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1346 - la chevauchée de Derby en Poitou et Saintonge

D 15 juin 2012     H 00:03     A Christian     C 1 messages A 1304 LECTURES


Mené en septembre-octobre 1346, ce raid fut sans doute la première opération d’envergure qu’aient conduite les Anglais dans notre région depuis 1337. En tout cas, il frappa suffisamment de terreur pour déterminer plusieurs places menacées à se rendre sans délai. On donne ici deux versions : celle de Denifle, qui s’intéresse avant tout aux établissements religieux, et celle de Bertrandy, plus détaillée. Tous deux corrigent Froissart (cf. 1346 - Saint-Jean d’Angély se rend au comte de Derby, anglais) en s’appuyant sur le récit fait par Derby lui-même, dans une lettre envoyée de Saint-Jean-d’Angély (et déjà reproduite en note dans l’article Les Anglais assiègent Angoulême - Chronique de Froissart).

Henri Denifle, La guerre de Cent ans et la désolation des églises, monastères et hôpitaux en France, t. I, Picard, 1899, pages 28-33.

Nommé capitaine et lieutenant en Guyenne en mai 1345, Henry de Grosmont, comte de Derby, débarqua à Bayonne, semble-t-il, le 25 juillet. À la fin de l’année, il avait repris plus de 60 places occupées par les Français depuis 1324. Le 21 octobre, il remportait une victoire décisive à Auberoche et s’emparait ensuite d’Aiguillon en décembre. Selon Denifle, il aurait également pris le même mois Angoulême.

En 1346, Jean, duc de Normandie [et futur Jean II le Bon], « se mit en mouvement contre les Anglais, après avoir repris Angoulême » (Chronographia regum Francorum, éd. Moranvillé, p. 218 ; MOLINIER in Chronique normande, p. 269, not. 1. Ibid., p. 270, not. 9, voy. les étapes du duc de Normandie.). Mais il s’attarda à faire le siège d’Aiguillon pendant quatre mois, d’avril à août, puis repartit vers le nord pour porter secours à son père Philippe VI, aux prises avec Edouard III qui avait débarqué en Normandie et allait bientôt défaire les Français à Crécy (26 août 1346). Laissant la Guyenne aux barons locaux ralliés, Derby se lança à son tour dans une chevauchée qui devait le mener jusqu’à Poitiers. Denifle la retrace en s’appuyant sur une lettre écrite au retour de ce raid, à Saint-Jean d’Angély, par celui qui était devenu entre-temps comte de Lancastre.

Cependant, le récit de Denifle gagne à être complété par celui de Bertrandy qui, dans une étude critique des chroniques de Froissart et malgré une admiration évidente pour Derby, insiste sur le caractère nouveau des opérations menées à partir de septembre 1346 : « En Agenais, la conquête par la persuasion, par la force du droit ; en Poitou, la conquête violente, par le droit de la force ; ici, de grands seigneurs, des populations à ménager ; là, des châteaux à rançonner, des villes à détruire : d’un côté, la question d’humanité, heureusement confondue avec celle de l’intérêt personnel ; de l’autre, une liberté sans frein dans les procédés de la guerre. »

N. B. On n’a conservé que les notes relatives à la Saintonge.

Le 12 septembre, il [Derby] prit avec 1.000 hommes le chemin de la Saintonge, arriva à Sauveterre (Salveterre) au diocèse de Bazas, qui se rendit tout de suite. Après quoi le comte marcha avec sa troupe « bien viij jours sauns assailler une vile od chastel ; tant que nous nous venismes au chastel de Nau q’est sour la rivière de Charente », c’est-à-dire Châteauneuf-sur-Charente. C’était vers le 20 septembre. On voit qu’il avait pris le chemin direct. À Châteauneuf, où il demeura un jour, il apprit que les gens de Gautier de Masny auxquels les Français avaient donné un sauf-conduit pour rejoindre leur roi, avaient été faits prisonniers et enfermés dans la prison de Saint-Jean-d’Angely du diocèse de Saintes. Aussitôt le comte se dirigea sur cette ville, la prit et délivra les prisonniers. Toutefois, il commit des cruautés à Saint-Jean ; l’abbaye des Bénédictins, par exemple, fut détruite (1). Les Grandes Chroniques disent (2) : « et vint à Saint-Jean-d’Angely en ardant, en robant et en ravissant hommes et femmes sans nombre ». (1) Gallia christiana, II, p. 1104.

(2) V, p. 464, et Chronogr., p. 235.
Après s’être arrêté huit jours à Saint-Jean, le comte partit le 30 septembre, comme il le dit lui-même, pour Lusignan et Poitiers. Sur la route se trouvaient les abbayes des chanoines réguliers de Saint-Séverin et La Celle, des Bénédictins des Alleus, des Cisterciens de Valence. Mais je ne crois pas que ces monastères aient été attaqués. Il prit d’assaut Lusignan où était un prieuré de Bénédictins qui fut ruiné (3). La ville plut à Derby : « qu’est une forte ville… un de plus noblez chastels et de plus forts que sont garres en France od en Gascoigne ». Ensuite le comte marcha sur Poitiers (4) qui ne voulait pas se rendre, mais le 4 octobre il prit la ville par force « Toutz ceaux de la ville fusrent pris ou morts ». Lors de la prise de la ville, l’évêque et quatre barons se sauvèrent.

Peu de villes comptaient, soit dans leur enceinte, soit au dehors, un si grand nombre d’églises et de monastères. Les livres, les calices, les ornements, les reliques, l’argenterie, tout fut emporté par l’ennemi. Le chapitre de la cathédrale dit en 1351 : « notre église a été spoliée de tous ses ornements, de ses vases sacrés, de ses chapes, de ses calices, de sa croix et de tout ce qu’elle possédait en or et en argent ». L’abbé du monastère bénédictin de Charroux crut mettre en sûreté les trésors, les livres et les chartes de son abbaye en les envoyant à Poitiers. Malheureusement tout tomba entre les mains de Derby qui arrivait à Poitiers sur ces entrefaites. À la suite de cet incident, l’abbé lui-même n’osa plus retourner dans son monastère, dont les moines, ce que semble, donnaient tort à leur abbé.

Le pillage des églises et maisons suivit le feu ; la majeure partie de la ville et le palais du roi furent brûlés ainsi que beaucoup d’églises, et les Anglais « y fisent moult desrois » (Froissart). L’abbaye des Bénédictins de Saint-Cyprien fut peut-être détruite à cette occasion.

Les prisonniers furent mis à rançon. Un intéressant document nous apprend ce qui advint aux habitants en cette circonstance : le citoyen Caut et sa femme pris par les Anglais furent pillés et dépouillés de tous leurs biens meubles, jetés dans une prison et rançonnés à une grande somme d’argent. Un fait que l’histoire constate souvent dans les calamités de ce genre, se passa alors à Poitiers. Des malfaiteurs indigènes profitèrent de l’occasion pour voler et ravir, et les deux prisonniers de Poitiers devinrent leurs victimes. Pendant qu’ils étaient en prison et tout le pays environnant en proie à une grande frayeur et commotion, leur gendre et sa femme, aidés de quelques complices, s’emparèrent par violence des maisons que les deux prisonniers possédaient aux environs de la ville ; ils dérobèrent les blés, les deniers, les vins, les lettres et autres biens meubles, chassèrent les gens des maisons et y mirent les leurs. Quand les deux époux sortirent de leur prison, on en vint à des rixes sanglantes et même mortelles.
Les plus riches habitants de Poitiers avaient mis en sûreté leurs richesses avant l’arrivée de Derby à Châtellerault et ailleurs. Mais les soldats de Derby couraient jusqu’à Châtellerault et Chauvigny, pillant et volant villes et villages et tout ce qu’ils trouvaient.
(3) Reg. Vat. Clem. VI, n° 209, fol. 110b ad 1351 Aug. 1 : « Ad tantum desolationis opprobrium et inopiam devenit, quod (pro sex monachis et nonnullis clericis fundatus) vix unus monachus sustentari potest. »

(4) Par ce récit d’expédition du comte même les chroniques de Froissart, de la Chronographie, de Chronique normande sont corrigées. Il n’y a pas place pour la marche à Mirabel, Aulnay, Surgères, Benon, Mortagne-sur-mer, Taillebourg-sur-Charente, Saintes, avant la prise de Saint-Jean d’Angely. Et après, jusqu’à la prise de Poitiers, il n’y a pas place pour Niort, Saint-Maixent, Vivonne, Montreuil-Bonnin. Quant à cela, la lettre du comte est confirmée par le récit d’un moine contemporain de Maillezais, malheureusement aujourd’hui souvent oublié par les historiens et éditeurs. Le moine attribue les assauts sur Montreuil, Saint-Maixent et Niort au comte retournant de Poitiers. Biblioth. de l’école des chart., 1re sér., t. II, p. 166. Voy. aussi BERTRANDY, Étude, etc., p. 379 ; GUERIN, Recueil des documents concernant le Poitou (1884), II, p. XXIV suiv..
Le comte resta 8 ou 9 jours à Poitiers et partit ensuite pour Montreuil-Bonnin qu’il incendia, comme nous le raconte le moine de Maillezais. De là il se rendit à Lusignan où il établit son capitaine Bertrand sire de Montferrand. Celui-ci, secondé par ses deux frères et les Anglais, ne cessa pendant plus de quatre ans de ravager le Poitou notamment dans les environs de Lusignan. Ce fut une guerre d’escarmouches, de coups de mains, d’exploits de petites troupes. Cinquante-deux paroisses et dix monastères furent détruits. Personne n’osait y habiter. Parmi les monastères ruinés, on doit nommer l’abbaye des chanoines réguliers Fontaine-le-Comte, et le prieuré des Bénédictins de Ligugé. L’abbaye des Cisterciens de Bonnevaux a du moins beaucoup souffert aussi. Mais ce n’étaient pas seulement les monastères, des pays entiers étaient déserts.

De Lusignan, Derby se rendit à Saint-Maixent où se trouvait la riche abbaye des Bénédictins, laquelle, le 3 mars 1364, est désignée comme fort ruinée. Ne pouvant pas prendre le château, Derby incendia les environs. Puis il vint devant Niort, mais il ne put y entrer. Non loin de Niort était l’abbaye bénédictine de St. Liguaire appartenant au diocèse de Saintes. C’est probablement dans la seconde moitié d’octobre que Rochefort-sur-Charente, Surgères, Soubise, Taillebourg, Tonnay-Charente et Connat reçurent les Anglais de Derby (5), qui, après le 13 octobre, séjourna de nouveau à Saint-Jean-d’Angely, d’où il a écrit sa lettre. Tout près de Surgères était l’abbaye cistercienne de la Grâce-Dieu (dioc. de Saintes) ; je ne sais pas, si c’est alors ou plus tard qu’elle fut détruite (6). À Soubise se trouvait un prieuré séculier ; à Tonnay, l’abbaye bénédictine du même nom. Ces deux établissements étaient bien éprouvés au XIVe siècle (7).

Les chroniqueurs disent que les Anglais occupaient aussi Saintes. Devant cette ville étaient les prieurés de Saint-Eutrope (Cluniac.) et de Saint-Vivien (chan. rég.), pour ne pas faire mention des Mendiants. Quant à l’abbaye des Bénédictines de Notre-Dame de Saintes, elle avait déjà été détruite en 1327, et plus tard, appauvrie à cause de la guerre (8). Le prieuré des Bénédictins de Chéray [Chalais ?], au diocèse de Saintes, fut aussi occupé par les Anglais. Du moins l’abbé de Saint-Martial de Limoges rapporte, le 9 octobre 1357, que le prieuré avait été depuis douze ans en la possession des Anglais. Par la même source, nous apprenons de quelle manière on procédait dans des occupations de ce genre. L’abbé déjà cité déplore la perte des biens et des revenus du prieuré, la ruine des maisons, la totale extinction du culte divin pendant cette époque, la mise en fuite des douze moines qui auparavant habitaient le prieuré (9).

Sur la route entre Saint-Jean-d’Angely et Saintes était située l’abbaye bénédictine de Font-Douce, presque détruite avant 1365 comme nous verrons au chapitre V.

Nous nous arrêtons ici devant l’impossibilité d’énumérer tout ce qui tomba au pouvoir de Derby pendant cette expédition. La plupart des forteresses de la Saintonge, du Poitou et du Périgord devinrent sa conquête (10). Il est certain que plusieurs villes étaient toutes prêtes à ouvrir leurs portes à l’ennemi pour éviter les conséquences d’une prise de vive force, comme par exemple Melle et Maillezais, dont les habitants, exhortés par l’évêque Jean de Marconnay et se croyant menacés, se préparaient à faire accueil aux Anglais. Mais, arrivé à quelques lieues de Maillezais, Derby s’éloigna (11). Durant cette campagne, ce furent donc les diocèses d’Agen, de Périgueux, de Bazas, d’Angoulême, de Saintes et de Poitiers qui eurent le plus à souffrir.
(5) Bertrandy, Etude, etc., p. 383 suiv.

(6) En 1363, le 25 novembre, le moine Pierre Guitard raconte qu’il avait « propter destructionem et penuriam monasterii Grassie Dei » déjà depuis plusieurs années quitté ce monastère (Suppl. Urb. V, n° 39, fol. 51b).

(7) « Redditus quasi ad nichilum redacti », dit-on du prieuré (Suppl. Urb. V, n° 35, fol. 15). Quant à l’abbaye, voy. plus tard.

(8) Gall. christ., II, p. 1129. Suppl. Innocent. VI, n° 29, fol. 13b, ad an. 1358, Febr. 8. Le prieuré Saint-Denys-d’Oléron, du diocèse de Saintes, lui fut réuni.

(9) Suppl., 1. c, fol. 280 : « Religionis naufragium, edifficiorum dolendam miseriam et ruinam prioratus conventualis de Chalesio membri nostri, dioc. Xantonen., Anglicorum potentia per duodecim annorum spatium occupatis, absque eo quod in eo cultus et obsequium creatori debitum redderentur, congregatione duodecim monachorum inibi consueta procul pulsa bellica tempestate. V. Sanctitati lacrimabiliter exponimus ».

(10) AVESBURY, p. 376.

(11) GUERIN, l. c., p. XXXI.

Martin BERTRANDY (Etude sur les chroniques de Froissart. Guerre de Guyenne, 1345-1346, 1870, pages 367 et 375-387)

Ce fut à Saint-Jean-d’Angély que Derby rédigea le bulletin de son expédition depuis le 12 août 1346. Dans ce bulletin ou lettre qui nous a été conservé par Robert d’Avesbury, et que Buchon a reproduit intégralement, on voit que, trois jours avant l’Assomption, Derby partit de La Réole pour aller « devers les parties de Bruggerack » [Bergerac] où il assembla les seigneurs de Gascogne ; qu’il refusa les trêves proposées par les Français qui étaient devant Aiguillon, parce qu’il connaissait déjà le débarquement d’Edouard III en Normandie ; que les Français levèrent le siège d’Aiguillon le dimanche avant la Saint-Barthélémy, qui fut le 20 août ; qu’en apprenant cette nouvelle, Derby tira vers l’Agenais, alla à Villeréal, où il mit garnison, à Tonneins et à Aiguillon, qu’il ravitailla ; qu’il rentra ensuite à La Réole, où il demeura huit jours, qu’il consacra à tenir conseil et à prendre des mesures pour conserver et agrandir la situation des Anglais, déjà bien prospère ; qu’il partit de La Réole pour la Saintonge avec 1,000 hommes d’armes, le 12 septembre 1346, après avoir établi, du côté du Bazadais, le sire d’Albret, Berard d’Albret, et Alexandre de Caumont ; du côté de l’Agenais, le seigneur de Duras et autres seigneurs du pays. (…)

Le corps expéditionnaire, sous la conduite de Derby, partit de La Réole le 12 septembre 1346 : « et remuasmes, dit Derby, le douzième jour de septembre, et geusmes [« couchâmes », passé simple du verbe gésir] en une bone ville, qe nous fust mesme le jour renduz, la ville de Salveterre. » Ainsi, Sauveterre, non loin de La Réole, fut la première ville qui se rendit à Derby. Les Anglais y couchèrent le 12 septembre ; le lendemain, 13, Derby prit le serment des habitants et se remit en chemin : « Et lendemayn, quaunt nous avoms pris serment de ceaux de la ville, nous tenismes avaunt notre chemyn bien sept jours samz assaillir une ville ou chastiel, tan qe nous venismes au chastiel de Nau, qu’est sour la rivière de Charente. » Parti le 13 de Sauveterre, Derby arriva donc, le 20 septembre, au château de Nau, qui est peut-être, comme l’avance Buchon, Château-Neuf, sur la Charente. Le pont était brisé ; la rivière n’était point guéable ; on ne la passa que le lendemain, 21 septembre, sur le pont rétabli par les Anglais en vingt-quatre heures : « Et illeosqes feismes reparailler le pount q’estoit débrusé, qar l’eawe estoit si perfounde qe homme ne poet passer par ailleurs, et passâmes illeosqes lendemain.  » C’est dans cette journée du 21 septembre 1346 que Derby fut instruit de l’espèce de guet-apens dont Gautier de Manny avait failli devenir victime à Saint-Jean-d’Angély : « Et avons, cèle jour, novels qe les gents de monsr Wautier de Manny, q’avoient conduyt [sauf-conduit] des Fraunceis d’aler au Roy par terre, furent pris et emprisonés deinz la ville de Seint-John-Aungelyn : et ensi fustrent, et monseigneur Wautier estoit eschapé soy tierce à grant payne.  » À cette nouvelle, Derby n’hésite pas : la bonne foi d’un des meilleurs hommes d’armes anglais a été indignement trompée ; il faut tirer de cet affront une vengeance éclatante. Derby n’a pas de mesure à garder : il court sur la ville de Saint-Jean-d’Angély, l’attaque vivement, y pénètre par force, délivre les prisonniers, renouvelle la garnison, reçoit le serment des habitants, leur impose, en temps de guerre, un contingent de 200 hommes d’armes et de 600 hommes de pied, et, en temps de paix, une contribution pécuniaire excédant de 3,000 écus celle que la ville payait au roi de France. Tout est terminé au bout d’une huitaine de jours, le 29 septembre. « Si qe nous tenismes avaunt notre chemyn devers ladite ville, et l’assaillames, et fust gayné par force. Dieu mercy, et les gentz gettés hors du prisone ; et demurrasmes huit jours, et establioms la ville. Et ceulx de la ville nous fisrent serment, et deviendrent engleis, et deivent de lour costage demene duraunt la guerre trover CC hommes d’armes et DC à pié en garnisoun de ladite ville, et, en temps du pées, accrestrent lour rentes au roy pluis par an q’ils ne soleient paier à roy de Fraunce chescun an de III mil esculz.  »

Ce trait me paraît un des plus honorables pour la mémoire de Derby, comme pour celle de Gautier de Manny ; je n’en distingue pas de plus beaux dans la guerre de Guienne ; l’efficacité de la protection de l’Angleterre ne pouvait pas s’affirmer d’une façon plus éclatante, plus juste et plus heureuse ; l’acte de Derby fut à la fois, l’acte d’un honnête homme, d’un soldat courageux, d’un politique habile. Je plains Froissart d’en avoir ignoré ou méconnu le mobile et la portée.

Saint-Jean d’Angély ne tint qu’un jour ; mais les habitants payèrent cher leur conduite déloyale. Outre les charges nouvelles communes à l’ensemble de la population, il y eut des dispositions spéciales onéreuses et cruelles pour quelques particuliers. Les terres, revenus, biens et châteaux de Jean de Veroun et de sa femme Lucie, de Jean Chardoun et de Bernard Petit, furent donnés à Gaillard de Guarsac, Guazac ou Guassac, chevalier, créé capitaine et maréchal de Saint-Jean-d’Angély (1). Des Lombards, attachés à la cause française, y éprouvèrent, dans leurs personnes et dans leurs biens, des pertes considérables (2). Plusieurs commerçants, entre autres Bernard Affre, marchand de Figeac, furent emprisonnés et définitivement forcés à prêter serment à l’Angleterre (3). Enfin, tout ce que tenait, dans Saint-Jean-d’Angély et aux environs, Bernard Barraut, bourgeois de cette ville, fut attribué à Derby, qui en devait jouir moyennant la rente d’une rose d’or, offerte tous les ans, le jour de la Nativité de Saint-Jean-Baptiste, à Edouard III et à ses successeurs (4). (1) Littera Reg. de confirmatione concessionis facte Gaillardo, domino de Guarsac (?), militi, capitaneo et marescallo ville Sancti Johannis d’Aungelyn, terrarum, reddituum, bonorum, castellorum, etc., que fuerant Johannis de Veroun et Lucie, uxoris ejus, Johannis Chardoun et Bernardi Petit, in dicta villa Sancti Johannis, tempore conquestus ejusdem. Apud Westm., 20 februarii, anno 22, Ed. III. (Bibl. Imp. Mss. Brequigny, 40, folio 127.)

(2) Voir ci-après.

(3) Le Roi, au bois de Vincennes, en novembre 1347, donna des lettres de rémission à « Bernart Affre, marchand de Figac », qui était demeuré dans la ville de Saint-Jean-d’Angély, après sa prise par les Anglais. Affre exposait « que, comme ou temps que nostre ville de Saint-Jehan-d’Angeli fut prise par noz anemis, il eust esté prins en icelle et emprisonnés par noz diz anemis, et par contrainte et manaces d’iceulz à euls fait serment de féaulté, et conversa avecques euls, et combien que il eust touzjours le cuer et bonne volenté de revenir par devers nous et de soi mettre hors de la main de noz diz anemis, si avoit touzjours paour de perdre la teste ou de morir d’autre mort, et si tost comme il pot eschaper et delivrer d’euls et revenir à nostre obéissance, en laquelle il et les siens ont touz jours esté, il se recoura. » (Arch. de l’Emp. Trésor des Chartes, reg. 76, pièce 175, f° 116, verso.)

(4) Rex omnibus, etc., salutem. Sciatis quod... dedimus... Henrico, comiti Lancastrie, omnia tenementa... que Bernardus Barraut, nuper burgensis ville nostre Sancti Johannis Angeliaci, inimicus et rebellis noster, habuit in villa predicta, tempore quo capta fuit in manum nostram, nec non in suburbiis et juridiscione (sic) ejusdem ac alibi... per servicium unius rose, nobis et heredibus nostris, annuatim, ad festum Nativitatis sancti Johannis Baptiste, reddende in perpetuum... Apud Calesium octavo die octobris. (Bibl. Imp. Mss. Brequigny, 28, p. 127.)
Le 30 septembre, lendemain de la Saint-Michel, Derby partit de Saint-Jean-d’Angély et marcha sur Poitiers. Chemin faisant, il donna l’assaut à la ville de Lusignan et s’en empara. Le château se rendit ; Derby y établit une garnison composée de 100 hommes d’armes et autres gens de pied : « Et lendemayn de Seint-Michel, nous chivachasmes vers la cité de Peiters, et geusmes une nuyt devaunt la ville de Lysingham, q’est une forte ville, si qe homme la aloit assailler, et fust gagné par assaut, et le chastiel nous fust rendu, q’est un de pluis nobles chastiels et de pluis fort qe sount garres en Fraunce ou en Gascoigne ; et nous establisms le chastiel et la ville et y lessames bien C hommes d’armes et aultres gentz à pié ovesqe eux. »

C’est probablement à Lusignan que Derby, pour récompenser les services rendus, dans la guerre de Gascogne, par le damoiseau Guillaume Michol ou Michel, lui donna les biens ayant appartenu à maître André Mairussan (5).

De Lusignan, Derby alla sur Poitiers. Arrivé devant la ville, il la somma de se rendre ; sur son refus, les Anglais en entreprirent le siège, le 4 octobre ; leurs efforts ne tardèrent pas à être couronnés d’un plein succès : Poitiers succomba ; il y eut un grand nombre de morts ; les Anglais firent beaucoup de prisonniers. «  Et chivachasmes devaunt la citée de Peiters, et ils requeresmes ; mais ils ne voleint rien faire, qar il lour sembla lour ville assetz forte, et si estoient assetz des gentz, si qe homme l’assailla, qe fust le proschein mersqerdy après la Saint-Michel ; et fust par force gayné, et toutz ceaux de la ville fusrent pris ou mortz. Et les seigneurs q’estoient dedeinz, un évesque et bien IIII barons, quaunt ils virent la prise de la ville, s’en alèrent d’autre part.  »
(5) Bibl. Imp. Mss. Brequigny ; loco cit.
Pour contrôler et compléter les renseignements transmis par le comte de Derby, il existe quelques documents dont je vais parler.

On voit, à la Bibliothèque Impériale, sur un feuillet de garde des chroniques manuscrites de Saint-Maixent et de Maillezais, des fragments historiques, reproduits par M. P. Marchegay, dans la Bibliothèque de l’École des Chartes. Rapprochés des indications fournies par la lettre du comte de Derby, ces fragments acquièrent une haute valeur. Ils nous apprennent que la ville de Poitiers fut prise le 4 des nones d’octobre, c’est-à-dire le 4 octobre 1346. Derby avait été moins explicite en nous informant que l’assaut avait été donné à Poitiers « le proschein mersqerdy après la Seint-Michel,  » mercredi qui fut, en effet, le 4 octobre ; mais, en ajoutant que la ville de Poitiers « fust par force gayné,  » il nous laissait la liberté de penser que l’attaque avait duré un ou plusieurs jours. Il résulte des fragments historiques en question que la ville de Poitiers fut attaquée et prise en un seul et même jour, 4 octobre 1346.
Ces mêmes fragments nous apprennent encore que Derby entra, le 3 octobre, dans Lusignan, où il laissa, pour capitaine, le chevalier Bertrand de Montferrand, qui, en compagnie de ses deux frères et de plusieurs autres Anglais, occupa Lusignan pendant quatre années, et ne cessa, dans cet intervalle, de semer la désolation et la mort en Poitou, principalement dans le voisinage de Lusignan : cinquante-deux paroisses et dix monastères furent ruinés, parce que nul n’osait affronter les terribles Anglais de Lusignan.

J’ajoute que le roi d’Angleterre ne négligea rien pour entretenir chez les Montferrand des dispositions si ardemment agressives, dont les populations du Poitou eurent alors à souffrir. Le 12 mars 1348, Edouard III, pour récompenser les services rendus par Tyro ou Tyso de Montferrand, et l’exciter à persévérer dans sa conduite, lui donna la garde du château et de la châtellenie de Saintes, encore entre les mains des Français (6). Le même jour, et pour indemniser Bertrand de Montferrand d’une perte de 1,000 florins à l’écu de revenu annuel compromis ou perdu au service de l’Angleterre, Edouard III donna à Bertrand le château et la châtellenie de Talmont, encore au pouvoir des Français (7). Ces audacieux seigneurs, qui travaillaient si énergiquement pour le roi d’Angleterre, devaient être plus que terribles quand ils étaient appelés à travailler pour leur propre compte.

L’on se tromperait en prenant à la lettre l’expression de M. H. Martin, relative au sort des défenseurs de Poitiers, qui ne purent se sauver par la fuite : « Tout ce qui ne se put sauver, dit cet éminent historien (8), fut mis à l’épée... » Pour être complètement dans le vrai, il fallait ajouter : « et à rançon. » Parmi ceux qui furent rançonnés à cette occasion, il y eut d’abord plusieurs membres d’une compagnie de Lombards, déjà cruellement éprouvée par la prise de Saint-Jean-d’Angély (9). Il y eut ensuite Aymeric de Rochechouart et Herbert Berlant.
Savary de Vivonne avait pris à sa solde Aymeric de Rochechouart et sa compagnie. Fait prisonnier à Poitiers, Aymeric fut rançonné à 4,000 écus d’or ; il dépensa 2,000 écus pendant sa prison ou pendant le temps qu’il employa à se procurer le prix de sa rançon : en conséquence, il réclama à Savary de Vivonne le remboursement de 6,000 écus. Savary refusa de payer ; on finit par s’en remettre à l’arbitrage du roi de France, qui, au mois d’avril 1347, décida que Savary serait obligé de payer à Aymeric de Rochechouart une somme de 2,000 écus (10).

Le chevalier Herbert Berlant fut pris également à Poitiers, où il perdit tous ses meubles, valant bien 6,000 livres. Mis « à grant et excessive rempçon, » il profita de la circonstance pour demander au roi de France le changement de lieu et de durée de la foire appelée « la foire de la Pierre-Levée. » Philippe de Valois donna des ordres à ce sujet, le 16 décembre 1347 (11).

Le comte de Derby termine sa lettre en disant que les Anglais sont restés huit jours dans Poitiers, et qu’ils ont reçu la soumission « de bones villes et chastiels... entour ;  » il remercie Dieu de lui avoir accordé « un beal chivaché ;  » et il annonce qu’il va rentrer à Bordeaux : « Quelle chose sera forte à faire à ceo qe les enemys sount quillés en païs ; mais espoiroms de faire bien od l’ayde de Dieux.  »
(6) Rex omnibus... salutem...attendentes grata et utilia obsequia que dilectus et fidelis noster Tyso de Montefferandi nobis, in guerra Vasconie, a jamdiu est exorta, et alibi, multipliciter impendit et in dies impendere non desistit, ac volentes ipsum Tysonem, pretextu dicti servicii sui nobis sic impensi et imposterum impendendi, munere respicere gratioso, concessimus ei... custodîam castri et castellanie Xancton. in manibus quorumdam inimicorum nostrorum adhuc existencium... Apud Westm., XII die marcii (12 mars 1348). (Bibl. Imp. Mss. Brequigny, 28, p. 153.)

(7) Rex, etc… attendentes... ad dampna et jacturas que idem Bertrandus (de Montefferandi) in dicto obsequio nostro, retroactis temporibus, sustinuit, que ad valorem mille florenorum de scuto per annum, ut asserit, se extendunt, dedimus ei... castrum et castellaniam de Talamont cum pertinenciis, in manibus quorumdam inimicorum nostrorum adhuc existencia... Apud Westm., XII die marcii (12 mars 1348, ut supra).

(8) Histoire de France, tome V, p. 98.

(9) Philippe… savoir faisons... que, comme par vertu de noz ordenances faites naguères par la délibération de nostre grant conseil contre les Lombars, Ytaliens et oultremontains, prestanz en nostre royaume, pour raison des abus et excès qu’il avoient faitz et faisoient en la manière du prester et autrement contre noz ordenances faites sur ce, l’on eust pris et saisis les biens... de noz amés Philippon Hector (?) Paonnet et François Andrieu, frères, et les corps d’aucuns d’iceuls, et avec ce de Rendin, Andrieu, Gautier et Bertholomin Vinteguerres, frères et oncles desdits autres frères, tous communs en biens, et les diz Philippon, Hector, Paonnet et Françoys, nous aient fait monstrer, que, comme dèz le commencement de noz guerres et tousjours continuelment, il nous aient servi et loyaument en armes et en chevaux, selon leur estat, et font encore présentement, là où nous sommes, aucun d’iceuls, où il ont moult froyé, mis et despendu de leurs biens, comme de ceulx de leurs diz oncles, et avec ce que en ceste présente année deux de leurs diz frères, c’est assavoir Philippon et Françoys, ont esté pris par noz ennemis, et les détiennent encore prisonniers, pour les granz et importables raançons qu’il leur demandent ; et plus, que les diz frères et Vinteguerres, pour le faict de noz dites guerres, on perdu touz leurs biens qu’il avoient et tant en la ville de Sanct Jehan d’Angeli comme en la ville de Poitiers, où il avoient la grigneur partie de leur vaillue ; et pour ce, nous aient supplié... que nous... leur voississons... exempter... de ladite... ordenance ;.. nous... à la contemplation de noz... chambellanz les seigneurs de Lugde et de Mathefelon... les diz frères et Vinteguerres... exemptons... de... l’ordenance... Ce fu fait à Hedin, en Artoys, l’an de grâce mil CCC quarante et sept, au mois de juillet. Par le Roy, à la relation de l’arcevesque de Rouen et de vous : LORRIZ. (Arch. de l’Emp. Tr. des Ch., reg. 68, p. 451.)

(10) Philippes, par la grâce de Dieu, roy de France ; scavoir faisons à tous présens et à venir que, comme nostre amé et féal Aimery de Rochechouart, chevalier, eust fait appeler n’aguères par devant nous nostre amé et féal chevalier Savary de Vivonne, seigneur de Tours [Thors], et i1 eust, en nostre présence, ouvert et fait plusieurs demandes à toutes fins pour la cause et occasion de certaines convenances que ledit Savary traitia et promit audit Aymery avant que la ville de Poictiers fust prise par nos ennemis, quand il retint ledit Aymery et les gens de sa compagnie pour estre et servir en armes et chevaux avec li ; entre lesquelles demandes étoit contenu que, pour ce que ledit Aimery était demeurant avec ledit Savary parmy lesd. convenances, qui étoient telles que led. Savary devoit faire aud. Aymery et à ses gens tous cous et frais et tout ce que métier leur seroit, et lediz Aimery et ses gens avoient été pris par nosd. ennemis en lad. ville de Poictiers, pour laquelle prise iceluy Aimery avoit été rançonné de quatre mil écus d’or, et aussi avoit mis et frayé, tant pour ses dépens, frais en sa prison comme en pourchassant saditte rançon, deux mil écus d*or, icelui Savary étoit tenu de rendre et payer audit Aimery lesd. six mil écus... led. Savary rendra et payera audit Aimery « 2,000 écus d*or, dont 500 » présentement avant que ledit Savary parte de la ville de Paris... Ce fut fait à Paris l’an de grâce mil trois cent quarante sept au mois d’avril. (Bibl. Imp. Mss. Decamps, 45 bis,f° 317.)

(11) Philippe... roys de France. Au sénéchal de Poitou et de Lymosin... salut. Oye, la supplication de nostre amé Harbert Bellant (ou Bellaut), chevalier, disant que, quant la ville de Poitiers fut occupée par nos ennemiz, où il estoit li sizime hommes d’armez pour contrester à noz diz ennemiz, il fut pris et perdit touz ses meubles qui bien valoient six mile livres, et avec ce a esté mis à grant et excessive rempçon… Si nous a... supplié que… pour soutenir son dit estat nous li veuillens octroier que une foire appelée la foire de la Pierre-Levée, qui a accoutumée estre tenue par deux jours sept jours entre deux, c’est assavoir le lundi emprès la feste Saint-Denis et le lundi ensuivant après, en lieu forain, près de ladite ville, où les gens qui y viennent marchander ne treuvent où habiter ne recuillir leurs denrées ou temps de pluie, soit dores en avant tenue chascun an par trois jours continuels et commanciez le lundi après la Saint-Denis, en son herbergement de Poitiers appellé les Hales, ou quel herbergement la foire de mie quaresme est et a acoustumé estre tenue, et qu’il en puisse pranre et avoir tels profiz et emolumenz qu’il prant en ladite foire de mie quaresme, c’est assavoir, etc.. Pourquoy nous vous mandons que ce... il vous appert souffisance de nostre proufit... vous ladite foire... faites crier... Donné à Paris, le XVIe jour de décembre, l’an de grâce mil CCC quarante et sept... (Arch. de l’Emp. Reg. du Tr. des Ch. JJ., 77, fos 101, verso, et 102, recto.)
Je ne serai certainement pas seul à regretter que Derby ne nous ait pas transmis les noms des bonnes villes et châteaux du Poitou qui se soumirent à lui dans ce temps-là. Les fragments indiqués ci-devant viennent combler un peu cette lacune en nous apprenant que Derby passa par la ville de Saint-Maixent, avec l’intention et surtout le désir d’entrer dans le château ; ce qu’il ne put exécuter, grâce à la surveillance et à la bonne contenance du chevalier Guillaume Picher, qui y commandait. — Les Anglais brûlèrent une rue de Saint-Maixent. De là. Derby marcha sur Niort ; mais il n’entra point dans la ville. Enfin, les fragments portent qu’à son retour de Poitiers, Derby passa à Montreuil-Bonin et incendia le château dudit lieu.

Entré dans Poitiers le 4 octobre 1346, Derby en repartit le 12 ou le 13 du même mois. Le 30 octobre 1346, il était arrivé à Plassac, en Saintonge, ayant eu, dès lors, probablement raison des ennemis qui, « quillés en païs » comme il le dit dans sa lettre, devaient être pour son retour un obstacle sérieux. Entre le 13 et le 30 octobre 1346, Derby séjourna de nouveau à Saint-Jean-d’Angély : peut-être était-il encore dans cette ville le 19 octobre 1346, jour où il concéda au clerc Jean du Bois (de Bosco) le greffe de la prévôté de Saint-Jean-d’Angély (12). Je pense que c’est dans la seconde quinzaine d’octobre 1346 que Rochefort-sur-Charente, Soubise, Taillebourg, Tonnay-Charente et Connat, reçurent les Anglais de Derby.

Le 26 septembre 1347, Edouard III, devant Calais, confirma la donation du château de Rochefort-sur-Charente faite par Derby à Franc de Hale, et accorda, en outre, à ce dernier, six deniers sterling sur chaque tonneau de vin transitant sur la Charente, dans le district dudit château (13).

Le château et la châtellenie de Soubise, ainsi que la châtellenie de Taillebourg, étaient entre les mains des Anglais, dès le mois de décembre 1346 ; car, à cette époque, le roi de France fit un don de 500 livrées de terre à Guy l’Archevêque, seigneur de Taillebourg, pour raison précisément de la perte récente de Taillebourg et de Soubise (14).

Soubise se soumit volontairement. En récompense de cette soumission, Edouard III accorda aux habitants le droit de percevoir, pendant dix ans, cinq deniers tournois sur chaque tonneau de vin, deux deniers et une obole de la même monnaie sur chaque pipe de vin, et, pour les autres denrées, un impôt au prorata du tonneau et de la pipe, en plus des droits de perception accordés par les anciennes coutumes, et en tant que ces denrées circuleraient sur la Charente, et proviendraient de pays ou d’individus non soumis à l’Angleterre. Le produit devait être affecté aux fortifications de la ville (15).

Le 8 février 1348, Édouard III donna à Pierre Béguer de la Russelle, de Bordeaux, le château et la châtellenie de Soubise, avec les appartenances, sa vie durant, à condition que ledit Pierre pourvoirait à leur défense ; il l’autorisa, de plus, à prendre, tous les ans, 500 florins d’or à l’écu sur les biens temporels des rebelles étant dans les marches, c’est-à-dire dans le ressort territorial desdits château et châtellenie (16).

Comme ceux de Soubise, les habitants de Tonnay-Charente se soumirent volontairement à l’Angleterre. En récompense de leur conduite, Édouard III déclara, par lettres datées à Westminster le 24 juillet 1348, que, sauf en faveur de l’héritier présomptif, la couronne ne se dessaisirait jamais de la ville de Tonnay-Charente, ni des lieux, châteaux, maisons ou paroisses de sa juridiction (17). Antérieurement, Derby avait donné au chevalier Élie de Saint-Symphorien, alias de Landiranes ou Landiras, 500 livres de petits tournois à prendre tous les ans, pendant sa vie, sur les biens des rebelles de la ville et de la châtellenie de Tonnay-Charente. Ce don fut ratifié, le 1er septembre 1348, par Édouard III, qui, se montrant plus généreux que son lieutenant, accorda audit Élie, pour la garde de Tonnay-Charente, tous les revenus des biens des rebelles au-dessus des 500 livres données par Derby (18). Enfin, Derby avait accordé aux habitants de Tonnay-Charente des libertés, à la conservation desquelles Edouard III, par lettres datées à Westminster le 20 juillet 1348, ordonna au sénéchal de Gascogne et au connétable de Bordeaux de porter attention (19).

Il y a lieu de penser que, vers la même époque, les Anglais s’emparèrent de Cannac ; car on trouve que, le 4 juillet 1347, Édouard III, pour récompenser les services de Raoul de Bardenis, qui avait particulièrement contribué à la prise de Cannac, lui donna l’office de viguier de cette ville ; le roi voulait que ledit Raoul perçût, tous les ans, sur les revenus et émoluments de cet office, et pour son propre usage, une somme de 100 livres tournois (20).

Le 30 octobre 1346, Derby était à Plassac, en Saintonge, non loin de Bordeaux, ainsi qu’on le voit par la donation de Maurens, faite à Bertrand de Pommiers. Cette donation est le dernier document authentique et officiel que je trouve émanant de Derby pendant la guerre de Guienne. De Plassac, Derby se rendit probablement à Bordeaux et puis à Londres, où, d’après Robert d’Avesbury, il arriva le jour de Saint-Hilaire, 14 janvier 1347.

Ici s’arrête mon travail. Mais je ne saurais terminer ce long examen des campagnes du comte de Derby en Guienne, Saintonge et Poitou, sans déclarer que ces campagnes ont imprimé à la mémoire de Derby une gloire indélébile. Cet illustre Anglais y déploya toutes les qualités dont la réunion est l’apanage des vrais grands hommes. Froissart l’a défiguré en cherchant à l’embellir. Puisse un habile pinceau retrouver dans mon travail les couleurs qui conviennent aux traits de cette remarquable physionomie.
(12) … De confirmatione concessionis scribanie prepositi Sti-Joh.-Angeleum facte Johanni de Bosco, clerico, per Henricum comitem Lancastrie. — 19 octobre 1346... (Bibl. Imp. Mss. Bréquigny, 40, f° 127.)

(13) Rex omnibus, etc., salutem. Sciatis quod, cum Henricus comes Lancastrie... nuper locum nostrum tenens in ducatu Aquitanie, dederit... dilecto et fideli nostro Francisco de Hale castrum de Rochefort super ripam de Sarente... in perpetuum... nos donacionem... concedimus et confirmamus... Preterea concessimus quod idem Franciscus sex denarios sterling de singulis doliis vini per ripam predictam infra districtus dicti castri adducendis percipiat... unam videlioet medietatem ad opus suum proprium... Apud Cales., XXVI die septembris (26 septembre 1347. (Bibl. Imp. Mss. Bréquigny, 28, p. 125.)

(14) Arch. de l’Emp., Tr. des Ch., reg. 77, f° 22.

(15) Rex... habitatoribus ville de Soubize juxta Rupellam, salutem. Grata et utilia obsequia per vos, in villa predicta et alibi in partibus vestris, multipliciter impensa, et, ut speramus, de cetero impendenda, villam predictam ad nostram obedienciam nuper reddendo, et illam postmodum sumptibus vestris propriis de victualibus et aliis necessariis muniendo, et circa nostrorum defensionem jurium contra nobis adversantes vos et vestra benivole exponendo, nos excitant et inducunt ui vobis, in hiis que oommodum et utilitatem vestra ac status vestri relevacionem, necnon ville predicte conservacionem cernere poterunt, favorem et gratiam impendamus ; nos... volumus... quod, a festo Sancti Michaelis proxime futuro usque ad finem decem annorum proxime sequencium plenarie completorum, de vinis et aliis mercimoniis hominum et mercatorum extra obedienciam nostram existencium, per aquam de la Charante prope loca vestra transeuncium, capiatis, levetis... de quolibet dolio vini quinque denarios turonensium, et de qualibet pipa vini duos denarios et unum obolum ejusdem monete, ac de aliis mercimoniis juxta ratum dolii et pipe predictorum ultra antiquas consuetudines seu pedagia ibidem hactenus solvi et levari consueta ; ita quod omnes denarii... circa reparacionem clausture ville predicte et status vestri relevacionem fideliter apponantur... Apud Westm., XXVII die julii (27 juillet 1348). (Bibl. Imp. Mss. Brequigny, 28, f° 221.)

(16) Rex omnibus... salutem.. Sciatis quod... pro bono servitio quod... Petrus Beguer de la Russelle de Burdegala nobis hactenus impendit et impendet in futurum... concessimus eidem Petro castellum et castellaniam de Soubize juxta la Rochelle, cum pertinenciis, habenda et custodienda ad terminum vite sue, ita tamen quod dictus Petrus castrum illud muniri ac eadem castrum et castellaniam contra inimicos nostros, tempore guerre, suis sumptibus, faciat custodiri : concessimus etiam eidem Petro... quingentos florenos auri de scuto percipiendos, singulis annis, super bonis temporalibus rebellium residencium infra marchias dictorum castelli et castellanie, durante termine supra dicto... Apud Westm., VIII die februarii (8 février 1348). (Bibl. Imp. Mss. Brequigny , 28, f° 141.)

(17) Rex omnibus... salutem... volentes... homines et habitatores ville de Thonny Charante, in ducatu nostro Aquitanie, pretextu boni gestus sui erga nos in reddicione ville predicte in manus nostras, regiis attolli favoribus, concessimus eisdem... quod villam predictam ac loca, castra, domos seu parochias de jurisdictione ejusdem ville existencia aut homagia dictorum hominum, per vendicionem, donacionem, mutacionem, seu quovis alio titulo extra manum nostram non ponemus, nisi futuro heredi Anglie... Apud Westm., XXIIII die julii (24 juillet 1348). (Bibl. Imp. Mss. Brequigny, 28, f° 198.)

(18) Rex omnibus... salutem. Sciatis quod cum... Henricus, comes Lancastrie, tempore quo locum nostrum tenens erat in partibus Vasconie... concessisset... Elie de Landiras (appelé dans d’autres lettres du même jour : Elie de Sancto Simphoriano, alias dicto de Landiranes), militi, quingentas libras parvorum turonensium percipiendas per annum ad terminum vite sue... super bonis rebellium ville de Tannay super Charante et castellanie ejusdem, nosque ratificaverimus... Nos, volentes eidem Elie uberiorem graciam facere in hac parte, concessimus ei, pro custodia castri et ville loci predicti, residuum omnium bonorum rebellium et alios redditus et exitus dictis castre et ville ac castellanie ibidem pertinentes, si que ultra summam dictarum quingentarum librarum... ibidem fuerint, habendum ad terminum vite sue, absque aliquo compoto nobis inde reddendo seu vadiis a nobis de cetero petendis, pro custodia predicta... Apud Westm. Primo die septembris (premier septembre 1349). Bibl. Imp. Mss. Brequigny, 28, f° 323.)

(19) Rex Senescallo suo Vasconie et constabulario suo Burdegale... salutem. Volentes dilectos nobis homines et habitatores ville de Thonny Charante, qui nuper ad obedienciam nostram gratanter venerunt, favore prosequi gratioso, vobis et alteri vestrum... committimus et mandamus quatinus omnes libertates eis per dilectum consanguinum et fidelem nostrum Henricum comitem Lancastrie, nuper nostrum locum tenentem in ducatu nostro predicto et tota lingua occitana, super reddicione ville predicte rationabiliter concessas... conservari faciatis... Apud Westm., XX die julii (20 juillet 1348). (Bibl. Imp. Mss. Brequigny, 28, f° 197.)

La ville de Tonnay-Charente ne tomba entre les mains des Anglais qu’avant le mois de mars 1347, ainsi qu’il résulte de lettres d’absolution données à Pierre Crousade par le duc de Bourbon, et qui sont aux Arch. de l’Emp., reg. Du Tr. des Ch. JJ, 76, f° 195. D’un autre côté, l’expression nuper des lettres d’Édouard indique une soumission récente, mais en tout cas antérieure à la cessation du pouvoir de Derby, puisque ce dernier concède des libertés aux habitants à l’occasion de leur reddition ; cette reddition eut probablement lieu lorsque Derby rentra de Saint-Jean-d’Angély à Bordeaux.

(20) Il ne saurait être ici question de Cognac, qui, encore au mois de décembre 1347, était au pouvoir des Français, comme il paraît par des lettres d’absolution données par le roi de France, en faveur de Pierre de Chérimont (V. aux Arch. de l’Emp., reg. du Tr. des Ch, JJ., 76, f° 227.)

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Vos commentaires

  • Le 30 novembre 2012 à 07:57, par Jean-Claude Mercier En réponse à : 1346 - la chevauchée de Derby, commentaire.

    Sources ! Que ne vous faites pas dire, ou le contraire ...
    Froissart fut utile en son temps, jusqu’à ce que l’on retrouve ses propres sources ... dont le moine contemporain de la guerre de Cent-Ans, Jehan Le Bel, publié en deux volumes, 1863 et 1905 (pour 1346). Les ouvrages de Denifle (1897) et de Bertrandy (1870) sont incontournables, mais antérieurs à 1905. Les notes de Jehan le Bel, source principale de Froissart, annulent la chronologie de ce dernier. C’est donc à juste titre que celle-ci était remise en question par Denifle et Bertrandy, mais ceux-ci ne purent encore lever toutes les hypothèses ou résoudre les contradictions apparentes.

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