1505-1523 - Angoulême (16) : La voirie. Nouvelle peste. Le corps de ville et la magistrature en fuite. Disette. Révolte.

D 19 février 2009     H 22:37     A Pierre     C 0 messages A 883 LECTURES


Les épidémies, si elles n’ont pas leur principe même dans des conditions hygiéniques défectueuses, y trouvent du moins leurs agents de propagation les plus actifs, et on n’en comprendrait ni l’intensité ni la fréquence dans les siècles passés si on ne savait pas ce qu’était alors une agglomération d’habitations comme Angoulême.

Deuxième volet de l’étude d’Auguste-François Lièvre, en 1886.

Auguste-François LIEVRE, était Bibliothécaire-archiviste de la ville de Poitiers, correspondant du Ministère de l’Instruction publique. Il a été président de la SAHC en 1879-81, et en 1885-86.

Source : Bulletin de la Société Archéologique et Historique de la Charente - Année 1886

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II. 1505-1523. — La voirie. Nouvelle peste. Le corps de ville et la magistrature en fuite. Disette. Révolte.

Les épidémies, si elles n’ont pas leur principe même dans des conditions hygiéniques défectueuses, y trouvent du moins leurs agents de propagation les plus actifs, et on n’en comprendrait ni l’intensité ni la fréquence dans les siècles passés si on ne savait pas ce qu’était alors une agglomération d’habitations comme Angoulême.

Angoulême - Maison, rue Saint-Martial, n°49
Inventaire Archéologique d’Angoulême - J. George et P. Mourier - Angoulême - 1907

Les maisons étaient, en général, exiguës et mal aérées. Presque toujours le sol nu formait l’aire du rez-de-chaussée, ordinairement plus basse que la rue d’un demi-pied.

Au dehors, il n’y avait guère plus d’air dans les rues, étroites, tortueuses et le plus souvent surplombées par un étage en bois ou la saillie démesurée des toitures. Elles n’étaient pas pavées, et la plupart des habitants n’avaient pas d’autre endroit pour déposer leurs immondices. Les venelles surtout semblaient n’avoir été faites que pour recevoir les résidus de la vie animale ou les détritus du ménage.

De Beaulieu à Saint-Martial, dans l’intérieur des murs, il n’y avait pas moins de cinq ou six cimetières, dont le principal inconvénient n’était pas dans les exhalaisons qui s’en dégageaient.

La ville, qui a deux rivières et des sources nombreuses à cent cinquante ou deux cents pieds au-dessous de ses remparts, manquait d’eau, et on n’en usait pas, à Angoulême, avec la salutaire prodigalité des gens à qui elle ne coûte rien. Les puits, du reste peu nombreux, étaient alimentés, non par des artères se ramifiant au loin, mais par l’infiltration des eaux mêmes du plateau, pluviales et autres, qui, à travers la roche poreuse et fissurée, apportaient tous les principes délétères qu’elles avaient empruntés aux immondices de la rue ou au sous-sol pernicieux des cimetières. Dans quelques faubourgs, pour ne pas descendre à la Charente ou à l’Anguienne, on lavait le linge clans l’eau pourrie de quelque mare, où trop souvent les voisins ne faisaient qu’échanger entre eux les germes des affections les plus dangereuses.

Il y avait bien dans la charte constitutive de la commune un article pour obliger les habitants « à ôter chacun devant sa maison fumier et ordures et les bouter hors la ville » ; mais c’était lettre morte. On aimait mieux attendre du ciel qu’il nettoyât les rues en envoyant des ondées suffisantes pour les changer en ruisseaux et entraîner les immondices dans des « bousines » creusées pour les recevoir au pied des remparts.

Après la terrible épidémie de 1502 et sous le coup des menaces de celle de 1505, le maire et son conseil, comprenant que la municipalité devait se charger elle-même du soin de la voirie, prirent, le 11 août, la délibération suivante :
« Parce que en plusieurs lieux en cette ville est besoin nettoyer les rues tant publiques que autres, a été appointé qu’il sera commis un homme avec un cheval et chariot ou tombereau, lequel nettoiera lesdites rues et emmènera et ôtera les ordures et viscorites de devant les maisons et héritages de chacun qui ne les voudra nettoyer ; et aura ledit homme trois deniers tournois pour chacune charretée ou tombereau qu’il ôtera, et ce aux dépens de celui ou ceux à l’endroit desquels il nettoiera ; et de ce sera fait cri et édit public, afin que les habitants de cette ville n’en puissent prétendre cause d’ignorance. »
Au printemps de l’an 1512 il y eut une nouvelle panique : on crut à l’invasion de la lèpre. La municipalité se hâta de faire visiter par deux maîtres barbiers et chirurgiens les gens qu’on en soupçonnait atteints ; mais nous ignorons quel fut le résultat de cet examen.

En dépouillant les registres de l’échevinage, souvent incomplets, on est étonné, après une lacune de deux ans et demi, de trouver tout à coup un procès-verbal daté de Châteauneuf. Le 4 juin 1515, le maire, Charles de l’Hommelet, et vingt membres du corps de ville s’étaient donné rendez-vous là afin de délibérer des affaires de la commune d’Angoulême ou, pour mieux dire, d’une question qui les intéressait particulièrement, celle de l’anoblissement des échevins et des conseillers. Le maire, le juge, le procureur et les sergents eux-mêmes, fuyant devant la peste qui sévissait dans la cité, avaient en partant laissé des commis à leur place. Il était resté si peu de monde à Angoulême et, par suite, l’apétissement et l’entrée produisaient si peu que le conseil autorisa, de Châteauneuf, les fermiers de ces droits à se décharger de l’embarras de la perception en abonnant à n’importe quel prix ceux des habitants qui étaient demeurés dans leurs foyers.

Angoulême - Maison en torchis, rue de Genève, n°21
Inventaire Archéologique d’Angoulême - J. George et P. Mourier - Angoulême - 1907

Les officiers de la sénéchaussée avaient déserté de leur côté et, dès le 28 mai, tenaient leurs audiences à Saint-Cybardeaux [1].

Nous manquons de détails sur cette épidémie, qui paraît avoir été très meurtrière. L’hiver suivant elle était en décroissance sur le plateau, mais elle continuait à dépeupler les faubourgs et quelques localités voisines. A la mi-février, les religieux de Saint-Cybard n’avaient pas quitté la Grange-à-l’Abbé, dans la paroisse de Saint-Yrieix, où ils s’étaient transportés « pour le danger qui par ci-devant avait été et était encore en leur moustier et abbaye et autour d’icelle » [2] .

Cette fois encore la mortalité coïncide avec la disette, et la misère continue l’œuvre de l’épidémie. Au printemps, « messieurs de l’Église » font des remontrances à la municipalité au sujet « de la grande et dangereuse multitude de pauvres qui viennent et entrent chaque jour en cette ville, les aucuns desdits pauvres demeurants et venants de plusieurs lieux dangereux et où il y a encore danger et mortalité de peste, lesquels pauvres viennent quérir et mendier le pain et aumône pour Dieu, et par ce moyen pourra avoir plus grand danger et mortalité en cette ville que n’a été par le passé ».

Le conseil, moins rigoureux qu’en 1502, concilia la prudence et l’humanité en ne refusant l’entrée de la ville qu’aux pauvres venant de lieux infectés ; mais il prit occasion de la démarche du clergé pour lui envoyer à son tour une délégation afin de prendre de concert « la meilleure voie et conclusion que faire se pourra pour l’aide et sustentation des pauvres », qui sont « en nombre innumérable ».

Nous ne savons pas ce que fit le chapitre. Quant au corps de ville, il avait, l’année précédente, voté une subvention aux barbiers chargés de visiter les malades ; mais quand on ne mourut plus que de misère il abandonna les indigents à la charité privée.

Au mois d’octobre 1516 l’état sanitaire d’Angoulême laissait encore à désirer, au point que le cardinal d’Albret, qui devait s’y arrêter en se rendant à la cour, jugea prudent d’éviter la ville et alla prendre son gîte à Champniers. La municipalité, qui lui avait fait préparer quelques pots d’hypocras, en fut pour ses frais, et ses membres se partagèrent la liqueur.

C’est vers la fin de cette peste, dans le courant de 1516, que fut bâtie, à’ Baconneau, la première maison dite de Saint-Roc pour recevoir les personnes atteintes de cette maladie.

En 1518, « presque tous les habitants furent contraints par la contagion d’abandonner la ville » [3].

Au mois de mars 1523 on redoutait une nouvelle invasion de la peste, qui était « en plusieurs lieux autour de la ville ». L’autorité toutefois se borna à faire annoncer « par cri public ès halles et carrefours que chacun manant et habitant y prennent garde et soient mieux avertis de garder eux et leurs ménages, gens et serviteurs ».

Un autre danger, d’ailleurs, détourne bientôt l’attention de celui-là. La misère générale a engendré la révolte et le pays est en proie aux « laquais et bandoliers qui sont en grand nombre sur les champs », où ils font mille « maux, tenant en crainte les villes de Poitiers, Niort et Tours ». A Angoulême on n’ose pas, à cause d’eux, ouvrir la porte de Beaulieu, qui depuis assez longtemps est murée.


[1Bulletin de la Société archéologique de la Charente, VII, 394.

[2Archives départementales de la Charente, Fonds de Saint-Cybard, liasse de Saint-Amant, fief de Beauquaire.

[3Sanson, Les noms et ordre des maires d’Angoulesme.

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