1632-1636. - Angoulême (16) : Misère, révolte et remontrance des paysans

D 31 août 2009     H 12:34     A Pierre     C 0 messages A 882 LECTURES


Dixième volet de l’étude d’Auguste-François Lièvre, en 1886.

Auguste-François LIEVRE, était Bibliothécaire-archiviste de la ville de Poitiers, correspondant du Ministère de l’Instruction publique. Il a été président de la SAHC en 1879-81, et en 1885-86.

Source : Bulletin de la Société Archéologique et Historique de la Charente - Année 1886

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X. 1632-1636. — Misère. Révolte. Remontrance des paysans.

La ville, dont le budget depuis quinze ans n’avait pas pu reprendre son équilibre, sortit de cette épidémie tout à fait ruinée. Elle devait tout entière depuis deux ans une subvention de six mille six cents livres, à laquelle elle avait été taxée pour le paiement des habits et souliers de l’armée d’Italie. A la fin de juin 1632, le corps 1632. de ville apprit que deux de ses membres, en voyage, 28 juin venaient d’être emprisonnés à Paris, à la requête du receveur général de Limoges, qui menaçait de faire arrêter d’autres habitants si la commune n’acquittait pas cet arriéré.

Pendant l’épidémie il avait fallu « emprunter de grandes et notables sommes de deniers » pour nourrir les indigents, payer les médecins, les chirurgiens, les prêtres, les inhumations, et pour « faire des huttes par les champs ». La commune devait près de quarante mille livres. A bout de ressources et d’expédients, les bourgeois, réunis en maisée générale, résolurent d’exposer au roi « le misérable état de la ville pendant les deux dernières années », en le suppliant « d’accorder quinze ou vingt mille livres à prendre sur les deniers d’octroi ». La cour, affamée d’argent, n’accorda rien sur ses propres deniers, mais elle autorisa un peu plus tard les habitants, déjà très chargés, à augmenter les droits d’entrée sur le vin et le bétail.

La ville était tellement gênée qu’elle ne pouvait plus faire face à ses obligations les moins lourdes. Mathurin Rousseau, maître apothicaire, qui, le 25 novembre 1630, avait « loué à Jean Guérin, lors maire, une sienne borderie pour y loger les Pères Capucins exposés pour la consolation des malades contagiés, moyennant la somme de vingt livres et à la charge que, à la fin de ladite ferme, ledit sieur maire ferait griffonner et blanchir la maison par le dedans », attendait encore en mars 1634 l’exécution de ces engagements.

Un créancier de la ville faisait, à défaut de paiement, saisir sur route les marchandises à destination d’Angoulême ou emprisonner certains habitants, pris comme solidaires de tous.

Dans les campagnes, encore plus chargées que les villes, le paysan, découragé et irrité, « laissait ses terres incultes, voire celles à safran », c’est-à-dire les meilleures, et s’en allait mendier son pain. La faim le poussa à bout ; une révolte éclata, au printemps de 1636, dans la Guyenne et se propagea rapidement dans le Périgord, la Saintonge, l’Angoumois et le Poitou. Au milieu de mai, on était informé à Angoulême que « l’émotion du commun peuple était si grande dans la majeure part des châtellenies de Montmoreau, la Valette, Aubeterre, Blanzac, dans toutes les paroisses voisines des provinces de Saintonge et Périgord et dans la Lande, qu’ils se donnaient tous rendez-vous en armes », au son du tocsin, et couraient les foires pour chercher « les gabelleurs », comprenant sous ce nom tous ceux qui étaient chargés du recouvrement des impôts. Le maire, avisé que les mutins « étaient tous délibérés et résolus de venir à la foire qui se devait tenir les 22, 23 et 24 de ce mois, assembla les Douze de son conseil et leur proposa que, si cette multitude de peuple venait à la foire ordonnée lesdits jours hors la ville ou proche les murs d’icelle, il serait à craindre qu’elle ne se jetât dans nos faubourgs pour les piller, ce qu’il serait extrêmement difficile d’éviter, et les habitants de la ville, inopinément surpris, ne sauraient empêcher ce malheur. C’est pourquoi il leur demanda s’il n’était pas expédient de remettre la foire pour ôter à ce peuple ému et transporté toute occasion et prétexte de s’approcher, et, par ce moyen, éviter les dommages et inconvénients préjudiciables qui en pourraient arriver, laquelle proposition ils trouvèrent raisonnable, et jugèrent à l’instant à propos d’en communiquer à messieurs du présidial, puisque les foires étaient un droit royal ; lesquels dits sieurs, le même jour, après avoir ouï les sieurs gens du roi, autorisèrent cette résolution, ensuite de laquelle il a fait publier sa défense par la ville et écrit aux officiers de plusieurs châtellenies du présent ressort et les a priés de faire savoir, à leurs marchés, la remise de la foire ».

Deux ou trois jours après, le maire apprit que l’insurrection s’étendait et que les rebelles avaient résolu « de venir aux faubourgs de la ville, sur ce qu’ils croyaient que le décri de la foire était un moyen supposé et inventé à dessein pour établir en leur absence de nouveaux droits ». Il réunit encore à la hâte ses conseillers et fit venir « les capitaines et officiers des compagnies de la ville aux fins de prendre leurs conseils sur la rencontre ». Tous estimèrent qu’il y avait lieu de convoquer pour le jour même une assemblée générale.

Il y fut « arrêté que les capitaines feraient un nouveau rôle de leurs compagnies et tiendraient les habitants avertis d’être prêts à prendre les armes aux commandements qui leur en seraient faits, pour être premièrement et promptement pourvu à la garde des portes de la ville et sortir, s’il y échéait, pour défendre les faubourgs et franchises d’icelle et en repousser tous ceux qui se présenteraient pour y entrer en armes ».

Les paysans commirent en Saintonge les plus graves excès contre les « partisans, qui les avaient réduits au désespoir » ; mais en même temps ils « protestaient être bons Français ». Quelques gentilshommes prirent la tête du mouvement pour le contenir et le régler, et s’entremirent afin d’obtenir la suppression des taxes qui l’avaient provoqué. Au mois d’août, les syndics et députés du tiers-état des châtellenies de Cognac, Merpins, Châteauneuf, Bouteville, la Valette, Ruffec, Jarnac, Montignac, Blanzac, Mansle, Verteuil, Confolens, la Rochefoucauld, Aubeterre, Chabanais et autres firent présenter à l’intendant de Villemontée la requête suivante :

« Qu’il vous plaise d’ouïr et juger les raisons et plaintes qu’une extrême nécessité fournit aux suppliants sur et à l’occasion des charges dont le faix insupportable les a privés jusques au dernier denier et les a réduits à telle impuissance et nécessité qu’enfin le désespoir les a précipités dans les émotions dont ils se confessent grandement criminels et redevables à Sa Majesté, pourquoi ils implorent très instamment sa clémence et bonté...
« Les pauvres suppliants déclarent n’avoir jamais été refusants de contribuer aux paiements de la grand taille et du taillon et gages du vice-sénéchal, ni aussi de la crue des garnisons, selon toutefois la taxe et modération portée par les commissions et patentes de l’an 1610 ; mais, à cause de leur pauvreté et désordre, ils demandent à Sa Majesté, s’il lui plaît, la décharge des arrérages qui en peuvent être dus jusques au premier jour d’octobre prochain ;

« Demandent les suppliants la faculté de respirer par l’abolition de tous les menus droits aliénés, dont les acquéreurs ont été facilement remboursés par la jouissance qu’ils ont faite depuis ladite acquisition, eu égard au prix de finance d’icelle ; ensemble la rémission des arrérages avec la suppression des autres impôts nouvellement établis sur le bétail de pied fourché, pied rond, poisson frais et salé, pellebud, fer, acier, papier et toile, et du sou pour livre des marchandises qui se vendent ès foires, des deux liards pour livre du droit de voiture et chevinage établi à la Rochelle, du droit annuel de bouchons et autres, parce que cela surpasse toute misère. De plus, il se justifiera par l’estimation des contrats de ferme des dîmes des paroisses desdites châtellenies qu’elles paient beaucoup plus de taille qu’elles n’ont de revenu. A quoi, si l’on ajoute les semences, frais et impenses des cultures, labourages et moissons, rentes et ferrages des seigneurs, et qu’on considère que les gentilshommes, ecclésiastiques et autres privilégiés ont beaucoup de domaines non sujets à la taxe et contribution de tailles, on verra clairement qu’il ne reste du tout aux pauvres suppliants, et que, pour se nourrir et fournir au paiement desdites tailles depuis dix ou douze ans en çà, a fallu emprunter et s’endetter ou engager les fonds aux habitants des villes ou auxdits privilégiés ; joint encore la grande vexation des receveurs, huissiers et sergents des tailles, comme aussi l’oppression des gens de guerre, qui vivent à discrétion sans garder les étapes ;

« Supplient, suivant les anciens règlements, qu’il ne soit point levé de contraintes solidaires pour le paiement desdites tailles contre les particuliers ;

« Supplient aussi la modération de l’impôt de treize livres dix sous pour tonneau de vin qui se transporte par la rivière de Charente, et qu’il soit réduit, s’il plaît à Sa Majesté, à six livres dix sous, qui est pareil droit qui se prend sur les rivières de Garonne par le Bourdelois, où le tonneau de vin est beaucoup plus grand et se vend d’ordinaire cent et six vingts livres, et celui de Boutonne pour Saint-Jean-d’Angély, vu que par-dessus le despris de la vente qui, par commune année, n’excède pas vingt ou vingt-quatre livres le tonneau, les voisins, qui vendent à meilleur marché, à cause de leur impôt plus tolérable et qu’ils sont plus près de la mer, fournissent et chargent seuls les étrangers et, par ce moyen, les vins des suppliants, où gît toute leur attente, pour retirer les coûts des futailles et de la culture des vignes et quelque peu de reste, s’il y a, pour aider à payer les tailles, rentes et dettes, leur demeurent sur les bras, contraints de les vendre et bailler à vil prix pour les alambiquer et convertir en vinaigre et eau-de-vie. Et de plus les étrangers ont en ce pays des commissionnaires qui font tout le commerce au préjudice non-seulement des marchands, mais des propriétaires ;

« Que le droit de quinze livres pour tonneau de vin qui se vend en détail ou par assiette reprenne son ancienne taxe de huitième, comme plus supportable ; d’autant que ledit impôt empêche la vente et commerce du vin dans le pays, notamment à ceux qui sont éloignés de la rivière de Charente, ledit vin ne valant d’ordinaire que dix-huit à vingt livres avec le fût, dont le peuple se trouve tellement incommodé que la meilleure part des vignes sont délaissées en friche, leur étant plus à charge qu’à profit ;

« Qu’il plaise aussi à Sa Majesté de supprimer les offices de couratiers créés pour le vin et bétail, lesquels prennent et lèvent le droit de six sous pour tonneau de vin et pour chacun mulet ou mule, dont partie de ladite province fait trafic, lequel est par ce moyen arrêté, attendu qu’on n’oserait vendre sans appeler les dits couratiers, et qui fait qu’on perd souvent l’occasion des ventes ou l’on est travaillé en procès sur le nombre du vin et du bétail qui a été vendu ;

« Finalement, au regard du sel, pour ce que c’est une manne qui pleut et se collige sur les salines où la rivière de Charente se décharge et connue, que l’achat et usage en soit perpétuellement libre, comme est de présent, et l’impôt sur chacun cent valant vingt-cinq muids, mesure de Taillebourg, soit modéré et diminué comme il avait été ci-devant, et depuis six ou sept ans par lettres patentes de Sa Majesté ;

« Ajoutent encore les suppliants les grandes vexations qui se commettent par les commissaires généraux établis aux saisies réelles, en ce qu’ils exigent de chacun bail de ferme la somme de quarante-cinq livres douze sous pour les baux qui excèdent trente livres, et pour ceux qui sont au-dessous de vingt-cinq livres douze sous six deniers pour livre, qu’ils prennent du surplus dudit prix ; en quoi l’oppression est toute notoire, tant à l’égard du saisissant que de l’exécuté, lesquels droits, suivant les arrêtés du conseil, modérés à quarante sous pour les saisies faites sur les maisons des villes, et quatre livres pour les héritages des champs ;

« Et par mêmes raisons seront les taxes des greffiers réglées comme anciennement [1]. »


[1Remontrances faites par les paysans d’Angoumois à MM. de Brassac et de Villemontée, au mois d’août 1636, dans la Chronique protestante de l’Angoumois, par Bujeaud, qui cite aussi la Lettre touchant les paysans de Poitou, Saintonge et Angoumois qui avaient pris les armes le 19 juillet 1636.

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