1630 - 1633. — Angoulême (16) : Décroissance et suites de la peste. La ville obérée. Misère

D 4 avril 2009     H 00:09     A Pierre     C 0 messages A 603 LECTURES


Neuvième volet de l’étude d’Auguste-François Lièvre, en 1886.

Auguste-François LIEVRE, était Bibliothécaire-archiviste de la ville de Poitiers, correspondant du Ministère de l’Instruction publique. Il a été président de la SAHC en 1879-81, et en 1885-86.

Source : Bulletin de la Société Archéologique et Historique de la Charente - Année 1886

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IX. 1630-1633. — Décroissance et suites de la peste. La ville obérée. Misère.

Vers la fin de l’année, la mortalité se ralentit et Décembre, quelques habitants se hasardèrent à revenir. Sur la couverture d’un cahier réunissant ses minutes du dernier trimestre de 1630, Chérade, l’un des confrères de Gibauld, a écrit cette mention : « En septembre ne s’est rien fait à cause de mon absence de cette ville pour raison de la contagion, qui a été fort grande et qui a commencé à cesser en décembre de l’année présente [1]. »

Le 29 décembre, assez de membres du corps de ville étaient rentrés à Angoulême pour qu’il pût tenir séance. La réunion eut lieu au couvent des Pères Cordeliers, « à cause du mal contagieux qui était en la maison commune ». On décida seulement qu’il « serait fait extrait du nom et conom des pauvres mendiants de la ville et faubourgs par le maire, pour être mis et distribué par les maisons de messieurs de cette ville pour les nourrir par charité et aumône, chacun selon ses facultés ».

A ce moment, on se préoccupait plus de la misère que de la peste ; mais si, depuis l’entrée de l’hiver, l’épidémie était en décroissance, le danger pourtant n’avait pas tout à fait disparu. On le voit par les précautions que continuent à prendre les notaires et leurs clients, et quelquefois aussi par la nature des contrats. Une fois, un pestiféré qui se présente avec deux femmes pour faire écrire le marché en vertu duquel celles-ci se chargent de nettoyer le linge, la vaisselle et les meubles de ses parents morts de la peste. L’acte est « fait et passé en la ville d’Angoulême, maison du notaire, au-devant de laquelle étaient les parties, n’ayant entré en la maison de nous dit notaire, attendu le soupçon du mal et que lesdites femmes sont embrumées ». Naturellement le pestiféré fut dispensé de signer [2]. Une autre fois, Gibauld procède à l’inventaire des meubles d’un individu mort de la contagion il y a trois mois, au village de la Trèsorière, « où étant, dit-il, en une grande ouche qui est joignant les bâtiments dudit lieu de la Trèsorière et au derrière du puits d’icelle, où nous sommes mis pour éviter le soupçon du mal contagieux ». Le lendemain, il se transporte au quartier du Minage, à la requête d’une femme dont les parents sont morts de la peste et qui déclare vouloir satisfaire à l’ordonnance du maire plusieurs fois rappelée aux habitants et qui leur enjoint de « faire nettoyer les maisons infectées et sortir les meubles, autrement qu’il y serait pourvu et mis des personnes pour ce faire et que lesdits meubles seraient perdus pour les propriétaires ». Il y a lieu de faire d’abord un inventaire ; pour y procéder, le notaire se tient près de la maison, et comme précédemment, un corbeau sort les objets et les lui présente [3].

Un confrère de Gibauld, qui n’a pas poussé la prudence jusqu’à s’enfuir ou qui est revenu, prend les mêmes précautions que lui, et, le 6 février, faisant un inventaire, commence par déclarer qu’il s’est tenu en dehors de la maison, « n’ayant voulu ni osé entrer en icelle, à cause du mal contagieux qui y a été » [4].

Les ventes de meubles à l’encan, qui se faisaient à la pierre du Pallet, ne pouvaient avoir lieu que trois mois après le décès. Les procès-verbaux témoignent des mêmes craintes que les inventaires, et il n’y a guère à s’étonner que parfois il ne se présentât aucun acquéreur [5].

A la fin de l’hiver, la misère en ville était affreuse. Le 12 mars, le conseil du maire prit, au sujet de « la disette, et nécessité urgente des pauvres », un arrêté qui fut homologué en maisée, quelques jours après, mais que nous ne connaissons pas. Tout ce que nous en savons, c’est que deux pairs, conseillers du roi au présidial, furent particulièrement chargés de tenir la main à son exécution « et de faire que les pauvres ne périssent pas de faim et reçussent les aumônes de ceux qui leur devaient donner ».

Les ressources de tous étaient épuisées. Pour nourrir les indigents de ses terres,- le chapitre fut obligé d’engager, moyennant quatre cents livres, le greffe de ses juridictions des environs d’Angoulême. Voici le préambule du contrat : « Comme ainsi soit que, à cause de la grande stérilité, disette de famine, il y ait si grand nombre de pauvres en cette ville et en toute la province, spécialement en la terre et seigneurie de Mansle, appartenant à messieurs du chapitre, et que, pour la nourriture desdits pauvres, le chapitre ait été contraint de donner plusieurs sommes de deniers ; mais à présent leurs moyens sont si petits qu’ils ne peuvent suffire à la nourriture et assistance qu’ils sont tenus de leur donner, et n’ont aucune argenterie, trésor ne ornements qu’ils puissent vendre ou engager pour en retirer des deniers afin d’employer en la nourriture desdits pauvres ; c’est pourquoi ils ont avisé d’engager, à faculté de rachat perpétuel, le greffe des juridictions d’autour de cette ville » [6].

Les finances municipales se trouvaient dans une situation encore plus déplorable. Ordinairement les recettes, quoique fort restreintes, couvraient les dépenses nécessaires ; mais dans la crise qu’on venait de traverser les recettes avaient complètement fait défaut, en même temps que les dépenses s’étaient considérablement accrues.

Sans avoir égard à cette détresse, l’État exigeait de la ville, pour l’année 1630, une subvention qui, sous un autre nom, tenait lieu des impôts dont la charte communale avait promis l’exemption. Elle ne put pas payer, et pour l’y contraindre les agents du fisc prirent comme otage un membre du corps de ville et l’emmenèrent dans les prisons de Limoges.

A Pâques, lors de la reddition des comptes, le fermier du greffe de la ville demanda une réduction ; de son côté, celui de rapetissement « remontra que depuis neuf mois en çà il n’avait pu tirer aucune chose, à cause du mal contagieux qui a été en la présente ville, en laquelle pendant ledit temps personne ne venait, et que, au contraire, tous les habitants d’icelle se seraient absentés et que la majeure part des hôtes à qui il avait sous-affermé, tant en la ville que aux faubourgs, sont morts et leur famille. Il requit être déchargé du prix de ladite ferme pour lesdits neuf mois en çà et pour l’avenir, attendu que ledit mal contagieux continuait encore ».

Au milieu de mai la peste n’avait pas cessé de sévir, mais elle paraissait se localiser sur certains points [7].

La ville, qui donnait trente-cinq livres par mois à son « chirurgien de la santé », crut devoir renouveler son traité avec lui, et elle le prorogea encore en juin, bien que pour payer ce qu’elle lui devait déjà elle fût obligée d’emprunter.

Au commencement de l’été, le plateau paraît être enfin débarrassé du fléau ; mais, comme il n’en est pas de même des environs, les habitants, à tour de rôle, se tiennent encore aux portes « pour empêcher que ceux qui viennent des lieux où est le mal contagieux n’y entrent, afin de se conserver dudit mal au mieux que faire se pourra ».

Parmi les localités voisines les plus atteintes il faut citer Dirac. Le curé a consigné sur son registre de baptêmes, mariages et sépultures, une brève et navrante relation des ravages du double fléau, l’épidémie et la faim, dans sa paroisse :

« Le jour de l’Ascension [1630], au soir, au cimetière furent enterrés Jehan Rousseau dit Jehannot et Gabrielle Rousseau, sa fille, du village de Chez-Brou, et fut alors que le mal contagieux fut découvert audit village de Chez-Brou, proche le bourg, qui continua deux ans et demi, de village en village, avec grande perte de gens, dont moi soussigné fus contraint dire la sainte messe aux champs, quelquefois aux vieux piliers de la Grange de l’évêque, et après dessous la halle de Dirac. Et, cette année, fut la pauvreté si grande que le peuple était bien aise de trouver des herbes sauvages, et fut résolue une femme de la paroisse de tuer son fils pour satisfaire à sa faim ; mais cela n’advint pas. Ceux qui liront ceci doivent ne se glorifier, ains craindre le fléau de Dieu, et qu’il lui plaise donner à ceux qui sont écrits en ce livre la paix et repos éternels. »

« Le sixième juin, au matin, a été porté à Notre-Dame-du-Bois, dite Sainte-Radégonde, et illec enterré feu Barthélemi Boisseau, qu’on a dit être mort de faim, du village des Marets, sans assistance de sacrements [8]. »

A Nersac, « le mal contagieux » commença ses ravages le 8 juin 1630, et, après une période de relâche, reprit en février 1631. Il enleva soixante-seize personnes dans le bourg et vingt-trois au village du Peu [9].

Dès le milieu de l’année 1629, l’épidémie avait fait son apparition dans les environs de Barbezieux, où elle paraît avoir cessé vers le printemps de 1630 [10].

A Cognac, elle se déclara au mois de février 1629, et trois ans après, en février 1632, elle sévissait avec plus d’intensité que jamais [11].

Poitiers, atteint dès le printemps de 1628, n’en fut délivré que vers la fin de 1632 [12].

Si la peste avait, à ce qu’il semble, quitté le plateau d’Angoulême dès le milieu de l’année 1631, il n’en était pas de même des campagnes de l’Angoumois, où elle exerçait encore ses ravages l’année suivante. Au Maine-Bost, dans la paroisse de Rivières, une famille entière, composée du père, de la mère et de plusieurs enfants, succomba au fléau vers la fin de 1631 ou le commencement de 1632 [13].

Au mois d’août suivant, il y avait encore quelques cas au faubourg même de l’Houmeau, et la ville, menacée de si près, jugeait toujours à propos de faire garder ses portes. Les maisées se tenaient, comme précédemment, au couvent des Cordeliers, « à cause du mal contagieux qui avait été ci-devant en la maison commune », et ce n’est que le 11 mars 1633 que nous voyons le corps de ville réuni de nouveau au lieu ordinaire de ses séances.

Par les précautions et les mesures auxquelles nous ont fait assister les actes des notaires et les délibérations du corps de ville, nous avons vu que non-seulement le contact des malades ou des objets qui leur avaient servi était considéré comme dangereux, mais que l’air passait aussi pour être un des véhicules du mal. C’est à peu près tout ce que nous apprennent ces documents sur la maladie elle-même ; et l’on pourrait, bien que quelques-uns la désignent sous le nom de peste, conserver quelque doute sur sa véritable nature, si l’on ne savait par des témoignages plus précis que cette terrible épidémie, qui sévissait en même temps dans le Midi, était bien réellement la peste [14].


[1Minutes de Chérade, octobre-décembre 1630.

[2Minutes de Ph. Gibauld, 7 janvier 1631.

[3Minutes de Ph. Gibauld, 15 et 16 janvier et 25 février 1631.

[4Minutes de J. Martin, 6 février 1631.

[5Minutes de J. Martin, 18 mars 1631 ; — Minutes de Gibauld, 20 mars 1631.

[6Minutes de Ph. Gibauld, 8 mars 1631 (communication de M. P. de Fleury).

[7Minutes de Ph. Gibauld, 18 mai 1631.

[8État civil de Dirac, 1630 (communication de M. P. de Fleury).

[9État civil de Nersac, 1630, 1631 (communication de M. Alexandre Débouchaud).

[10J. Pellisson, la Peste à Barbezieux (Bulletin de la Société archéologique de la Charente, 1876, p. 53).

[11Marvaud, Études sur Cognac (Bulletin de la Société archéologique de la Charente, VII, p. 115).

[12Ledain, Journal d’A. Denesde (Archives historiques du Poitou, XV, p. 272).

[13Minutes de Desaunières, notaire à la Rochefoucauld, 23 février 1632 (communication de M. P. de Pleury).

[14Bulletin de la Société archéologique du Midi de la France, 13 janvier 1885.

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