1723 - Le couvent des Capucins de Rochefort (Charente-Maritime)

D 8 novembre 2012     H 18:35     A Pierre     C 0 messages A 427 LECTURES


En 1723, Jean-Jacques Amelot de Chaillou, intendant de la Généralité de la Rochelle, lance une enquête sur les établissements religieux et hospitaliers de la Généralité, dans le but d’établir une "statistique". Le questionnaire envoyé par courrier comprend 6 questions :
- historique de la fondation
- nom de l’établissement
- ordre de rattachement
- effectifs
- revenus
- charges

Nous avons dépouillé pour vous les réponses à cette enquête. Voir l’introduction de cette rubrique

Source : Archives Départementales 17 - H86 - Transcription : Pierre Collenot.

Ce document est un des plus riches de cette enquête : vie religieuse à Rochefort au XVIIIe siècle, état des églises, concurrence entre congrégations, désordres monétaires de cette période. Le tout dans un français d’excellente qualité, avec un humour parfois grinçant...

Etat du monastère des Capucins de Rochefort en Aulnis

Le dit monastere de l’ordre des frères mineurs capucins de St François, de le province de Touraine, de la ville de Rochefort en Aulnis du diocese de la Rochelle, fut bati en 1673 par M Colbert du Terron, suivant l’ordre de Loüis le Grand, de glorieuse memoire, sur les fonds ordonnés par sa Majesté, tant pour les batiments dudit monastere, que pour celui de son eglise, qui a pour patron St Jean Baptiste, eglise qu’on peut dire la seule de Rochefort, à raison de sa grandeur, pieux monument de la pieté et du zele du grand monarque, qui a fait batir ce monastere pour donner par là, comme il le dit lui même par ses lettres patentes, registrées et revêtues de toutes les formalités requises, que sa Majesté accorda aux religieux dudit monastere en 1701 aux officiers, soldats, matelots, ouvriers et autres emploiés au service de la marrine, tous les secours spirituels dont ils pouvoient avoir besoin.

2° En segond lieu la famille dudit monastere, qui deveroit etre de douze prêtres, suivant les besoins convenables, tant pour les messes, que pour l’administration du sacrement de penitence, tant au dedans que au dehors, singulièrement dans le tems des grandes solennités, et des maladies populaires assez frequentes au dit lieu, n’est actuellement que de neuf prêtres, d’un clerc aspirant à la pretrise et de quatre freres laics, dont l’un est invalide.

3° Pour ce qui est des facultez, ou ce que les rentés appellent revenu du dit monastere, elles consistent :
- 1° en une aumône de 800# que sa Majesté lui donne par chaque année, à 200# par quartier [1] sur le tresor de la Marine
- 2° en une autre aumône de 190# du magasin des vivres qui lui tient lieu de celle qu’on lui donnoit cy devant en danrées, consistant en deux tonneaux de vin de Bordeaux, 500 buches, 50 livres de chandelle, 8 quinteaux de farine, 2 quinteaux de lard, un quintal de poisson sec, 3 quinteaux de poids [pois ?], et 100 livres d’huile d’olive ; changement qui a causé un tres grand prejudice audit monastere, aussi bien que la soustraction qu’on lui a faitte, depuis peu d’années, de 30 livres de cierges par quartier, qu’on lui donnoit au grand magasin, duquel il ne reçoit plus rien ; lesquelles six vingt livres de cierges étoient presque sufisantes pour l’entretien du luminaire de son église.
- En troisième lieu ledit monastere peut tirer, en toute rigeur, en ce tems cy, de sa sacristie, la somme de cent pistoles auxquelles on peut adjouter le montant de deux ou trois autres cent livres, qu’il tire par chaque année des aumones de divers particuliers, marins ou autres habitans de Rochefort ;

et voilà tout ce qu’on peut appeler revenu ou facultez dudit monastere, dont le total se monte à 2050 # et quelques sols, à 2150# de laquelle somme il ne faut compter pour fixe que celle des 800# de sa Majesté, dans un lieu où les dits religieux étoient il y a quelques années plus en état d’en faire subsister 30 et 35 qu’aujourdhui 12 et 14 par la soustraction qui leur a été faite de l’abondance des charitez qu’on leur faisoit alors.

Ceux au reste qui ne voyent les choses que superficiellement, et qui ne sçavent pas les usages de ces religieux oront de la peine à se persuader que le cazuel [2] de leur église leur produisent si peu (je dis cazuel vü qu’ils n’ont point d’obits [3]) mais ils en conviendent aisément pour peu qu’ils veuillent s’instruire sur l’article, et qu’ils fassent attention à la différance des tems passez d’avec ceux cy ; quoi qu’il en soit on en donnera une preuve detaillée si la Cour le juge necessaire.

Il faut aussi remarquer que le dit monastere n’a aucune quête de campagne, comme tous les autres de sa province, desquelles il puisse tirer, comme eux, quelque secours pour sa subsistance, à proportion de l’abondance ou de la sterilité des fruits de la terre ; et ce parce que dans le tems de son etablissement, celui des Capucins de Charente [Tonnay-Charente] qui n’en est éloigné que d’une lieüe, étoit en possession de faire les dittes quêtes, sans lesquelles il ne pourroit subsister.

Pour conclusion de cet article cy, il est à remarquer que de tous les billets de banque qui lui avoient été donnés, tant par sa Majesté que par divers particuliers, dont le montant alloit à la somme de 1910#, il ne lui en reste plus que deux billets de liquidation, l’un de 250#, et l’autre de 180#, avec un billet de 100 non liquidé. De plus, de tous les billets d’ordonnances [4] qui lui avoient été donnés, sur la fin du regne de Loüis le Grand pour les 800# de sa Majesté, pour retributions d’avents et carêmes prêchés à la paroisse de St Loüis dudit Rochefort, par les religieux dudit monastere, et pour l’honoraire d’annuels ou enterrements et services qui se faisoient alors dans l’eglise desdits religieux (sur lesquels ils ont perdu 3400#) il en reste encore trois au dit monastere, sçavoir un de 129# 3 sols six deniers, un de 108# 4 sols, et l’autre de 108#, avec nombre de billets payables, tant sur le trésor de la Marine, que sur la Caisse des Vivres qui lui sont restéz en pure perte.

Au reste si les dons disputéz aux dits religieux pouvoient être comptés pour quelque chose de sür, on pourroit icy faire mention de deux qui leur ont été faits au Cap François, côte de St Domingue, mais il y a si peu à y compter, quelque diligence qu’on ait fait pour les requerir, qu’on les donneroit volontiers à disputer à ceux qui ne sçavent pas ce que c’est que d’avoir affaire au RP Bouthin, curé du dit Cap, qui en dispute la validité.

4° Pour ce qui est des charges dudit monastere, il doit fournir d’un aumonier pour l’amiral, et d’un autre pour la chapelle du Roy établie à l’Intendance dudit Rochefort ; et d’un predicateur de dominicale dans son église ; pour lesquels trois services il reçoit, comme il a été dit, 200# par quartier sur le tresor de la Marine ; outre ces trois engagements, les religieux du dit monastere avoient, il y avoit quelques années, le soin de bénir tous les vaisseaux du port et de chanter pour l’Amiral tous les Te Deum ordonnés par sa Majesté, mais il a plu à Messieurs les Lazaristes de les décharger de ces honorables fonctions, en qualité de curés de la paroisse de St Loüis, comme si elles êtoient essentiellement liées à celles de curé ; c’est ce qu’on laisse décider à la Cour pour lui faire remarquer qu’il avoit êté à souhaiter que ces messieurs en s’emparant d’un droit qui appartenoit aux dits religieux en qualité d’aumoniers du port, les eüssent aussi déchargés de l’embarras de recevoir la quantité d’étrangers, religieux ou autres, qui ne trouvent d’azile que chez eux.

Quoi qu’il en soit, outre les charges cy dessus, l’entretien de 14 religieux et de deux domestiques, dans un lieu où les danrées sont ordinairement aussi chères qu’à Paris, celui d’une sacristie fort frequentée par quantité de prêtres étrangers, celui des bastiments, qui oront sans doute été couché sur l’état, comme celui de tous les autres bastiments royaux de Rochefort, pour peu que les premiers religieux, trop contents de leur abondance, eussent prévu la disette de ceux qui devoient venir apres eux, outre, dis-je, toutes les charges cy dessus, et celles de recevoir les malades de son ordre, tant de la Rochelle que de [Tonnay-] Charente pour toutes lesquelles le dit monastere augmente tous les jours ses dettes, qui se montent actuellement à cent pistoles. Il se trouve encore dans l’impossibilité de faire les reparations tres urgentes et singulierement celles du clocher de son église, qu’on peut dire la seule tour de Rochefort, et aussi necessaire à l’observation de l’entrée et de la sortie des vaisseaux du port qu’à exciter les fidèles aux exercices de piété ; pour lesquelles reparations la Cour oroit, à la verité, ordonné qu’on compte la somme de cent pistoles aux religieux du dit monastere, laquelle a paru fort insufisante pour une degradation aussi grande que s’est trouvée celle de ce clocher, quand il a fallu y mettre les ouvriers, et comme il paroîtra encore plus clairement si M l’Intendant de la Rochelle, par ordre duquel on a dressé ce present état, n’eüt avoir la bonté d’en ordonner une prompte visite et d’en faire faire un proces verbal par les ingenieurs et autres expers. Je dis une prompte visite, par la crainte qu’on a que si on ne remedie promptement à une telle dégradation, ce clocher qui menace d’une chute prochaine, n’entraîne par sa ruine celle de la majeure partie du dit monastere, et plus particulièrement celle de l’église.

Pour conclusion de tout le detail de cet état, on ajoutera aux charges cy dessus celles de payer quatre mois les … du conterolle pour toutes les quitences que le dit monastere est obligé de donner, soit au trésor de la Marine, soit ailleurs, contre l’usage ordinaire, et l’intention de sa Majesté, qui par ses lettres patentes du mois de juillet 1716 registrées au Parlement le 17 decembre de la même année a confirmé à tous les religieux dudit ordre des Capucins de France tous les privileges et exemptions à eux accordées par ses predecesseurs pour toutes impositions mises ou à mettre.

Nous sous signez certifions que le present êtat du couvant des Capucins de la ville de Rochefort en Aulnis, contient verité.

En foy de quoy nous l’avons signé de notre seing et scelé du sceau de nôtre monastere le 20 septembre 1723

F. Louis d’Angoulême, ancien lecteur de théologie et gardien du dit monastere


[1Quartier = trimestre

[2Casuel, S. m. Revenu casuel d’une terre, d’un bénéfice. Ce Curé n’a que du casuel. Le casuel des Curés de Paris est plus considérable que les revenus fixes des meilleures cures. (Dictionnaire critique de la langue française – Abbé Feraud – Marseille - 1787)

[3Obit, anniversaire, obitus, anniversarium, messe fondée qu’on dit pour un défunt tous les ans à pareil jour de sa mort. Le plus ancien obit de France est celui du roi Childebert, qui était fondé en l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés à Paris, et qui se disait la veille deSaint-Thomas. Il y avait des obits où l’on distribuait de l’argent, et d’autres où l’on distribuait du pain, du sel, etc. Il y avait à Notre-Dame de Paris un obit qu’on nommait salé, à cause qu’un y faisait une distribution de sel. A Notre-Dame de Rouen , il yavait trois obits qui se disaient le 15janvier, le 23 juin et le 11 juillet , auxquels assistaient trente chanoinesses. C’est le nom qu’un donnait à trente filles ou veuves qui possédaient des prébendes qu’on nommait les trente prébendes de saint Romain. (Moléon, Voyage liturg. p. 374.) OBIT. Ou entend aussi quelquefois par obit, une chapelle ou chapellenie à titre de bénéfice, quelquefois une simple fondation de messes ou de prières, sans désignation ou nomination du chapelain, et quelquefois l’émolument même qu’il produit, comme quand on disait que les obits et fondations ne s’imputaient pas à la congrue d’un curé, ou ne se réduisaient pas en distributions manuelles dans un chapitre. (Bibliothèque sacrée ou dictionnaire des sciences ecclésiastiques – RRPP Richard et Giraud OSD – Paris - 1824)

[4Monnaie papier, en principe garantie par l’Etat français (ou par la Marine), mais qui ne fut remboursée aux titulaires qu’une très faible partie de sa valeur.

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