1529-1549 - Angoulême (16) : Police de la ville. La lèpre. Misère et vagabondage. La peste. Révolte de la Gabelle

D 19 février 2009     H 23:33     A Pierre     C 0 messages A 1154 LECTURES


Troisième volet de l’étude d’Auguste-François Lièvre, en 1886.

Auguste-François LIEVRE, était Bibliothécaire-archiviste de la ville de Poitiers, correspondant du Ministère de l’Instruction publique. Il a été président de la SAHC en 1879-81, et en 1885-86.

Source : Bulletin de la Société Archéologique et Historique de la Charente - Année 1886

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III. 1529-1549. — Police de la ville. La lèpre. Misère et vagabondage. La peste. Révolte de la Gabelle.

Angoulême - Eglise Saint-Martial, vue sud-est
Inventaire Archéologique d’Angoulême - J. George et P. Mourier - Angoulême - 1907

Les épidémies, en dépeuplant et ruinant la ville à des intervalles si rapprochés, rendirent ses administrateurs de plus en plus attentifs aux soins de la voirie. Les Statuts et ordonnances sur le fait de la Police promulgués le 27 mars 1529 contiennent à ce sujet quelques prescriptions fort sages, mais qui, par contre, nous laissent entrevoir l’intérieur de la cité sous un assez fâcheux aspect. « Art. VIII, Que tous les manants et habitants de ladite ville, cité et faubourgs, de quelque état ou condition qu’ils seront, pour une chacune semaine auront chacun endroit soi à nettoyer ou faire nettoyer les rues et venelles et en ôter ou faire ôter toutes immondicités, eaux puantes et ordures, sur peine d’amende arbitraire ; — IX, Aussi ne feront leurs aisines de retraits parmi lesdites rues et venelles et l’interdiront à leurs serviteurs, enfants et famille, sur peine de ladite amende ; — X, Aussi ôteront et délivreront les bois, pierres et autres empêchements, en sorte que l’on puisse passer et repasser aisément par lesdites rues et venelles, sur peine d’amende comme dit est ; — XI, Que tous bouchers vendant chairs, pour éviter au danger de peste, ne jetteront ni mettront aucuns fumiers, boues, sang, tripailles, ossements, pieds et cornes parmi lesdites rues et venelles ni hors de leurs étables et maisons, mais incontinent ayent à les mettre hors ladite -ville ; — XII, Aussi auront à tenir en leurs bancs et ouvroirs des halles où ils vendent leurs chairs, corbeilles, paniers et autres vaisseaux pour en iceux mettre et amasser ossements, cornes et pieds de leurs bœufs, moutons et autres bestiaux qu’ils détaillent et exposent en vente, pour un chacun jour les emporter jeter et mettre hors de ladite ville ; — XVI, Item leur est enjoint de non verser et jeter aux halles, rues et venelles les eaux du tripaille, et de nettoyer le haut, bas, devant et derrière de leurs bancs et ouvroirs de trois jours en trois jours, sur peine d’amende ; — XIX, Item qu’à tous poissonniers est enjoint, soit en leurs maisons que auxdites halles, d’avoir bailles, seilleaux ou autres vaisseaux pour les recapter et porter aux lieux dédiés et ordonnés, pour éviter au danger de peste et autres maladies, et là où il sera connu au-devant de leursdites maisons avoir versé lesdites eaux en payeront l’amende ; — XXV, Item que tous hôteliers et taverniers n’ayent à retirer en leurs maisons gens venant de lieux dangereux à peste, et d’enquérir les survenants par foi et serment, sur peine d’amende ; — XXIX, Item que nuls ne tiennent en leurs maisons, jardins et autres lieux étant en ladite ville et cité aucuns pourceaux ni iceux laisser aller parmi la ville, sur peine d’amende et confiscation d’iceux » [1]. [NDLR : Texte intégral des statuts et ordonnances pour la police de la ville de 1529.]

La peste cependant laissait plus que par le passé du répit aux habitants d’Angoulême. Le petit hôpital de Baconneau, du reste trop éloigné de la ville, avait pu être négligé puis vendu, et ce ne fut qu’en 1532 qu’on bâtit, à l’Houmeau, une nouvelle maison de Saint-Roc, plus vaste que la première, et qui, à son tour, demeura assez longtemps sans usage.

Mais ce n’était pas seulement contre la peste, ou une épidémie quelconque appelée de ce nom, qu’on avait à se prémunir. Un autre mal terrible, considéré comme essentiellement contagieux et qui, pendant le moyen âge, avait été l’effroi des populations, apparaissait encore de temps à autre, bien que de plus en plus rarement, et alors le seul bruit que la lèpre était quelque part suffisait pour faire renaître les inquiétudes d’autrefois. On eut des appréhensions de ce genre en 1540. Deux maîtres barbiers et chirurgiens d’Angoulême furent désignés pour visiter d’office ceux qui « étaient blâmés et accusés de ladrerie ». Ils se transportèrent notamment à Nersac et à la Couronne et firent comparaître deux familles, dont une au moins fut trouvée indemne. [2]

Angoulême - Maison, rue du Cheval-Blanc, n°22
Inventaire Archéologique d’Angoulême - J. George et P. Mourier - Angoulême - 1907

La misère, de son côté, bien plus endémique et persistante, enfantait çà et là des désordres qui, comprimés d’abord, devaient bientôt renaître plus graves. « L’an de grâce 1541, dit un annaliste du corps de ville, fut élu et admis pour maire et capitaine maître Ythier Jullien, lequel, par sa bonne conduite, diligence et poursuite, nous délivra de plusieurs larrons, voleurs et vagabonds, qui de longtemps auparavant régnèrent en ce pays d’Angoumois, y faisant meurtres, voleries et autres maux infinis, par le moyen desquels étaient tous les passants par icelui en merveilleuse crainte et danger. Et desdits voleurs furent, entré autres, par ledit maire, punis et mis ès mains de justice Pierre Montvoisin dit le Gantier, Jean Hannequin dit Passe-partout, et un nommé le Mareschal de Fouquebrune ; lesquels furent exécutés, ars et brûlés en la ville de Poitiers, par arrêt, ès Grands Jours, lors séant audit lieu. Et pareil arrêt fut donné ès dits Grands Jours contre un nommé le curé de Fouquebrune, compagnon et complice des dessus dits ; mais fut l’exécution sur-soyée, à cause qu’on n’eut le temps pour dégrader ledit curé de ses ordres de prêtrise » [3].

De nombreuses et longues lacunes dans les registres de la ville font que pour un tiers du XVIe siècle nous manquons de renseignements. Les comptes de l’évêché, encore plus incomplets et qui, pour les années qui subsistent, sont loin de valoir notre source ordinaire, nous fournissent cependant çà et là quelques données.

Nous y voyons que depuis le commencement de l’année 1546 jusqu’à la moisson il y eut en Angoumois « grand cherté », et que, en l’absence de l’évêque, l’un de ses vicaires fit distribuer chaque dimanche à la porte de la ville dix sous aux pauvres étrangers.

L’année suivante la peste était à Angoulême, et, par ce motif, on donna encore, à partir du mois de juin, dix sous chaque dimanche à la porte de Saint-Pierre, ce qui continua jusqu’au premier mai 1548.

Les agents de l’évêque firent venir de ses fermes « pour le blé de l’aumône durant la peste » huit pipes de froment, qui « fut vendu à huit sous six deniers le boisseau, qu’est la pipe cent deux sous ».

L’épidémie sévissait de même dans les environs, notamment à Dirac, l’un des domaines de l’évêque, dont l’homme d’affaires avoue, dans son compte, qu’il « n’a osé guère fréquenter audit Dirac pour raison de ladite maladie ». Par le même motif il n’était point resté à l’évêché, que tout le monde, d’ailleurs, avait quitté. Aux dépenses figure, en effet, une somme de trente-neuf livres quinze sous « pour le salaire de deux personnages qui ont demeuré au temps de peste aux maisons épiscopales d’Engolesme six mois pour les garder ».

Les recettes de l’évêché, comme celles de la ville en pareil cas, subirent l’effet de l’épidémie. Il fallut envoyer souvent « à Vars, à Dirac ou Pérignac solliciter les fermiers de bailler argent ». A Angoulême, le représentant de l’évêque fut obligé de rabattre au fermier de sa juridiction les deux tiers d’un quartier de la ferme, soit quatre livres trois sous et quatre deniers, « à cause de la peste qui a régné la présente année ».

La détresse générale, aggravée par l’établissement récent de la gabelle ou impôt sur le sel, amena, au milieu de l’année 1548, une insurrection en Angoumois. Le 14 août, les rebelles se présentèrent devant Angoulême. La ville, surprise, n’était guère en état de se défendre : on se débarrassa des mutins en « leur donnant force pain et vin ». Ils revinrent quelques jours après et furent repoussés ; mais ils commirent à la campagne toutes sortes d’excès. Les lansquenets et autres troupes envoyés pour rétablir l’ordre ne se comportèrent pas beaucoup mieux que les gens de « la commune » et achevèrent la ruine du pays sans y ramener la sécurité : « Après vinrent les gendarmes, dit Grézin dans son compte du spirituel de l’évêché, en telle sorte que bien peu de vicaires, (en la présente année) se trouvèrent aux cènes, de peur desdits gendarmes » [4]. Le 29 septembre, les bourgeois d’Angoulême écrivent au duc d’Aumale, lieutenant général en Guyenne, pour l’assurer de leur dévouement au service du roi ; mais, redoutant évidemment de nouvelles charges, ils le supplient « d’avoir regard à la nécessité de la ville, affliction et pauvreté des habitants, tous les biens desquels étant aux champs ont été, disent-ils, pillés et saccagés par cette commune pour la résistance que leur avons faite » [5]

Les ravages de l’insurrection dans quelques cantons au temps des récoltes et ensuite la présence dans les campagnes d’une armée sans discipline ne paraissent pas avoir exercé sur le prix des denrées l’influence qu’on pouvait craindre pour l’année suivante. A en juger par le chiffre des aumônes de l’évêché, il n’y eut point, en effet, recrudescence de misère avant la moisson de 1549 ; mais cette récolte elle-même fut insuffisante, au point que dès le milieu de l’hiver, le nombre des pauvres s’accroissant, il fallut augmenter la quantité des secours, et qu’au mois de mai c’était une véritable disette.

« Pour le pain accoutumé donner toutes les semaines tant aux religieux que ladres 52 sous ; — item devant la porte de l’évêché de Vars, à cause qu’il faisait cher vivre la présente année-, fut. avisé donner du pain pour cinq sous chacune semaine, ce qu’a été fait l’espace de cinq mois, qu’est pour le tout cent sous ; — item après ce, environ un mois devant la Saint-Jehan, vu la multitude des pauvres, monseigneur Carrion (l’un des vicaires) commanda en donner pour trois sous chacun jour jusques à métives, ce qu’a été fait trente jours, qu’est en somme sept livres dix sous » [6].

La peste pendant quelques années ne fit pas de nouvelle apparition à Angoulême, si bien que la ville, manquant de meubles pour son collège, y fit porter ceux de l’hôpital de Saint-Roc et plus tard se décida à affermer l’immeuble lui-même, en stipulant que si le fléau revenait, le locataire serait tenu de vider les lieux pour faire place aux malades.


[1G. B. de Rencogne, Documents pour servir à l’histoire du commerce et de l’industrie en Angoumois, 11° partie, Police des villes. (Bulletin de la Société d’archéologie de la Charente, 1877.)

[2(1) P. de Fleury, Inventaire-sommaire des Archives de la Charente, série E, t. II, p. 238.

[3Sanson, Les noms et ordre des maires, eschevins et conseillers.

[4Archives départementales de la Charente, G, Comptes de l’Evêché, Spirituel, 1546-48 ; Temporel, 1547-48 ; — -A.-F. Lièvre, Exploration archéologique de la Charente, I, 99.

[5Les habitants d’Angoulême au duc d’Aumale, Bibliothèque nationale. Fonds Gaignières, 399, f° 9.

[6Archives de la Charente, G, Comptes de l’Évêché, Spirituel, du 1er juin 1550 au 31 mai 1551

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