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1603 - Pierre Dugua de Mons et Samuel Champlain dans les îles de Nouvelle-France

D 10 décembre 2008     H 00:27     A Pierre     C 0 messages A 1562 LECTURES


Dans un style alerte et plein d’humour, Samuel Champlain raconte son premier voyage dans les iles de Nouvelle-France avec Pierre Dugua de Mons. Les coulisses pas très glorieuses du voyage mythique des deux saintongeais.

Source : Voyages du sieur de Champlain, ou journal ès découvertes de la Nouvelle France - Paris, imprimé aux frais du Gouvernement, pour procurer du travail aux ouvriers typographes - Août 1830 - Books Google
Nota : cet ouvrage est une réédition du livre "Les voyages du sieur de Champlain, xaintongeois, capitaine ordinaire pour le roy, en la marine, divisez en deux livres, ou Journal très-fidèle des observations faites és découvertures de la Nouvelle France : tant en la description des terres, costes, rivières, ports... qu’en la créance des peuples, leur superstition, façon de vivre et de guerroyer" - chez Jean Berjon (A Paris) - 1613 - BNF Gallica (en ligne

Voyage du sieur de Mons. — Veut poursuivre le dessein du feu commandeur de Chaste — Obtient commission du Roy pour aller descouvrir plus avant vers Midi. —- S’associe avec les marchands de Rouen et de La Rochelle. — L’autheur voyage avec lui. — Arrivent au cap de Hève. — Descouvrent plusieurs ports et rivières. — Le sieur de Poitrincourt va avec le sieur de Mons. — Plaintes dudit sieur de Mons. — Sa commission révoquée.

Après la mort du sieur commandeur de Chaste, le sieur de Mons, de Sainctonge, de la religion prétendue réformée, gentil-homme ordinaire de la chambre du roy, et gouverneur de Pons, qui avoit rendu de bons services à Sa Majesté durant toutes les guerres passées, en qui elle avoit une grande confiance, pour sa fidélité, comme il a toujours fait paroistre jusques à sa mort ; porté d’un zèle et affection d’aller peupler et habiter le pays de la Nouvelle France, et y exposer sa vie et son bien, voulut marcher sur les brisées du feu sieur commandeur audit pays, où il avoit esté comme dit est, avec le sieur Chauvin, pour le recognoistre, bien que ce peu qu’il avoit veu, lui avoit fait perdre la volonté d’aller dans le grand fleuve Sainct Laurent, n’ayant veu en ce voyage qu’un fascheux pays, lui qui désiroit aller plus au Midi, pour jouir d’un air plus doux et agréable. Et ne s’arrestant aux relations que l’on lui en avoit faictes, vouloit chercher un lieu duquel il ne sçavoit l’assiette ni la température que par l’imagination et la raison, qui trouve que plus vers le Midi il y fait plus chaud. Estant en volonté d’exécuter ceste généreuse entreprise, il obtient commission du roy l’an 1603, pour peupler et habiter le pays, à condition d’y planter la foi catholique, apostolique et romaine, permettant de laisser vivre chacun selon sa religion. Cela estant, il continue sa société avec les marchands de Rouen, de la Rochelle, et autres lieux, a qui la traitte de pelleterie estoit accordée par ladite commission, privativement à tous les subjects de Sa Majesté. Toutes choses ordonnées, ledit sieur de Mons fait son embarquement au Havre de Grâce, faisant esquiper plusieurs vaisseaux, tant pour ledit trafic de pelleteries de Tadoussac, que des costes de la Nouvelle France. Il assembla nombre de gentilshommes, et de toutes sortes d’artisants, soldats et autres, tant d’une que d’autre religion, prestres et ministres.

Le dit sieur de Mons me demanda si j’aurois agréable de faire ce voyage avec lui. Le désir que j’avois eu au dernier s’estoit accreu en moi, qui me fit lui accorder, avec la licence que m’en donneroit Sa Majesté, qui me le permit, pour tousjours en voyant et descouvrant lui en faire fidèle rapport. Estants tous à Dieppe, on s’embarque ; un vaisseau va à Tadoussac, le dit du Pont avec la commission du dit sieur Mons à Cansseau, et le long de la coste vers l’isle du Cap Breton, voir ceux qui contreviendroient aux défenses de Sa Majesté. Le sieur de Mons prend sa routte plus à val vers les costes de l’Acadie ; et le temps nous fut si favorable, que nous ne fusmes qu’un mois à parvenir jusques au Cap de la Hève, où estants, nous passasmes plus outre, cherchants lieu pour y habiter, ne trouvants celui-ci agréable. Le sieur de Mons me commit à la recherche de quelque lieu qui fust propre : ce que je fis avec quelque pilote que je menai avec moi, où descouvrismes plusieurs ports et rivières, jusques à ce que ledit sieur de Mons s’arresta en une isle, qu’il jugea d’assiette forte, et le terroir d’alentour très bon, la température douce, sur la hauteur de quarante-cinq degrés et demi de latitude, comme Saincte Croix. Il y fait venir ses vaisseaux, employe chacun selon sa condition et mestier, tant pour les descharger, que pour se loger promptement. Ses vaisseaux deschargés, il les renvoye au plus tost, et le sieur de Poitrincourt (qui estoit venu avec le dit sieur de Mons pour voir le pays, afin de l’habiter, et avoir quelque lieu de lui, en vertu de sa commission) s’en retourna.

Mais laissons-le aller, en attendant si nous aurons meilleur marché des froidures, que ceux qui hyvernèrent à Tadoussac. Nos vaisseaux estants retournés en France, ouirent un nombre infini de plaintes tant des Bretons, Basques, que autres, de l’excès et mauvais traittement qu’ils recevoient aux costes, par les capitaines dudit sieur de Mons, qui les prenoit, et empeschoit de faire leur pesche, les privants de l’usage des choses qui leur avoient toujours esté libres : de sorte que si le roy n’y apportoit un règlement, toute ceste navigation s’en alloit perdre, et ses douanes par ce moyen diminuées, leurs femmes et enfants pauvres et misérables, et contraints à mendier leurs vies. Requestes sont présentées a ce sujet, mais l’envie et les crieries ne cessent point ; il ne manque en cour de personnes qui promettent que pour une somme de deniers l’on feroit casser la commission du sieur de Mons. Ceste affaire se pratique en telle façon, que ledit sieur de Mons ne sceut si bien faire, que la volonté du roy ne fust destournée par quelques personnages qui estoient en crédit, qui lui avaient promis d’entretenir trois cents hommes audit pays. Doncques en peu de temps la commission de Sa Majesté fut révoquée, pour le prix de certaine somme qu’un certain personnage eust, sans que Sa dite Majesté en sceust rien. Cependant, pour récompense de trois ans que le sieur de Mons avoit consommés, avec une despense de plus de cent mille livres, en la première desquelles trois années il souffrit beaucoup, et endura de grandes incommoditez à cause des rigueurs du froid, et la longue durée des nèges de trois pieds de haut, durant cinq mois, bien que l’on puisse aborder en tout temps aux costes où la mer ne gèle point, si ce n’est à l’entrée des rivières qui charrient des glaces qui vont se descharger en la mer. Outre cela, presque la moitié de ses hommes moururent de la maladie de la terre, et fut contrainct de faire revenir le reste de ses gens, avec le sieur de Poitrincourt, qui en ceste année estoit son lieutenant : car le Pont-Gravé l’avoit esté l’an précédent.

Voilà tous les desseins du sieur de Mons rompus, lequel s’estoit promis d’aller plus au Midi pour faire une habitation plus saine et eschauffée que l’isle de Saincte Croix, où il avoit hyverné ; et depuis l’on fut au Port Royal, où l’on se trouva un peu mieux, pour n’avoir trouvé l’hyver si aspre, sous la hauteur de quarante-cinq degrés de latitude. Pour rescompense de ses pertes, lui fut ordonné par le conseil de Sa Majesté six mille livres, à prendre sur les vaisseaux qui iroient trafiquer des pelleteries.

Mais quelle despense lui eust-il fallu faire en tous les ports et havres, pour recouvrer ceste somme, s’informer de ceux qui auroient traitté, et le département qu’il faudroit, sur plus de quatre-vingts vaisseaux qui fréquentent ces costes ? c’estoit lui donner la mer à boire, en faisant une despense qui eust surmonté la recepte, comme il en a bien apparu. Car le dit sieur de Mons n’en a preque rien retiré, et a esté contraint de laisser aller cet arrest comme il a peu. Voilà comme ces affaires furent mesnagées au conseil de Sa Majesté : Dieu fasse pardon à ceux qu’il a appelez, et amender ceux qui sont vivants. Hé bon Dieu ! qu’est-ce que l’on peut plus entreprendre, si tout se révoque de la façon, sans juger meurement des affaires, premier que d’en venir là ? ceux qui ont le moins de cognoissance crient le plus fort, et en veulent plus sçavoir que ceux qui en auront une parfaite expérience, et ne parlent que par envie, ou pour leur intérest particulier, sur de faux rapports et apparences, sans s’en informer davantage.

Il se trouve quelque chose à redire en ceste entreprise, qui est, en ce que deux religions contraires ne sont jamais un grand fruict pour la gloire de Dieu parmi les infidèles que l’on veut convertir. J’ai veu le ministre et nostre curé s’entre-battre à coups de poing, sur le différend de la religion. Je ne sçais pas qui estoit le plus vaillant, et qui donnoit le meilleur coup, mais je sçais très bien que le ministre se plaignoit quelquefois au sieur de Mons d’avoir esté battu, et vuidoient en ceste façon les poincts de controverse. Je vous laisse à penser si cela estoit beau à voir ; les Sauvages estoient tantost d’un costé, tantost de l’autre, et les François meslez selon leur diverse croyance, disoient pis que pendre, de l’une et de l’autre religion, quoi que le sieur de Mons y apportast la paix le plus qu’il pouvoit. Ces insolences estoient véritablement un moyen à l’infidèle de le rendre encore plus endurci en son infidélité.

Or puisque ledit sieur de Mons n’avoit voulu aller habiter au fleuve de Sainct Laurent, il devoit envoyer et recognoistre un lieu propre pour y jetter les fondements d’une colonie, qui ne fust subjecte à estre délaissée, comme celle de Saincte Croix, et Port-Roval, où personne n’y cognoissoit rien, et devoit faire une despense de quatre à cinq mille livres, pour estre asseuré du lieu, et mesme donner charge d’y passer un hyver, pour cognoistre ce climat. Cela estant, il n’y a point de doute que le terroir et la chaleur, correspondants à quelque bonne température, l’on s’y fust arresté. Et bien que la commission dudit sieur de Mons eust esté révoquée, l’on n’eust pas laissé d’habiter le pays en trois ans et demi, comme l’on avoit fait en l’Acadie, et eust-on assez desfriché de terre pour se pouvoir passer des commoditez de France. Que si ces choses eussent esté bien ordonnées, peu à peu l’on s’y fust habitué, et les Anglois et Flamens n’auroient joui des lieux qu’ils ont surpris sur nous, qui s’y sont establis à nos despens.

Il ne sera hors de propos pour contenter le lecteur curieux, et principalement les voyageurs de mer, de descrire les descouvertes de ces costes, pendant trois ans et demi que je fus à l’Acadie, tant à l’habitation de Saincte Croix qu’au Port-Royal, où j’eus moyen de voir et descouvrir le tout, comme il se verra au livre suivant.

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