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Histoire de la santonique, l’absinthe de Saintonge

D 16 juin 2010     H 11:48     A Christian     C 0 messages A 2206 LECTURES


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La santonique, plante vermifuge, porta au coeur de la Rome impériale le nom de la Saintonge mais ce médicament aurait été au XVIe siècle victime des manoeuvres déloyales des Vénitiens, qui allèrent jusqu’à le faire passer pour originaire d’Asie, puis à en faire oublier même le nom. Espérons que l’histoire ne va pas se répéter pour le cognac, écrit en 1905 le docteur Guillaud !

Jean-Alexandre Guillaud (1849-1923), d’Aumagne, a laissé sous son nom ou sous le pseudonyme de Jean le Saintongeais quelques articles d’histoire locale, notamment sur Taillebourg et les Rancon - on trouvera sur ce site un tableau de l’Aunis et la Saintonge vers l’an mil. Mais c’était surtout un botaniste réputé, formé à Montpellier et à Munich, qui enseigna pendant quarante ans l’histoire naturelle à la faculté de médecine de Bordeaux. Charles Dangibeaud, écrivant sa nécrologie, déplorera qu’il eût eu la plume paresseuse. Il consacra pourtant 48 pages à la triste histoire de la santonique. En voici, redistribués et parfois résumés à grands traits (particulièrement pour ce qui est des errements de la taxinomie), de larges extraits.

Bulletin de la société des archives historiques de la Saintonge, t. XXV (1905), pages 153-171 et 223-248

L’absinthe de Saintonge ou santonique.

1. Sa vogue dans l’empire romain

Parmi les produits de la Gaule connus et utilisés à Rome, dès les premiers temps de l’empire, personne n’oublie de mentionner à la suite des auteurs anciens, l’absinthe de Saintonge, autrement dite santonique. Elle jouissait alors et à juste titre d’une grande réputation. Dans le second tiers du premier siècle de notre ère, quatre auteurs, et non des moindres, en parlent à tour de rôle et avec éloges.

Ce fut d’abord [vers 44-45] Scribonius Largus, médecin aux armées semble-t-il, lequel écrivit, sous le règne de Claude, un traité de médecine intitulé : De la composition des médicaments. Au chapitre des vermicides (ad tineas et lumbricos necandos), à la suite d’une première médication consistant à manger pendant trois jours beaucoup d’ail, du vieux fromage mou, etc., il ajoute cette seconde : « Contre les lombrics fait très bien (satis commode facit) un mélange d’herbe de Saintonge qui est maintenant en vogue (et sandonica herba quae nunc viget), et de corne de cerf râpée à la râpe de bois, la quantité de quatre à cinq cuillerées délayées et bouillies dans trois cyathes d’eau (1) ; dans cette eau, on met la plante macérer la veille, on la triture ensuite et on la donne en ajoutant un peu d’eau » (2). (...)

Ce fut ensuite Columelle, agronome distingué, originaire de Cadix en Espagne, grand propriétaire ayant d’abord exploité lui-même ses domaines et ayant beaucoup voyagé pour s’instruire. Il se fixa à Rome vers l’an 42 et il y écrivit son grand traité d’agriculture. Les jeunes veaux, observe-t-il, sont souvent incommodés des vers ; on les en débarrasse par divers moyens, notamment en broyant de l’herbe de Saintonge (herba Santonica) avec des figues sèches et des gesces, mélange qu’on leur fait ensuite avaler sous forme de bols (3).

Ce fut encore sous le règne de Néron (54-68 apr. J.-C), le célèbre Pedanius Dioscoride, médecin à Anazarbe en Cilicie (Asie Mineure). Il avait beaucoup voyagé comme médecin militaire, croit-on, et visité notamment la Gaule et l’Italie, ainsi qu’il résulte de la constatation de la culture de la garance, qu’il signale à Ravenne (4) ; il avait aussi beaucoup observé par lui-même et beaucoup pratiqué ses devanciers. Il écrivit en grec un grand résumé de matière médicale qui eut le plus brillant succès et qui l’immortalisa.

Il traite des absinthes en trois chapitres distincts : le premier consacré à l’absinthe ou aux absinthes proprement dites, absinthe commune, grande et petite, venant un peu partout ; le second à l’absinthe maritime ou sériphon venant au bord de la mer ou dans les endroits salés ; dans le troisième, il mentionne l’absinthe de Saintonge dans les termes suivants : « une troisième sorte d’absinthe croit en abondance dans la Gaule des Alpes ; on l’appelle Santonique, du nom de la contrée qui la produit ; elle ressemble à l’absinthe ordinaire, quoique moins chargée de semences et aussi moins amère ; elle a, du reste, la même propriété que le semen-contra "sériphon" (5).

Ce fut enfin Pline l’Ancien ou le Naturaliste, qui fit paraître sous Vespasien (69-79 apr. J.-C), une vaste encyclopédie, connue sous le nom d’Histoire naturelle. (...) Il établit lui aussi plusieurs catégories d’absinthes et en deux chapitres distincts : les absinthes proprement dites et l’absinthe maritime ou seriphium. Voici ce qu’il dit des premières : « Il y a plusieurs sortes d’absinthes : la Santonique, qui tire son nom d’une cité de la Gaule ; la Pontique du Pont-Euxin, où les troupeaux s’en engraissent, ce qui leur fait perdre le fiel ; et la Romaine (Italicum), la plus belle de toutes et la plus amère de beaucoup ; mais l’essence (medulla) de la Pontique est agréable, et il convient d’en faire usage. Etc. » (6)

Malgré le changement de chapitres qu’ils l’ont subir à la santonique, Dioscoride et Pline sont d’accord au fond, au sujet de cette plante : l’un, à cause de ses propriétés vermifuges et de sa provenance, la place à la suite du semen-contra, tandis que l’autre, à cause de sa grande ressemblance avec l’absinthe proprement dite, la place en tête de ses trois sortes. Ils sont tellement d’accord que dans leurs chapitres correspondants, ils emploient en partie les mêmes expressions et jusqu’aux mêmes phrases, pour parler des mêmes plantes. [Il est donc probable qu’ils ont une source commune, qui pourrait être le Traité des simples de Cratévas. Par ailleurs, les propriétés des absinthes étaient connues depuis au moins le IIIe siècle avant J.-C., voire depuis Hippocrate, au Ve siècle].

Le poète Martial [43-103] donna dans une de ses épigrammes l’herbe de Saintonge (virga Santonica) comme type de breuvage amer (7).

Galien [131-200], médecin des empereurs Marc-Aurèle, Vérus et Commode, écrivit : « Quant à la Santonique, dont le nom provient du pays de Saintonge, où elle croît, elle a une vertu voisine des autres absinthes, un peu moins chaude, altérante et desséchante que le sériphé (8). » Mais ce qu’il est curieux de constater, c’est qu’il reproche au médecin Pamphile de dire que les Romains appellent Santonique (Santonikon) l’aurone, qui est une plante toute différente. Il est probable que le nom de Santonique commençait déjà à passer dans le langage populaire à l’aurone femelle, ce qui est devenu ensuite une chose courante et que Pamphile n’avait tort qu’au point de vue botanique (9). En ce qui concerne les absinthes, Galien dit qu’on en connaît trois espèces : l’une qui porte le nom même du genre, c’est-à-dire celui d’absinthe tout court, et dont la forme principale est l’absinthe pontique ; l’autre qui s’appelle absinthe sériphé (sériphon) ; et la troisième qui s’appelle absinthe santonique (santonikon). Il ajoute que si l’on préfère ne donner le nom d’absinthe qu’à la première et appeler les autres tout simplement sériphé et santonique, il n’y voit aucun inconvénient, pourvu qu’on s’entende sur leurs propriétés respectives, ce qui est l’essentiel (10).

Galien nous fournit encore un autre renseignement important au sujet de la Santonique, dans son livre des succédanés. N’avaient de son temps de succédanés classiques, et n’en ont encore du nôtre, que les médicaments les plus répandus, les plus courants. Il donne pour succédané de l’absinthe ordinaire et de la Santonique l’aurone (abrotanon), sans parler du sériphé, que l’on ne devait pas connaître beaucoup alors à Rome (11).

Enfin, dans un livre anonyme sur les médicaments simples attribué à Galien, et où les plantes sont examinées par ordre alphabétique, voici ce qu’on trouve à propos de l’absinthe (de absinthio) : « Absinthium. omnibus notum est et Santonicum, tam Gallicum et Marinum quam Ponticum, quod ipsum ex omnibus notum est usus quoque et vires absinthii et quod lumbricos expellit, nemo ignorat (12). » Ce qui veut dire que l’absinthe en général et l’absinthe santonique ou la Santonique en particulier, sont choses bien connues, aussi bien la variété gauloise et maritime que la variété pontique. On en connaît bien l’usage et les propriétés et personne n’ignore qu’elle expulse les lombrics.

La mention de la Gaule et de la provenance maritime de la Santonique est ici à noter, en raison des contestations de texte survenues plus tard.

L’usage de la Santonique continua à Rome et ailleurs pendant les siècles suivants. Marcellus dit l’Empirique, médecin et maître des offices de l’empereur Théodose (379-janv. 395), qu’on suppose être né à Bordeaux ou tout au moins en Aquitaine, la cite plusieurs fois dans le traité des médicaments qui nous reste de lui : « Pour chasser les lombrics, la Santonique (santonica herba) dite aussi absinthe (quae absinthum dicitur), est un remède assez commode, soit verte en buvant sa décoction aqueuse réduite au tiers, soit sèche en l’avalant triturée avec du miel (13). »

Il donne un peu plus loin la formule suivante : « Absinthe sèche de Saintonge brûlée (absinthii sicci Santonici combustï), cyathe 1 — corne de cerf brûlée, cyathe 1 — semence d’ache, cyathe 1 — mélangez et donnez à boire à jeun avec de l’eau chaude à ceux qui pâtissent des ténias et des lombrics, à dose modérée suivant l’âge du sujet (14). »

Enfin, pour terminer cette bibliographie antérieure à la Renaissance et à la reprise des études botaniques au XVIe siècle, rappelons une indication de l’abbesse Hildegarde, qui avait fondé en 1148 le monastère de Saint-Rupert, près de Bingen sur les bords du Rhin, et qui a laissé un ouvrage d’histoire naturelle médicale où figure l’absinthe de Saintonge (15). Ce n’est peut-être chez elle qu’un reflet de l’antiquité, qu’une note de lecture, puisque ce n’est pas une de ces plantes allemandes qu’elle connaissait si bien et qu’elle a dénommées dans la langue du pays. Néanmoins l’indication est intéressante et pourrait tout au moins servir à prouver que la droguerie ou l’herboristerie gallo-romaine se maintint tant bien que mal jusqu’à l’aurore des temps modernes.

La santonique n’a pu en vérité être connue ni s’imposer dans le monde romain qu’après la conquête des Gaules, achevée en l’an 50 av. J.-C. Sa réputation et son usage durent cependant se répandre assez vite, puisque sous l’empereur Claude, vers 45, le médecin Scribonius Largus constate que c’était déjà de son temps un médicament en vogue et fort prisé. Son expression : qui nunc viget (16), laisse néanmoins entrevoir une réputation récente, un remède nouveau, inconnu ou peu connu des médecins qui l’ont précédé. D’autant plus que Celse, qui appartenait à cette génération précédente et qui vivait sous Auguste, ayant à traiter de la même médication que lui, c’est-à-dire de l’expulsion des vers ronds, indique l’absinthe ordinaire comme remède correspondant (vel menta cum aqua, vel absynthium decoctum), sans parler encore de la santonique (17). Il semble donc que son introduction dans la pharmacopée romaine ait eu lieu vers le commencement du premier siècle de notre ère, une cinquantaine d’années au plus après la pacification des Gaules. Dans le même temps, Columelle et Dioscoride en parlent comme d’un médicament courant, et Pline, vers l’an 70, la place au premier rang de son énumération des absinthes, sans doute comme la plus utile et la plus populaire d’alors. Avant la fin du siècle, la littérature elle-même, avec le poète Martial, ramassait son nom et en faisait le symbole des choses dures à avaler, tout comme Ovide avait autrefois dans les Tristes et les Pontiques, écrites de l’an 9 à l’an 17 de J.-C, pris l’absinthe de Tomes en Mésie comme symbole de la tristesse et de l’amertume de l’exil ; tout comme jadis Lucrèce (95-51 av. J.-C.) avait fait de l’absinthe commune le symbole du dégoût (absinthia tetra) (18).

On employait, comme de nos jours, la plante entière, les tiges desséchées avec leurs feuilles, sans les floraisons (herba et virga santonica, disent les auteurs), et c’est le pays même de Saintonge qui, après en avoir opéré la récolte, à la fin du printemps, l’exportait suivant les besoins ; car on ne peut la cultiver en dehors de son milieu naturel, et elle ne vit pas dans les jardins, ou du moins y perd très vite toutes ses qualités, différant en cela de l’absinthe ordinaire, des aurones et de la tanaisie, ses concurrents plus avantagés. Le commerce s’en faisait par la grande route, tracée et entamée par Agrippa, lors de son gouvernement des Gaules (21-22 av. J.-C), laquelle venait de Lyon à travers les Cévennes jusqu’en Saintonge et en Aquitaine, au témoignage de Strabon. Il avait sans doute lieu à l’occasion et en même temps que le commerce du sel et des huîtres, et devait s’opérer par les mêmes marchands et par les mêmes transports. C’est surtout le trafic des huîtres qui prit alors un grand développement, puisqu’on en retrouve les débris et les coquilles dans toutes les villes et dans tous les villages gallo-romains de l’occident de l’Empire. Les immenses plages basses et limoneuses de la Saintonge maritime, tant de la Seudre, du canal de Brouage et de l’île d’Oléron que de l’embouchure de la Charente et de la Gère, se prêtaient admirablement, alors plus encore qu’aujourd’hui, à l’établissement des claires, des jas et des aires, à l’élevage des huîtres et à la fabrication du sel ; là, ces opérations réussissaient bien mieux et plus en grand que sur n’importe quel point des côtes océanes ou de la mer d’Aquitaine, de Bayonne à Brest. Ces plages vaseuses, dépotoir naturel des flots boueux et fauves que la Garonne verse à la mer, et qui refluent toujours vers le nord, se prêtaient également beaucoup mieux que d’autres du même périmètre à la croissance naturelle et à l’abondance de la santonique. Voilà pourquoi elle s’était installée en grand dans ces parages et avait frappé par ses masses profondes les premiers Romains qui fréquentèrent la Saintonge après la conquête. (...)

L’huître et le sel des marennes de Saintonge firent connaître l’absinthe santonique, leur congénère, et la colportèrent à leur suite sur tous les marchés qui leur étaient accessibles, de même qu’elle était encore vendue jusqu’à ces derniers temps dans tout l’ouest de la France par les mareyeurs saintongeais. C’est du moins ce qu’il est permis en toutes probabilités de se figurer.

Il ne faut pas oublier non plus l’importance capitale que Saintes et la Saintonge acquirent en Aquitaine, aussitôt après la conquête et après l’ouverture de la grande voie commerciale de Lyon à la mer aquitanique, la plus courte de beaucoup pour le transport à l’intérieur de tous les produits maritimes et de tous ceux que la navigation côtière, déjà en honneur sous la domination gauloise, pouvait les gratifier. « Saintes, au Ier siècle, avait été la plus grande et la plus vivante des cités de l’Aquitaine. (...) C’était, en outre, une ville fort commerçante et plus encore industrielle : les draps de laine de ses manufactures étaient presque aussi célèbres que ceux d’Arras. (...) Mais au IIe siècle, Saintes, comme tant de villes créées par les premiers empereurs, voyait la décadence commencer pour elle. C’était alors le jour de Bordeaux. » (19).

Même après la fin de la suprématie régionale de Saintes et pendant tout le cours du IIe siècle, la santonique continua d’affluer à Rome, où elle resta le principal vermifuge employé (le semen-contra ou sériphium d’Alexandrie n’y ayant pas encore acquis droit de cité, comme il le fit plus tard), ainsi que le constate Galien, dans son livre des succédanés. La santonique, médicament courant, en a un, auquel on a recours en cas de disette du produit : c’est l’aurone, sans doute la femelle (Santolina Chamoe cyparissius, L.) ; le sériphium n’en a pas (20), à cause de son emploi restreint, cela va de soi.

La chute et la décadence profonde de Lyon, brûlé de fond en comble en 197, dut gêner considérablement, sinon éteindre tout à fait, le commerce de la Saintonge avec Rome et l’Italie, à partir de la fin du IIe siècle. La destruction de Saintes par une invasion de Germains, sous l’empereur romain Gallien et sous l’empereur gaulois Postume, vers 265, (attestée par les substructions noircies par le feu qui s’étendent sur un vaste espace au nord de la ville, du côté du cimetière actuel, et qui ne renferment pas de monnaies postérieures à Postume), acheva sans doute d’anéantir ces relations commerciales, en admettant qu’elles aient persisté jusqu’alors, malgré la distance et l’absence d’une place intermédiaire.

Quoi qu’il en soit, Marcellus Empiricus note encore, vers 380, l’emploi de la santonique, dite aussi absinthe, soit fraîche, soit sèche (Ad lumbricos depellendos satis commode facit Santonica herba, quae absinthium dicitur, si vel viridis cum aqua ad tertios cocta potetur vel sicca trita ex melle manducetur) (21). Puisque la culture de la santonique n’est guère possible en dehors de son milieu naturel sans amoindrir ses propriétés natives, il faut en conclure que Marcellus avait en vue l’emploi local qu’on en faisait en Aquitaine, à l’état vert. C’est une indication de plus à ajouter en faveur de son origine régionale, la plus significative même, puisque les autres sont tirées de l’emploi fréquent qu’il fait des noms gaulois de plantes, à l’exclusion de toute autre langue étrangère au latin est au grec, et de la citation d’un médecin renommé qui avait été son aîné immédiat et qui s’appelait Ausone, supposé sans plus de preuves à l’appui le père, justement médecin, du poète bordelais bien connu.


1. Le cyathe était de quatre centilitres et demi.

2. Scribonius Largus, De compositione medicamentorum, édit. de Paris, 1528, chap. 141, fol. 16, v°.

3. Columelle, De re rustica, livre VI, chap. 25.

4. Dioscoride, liv. III, ch. 143.

5. Loc. cit., liv. III, chap. 23, 24 et 25, édit. Kühn (Sprengel), I, p. 367-370.

6. Pline, Hist. Nat., liv. XXVII, chap. 28, édit. Teubner, vol. IV, p. 243.

7. Martial, liv. IX, épig. 95 de l’édit. Panckouke.

8. Galien, De simpl. medic. facult., liv. VI, chap. I.

9. Galien, loc. cit.

10. Galien, loc. cit.

11. Galien, De succedaneis medicamentis, édit. Renatus Charterius, Paris, 1639, t. XIII, p. 966 et 972.

12. Galien, loc. cit., t. XIII, p. 985.

13. Marcellus Empiricus, De medicamentis, chap. XXVIII, § 2, p. 292 de l’édit. Teubner.

14. Idem, § 31, p. 296.

15. Hildegarde, De Physica, II, 18.

16. Loc. cit.

17. Corn. Celsus, De re medica, liv. IV, fol. 52 de l’édit. de Paris, 1529, chap. XXVII, ligne 37.

18. Lucrèce, De natura rerum, liv. I.

19. Camille Jullian, Gallia, 1892, p. 312 à 314.

20. ( Loc. cit.

21. Loc. cit., chap. XXVIII, p.. 292, de l’édit. Teubner.


2. Le « complot » vénitien

[A la Renaissance], l’étude de la botanique prit un vaste essor. C’est alors que commença véritablement l’inventaire du règne végétal, tant pour l’Europe que pour le reste du monde rendu accessible aux voyageurs. A la vérité, on s’occupa tout d’abord des plantes utiles, et l’une des premières préoccupations des savants de l’époque, médecins pour la plupart, fut de retrouver et de bien déterminer les plantes dont avaient parlé les anciens, les véritables simples dont ils avaient composé leurs remèdes ; car la médecine en étant encore aux conceptions d’Hippocrate et de Galien, même celle qui subissait le plus l’influence arabe, il importait avant tout de s’assurer des éléments de leur thérapeutique. Dioscoride, le plus complet et le plus précis des auteurs anciens qui ont écrit sur la matière médicale, attira le premier leur attention et exerça leur sagacité. Aussi les commentaires allaient-ils grand train.

L’un des plus célèbres, et celui qui a exercé la plus grande influence parmi la pléiade des commentateurs du XVIe siècle, fut certainement André Matthiole, médecin naturaliste (1500-1577), né à Sienne, mais établi dans le nord de l’Italie. Il publia à Venise, d’abord en italien dès 1544, puis en latin dix ans plus tard, ses commentaires sur la matière médicale de Dioscoride, traduits en français par A. du Pinet (Lyon, 1572), et par J. Desmoulins (Lyon, 1572).

[Or tous trois furent victimes d’une erreur de traduction. La formule de Dioscoride «  en tê kata tas Alpeis Galatia pleiston  », qui faisait référence à la Gaule transalpine, fut traduite «  in Gallia Alpibus finitima », de sorte que du Pinet fit venir la santonique de… Savoie. D’autre part, l’édition aldine et un manuscrit portaient Sardônion/ Sardonidi au lieu de Santonion/ Santonidi et Anguillara, botaniste en chef de la République de Venise, attribua la plante à la Galatie d’Asie. On la confondit avec l’auronne d’Asie mineure, dont les indications étaient proches. Guillaud paraît convaincu que Lyonnais et Vénitiens étaient intéressés à ces confusions…]

[Ainsi] Louis Anguillara, qui, en sa qualité de botaniste officiel de la République de Venise, avait eu toutes facilités pour voyager dans le Levant, et qui avait visité la Crète, Chypre et la Grèce soumise aux Turcs, c’est-à-dire l’Asie Mineure ou tout au moins ses côtes, insistait-il pour le terme de sardonique. Dans sa dixième lettre sur les Simples, écrite vers 1558 et publiée en 1561, il disait : « Absinthe Sardonée, quoique beaucoup l’appellent Santonique. Dans cette partie de la France [la Saintonge], on ne trouve aucune absinthe qui d’aspect et de propriétés réponde à la description de Dioscoride. La Galatie est un pays d’Asie appelé maintenant Natolie [pour Anatolie], dans lequel se trouve la contrée des Sardes. L’absinthe qui y croît est la même que celle qu’on trouve en Bosnie et en Hongrie ; elle répond à la description de Dioscoride et n’a été trouvée ni en France ni en Italie (1). »

(...) Aussi, Pierre Pena et Mathias de Lobel, épousant la même thèse, dans un ouvrage fait en commun, paru en 1570 (2), écrivaient-ils dans leur style à l’emporte-pièce : « De la Sardonie de Galatie, vicieusement Santonique du vulgaire. Elle est prise à tort pour l’absinthe romaine des officines. — Tous ceux qui connaissent la géographie et le grec, et qui ont lu le manuscrit de Paris et l’édition Aldine grecque (de Dioscoride) savent bien qu’il n’y a pas du tout d’Alpes gauloises dans le pays des Santons... »

[Nous allons retrouver bientôt ces deux compères...]

Aujourd’hui, il est bien inutile de discuter davantage une question qui ne se pose même plus, en présence de tant de textes divers et concordants en faveur de la Saintonge, en présence aussi des propriétés médicales reconnues aux absinthes indigènes des pays en cause ; car il ne peut y avoir de doute sur la nature du médicament, avant tout vermifuge, dont se servaient les anciens et dont la Saintonge seule peut encore exciper.

C’était, en effet, une erreur de nier son existence, car l’usage local de l’absinthe de Saintonge s’était toujours maintenu dans son pays, ce que Bernard Palissy, saintongeais d’occasion, constatait en 1544 (3) (...) :
« Ausdites îles [de Saintonge] et parmi les marais sallans, on y cueille de l’herbe salée, de laquelle on fait les plus beaux verres, laquelle on appelle salicor. Aussi on y cueille de l’absinthe appelée Xaintonnique, à cause du pays de Xaintonge. Ladite herbe a telle vertu que, quand on la fait bouillir, et, prenant de sa décoction, on en détrempe de la farine pour en faire des bignets fricassés en sein de porc ou en beurre et que l’on mange des dits bignets, ils chassent et mettent hors tous les vers qui sont dans le corps, tant des hommes que des enfants.

Auparavant que j’eusse la connaissance de ladite herbe, les vers m’ont fait mourir six enfants, comme nous l’avons connu, tant pour les avoir fait ouvrir que parce qu’ils en rendoyent souvent par la bouche, et, quand ils étoient prests de la mort, les vers sortoyent par les naseaux. » (4)

Cette observation personnelle et du cru ne fut publiée à Paris qu’en 1580, date de la première édition des Discours admirables ; mais Palissy exposa son livre dans un cours privé qu’il fit à Paris pendant le carême de 1575, et dans lequel il traita notamment des sels divers et de leurs effets sur les propriétés des plantes, chapitre où a pris place ce qu’il écrit de la santonique. Parmi ses auditeurs se trouvaient une douzaine de doctes médecins, originaires des quatre coins de la France, ceux de la cour en tête et une demi-douzaine de chirurgiens et d’apothicaires, notamment Ambroise Paré. L’observation de Palissy eut donc toute la publicité possible dans le milieu même qu’elle pouvait intéresser (5). Ce qu’il avait vu et constaté sur place, d’autres pouvaient le faire comme lui, pouvaient tout au moins vérifier ou faire vérifier ses dires, conformes aux données des anciens.

Chose curieuse ! au premier rang des auditeurs de Bernard Palissy se trouvait Monsieur de Pena, médecin docte (docteur en médecine), le même que le collaborateur du Lobel, qui, abandonnant la botanique, était devenu vers 1572, médecin spécial de Henri III et qui gagnait beaucoup d’argent au traitement des maladies syphilitiques (6).

Bernard Palissy n’était pas le seul en Saintonge à proclamer alors les vertus et l’ancienne réputation de la santonique. S’il faut en croire Louis Audiat, et il y a de bonnes raisons pour le faire, il n’était même pas le premier ni l’auteur véritable de la reconnaissance de la plante de l’antiquité. Il n’en avait été que le bénéficiaire personnel, puisqu’elle lui avait fait survivre ses derniers enfants, et avait appris le reste des médecins, soit de son propre médecin Lamoureux, soit de son ami Nicolas Alain, de Saintes, auteur d’un petit livre intitulé : De santonum regione, etc., qui comprend un opuscule : De factura salis. Il fut édité en 1598, trente ans environ après la mort de son auteur. Mais Bernard Palissy paraît avoir eu le manuscrit en sa possession et l’avoir largement utilisé sans le dire (7). Du reste, ils avaient dû causer souvent ensemble de cette santonique, en curieux de la nature qu’ils étaient tous les deux, et Nicolas Alain plus instruit avait dû apprendre de vive voix bien des choses au manouvrier qu’était alors Bernard Palissy. Quoi qu’il en soit, voici ce que Nicolas Alain dit de notre absinthe : « C’est le pays de Marennes, ainsi appelé, je pense, des salins de mer établis partout aux alentours. Dans ces salins pousse de toutes parts une absynthe qui a reçu de Dioscoride et de Pline le nom vulgaire de santonique, à cause du pays où elle croît, surnom encore employé aujourd’hui par les indigènes, puisqu’ils l’appellent d’un terme à peine modifié : santenique. » (8)

Un autre saintongeais notoire de la seconde moitié du XVIe siècle, Elie Vinet, qui a annoté l’édition des œuvres d’Ausone, parue à Bordeaux en 1580, n’oublie pas non plus la santonique, santenique ou sanguenite : « absynthe santonique dans Pline, herbe santonique dans Columelle, livre VI, tiges appelées santoniques par Martial, dans son épigramme, 96, livre 9 ; herbe commune dans la Saintonge maritime, qu’on appelle vulgairement sindenique par corruption de terme. » (9)

Enfin, le poète local qu’était André Mage de Fiefmelin a rimé quelques années plus tard les textes de Bernard Palissy et de Nicolas Alain :

La sanctonique y vient, ainsy qu’ailleurs l’absynthe,

Propre contre les vers beüe en bouillon esprainte (10).

Ce qui paraîtra encore plus extraordinaire, c’est que de tous les botanistes qualifiés de la Renaissance, Pena et Mathias de Lobel furent les seuls qui herborisèrent longuement en Saintonge et notamment dans les îles et la région maritime du pays. Ils y passèrent ensemble une partie de l’automne de 1566 et entrèrent en relation avec les principaux médecins de Saintes et de La Rochelle, devenus par la suite leurs correspondants. Partis de Montpellier, après la mort de leur maître Rondelet (30 juillet 1566), ils passèrent par Narbonne, Toulouse, Agen et Bordeaux. A Saintes, ils visitèrent Lamoureux, médecin instruit, qui leur fit connaître et leur donna l’aigremoine odorante (Agrimonia Eupatoria, L. var. odorata Mill.) plante des bois voisins de la ville, qu’il cultivait depuis des années dans son jardin (Xantis Pictavae Galliae finitimae sylvae eamdem agrimoniam edunt, quam odaratam vocant, propter odorem multo flagrantiorem, etiamque in hortis colebat superioribus annis et dabat nobis illic eruditus Medicus Lamoureux) (11).

A La Rochelle, ce fut le docte et très docte médecin Launay qui les pilota. Il leur donna d’abord quelques denrées coloniales que le commerce rochelais lui avait procurées à lui-même, notamment du costus des Moluques (12) et de l’encens d’Arabie (13). Nos jeunes gens visitèrent ensuite l’île de Ré où ils remarquèrent le garou ou sainbois (Daphne Gnidium L.) (14) et toute la côte de Saintonge où ils semblent avoir séjourné assez longtemps ; car, à propos des raisins ou dragées de mer (Epheda distachya L.), ils disent que cette plante existe dans les parages maritimes de La Rochelle et dans les îles de l’Océan Atlantique qui font face aux Salins, d’où des amis de toute confiance scientifique la leur ont envoyée. Eux-mêmes ne l’avaient pas remarquée en place, bien que durant l’automne de 1566, ils aient récolté en ces endroits mêmes beaucoup de choses rares (Rupellae etiam maritimis exire et ex adverso Salinorum insulis Oceani Occidui nobis amici non vulgatae fidei retulerunt. Nos tamen, autumno 1566, qui multa illic rari nacti fuimus, non animadvertimus) (15).

Il est inadmissible que des professionnels comme eux, qui ont visité en détail et à l’aise, d’après leur propre témoignage, la région maritime de La Rochelle et de Marennes, qui se sont abouchés avec les médecins les plus savants du pays, n’aient pas eu connaissance de la santonique, justement en fleurs à l’automne, et n’aient pas entendu parler de ses vertus vermifuges, puisque c’était un remède courant et populaire. D’où provient alors cette ardeur à contester à la Saintonge ce produit historique de son sol ? C’est à n’y rien comprendre. Tournefort est allé jusqu’à traiter Pena et Lobel de jeunes écervelés (16). Ils étaient en tout cas assez légers. (…)

Ce ne furent donc pas les renseignements autorisés, les occasions favorables ni les observateurs compétents qui manquèrent à la santonique. Mais une sorte de fatalité pesait sur elle et des vents contraires soufflaient sa perte. Le principal coupable, en somme, paraît avoir été Anguillara, le botaniste en chef de Venise, envoyé dans le Levant avec un but plus commercial que scientifique. C’est lui qui le premier avec ses compatriotes manipula le texte de Dioscoride en faveur de la Galatie d’Asie. Venise inondait l’Europe centrale et occidentale des produits du Levant, de vermifuges entre autres, c’est-à-dire de semencine d’Alexandrie. Elle avait intérêt à supprimer une concurrence saintongeaise possible, d’autant plus à craindre que le développement commercial de La Rochelle pouvait la répandre plus facilement au dehors. Là, doit être le secret de toute l’affaire et l’auteur responsable, inconscient ou non, de toute cette campagne ; car Pena et Lobel, dans leur amour immodéré de la contradiction, n’ont fait que ramasser pour les mettre en mauvais latin les pauvres arguments du botaniste vénitien.

Une autre cause préjudiciable, et de même entretenue avec intention, fut la confusion de nom qui se produisit au moyen âge, en Italie surtout, entre la véritable santonique et d’autres vermifuges, soit indigènes, soit importés d’Orient. Le nom de santoline, santolina en italien, fut d’abord donné à l’auronne femelle, plante de Sicile au dire même de Dioscoride, et de culture facile dans les jardins ; elle était aussi employée avec succès contre les vers. D’Italie elle passa en France, où elle est devenue et restée populaire, sous le nom de sanguenie, sanguenite ou sancenique (patois saintongeais). Santolina pour santonina est un dérivé évident du nom latin santonicum, donné primitivement à l’herbe ou absinthe de Saintonge. Comme cela arrive souvent aux meilleures marques, elles constituent un type dont le nom est emprunté par la concurrence, ce qui fut ici tout à fait le cas.

Ensuite, le commerce de Venise versait en Europe un vermifuge qu’il prenait à Alexandrie, l’ancien seriphium de Dioscoride sans doute, ou un produit similaire apporté de plus loin, de Syrie ou de l’Asie Centrale. Ce vermifuge, qui se présente sous forme de graines et de débris de sommités fleuries, prenait divers noms : Semen cinae ou sementine, semen contra (vermes) et enfin semen sanctum ou sanctonicum et santonicum. Ces derniers noms étaient dus, au dire des uns, à la provenance de la Terre-Sainte (terra sancta), au dire des autres, à une nouvelle application du nom populaire de santonicum à un produit similaire, c’est-à-dire à un nouveau démarquage profitable ; car, dans les textes médicaux le mot santonicum s’écrit le plus souvent sanctonicum, et dans l’abréviation courante sanctum (avec un trait sur l’u).

Une autre preuve de la confusion qui s’établit entre tous ces vermifuges d’origines diverses, c’est l’emploi alors fréquent, tant en italien qu’en français, du mot barbotine comme synonyme de semen sanctum. Or, barbotine est la transformation populaire du mot abrotanum qui a donné régulièrement auronne, arbotanum, arbotane, puis arbotine et [b]arbotine.

Trop de causes déprimantes, tant du côté des marchands et des savants que du côté des médecins et du langage populaire, s’étaient à la fois conjurées contre la santonique de Saintonge, pour qu’elle eût plus longtemps droit à l’existence. Elle fut la victime même de ses premiers mérites et de sa réputation gallo-romaine et médiévale, puisqu’elle dut, dès le début des temps modernes, céder la place et jusqu’à son nom à des concurrents plus heureux.


1. Semplici dell eccellente Anguillara, etc., par Marinello, Venise. 1561, et cité par J. Bauhin, Histor. Plant., III, 1ère partie, p. 168 et 177.

2. Pierre Pena et Mathias de Lobel, Stirpium adversaria nova.

3. C’est l’année où il leva les plans des marais salants de Marennes (Œuvres de Palissy, édit. Fillon, Niort, 1888, préface, p. 14).

4. Palissy. Discours admirables, édit. Fillon, t. II, chap. VI, p. 131.

5. Loc.cit., chap. VIII, p. 159 et préface p. 91.

6. L. Legré, Pierre Pena et Mathias de Lobel, Marseille, 1899.

7. Louis Audiat, La Saintonge de Nicolas Allain, réédition de Bordeaux, 1889, préface, passim.

8. Louis Audiat, loc. cit., p. 28, pour le texte, mais non pour la traduction.

9. Elie Vinet, in Ausonii epistolae, XI.

10. Oeuvres du sieur de Fiefmelin, Poitiers. 1601. Le Saulnier, fol. 50 r°.

11. Pena et Lobel, Adversaria nova, édit. de 1570-71, p. 308.

12. Idem, p. 35.

13. Idem, p. 430.

14. Idem, p. 156. Ils donnent à ce sujet une étymologie du nom de Ré (qu’ils écrivent Ratz) qui ne prouve pas en leur faveur : cette île devrait son nom aux nombreux rats qui l’habitent.

15. Idem, p. 338.

16. Tournefort, Isagoge.


3. Les incertitudes de la taxinomie

Ainsi, dès la fin du XVIe siècle, le nom de santonique était devenu pour la plupart des botanistes comme pour les profanes un terme général, ne s’appliquant plus à une plante précise, mais à un ensemble de plantes médicamenteuses, utilisées tout spécialement contre les vers intestinaux. C’est l’idée qui les guidera désormais dans l’inventaire des espèces...

[Lobel (1576), Bauhin (1594), Tournefort (vers 1700) rangent la santonique parmi les absinthes, avec les sériphées. Linné (1762-64) fait entrer absinthes, aurones et armoises dans un genre Artemisia au sein duquel il distingue bien l’Artemisia santonicum, mais en y regroupant uniquement des plantes « concurrentes » du Levant. On finit par reconnaître dans la santonique une variété comprise dans le genre Artemisia maritima de Linné, présent tout le long de l’Atlantique, de l’Espagne à l’Angleterre, ou Artemisia gallica de Willdenow et Canderolle, et c’est seulement en 1903 que Rouy l’individualisa sous l’appellation de pseudo-gallica. Seul auparavant Lesson avait tenté de lui faire une place dans la taxinomie :]

Lesson (René-Primevère), correspondant de l’Institut et pharmacien en chef de la marine à Rochefort, a publié, en 1835, un ouvragé intitulé : Flore Rochefortine. C’est un catalogue annoté des plantes spontanées ou naturalisées aux environs de la ville de Rochefort, dans un périmètre très étendu. Il y signale l’Artemisia maritima de Linné comme très commune dans les marais salants de Brouage, où elle fleurit en août et septembre et où elle est nommée sanguenite ; c’est un vermifuge populaire et efficace, ajoute-t-il. A ses yeux, cette plante est bien la santonique des anciens, d’où a découlé son nom de santonine, travesti plus tard en sanguenite ; il dit que Tournefort et Linné ont donné le nom de Santonica à une plante étrangère à la Saintonge, sans égard aux dires de Pline, de Martial, de Columelle et de Dioscoride. Aussi l’inscrit-il sous le nom d’armoise de Saintonge (Artemisia Santonica), avec le nom d’A. maritima, L., comme synonyme (1).

Mais il était trop tard pour revendiquer utilement, et Lesson, naturaliste fécond mais superficiel, manquait d’autorité en botanique. Il ne fut même pas suivi par la Société des sciences naturelles de La Rochelle, qui fit dresser en 1840 un Catalogue provisoire pour servir à la Flore de la Charente-Inférieure ; un seul écho, tout local encore, lui répondit : M. Faye, qui publia en 1850, à Civray, un Catalogue des Plantes vasculaires de la Charente-Inférieure ; et ce fut tout. James Lloyd, dans les diverses éditions de son excellente Flore de l’Ouest de la France, pas plus que Foucaud son collaborateur pour la 4e édition, parue en 1886, collaborateur aussi de M. Rouy pour la grande Flore de France en cours de publication, ne firent attention à la réclamation de Lesson. Ayant, comme nous l’avons déjà vu, à choisir un nouveau nom pour une forme atlantique d’absinthe littorale, voisine à la fois du type de l’Artemisia maritima L., et de sa forme languedocienne ou A. Gallica, Willd., mais jugée et démontrée distincte par eux, ces derniers auteurs ont pris de préférence celui de pseudo-Gallica.


1. Lesson, Flore rochef., Rochefort, 1885, p 278, n°407.


4. La santonique vers 1900

L’herbe ou absinthe de Saintonge des anciens, la santonique, était évidemment une espèce naturelle de ce pays, sinon tout à fait particulière, du moins plus abondante là qu’ailleurs, en raison de certaines circonstances locales. C’est ce que disent du reste Dioscoride, Pline et Galien. C’était un vermifuge très sûr, moins amer que l’absinthe ordinaire, mais nauséeux, mauvais à l’estomac, c’est-à-dire non aromatique. Or, il n’est qu’une plante dans tout le pays qui réponde à toutes ces conditions : c’est l’Artemisia maritima de Linné, aussi bien dans sa forme type, que dans sa variété Gallica, D. C. ou pseudo-Gallica, Rouy, ou que dans les sous-variétés et auto-hybrides qui en proviennent et que signale M. Foucaud (1). Elle se trouve dans toute la région maritime de Saintonge, en bordure des marais-salants et des parcs à huîtres, tant de la Basse-Seudre, de Brouage et de l’île d’Oléron, que de l’embouchure de la Charente, de l’Aunis et de la Basse-Sèvre. C’est la plante indigène qui par son port, son feuillage blanchâtre et soyeux rappelle le plus l’absinthe ordinaire, à laquelle ressemblait la santonique, au dire de Dioscoride ; celle aussi qui par son amertume moindre et ses propriétés vermifuges ressemble le plus au sériphium du Levant, auquel il la comparait également, tout en la disant moins chargée de graines, ce qui est encore exact. Toute la population saintongeaise des côtes la connaît sous le nom vulgaire de santenique et s’en sert couramment comme vermifuge.

Comme elle est vivace, les habitants du pays qui ont à s’en servir la cueillent en tout temps, selon leurs besoins. Pour l’utiliser en dehors de son rayon de croissance, on la coupe en feuilles, en mai ou en juin, bien avant la floraison, qui n’a lieu qu’en septembre ; on la fait sécher lentement et à l’ombre et on la rassemble en paquets. Chacun en fait provision pour lui et pour ses relations, et elle ne donne lieu de nos jours à aucun commerce. II y a quelques années, les marchands de poisson en portaient encore à leur clientèle et la vendaient dans les campagnes de Saintonge et d’ailleurs. Son mode d’emploi n’a guère changé depuis Bernard Palissy. La préparation préférée sur nos côtes est l’introduction de la plante en nature dans une petite omelette, qui représente « les bignets » ou beignets de nos pères. Mais on emploie aussi l’infusion aqueuse : « quelques feuilles pour le contenu d’une tasse à café, le matin à jeun, avec ou sans sucre », d’après le Dr Chevalier, médecin à St-Agnan-les-Marais (Ch.-Inf.).

Actuellement, elle croît à l’état sporadique, en bordure des salines et des parcs à huîtres, se contentant de l’espace qu’on lui laisse ; mais on doit admettre qu’avant la mise en valeur des lais de mer, elle occupait ceux-ci à titre de plante sociale et envahissante, comme Linné l’avait observé pour l’A. maritima, dans l’Ile d’Œland, et comme on l’observe ailleurs, tant pour cette espèce que pour les espèces voisines, quand le terrain leur est favorable. Par conséquent à l’époque gallo-romaine, la santonique devait vivre en masses compactes et dominantes dans les marennes de Saintonge,

Il existe bien dans la même région maritime, quoique dans des stations différentes, dans les sables plutôt que dans les marais à fond argileux, une autre plante voisine, l’Artemisia campestris de Linné, var. crithmifolia, D.C. ; ou maritima, Lloyd ; ou encore Lloydii, Rouy. Elle est très abondante aussi ; mais elle ressemble plus à l’aurone mâle qu’à l’absinthe ordinaire ; elle est peu ou point odorante, sans propriétés bien marquées, et n’a jamais pu supplanter sa congénère dans l’attention publique. Elle ne ressemble, du reste, ni à l’absinthe ordinaire, ni à l’absinthe sériphée.

Une troisième espèce d’absinthe vient encore en Saintonge, dans les friches calcaires arides, ou chaumes du pays, notamment à Martrou, près de Rochefort et aux environs de Saint-Savinien-sur-Charente : c’est l’Artemisia camphorata de Linné, autre sorte d’aurone mâle, à feuillage menu et à certaines tiges stériles et couchées, à odeur camphrée agréable, mais ni amère ni vermifuge. Elle non plus ne répond pas aux caractères ni aux usages connus de la santonique.

Je ne parle pas, bien entendu, de l’absinthe ordinaire ou grande absinthe (Artemisia Absinthium, L.), cultivée dans les jardins et naturelle ou naturalisée çà et là, en bordure des chemins et des champs, surtout dans la région maritime ; ni de l’armoise (Artemisia vulgaris, L.), naturalisée autour des habitations ; ni de la petite absinthe (Artemisia pontica, L.), cultivée dans les jardins, dont elle ne s’échappe jamais ; ni, enfin, de l’aurone mâle (Artemisia Abrotanum, L.), également cultivée et ne sortant pas non plus des jardins. Toutes ces plantes sont trop connues de toute antiquité, pour qu’une confusion possible ait pu exister entre elles et la santonique.

Ainsi donc, l’état civil de la santonique de Scribonius Largus, de Dioscoride, de Pline, de Galien, de Marcellus Empiricus et de tous les anciens qui les ont précédés, accompagnés ou suivis, devenue et restée la santonique des Saintongeais du littoral, est aussi bien établi que possible : c’est, à titre indubitable et irrévocable, I’ARTEMISIA MARITIMA, L., tant le type lui-même que la variété pseudo-Gallica, Rouy. C’est ainsi que les botanistes les plus autorisés l’ont dressé, et il n’y a plus à y revenir. Il est regrettable assurément que rien en lui ne rappelle la vogue dont cette plante jouissait jadis ; mais le lecteur sait maintenant par le menu toutes les péripéties de son histoire et les causes multiples qui l’ont fait sombrer.

La Saintonge n’a pas de chance au sujet de ses produits. Son sol lui a permis de notre temps de remplir le monde d’une eau-de-vie de vin sans pareille, qui à son tour a reçu le nom local de cognac, emprunté à l’une de ses villes. Ce nom est devenu aussi une marque supérieure parmi les produits étrangers similaires. Et voilà que la concurrence intéressée s’efforce de lui en enlever la propriété pour la donner à toutes sortes d’eaux-de-vie de vin ou non, agréables au goût ! Ce qui se passe actuellement pour le cognac, toute importance commerciale mise à part, permet de se rendre exactement compte de ce qui s’est passé pour la santonique, noyée d’abord avec des produits similaires dans une désignation commune, oubliée ensuite comme individualité et provenance. Espérons toutefois que la similitude des faits n’ira pas jusqu’au bout, et que l’histoire ne se répétera pas pour la Saintonge, ou comme on dit aujourd’hui pour les Charentes, avec le même inconvénient et le même désavantage.

La chimie organique moderne s’est montrée moins oublieuse du passé que la botanique ; car elle a donné le nom de santonine, tiré évidemment du vieux mot santonicum au principe actif, extrait d’abord du semen-contra fourni par une variété russe de l’Artemisia maritima, L., dénommée fragans, Willd., et, retrouvé ensuite dans toutes les autres variétés orientales de la même espèce. Elle a créé également les noms d’acide santonique et de santonates pour l’acide et les sels qui s’en forment, et de santonol (cinéol ou cynéol), pour des corps dérivés. Grâce aux chimistes, et avant tout à l’étudiant en pharmacie Auguste Alms, qui fut l’un des inventeurs et le parrain de la santonine, en 1830, la Saintonge a repris ses droits de suzeraineté sur un produit naturel que son sol et ses habitants avaient les premiers mis en relief, qu’ils avaient même imposés aux Romains, leurs vainqueurs politiques, et que les marchands vénitiens avec leur âpreté commerciale et les botanistes avec leurs savantes mais misérables querelles et avec leurs groupements d’abord confus et incertains, avaient fini par lui faire perdre.


(1) Bull. soc. bot. roch., année 1899.|

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