laquelle ne fut jamais mieux nommée par les Latins, Insula Reorum, l’Isle des criminels, que lors qu’elle ouvrit son port, & rendit son abord favorable aux plus criminels hommes du monde. Mais comme le crime ne se croid jamais en seureté, & que l’injustice gardée dans un fort imprenable, redoute mesme les Juges desarmez qui se presentent aux portes, Soubize prévoyant que la levée d’une si grosse flotte minutoit sa perte, ramasse tous ses vaisseaux, & vogue le long des Sables d’Olonne.

L’Admiral adverty de sa routte se resolut de l’investir & de le chasser de la mer. Pour cet effet il ordonna que les vaisseaux estrangers s’avanceroient le douziesme Septembre à la faveur du vent, & luy sortit du port où il avoit mouillé l’ancre, & tira droit vers l’ennemy, qui costoyoit les nuages & fuyait la haute mer, craignant d’estre attrappé. Le quatorziesme du mois, l’Admiral se logea aux environs de l’Isle de Ré, où Soubize faisoit aiguade. La veuë de l’Aigle n’est pas plus redoutable aux butors & aux oyseaux niais, que la presence de cet incomparable Héros, qui portoit les foudres de son Maistre en main, & la prudence & le courage de ses Majeurs en la teste & au cœur, espouvanta celuy qui n’avoit d’addresse que pour prendre le vent, ny d’expérience que pour commander à des matelots. On le mit donc en alarme, & la necessité le fit resoudre de prendre les armes au combat, luy ostant le chemin à la fuitte. Le jour suivant, l’armée ennemie fut reconnuë par un Capitaine Hollandois & par un vaisseau Breton, & le rapport estant fait à l’Admiral qu’elle se preparoit au combat, il fit avancer ses vaisseaux avec cette sage conduite, qui luy estoit naturelle en toutes ses entreprises. La rencontre des vaisseaux de part & d’autre se fit sur les onze heures du matin, où l’ardeur de nos Chefs croissant avec celle du Soleil, meritoit aussi d’estre esclairée des plus belles lumières de ce bel Astre, qui ne contempla jamais de combat plus justement livré, ny de victoire plus saintement gaignée sur les ennemis de Dieu & du Prince, qui le représente au gouvernement des peuples.

Le Comte de Vauvert, puisné de la maison de Vantadour, menoit l’avant-garde, l’Admiral tenoit le milieu dans un grand vaisseau, assisté d’une belle Noblesse, & d’un grand nombre de gens de bien, fort entendus au fait de la marine : Aucun ne manquoit de courage, tous estoient résolus de vaincre ou de mourir. Le premier assaut fut sanglant, & le canon faisant de terribles effets de part & d’autre, rendoit le succez douteux, & mettoit la victoire en balance. Ce combat furieux dura jusques au soir, que la nuit, qui couvre assez souvent les deffauts & la honte des moins heureux & des plus lasches, servit aux ennemis, conduits par l’Esprit des ténèbres, pour se retirer doucement de la meslée. Le lendemain matin les deux armées s’entrevirent pour la deuxiesme fois : Soubize estoit dans un vaisseau nommé la Vierge, faisant contenance de vouloir renoüer la partie : mais connoissant assez à l’abord & à la resolution des nostres, qu’il faisoit mauvais pour luy, il s’élança de son grand navire dans une petite chalouppe pour attrapper plus aisément le bord, & sauver sa liberté à force de rames, qu’il craignoit de perdre par la disgrace des vents. Ses soldats plus courageux que luy, combattirent sans Chef assez long-temps, & rudement : mais comme des membres sans teste tombent aisément en desordre, ils furent mis en desroute ; trois mille prisonniers & douze grands vaisseaux nous demeurerent, & le principal fruict de la victoire fut l’Isle de Ré remise en l’obeissance du Roy.

L’importance de cette Isle fit résoudre sa Majesté de la garder : à ce sujet il y fit construire deux Forts, l’un sur le bord de la mer pres du bourg de S. Martin, & l’autre nommé le Fort de la Prée, & fit donner au sieur de Toiras tout ce qu’il demanda pour mettre ces places en defense, & empescher que l’Anglois ne s’en rendist le maistre. Ces bons Insulaires, qui sçavent par la tradition de leurs ayeulx, que le climat de la Guyenne est beaucoup plus doux & son air plus tempéré que celuy de l’Angleterre, & que le jus des raisins qui viennent sur nos graviers est bien plus délicieux que le suc des pommes de leurs vergiers, l’ont souvent muguetée ,& se persuadent que le feu du bois de nos vignes est bien plus chaud pour appaiser le froid du Septentrion, que celuy de leurs forests. Avec ce dessein l’armée navale Angloise conduite par le Duc de Bouquinkam, composée de 90 grands vaisseaux & de 120 petits bateaux, où il y avoit environ quatre mille matelots, plus de deux mille canons, & huict mille soldats, outre trois mille François rebelles fournis par les Rochelois, se vint ranger entre l’Isle de Ré & la Grande-terre, pour parler le langage de ceux du pays. Ils arriverent le 21. jour de juillet l’an 1627. & s’en retournèrent le 17. de Novembre de la mesme année avec autant de honte & de perte, qu’ils estoient venus pleins d’esperance de rentrer dans leurs anciennes maisons. Vous eussiez dit qu’ils s’estoient embarquez à dessein d’estre plustost les spectateurs de la gloire & des triomphes de LOUYS LE JUSTE, que les ennemis de son Estat, qu’ils n’avoient apporté que des yeux & des langues pour estre les tesmoins & les orateurs de sa felicité, & qu’ils avoient quitté leurs mains & leurs bras au port de Douvre, de peur de le combattre, & d’arrester le cours de ses prosperitéz : en un mot, qu’ils estoient venus expres en France, pour voir prendre la Rochelle, ruiner l’heresie, estouffer la rebellion, & mettre l’Ocean aux fers comme complice de la desobeissance des Rochelois, ausquels il avoit presté ses ports & ses marées. Je ne veux point icy m’estendre à raconter un siege, qui a lassé la plume des Poëtes & des Historiens. Il suffit aux Anglois de dire que Toiras estoit dans la place assiegée, pour trouver un pretexte specieux à leur foiblesse, & une espece d’addoucissement à leur perte : luy seul valoit autant qu’une armée, & sa conduite estoit capable de rendre un hameau de Pasteur imprenable : son destin estoit de tout prendre, & de ne rien laisser perdre des interests du Roy son maistre. Neantmoins il perdit en Piedmond la vie, si glorieuse à l’Estat, si avantageuse aux alliez de la Couronne, & si chere aux peuples de Saintonge & de Poitou,qui le reconoissent encore pour leur liberateur, qu’il est present en l’esprit de tous, & s’est acquis un Empire immortel en leurs cœurs. Il estoit besoin pour le faire mourir de l’envoyer dans une terre estrangere, estant impossible qu’il mourut en France, sans oster le cœur & l’ame à tous les bons François, qui luy conservent une belle vie dans leur mémoire, & dans celle de leur neveux. J’estois redevable de cette digression aux armes du deffunct Roy, & à la valeur d’un si grand Capitaine.

L’Isle d’Oleron

L’Isle d’Oleron est au dessous de Ré, beaucoup plus grande, plus agréable & plus fertile. Elle a plus de dix lieues de circuit, & tout ce qui est nécessaire à la vie de l’homme y croist en abondance ; les moissons dorent les plaines, les vignes s’estendent sur ses côtaux, le sel se cuit sur ses costes, les forests s’eslevent aupres de ses belles maisons, le bestail se nourrist grassement dans ses pasturages, les lievres renommez mesme parmy les anciens gistent dans ses sables, & les oyseaux de mer nichent jusques dans ses bois. D’Oleron à l’Isle d’Alvert il y a une lieuë de traject par le Pertuis de Maumusson, & à trois lieues de Ré par le Pertuis d’Antioche. Elle est esloignée de la Rochelle de sept lieues de mer, qui se va rendre à la Palisse, & au Pertuis Breton, & de Broüage trois lieues de mer à l’Est. Du Sud à l’Oüest, elle a la mer Oceane, qui la separe de l’Espagne par quatre-vingt lieues d’eau ; du costé de l’Ouest on va plus de mille lieues sans trouver de terre ferme, ce qui fait qu’on appelle cette extremité le Bout du monde.

L’Océan, qui fait l’Isle l’Oleron, se distingue en mer de grande & de petite coste, & en mer du Coureau d’Oleron au Nord-Est au Sud. Le long de la grande coste du Sud à l’Ouest, jusqu’au Pertuis d’Antioche, il n’y a point de canaux pour aborder en l’Isle, & le long de la petite coste l’abord des vaisseaux commence au port de S. Denys, dont l’entrée & le sejour ont quelque danger comme fort proche du Pertuits & de roches d’Antioche. Les Canaux sont celuy de la Perrotine, d’Arceau, de l’Abrande, & au bout le port du Chasteau, ou commencent les rochers. Tout le long de la petite coste la mer iusqu’à une lieuë avant y est bonne pour les grands vaisseaux de huict cens tonneaux. Depuis le port du Chasteau jusqu’à Manson proche de Maumusson du Nord-Est au Sud, où commence la rivierc de Cendre, au profond de ce destroit qu’on nomme ordinairement le Coureau d’Oleron, il y a fort bon ancrage pour les navires de deux à trois cens tonneaux, comme aussi dans la Cendre, où le vaisseau qu’on appelle la Couronne a demeuré long temps à l’ancre avec seureté. Le principal lieu de l’Isle est le Bourg appellé du Chasteau, où depuis la reddition de la Rochelle on a basty un Fort Royal avec cinq bastions.

Brouage

A l’opposite de l’Isle d’Oleron paroist Brouage, une des plus importantes clefs de la France, & des mieux fortifiées, depuis que le feu Cardinal de Richelieu la trouva digne de ses soins, & propre pour l’avancement de ses desseins. Autrefois ce n’estoit qu’un chasteau nommé Broue, mais de telle importance, qu’il arresta les forces de l’Angleterre, & mit des bornes à leurs conquestes : ce que les gens du pays ont retenu dans un proverbe.
_ Fronsac, Cropignac & Broüe
Ont fait aux Anglois la moüe.

Si quelqu’un veut apprendre la façon de faire du sel, il n’a qu’a voir les marais salans, & s’instruire des saulniers de Brouage. Mais c’est assez vogué sur la mer, il faut reprendre nos rivieres, dont la plus proche est :

La Charente.

Il ne se peut rien voir de plus clair, ny de plus agreablc que le cours de la CHARENTE : Et Ronsard a grand tort de la deriver de l’Acheron, & de penser que ce soit une branche de ce funeste lac, dont les eaux nous sont représentées si noires, & si boüeuses. C’est plustost une fontaine continuée depuis sa naissance, jusques à la mer, où elle entre aussi fraische & aussi pure, apres avoir couru quatre-vingt lieues, a suivre ses destours, que si elle ne faisoit que sortir de son origine. Elle cultive generalement tout ce qu’elle arrouse : elle laisse l’abondance par tout où elle passe, & si le mesme pays est extremement maigre & extrêmement fertile, ce sont des effets de son esloignement & de sa presence. Ses bords sont couverts de plusieurs collines, vertes de haut en bas d’une forest qu’elles portent, ou chargées de tres excellens vins, qui se transportent fort aysement dans les Provinces ; la mesme eau profitant à ses voisins par la diffusion de son humeur qui engraisse leurs terres, & servant aux estrangers par le moyen des commerces, qui soulagent leur pauvreté. En certains endroits elle est assez large ; ailleurs son canal se resserre tellement, que les peupliers qui la bordent de part & d’autre, semblent se baiser, & joignent leurs branches avec une si belle justesse, que le berceau ne seroit pas mieux fait, si l’art & la contrainte les avoient pliées. Ceux qui ont le plaisir de regarder au fonds de la riviere les choses qui se passent dedans l’air, & de voir nager tout ce qui vole, la prennent pour une espece de cristal liquide, ou de quelque beau miroir, que la Nature a formé pour y contempler les Astres hors de leurs globes, & y considerer à son aise cette riche effusion de couleurs que le Soleil verse sur la face de l’eau, & dans laquelle il semble qu’il tempère ses rayons pour les rendre supportables, & qu’il adoucit sa lumière pour espargner nostre veuë. Les autres rivieres ne sortent jamais hors de leurs licts, qu’à la façon des barbares, pour porter la desolation dans les pays circonvoisins, & jamais elle ne se retirent, qu’elles ne soient accreuës de plusieurs larmes ; & si elles font quelque bien, c’est comme les sorciers, pour faire plus de mal : les crimes de celles-cy sont innocens ; la crainte, qu’elle se plaist de donner une fois tous les ans, est profitable ; ses débordemens sont fructueux, & quand elle se jette en hyver bien avant sur les terres, c’est pour arrouser un pré de trente lieues, qui paroist au Printemps tapissé d’une agreable verdure, & en esté tout couvert de troupeaux, qui portent sur leur dos la Toison d’or.

La Charente prend sa naissance en Limosin, elle se renforce dans le Poitou, & apres avoir couru l’Engoumois & la Saintonge, elle va se rendre dans la mer Oceane, au dessous de Soubize, à deux lieuës de Broüage. Dans une si longue estenduë de pays, soit que vous abordiez aux Isles qu’elle forme au milieu de son sein, pleines de bois ou d herbes ; soit que vous vouliez prendre vostre divertissement à la pesche des carpes, des brochets, des truites, & de quantité d’autres poissons, qui se lancent de tous costez dans ses eaux, comme des flèches animées, soit que vous suiviez les bateaux qui montent depuis son emboucheure jusqu’à Coignac portez en partie par le reflux de la mer qui les pousse, en partie aussi par la force des bras qui les tirent, & qui descendent chargez de bleds & de vins pour la provision des estrangers qui ne font jamais moisson ny vandange en leurs terres ; soit que vous consideriez les lieux où elle passe, & les villes qu’elle a sur ses bords, vous avouerez qu’elle peut justement porter le titre d’une des belles rivieres de France, & que l’Ocean reçoit fort peu de fleuves dans son sein avec plus d’avantage & d appareil.

Cheronac est une parroisse sur les Marches du Limosin & de l’Angoumois, c’est là que la Charente prend son origine du ruisseau d’une fontaine, d’où elle se porte doucement vers le Septentrion, jusques à ce qu’elle soit arrivée à Givray en Poitou, & qu’accreuë de quelques veines d’eau, qui luy fournissent d’autres fontaines, elle se lance vers le Midy, & gaigne Sigolan, Rochemeau, Civray, Thesé, & Condac, où elle a par tout des ponts de pierre, pour n’estre plus guéable. Au dessous de Condac elle reçoit le Lyon , qui vient se descharger dans son canal, apres avoir entouré le chasteau de Ruffec, & arrousé les arbres de la forest, où se rend aussi la riviere de Peruse, qui fait tous les ans un miracle en la Nature.

La Peruse sort de Creux Gilbert, & se porte à Mon-Jan, & de là continue son cours à Londigny & à Gcnouïllé, & se perd à S. Martin du Clocher. Les Juifs tenoient pour un miracle la fontaine du Sabath, qui couloit six jours entiers de la semaine, & tarissoit le Samedy, comrrte si elle eust eu les mesmes sentimens d’obéissance & de Religion en cessant de couler, que le peuple de Dieu qui sanctifioit ce jour en cessant de travailler. Mais la Peruse a de coustume tous les ans de couler aux mois d’Avril & de May, & quelques fois de Juin durant quatorze jours, au bout desquels elle s’arreste sans jamais passer outre. Et ce qui est de plus estrange, c’est que comme les Egyptiens prevoyoient le desbordement duNil, & connoissoient jusques où il devoit se porter, des eaux d’un puys, qui estoit dans une Isle : aussi la Peruse ne paroist point, qu’elle n’ait donné des signes de sa venue dans le puys d’un village, dont l’eau s’eslevant avec effort jusques à la bouche sert d’avertissement aux villageois de se tenir prests à recevoir leur riviere. Je crois qu’il seroit bien difficile de donner une raison solide de ces changemens prodigieux, puisque ny les grandes marées de l’Ocean, ny les neiges fondues sur les montagnes, ny les torrens debordez, ny l’humidité extraordinaire de la terre ou des rochers, n’en sont point la veritable cause en cette saison la plus temperée de tout le cours de l’année.

Deux autres petites rivierrs, qui sont les plus riches du monde, si les noms ne trompent point, car l’une est Or, & l’autre Argent viennent de Champagne Mouton, se joignent à Nantueil en Vallée, où elles n’ont plus qu’un mesme lict, & qu’un mesme nom, qui est Argentor, formé des deux, & enfin se donnent à la Charente en un lieu nommé Porsac. II n’en eust pas fallu davantage aux Poètes & aux Historiens de Rome & de l’ancienne Grèce, pour vanter la grandeur de leur Empire, & pour former un illustre mensonge dans l’esprit de la postérité, que d’avoir eu ces deux ruisseaux dans quelqu’une de leurs Provinces. Ils auroient si bien desguisé leurs inventions, que les plus sçavans feroient aujourd’huy des remarques estudiées sur l’or & sur l’argent liquide ; les plus subtils Philosophes tascheroient d’authoriser une specieuse fable par l’authorité du Prince de leurs Escholes, & par la force de leur raisonnement ; & les plus grands Princes de l’Univers à la lecture de ces narrations se plaindroient de leur pauvreté, qui ne peut estre soulagée que par la sueur & par les larmes de leurs peuples, au lieu que ces vieux Conquerans puisoient l’or & l’argent dans les rivieres.

La Charente continue ainsi son cours par l’Engoumois, & ayant coulé sous le pont de Vernueil, & sous celuy de Maule, qui a huit arcades ; elle se grossit des eaux de Son & de Sonnette, dont l’un vient de l’Abbaye de Celle Fruyn, & l’autre du village de Beaulieu, & tous deux se lient à Valence, chargez de truites & de brochets, & bordez d’escrevisses. La Bonuyre est un autre petit ruisseau, qui se vient perdre au dessous de Puyreau. La Tardouere prend sa source dans le Limosin, & passe au pied des murailles de Monberon & de la Rochefoucaud, & se va rendre avec les autres dans la Charente proche de Maule.

Ma plume ne court pas si viste que les riviercs, & je ferois tort à mon Lecteur de ne point m’arrester icy pour considerer les caves de Rancogne, qui sont entre Monberon & la Rochcfoucaud. Vous diriez que la nature a voulu faire comme ces Princes, qui s’estudient de ramasser les plus rares pieces du monde, & qu’elle a dressé un cabinet dans ces grandes caves, qui ressemblent plustost aux sales d’un Palais superbe, qu’aux grottes d’un rocher champestre, où les esprits curieux se plaisent d’aller voir des statues d’hommes au naturel, des figures de bestes, des colomnes hardies, des Autels eslevez, des meubles bien rangez, des habits proprement taillez, & dix mille curiositez, où l’art n’a jamais mis la main. L’entrée en est fort estroite, & il n’y a point d’autre jour que celuy des flambeaux qu’on y porte, pour se conduire. Ceux qui ont veu la caverne de Miramont, qu’on nomme le Cluseau, en Perigord, tesmoignent qu’elle est fort semblable à celle de Rancogne, sinon qu’elle est plus grande & par artifice. Car elle a plus de cinq ou six lieuës d’estenduë sous terre , elle a aussi des sales & des chambres pavées de petites pierres mouchetées de diverses couleurs, des Autels, des peintures, des vestiges de bestes, des fontaines, & des ruisseaux, dont il y en a un large de six-vingts pieds. Ce qui me fait penser, que c’estoient des Temples , où les Payens sacrifioient à leurs Dieux infernaux, & où ils celebroient les mystères des Venus ; puis qu’il s’est trouvé d’autres voûtes en quelques endroits de France, où l’Idole de cette Déesse estoit posée sur un Autel, avec des figures de Priape honteuses & lascives.

La Rochefoucaud

Du chasteau de la Rochefoucaud, qui est assis sur les bords de la Tardouëre, l’Empereur Charles-Quint passant par la France en dit un mot qui luy est plus glorieux que tous les tesmoignages des Escriuains, & qui nous donne une représentation plus veritable de ce beau lieu, que toutes les descriptions qu’en peuvent faire les plus diligens Cosmographes : Il avoit veu, dit-il, cinq merveilles en ce Royaume, un Monde, une Ville, un Village, un Jardin, & une Maison ; à sçavoir Paris, qui renferme un monde de peuple en ses murailles ; Orléans qui est une ville compassée en toutes ses parties aux regles des plus celebres Architectes, & aux projets des plus fameux Politiques ; Poitiers qui est un desert sans horreur, & un village civilisé. Tours le séjour des innocens plaisirs, & le jardin des Princes, & la Maison de la Rochefoucaud.

La Charente poursuivant sa course, descend à Goé, & de là traverse S. Gros, Chasteau-Regnaud, Eschoisy, la Terne , Amberac , Marcillac, & Montignac où elle a unpont de pierre,qui est le huictiesme de ceux qu’elle porte depuis sa source. Le neufviesme n’en est pas beaucoup esloigné, que l’on passe à Vars, qui est un chasteau de l’Evesque d’Angoulesme. Elle se rend à Vindelle, & de là à Balsac, où elle a l’honneur de contribuer la fraischeur de ses eaux, & les promenades de son rivage pour les honnestes divertissemens du maistre de la place, apres qu’il s’est lassé l’esprit à nous former l’original d’un Prince, qui n’a point de copie, & à nous rendre l’usage de la plus forte eloquence aussi familière, que les lettres d’amys. C’est là que le ruisseau de Churet se vient jetter dans la riuiere, & où le Bandiat qui descend de la Vauguyon, & arrouse les frontieres de Perigord se perd aux Umbrais dans une terre spongieuse & crevassée, à un quart de lieuë de la forest de Branconne, où il s’engouffre avec la Tardouëre, pour renaistre à deux lieuës de là, contre le chasteau de Touvre, & former la riviere de Touvre pres d’Angoulesme.

La Touvre.

Je ne sçay comment nommer la Touvre, qui se vient descharger dans la Charente deux lieuës au dessus d Angoulesme, & ceux qui la voyent tous les jours, ne sçavent si c’est une riviere, une fontaine, une abysme, ou un vivier, car elle a deux lieuës de long, & se tient dans son canal avec autant de majesté que les plus grosses rivieres ; elle est aussi enflée à son origine qu’à son emboucheure, & ne se prevaut jamais des eaux de la pluye estant esgale en toutes les saisons de l’année, comme les fontaines vives qui jamais ne changent leur bassin : elle n’a point de fonds en sa source, & si les bateliers ne sont expérimentez, & fort adroits pour esquiver les dangers, la charge & le batteau sont engloutis par une espece de moulinet, semblable à ces Syrtes ou tournoyemens d’eau, que les nautonniers rencontrent sur les costes d’Afrique. Elle est enfin comme un reservoir, où il est deffendu à tous les particuliers de pescher sans le congé du Prince, & on disoit autrefois qu’elle estoit pavée de truites, lardée d’anguilles, bordée d’escrevisses, & couverte de cygnes. Pour mieux dire, elle n’est ny vivier, ny gouffre, ny fontaine, ny riviere, mais elle est tout cela. On la passe sur trois ponts dressez en divers endroits, le premier est le pont de la Ruelle, le deuxiesme le pont de Touvre, & le dernier celuy de Gondy, où elle se va rendre en la Çharente au port de l’Umeau prés d’Angoulesme, où elle commence a portcr batteaux, & favoriser les trafics de la Province, par la communication des estrangers, qui viennent acheter les vins, les bleds, le bois, & le safran du pays.

Je ne veux pas obmettre une chose tres remarquable, que la Touvre ne peut porter un bateau fait de diverses pièces, qu’il ne soit bien tost rongé des vers, qui s’y engendrent : & il faut necessairement qu’il soit d’une seule piece de bois, bien petit à la vérité, mais aussi fort asseuré.

Angoulesme

Angoulesme, Capitale de l’Angoumois, est bastie sur le sommet d’une montagne, qui fait comme un coing d’une longue plaine eslevée & estenduë entre les rivieres d’Anguienne & de Charente , qui se rencontrent à un des bouts de la ville. Elle n’est accessible que d’un costé, qui est bien fortifié & remparé de tours, fossez & bastions. Son chasteau n’est point à mespriser. Il y avoit autresfois une citadelle, qui est presque démolie, les restes servent de prisons. Dieu voulant fonder cette grande Monarchie pour la protection de son Eglife, livra la ville d’Angoulesme entre les mains de Clovis, & voulut reconnoistre par un insigne miracle le service que ce Prince Tres-Chrestien luy avoit rendu, quand il tua de sa propre main Alaric Roy des Visigoths, ennemy juré de la gloire & de l’Estat. de JESUS Christ son Fils, en faisant tomber les murailles à sa presence sans aucune machine, comme il fit celles de Jericho , pour Josué le Conducteur de ses armées en la conqueste de la Terre promise. C’est le plus beau tesmoignage que je trouve de l’antiquité de cette ville depuis les premiers desseins de nos Roys sur ce florissant Royaume. L’Abbaye de S. Cibard hors des murailles, avantagée d’un beau pont sur la Charente, estoit la solitude de ce S. Personnage durant le règne des enfans de Clovis, que le Roy Aribert fonda & enrichit de grands revenus ; où Theodebert l’un des fils de Chilperic Roy de Soissons ayant esté tué à quatre lieues de la ville, entre la riviere & la forest, fut inhumé ; & où les Comtes d Angoulesme, avant que la Province fust réunie à la Couronne par François I avoient esleu leur sepulture, nous est encore un tesmoignage de sa noblesse.

J’apprehenderois de souiller mon esprit & ma main, si je raportois les execrables cruautez qu’exercèrent ceux de la nouuelle Religion en cette déplorable ville durant les dernieres guerres civiles ; & je craindrois de donner plus d’horreur, que de divertissement à mon Lecteur, si je ramassois le sang respandu pour les interests de la Foy de nos Peres, & si je voulois descrire les Prestres massacrez, les Autels renversez, les victimes de nostre rédemption foulées aux pieds, les plus vénérables mystères du Testament de JESUS-CHRIST prophanez par des chiens : les Vierges déflorées, les honnestes Dames eventrées, les enfans deschirez ; & ce que jamais les Amphithéâtres de Rome n’ont représenté, ce que mesme les plus barbares nations n’ont jamais inventé contre leurs ennemis, fut pratiqué par ceux qui font profession de reformer l’Evangile avec le fer & le feu. On apprend à devenir cruel en lisant les cruautez, & on s’accoustume peu à peu à se dépouiller de la honte de commettre les crimes, qu’on void estre authorisez par l’exemple & par l’impunité.

Jarnac

J’abandonne donc la ville d’Angoulesme, où les Eglises conservent encore à présent les marques de la fureur des Religionnaires, pour suivre le cours de la claire Charente, qui ayant reçeu un nouvel accroissement d’eau de deux petites rivieres, la Boeme & la Noere, s’en vient à Chasteauneuf, où elle a un pont de pierre, & de là gaigne Jarnac. Il semble qu’elle coule avec plus d’agreement entre ces deux places, & qu’elle va plus lentement pour avoir le loisir de contempler le lieu où fut donnée cette sanglante bataille entre les Catholiques, & les Calvinistes, qui fut remarquable par la deffaite de l’armée ennemie, & par la mort de son Chef, le Prince de Condé. On composa sur ce sujet un quatrain en ces termes :

L’an mil cinq cens soixante-neuf,
Entre Jarnac & Chafteau-neuf,
Fut porté mort sur une Asnesse
Le grand ennemis de la Messe.

Le chasteau de Jarnac est une des plus agreables maisons du pays, & ceux qui sçavent quel a esté l’Admiral Chabot, les grands biens qu’il a possedez, les illustres services qu’il a rendus au Roy François I. son maistre, les emplois qu’il a eus dans la guerre ; les charges qu’il a exercées sur la mer & sur la terre, en qualité d’Admiral, de Gouverneur, & de Lieutenant General des armées de France ; les victoires qu’il a remportées sur les ennemis de l’Estat par son courage, & sur les envieux de sa gloire par son innocence ; & la réputation qu’il s’est acquise parmy les domestjques & chez les estrangers, & qui aura considéré son tombeau avec son effigie, ses chiffres, ses armes, & ses devises en la Chapelle d’Orleans dans l’Eglise des Celestins de Paris, confessera que la Noblesse & la Valeur sont nées à Jarnac en la personne de ce grand personnage & de ses successeurs.

Coignac (Cognac)

Coignac n’est esloignée que de deux lieues de Jarnac, assise sur la mesme riviere de Charente. II y a un fort chasteau, où nasquit & fut nourry le Roy François I, du vivant de son pere, qui estoit Comte d’Angoumois, & premier Prince du sang. De Coignac à Saintes, la Charente a son canal plus large qu’ailleurs, pour estre accreue de trois rivieres, l’une vient du Breuil de Chine sur les extremitez de la Saintonge & du Poitou, & passe aux pieds de Richemont, d’où elle emprunte son nom, & se va jetter dans la Charente un peu au dessous de Coignac. L’autre est le , qui prend son origine à Maints-fonts en Angoumois, & arrouse toute cette grande plaine, que ceux du pays nomment la Champagne de Coignac. La troisiesme est la Seugne, qui coule d’Archac, traverse la ville de Pons, & se vient perdre au dessus du port Chauveau.

Pons

Pons est une ville bastie comme en arcade, parce qu’elle est posée sur une montagne, & couvre son panchant. On la divise en haute & basse ville : celle qu’on nomme de S. Vivien est presque toute déserte, depuis que les Juifs qui l’habitoient en furent chassez par le Seigneur de Pons, & leurs maisons abbatues pour avoir cruellement pendu un Religieux Croisé en hayne de Jesus-Christ, que leurs pères ont crucifié. La partie de la ville qui est vers le Septentrion s’appelle les Haires, & la riviere y fait quatre ponts, qui ont donné le nom à la ville, & les Armoiries aux Seigneurs, qui portent de gueules à trois ponts d’or, comme on les voit gravées sur une tour. Ces Seigneurs sont appellez Sires de Pons, qui ont sous leur jurisdiction cinquante-deux parroisses, & deux cens-cinquante fiefs nobles, ne devants l’hommage de leur terre qu’au Roy qu’ils luy rendent en cette sorte. Le Sire des Pons armé de toutes pièces, ayant la visiere baissée se présente au Roy, & debout luy dit, Sire je viens à vous pour vous faire l’hommage de ma terre de Pons, & vous supplie de me maintenir en la jouïssance de mes privileges. Le Roy le reçoit, & luy doit donner comme par gratification, l’espée qu’il porte à son costé.

La riviere se déborde en hyver sur les prez qui paroissent au printemps tous chargez d’herbes, comme si la terre & l’eau faisoient à l’envy pour enrichir la Province de leurs liberalitez. Car la mer luy produit le sel sur ses costes, ses rivieres luy nourrissent le bestail dans les prez sur leurs rivages ; les collines se chargent de bois & de vins, & les campagnes se couvrent de moissons. De sorte que ce n’est pas sans raison que Froissart dit en son Histoire,

_ Si la France estoit un œuf,
Xaintonge en seroit le moyeuf.

comme il est véritable que la France est la plus esclatante Couronne de l’Europe, dont la Xaintonge est la perle, à cause de la fertilité qui luy produit toute forte de bons fruits en abondance. Car elle recueille plus de bleds & de vins qu’il ne luy en faut pour sa provision ; elle a force foins à cause de la Charente, qui va serpentant & coule doucement par le milieu du pays.,où elle fait une prairie, qui a une lieue de large en certains endroits, & trente de long. On parle de certain oyseau nommé Gouland, qui se void sur la mer de Saintonge, & voltige sans cesse sur les eaux pour y surprendre les poissons dont il se nourrit, & estant saoul iusques à l’extremité se tourne droict au vent , qui luy cause & parfait sa digestion. Les anciens ont parlé de l’absinthe Romain, ou Pontique-marin, ou Aluyne qui a de belles proprietez. La matière du verre qui se tire de quelques pierres & herbes y est en abondance. La Noblesse & le peuple se trouvent si bien chez eux, qu’ils n’ont pas besoin de leurs voisins, ou de courir ailleurs. Sa longueur est devint-cinq lieues au plus, & sa largeur de douze, & confine vers le Levant à l’Engoumois, & au Perigord : elle a du costé du Nord le Poitou & le pays d’Aulnis ; du Couchant l’Ocean, du Midy la Garomne & le Bourdelois.

Xaintes (Saintes)

Ceux donc qui ont visité Xaintes, Mediolanum Santonum, la ville capitale du pays, assise sur la Charente, dont une partie est sur le bord de la riviere, l’autre sur le penchant d’une montagne, & qui ont gousté la bonté de la terre, la douceur du climat, & l’humeur des habitans, confessent que c’est le séjour des délices de la Nature, & une de ses plus agréables maisons de plaisance. Les autres considerans tant de restes de la somptuosité Romaine, à sçavoir les masures d’un Amphiteatre, avec des acqueducts & des caves où l’on tenoit les bestes pour les spectacles, & un Arc fort ancien eslevé sur le pont de la Charente, où est gravé le nom de Cesar, avec la Tour qu’on appelle de Mantrible, bastie de pierres semblables aux arènes de Nismes, & quelques lettres que les temps ont effacées, reconnoistront en quelle estime estoit cette ville durant les Romains, qui l’avoient trouvée digne de leurs magnificences. D’autres contemplans l’Eglise Cathédrale dédiée à S. Pierre, & fondée par Charlemagne, de qui on void la teste gravée sur les murailles avec un Y au dehors de l’Eglise, pour marque que ce pieux & vaillant Prince avoit fait bastir autant d’Eglises en France, avant celle-cy, qu’il y a de lettres dans l’Alphabet avant l’Y, jugeront bien que les sentimens des saincts Empereurs, qui fondoient des Temples, & sacrifioient des Autels pour le bonheur de leurs armes,& pour la prospérité de leurs Estats, estoient bien différents des procedures de nos nouveaux Croyans,qui ne demandent que la ruine de la Maison de Dieu ,& la désolation de sa Famille. Car cette Eglise fut demolie par ceux de la Religion prétendue en l’an 1562. excepté la grosse tour du clocher, & ce qui depuis a esté rebasty n’est pas la moitié du premier édifice.

Taillebourg

La riviere descend de Xaintes à Taillebourg, où elle a un pont de pierre, accompagné d’une grande chaussée qui la traverse. C’est là comme sur un théâtre d’honneur & de vaillance, que je me représente de voir l’incomparable S. Louis à la teste de son armée, la pique en main, qui ne pouvant souffrir que les siens reculassent en sa présence devant les Anglois, qu’ils avoient si souvent battus, & qui devoient estre un iour chassez par une Fille, assaillit si courageusement ce Pont, que les François suivans l’exemple de leur Héros, enfoncèrent les ennemis, leur passèrent sur le ventre, gaignerent le pont, & ouvrirent le passage à la victoire. C’est au bout de ce mesme pont, qui estoit fort estroit,& où peu d’hommes pouvoient passer de front, que le Roy qui n’avoit point de coustume de dire à ses soldats, marchez, mais suivez moy, ayant passé des premiers, se trouva envelopé des ennemis ; & ce fut merveille qu’il eut assez de force & d’haleine pour résister avec le petit nombre qui l’avoit suivi, jusqu’à ce que le reste de son armée eût passé la riviere, partie sur le pont, partie sur des bateaux, ou à la nage. Outre que les François ayans à combattre par petites troupes & en confusion, à mesure qu’ils passoient, ne pouvoient garder aucun bon ordre de bataille : Mais qui ne sçait que l’amour est invincible, & que les interests d’un bon Prince, le bien-aymé de son peuple, anime plus fortement les soldats au combat, & leur donne plus d’avantage en la bataille , que tous les préceptes de l’Art militaire ? Le Roy fut dégagé, les.ennemis rompus, le nombre des prisonniers fut de quatre mille ;& si le Roy par un excez de bonté n’eust commandé qu’on sauvast ceux qui mettoient les armes bas, il eût esté à craindre que Henry Roy d’Angleterre, qui estoit venu au secours du Comte de la Marche son beau pere, desobeissant & rebelle à son Seigneur Alphonse, créé Duc de Poitou, par le Roy Louys son frere, ne s’en fust retourné sans autre suite que celle de sa disgrâce, & sans autre compagnie, que celle des ombres de tant de misérables soldats, qu’il avoit fait immoler à l’ambition desreglée d’une Princesse , Isabeau sa mere, Comtesse de la Marche , qui avoit le cœur plus grand que sa Couronne, & les desirs plus estendus que le pouuoir de son mary.

La Charente sortant de Taillebourg s’avance vers le Midy, & recoit la Boutonne à trois lieues de là.

La Boutonne.

La Boutonne prend sa naissance dans le Poitou, & sort d’un bourg qui s’appelle pour ce sujet, Chef-boutonne : elle se courbe en son cours, & fait comme un arc voûté depuis sa source iusqu’à S. Jean d’Angely, recevant par les chemins la Belle, qui vient d’aupres de Mesle au haut Poitou, passe à N. Dame de Celle, & s’assemble avec la Brune, qui vient de Payset le tort, & passe à Chesay, & à Saligny. Devant que cette ville fust bastie ce n’estoit qu’une Abbaye, qui fut fondée par le Roy Pepiri dans son propre Palais d’Angery , à l’honneur de S. Jean Baptiste, pour la victoire qu’il gaigna contre Gaifer Roy d’Aquitaine par la vertu du précieux Chef de ce grand Précurseur , qui luy fut apporté de la Terre Sainte par quelques Religieux. Ainsi lisons nous que Clovis quitta son Logis Royal à sainte Geneviéve : Hugues Capet changea sa Maison à l’Eglise de S. Barthélemy en reconnoissance des grandes libéralitez qu’il avoit receuës de Dieu, l’unique appuy de sa fortune, & le Protecteur de sa Couronne : son fils Robert poussé du mesme esprit se deslogea pour loger S. Nicolas : Henry I. ayma mieux voir des Moyncs que des Courtisans en son Palais, & le donna pour bastir le Prieuré de S. Martin des Champs. Le peuple attiré par les miracles qui se faisoient à la présence de ces Reliques, & par la bonne vie des Religieux, y bastit une ville, qui s’estant accreüe & enrichie par le travail des habitans, & par la commodité de sa situation, a veu trois sièges dressez contre ses murailles. Le premier y fut mis par le Comte de la Rochefoucaud commandant l’armée des Religionnaires bandez contre leur Prince & contre Dieu : le deuxiesme par le Roy Charles IX. qui l’ayant receüe à composition luy conserva tous ses privileges, à la charge de demeurer dans l’obeïssance de fidèles subjets : ce que n’ayant point fait, la Justice s’est servie du bras& de l’espée de Louys Le Juste pour luy faire porter la peine de ses fréquentes revoltes. Ce fut le propre jour de la naissance de S. Jean Baptiste l’an 1621. que la yille de S. Jean d’Angery, qu’on nomme par corruption de termes, Angely, fut rendue à sa Majesté apres un siege de six sepmaines, qui cousta beaucoup de sang à nostre Noblesse, & où quantité de Seigneurs & Gentils-hommes perdit la vie. Le Roy voulant que la rebellion de cette ville servit d’exemple aux autres pour les contenir, ou pour les ramener au devoir, luy osta toutes les marques d’une ville, & luy changea mesme son nom de S. Jean d’Angely, dont elle estoit indigne, en celuy de Bourg Louys, qui luy faisoit voir la grandeur de ses crimes sur les ruines de ses murailles.

Pour la ville de Melle , qui n’est plus aujourd’huy qu’un monceau de ruines, les effets de nos guerres civiles, & les fruits de nos divisions, elle a esté autrefois considérable pour son assiete, pour son trafic, & pour ses foires. Le Seigneur de la Tremoille Duc de Thouars Chef de la Ligue du Poitou l’assiegea & la batit sous le règne de Henry III. laquelle fut rendue, par composition, le mesme jour qu’il rendit luy mesme son esprit à Dieu, par les ardeurs d’une fièvre continue ; de sorte que son ame entrant glorieuse dans le Ciel portée par la main des Anges, son corps porté sur les espaules des Capitaines de son armée fit son entrée triomphante dans cette place. La riche Abbaye de Celle, dédiée à l’honneur de Nostre Dame parle Roy Louys XI. tesmoigne assez par ses vestiges la pieté & la magnificence de son fondateur, & l’esprit des Huguenots, qui ont changé les Temples matériels de Dieu en Amphiteatres, & des Temples vivans en ont fait des victimes à leur fureur.

Toune-Boutonne (Tonnay-Boutonne)

Mais reprenons le cours de l’eau, & suivons la Boutonne qui commence icy à porter bateaux : Elle a desia gaigné Toune-boutonne, deux lieues au dessous d’Angely, & se haste pour attraper la Charente. Toune-Boutonne est une petite ville ainsi nommée du lieu de son assiete, sur le panchant d’un coteau, aux bords de la riviere. On y void un chasteau composé d’une tour quarrée, bastie sur une éminence à un coing de la ville. Les Seigneurs n’en doivent point d hommage au Roy, sinon lors qu’il en est proche de trois lieues : Alors le Seigneur va au devant de sa Majesté, & luy presente les clefs de la ville & du chasteau, en ces termes : Sire, voicy les clefs que je vous apporte de vostre Tour de Toune-boutonne, & le Roy luy respond, Faites en bonne garde pour mon service, en luy donnant une paire d’esperons dorez pour recompence de sa fidelité. Ces deux rivieres marchent de compagnie jusqu’à Soubize, & se jettent dans la mer au port de Lupin, gastant ainsi la pureté de leur cristal dans cet element trouble & confus, & perdant la douceur de leurs eaux parmy le sel, qui se fait dans les marais salans, qui sont à l’emboucheur.

Le Sudre (la Seudre)

Le Sudre n’est pas fort long, & ne porte point de bateaux, qu’à la faveur des flots de la mer, qui regorgeans dans son canal, quand elle est pleine, le font grossir à merveilles , & le chargent des plus grands vaisseaux de l’Ocean. Les mariniers qui ont considéré toutes les dimensions, les estages, les chambres, & les offices de ce superbe navire, qu’on nomme la Couronne, pour ce qu’effectivement il est comme une riche Couronne, qui sert d’ornement à nos costes & ressemble plustost à un chasteau flotant, ou a quelque forteresse ambulatoire, qu’à un vaisseau, n’ont rien veu de pareil sur les mers du Ponant. II fut construit il y a quelques années sur le rivage du Sudre entre Ardvert & Broüage, où cette riviere se vient descharger, apres avoir parcouru quelque douze lieuës de pays, depuis Plassac chasteau de plaisance, qui appartient au Duc d’Espernon, d’où elle tire son origine. Vous ne sçauez que plus admirer sur ses bords, ou le profit, ou le plaisir. Les prez qu’il arrouse & qu’il couvre tous les ans d’une belle verdure donnent autant de satisfaction aux yeux des voyageurs , que d’utilité à ceux qui les cultiuent. Les marais de Broüage, ne sont pas si périlleux que les escueils de l’Ocean, ou que les forests du nouveau monde, mais le sel qui s’y recueille est plus profitable à l’Europe, que les mines de Potozzy, & que les arbres des Moluques au Roy d’Espagne.

L’Isle d’Ardvert, qui n’est à dire le le vray, qu’une Péninsule renfermée entre le Sudre & la Gironde, est toute chargée de pins sauvages, qui produisent la poix & la résine de leur escorce ; & d’autant que cette sorte de bois reçoit facilement, & conserve long-temps le feu, bien qu’il soit tousiours verd, les habitans ont pris de là occasion de nommer cette terre à demy détachée, Ardverd , comme qui diroit le verd ardent.

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