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1664 - Colbert offre Marennes au duc de Courlande

samedi 23 avril 2022, par Christian, 139 visites.

Le 30 novembre 1664, Colbert envoya « à M. Dufresne [1] » une lettre dans laquelle, après avoir évoqué un projet de colonisation de la Guyane en commun avec l’électeur de Mayence, il écrivait :
« Quant à la proposition que M. le Duc de Courlande vous a faite, si pareillement on pouvoit la réduire à l’effet, elle ne sçauroit estre qu’avantageuse ; je vous prie donc de la cultiver aussy, et d’assurer ce prince que le Roy donnera les mains pour luy faire acheter Marennes, auprès de Brouage, où il trouvera toutes sortes de commodités pour son commerce [2]. »
Ce projet avorté ne semble guère connu que des Français familiers de la Lettonie [3] et, par exemple, on n’en trouve nulle mention dans Marennes et son arrondissement d’Antoine Bourricaud (1866), ni dans Saint-Sornin, Nieulle, Broue et les isles de Marennes de l’abbé Gelézeau et Ernest Tauzin (1896). C’est certes un non-événement, mais révélateur des relations actives entre notre région et les pays nordiques.

Le duché de Courlande

Il est né en 1561 de la sécularisation de l’Ordre livonien (branche détachée de l’Ordre teutonique) par son grand-maître converti au luthéranisme, Gotthard Kettler. Vassal le plus souvent formel de la République polono-lituanienne, il s’étendait, dans l’actuelle Lettonie, au sud du golfe de Riga et de la Daugava. La capitale en était Mitau (auj. Jelgava), où devait plus tard séjourner à deux reprises le futur Louis XVIII.
La Courlande en 1659, carte de Sanson

La Courlande en 1659, carte de Sanson

La Courlande connut un apogée, bref mais brillant, pendant les vingt premières années (1638-1658) du règne de Jacques, le petit-fils de Gotthard Kettler [4]. Régent, puis duc, celui-ci développa et modernisa l’agriculture et l’élevage dans ses domaines, sur le modèle hollandais, et utilisa les gains ainsi obtenus pour créer toutes sortes de manufactures : fonderies, scieries, filatures, usines de salpêtre, poudreries, raffineries de goudron, verreries… en privilégiant celles qui contribuaient à la construction navale. Adepte du mercantilisme, Jacques Kettler entendait en effet se doter d’une flotte puissante pour s’enrichir par le commerce. Des chantiers de Windau (auj. Ventspils) et de Goldingen (auj. Kuldiga) sortirent avant 1658 quelque 80 navires marchands et, pour les protéger, 40 frégates armées, battant pavillon carmin frappé d’un crabe noir.
Jacques, duc de Courlande
Jacques Kettler parvint ainsi à desserrer le quasi-monopole hollandais pour exporter les produits du duché : céréales avant tout (très appréciées parce que, séchées, elles se conservaient bien), beurre, viande, lard, laine, lin, mais aussi bois de construction et mâts, chanvre, cordages, goudron, poudre et canons. Les importations, réduites au nécessaire, portaient sur le minerai de fer et, ce qui intéressait la France et notre région, le sel, le vin et les eaux-de-vie. Le duché participa même au commerce triangulaire, y compris la traite, grâce à deux colonies : l’une sur les côtes de Gambie, l’autre dans l’île de Tobago [5].
Pour conforter cette puissance maritime, des traités de commerce furent signés, le premier avec la France, à la fin de 1643. Celui-ci fut négocié par Georg von Fircks, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire, qui ne repartit qu’en 1647 après avoir enfin obtenu l’enregistrement par le Parlement – il avait pour cela généreusement « arrosé » les ministres [6], ce qui laisse supposer que la Courlande était plus demandeuse de ce traité que la France.

« Articles convenus & accordez entre Monsieur le Comte de Brienne, Conseiller du Roy en ses Conseils, Secretaire d’Etat & des Commandemens & Finances de Sa Majesté, & Commandeur de ses Ordres, Commissaire deputé par Sadite Majesté en cette partie par l’avis de la Reine regente sa Mère, & le sieur Fircks Major envoié en France vers leurs Majestez de la part de Monsieur le Duc de Curland chargé de Lettres de créance à cet effet. A Paris le 30. Decembre 1643.

SUR ce que ledit Sieur Fircks a supplié leurs Majestez au nom dudit Duc de Curland, de lui accorder les articles suivans, aiant declaré avoir charge de les accepter, & d’obliger son Maître à l’entretenement des choses contenuës en ce present écrit, ledit sieur Comte de Brienne en vertu de sondit pouvoir aiant conféré avec ledit Sieur Fircks Major sur ce qui regarde les conditions respectives du present Traité sont demeurez d’accord de ce qui ensuit.
I. Ledit Duc de Curland aiant fait témoigner au Roy beaucoup d’affection, & desiré l’affermir davantage par l’interest du Commerce, Sa Majesté voulant y correspondre de son côté, & témoigner audit Duc l’estime qu’elle fait de sa personne, lui a permis & accordé la liberté de trafiquer en France, & d’y apporter toutes sortes de bleds & autres marchandises & denrées qui croissent en son Païs pour les amener dans ses Vaisseaux, icelles décharger dans les Ports & Havres de ce Roiaume, soit à Bourdeaux, Brouage & autres lieux circonvoisins, & comme bon leur semblera.
II. Pourront aussi ceux qui seront Negocians, Facteurs ou advoüez dudit Seigneur Duc de Curland recharger de toutes sortes de marchandises en France pour les transporter en Curland, à la reserve de celles prohibées, & pourront les Vaisseaux ou ceux qui feront le trafic sous l’aveu dudit Seigneur Duc, aller & venir en toute seureté dans nos mers le long de nos côtes, entrer & sortir de ce Roiaume en pleine liberté, en paiant les droits pour ce deus & accoutumez, & en cas qu’aucuns des Marchands, Facteurs, serviteurs ou gens faisans le negoce vinssent à deceder en France pendant leur voiage, ou ceux qui y demeureront actuellement pour le service dudit Seigneur Duc, Sadite Majesté veut & entend que pour cela leurs biens, facultez & marchandises ne soient sujettes au droit d’aubeine, désherence ou confiscation, ains seront traitez tout ainsi que s’ils estoient regnicoles.
III. Comme aussi ledit Seigneur Duc de Curland promet reciproquement de donner toute seureté & liberté aux François dans ses Ports & Havres pour y trafiquer & vendre leurs marchandises, & en recharger d’autres suivant l’usage du Païs, sans que durant le temps de leur voiage & séjour, arrivant le deceds d’aucuns Marchands, Facteurs ou Serviteurs, leurs biens, facultez & marchandises puissent estre acquises ou confisquées par droit souverain.
IV. Promet aussi ledit Seigneur Duc de Curland de n’assister les ennemis de la France de ses Vaisseaux, ni de leur porter des commoditez sous prétexte de la liberté presentement accordée de venir dans nos Mers, mais seulement pourront en user tout ainsi & à l’instar des Villes de Hambourg, Dantzic & autres places neutres.
V. Permet en outre sadite Majesté audit Seigneur Duc de Curland d’achepter en France des Terres, Seigneuries & Maisons pour en jouir comme en faisoient ceux desquels il les aura acquises sans payer autres droits & redevances que les anciens propriétaires, & sans que venant ledit Seigneur Duc à deceder, Sa Majesté puisse pretendre ledit bien lui appartenir par droit d’aubeine, ains appartiendra à ses heritiers & successeurs tout ainsi, que s’ils estoient regnicoles, & seront par tout traitez comme s’ils estoient originaires François.
Fait à Paris le trentiéme jour de Decembre 1643. Signé, DE LOMENIE avec paraphe, & GEORGE FIRCKS aussi avec paraphe. »

Mais la prospérité du duché prit fin avec la première guerre du Nord (1658-1660) au cours de laquelle Jacques Kettler fut fait prisonnier et son territoire dévasté par les Suédois. Il fut réintégré dans ses droits après la paix d’Oliva, négociée avec la médiation de la France (représentée par l’ambassadeur Antoine de Lumbres), mais malgré ses efforts, il ne parvint pas à pleinement rétablir sa situation antérieure. Ses colonies lui furent disputées par les Anglais et les Hollandais, plusieurs de ses navires avaient été confisqués ou détruits et il dut en faire construire d’autres – au moins 21 sortirent de ses arsenaux entre 1660 et sa mort, la nuit du jour de l’an 1682. C’est néanmoins durant cette période que fut agitée l’idée de lui céder Marennes, conformément à l’article V du traité.

L’application plutôt décevante du traité de 1643

Le duc avait multiplié les offres de service à une France éprouvée par la guerre avec l’Espagne. En 1646, il avait proposé des vivres, des soldats et la construction de navires à façon. Abraham Duquesne, futur lieutenant général des armées navales, examina alors les navires courlandais présents à Amsterdam et les jugea de trop faible tirant, trop fragiles et trop chers. La même proposition émise en 1648, puis en 1651, resta également sans suite [7], mais en 1654, Mazarin envisagea sérieusement de recourir à des mercenaires du duché [8]. Il semble aussi que, durant cette guerre, il ait affrété 24 frégates et corvettes courlandaises avec leurs équipages [9].
Georg Firck avait reçu mission de rechercher des terres viticoles ou des fiefs sauniers à acheter au bord de l’Atlantique ou d’un fleuve. Un autre agent fut ensuite chargé des mêmes recherches entre Rochefort et Bordeaux [10] et de premières discussions pour l’acquisition des fiefs (domaines) de « Marnac », « Cusar » et « Curaillac » [11], étaient près d’aboutir en 1661, quand elles furent rompues par la mort de Mazarin.
En fait, il y avait malentendu : le duc attendait qu’on lui paie ses livraisons ou ses soldats pour la majeure part en numéraire, mais le reste en terres grâce auxquelles il pensait se procurer au moins une partie du sel et du vin dont il avait besoin. En 1649 par exemple, voici comment les Courlandais voyaient la contrepartie de leur prêt de navires et de soldats : « Son Altesse pretent que l’on en donne ordre a Mons. de Bregy [notre ambassadeur en Pologne] ou un autre pour troisler (?) absolument sur tous les poincts auec luy, il offre de liurer le tous sur les lieux ou on le deliveray ascauoire aux entreprise, et le tout a un prix trēs raisonable moyenant que l’on luy paye les trois quart ou du moyns la moitie argent comptent et le reste en bonne et valuable asseurance scauoire en domaine qui pretent a certaines endroits et ceļa par confirmation du parlement… […] Touchant les gages et nouritures tant pour les matelotz que pour les soldats, Son Altesse de Courland ne pretent pas que le Roy les paye comme icy desus mantionee tous les mois, seulement le temps qui seront pour venire sur le lieux et y estant ariuee au lieux destinē, il demande certaine endröit comme Xaind’onge, Mēdoc, Bourdelos, desquelles lieux il en tirera l’entretiens de toute l’armee et cela auec tel facilitez que le peuple ne s’en trouvera pas trop chargez ou incomodez ». Pour les Français, au contraire, la vente de vin et de sel et l’achat de céréales ou de bois auraient dû à peu près s’équilibrer [12].

Selon Louis Delavaud [13], Léonard du Fresne serait entré en relations avec le duc de Courlande pour lui acheter du bois et des navires. Sans doute s’agissait-il des trois, ou plutôt deux vaisseaux effectivement acquis par la France après la paix d’Oliva. Le Rochelais Gargot [14] fut envoyé en 1665 pour évaluer les possibilités, nanti des spécifications élaborées par Duquesne. Il s’agissait cette fois, non plus de navires de guerre, mais de navires marchands, adaptés à la navigation dans la Baltique, « forts de bois et plats de varangues pour pouvoir eschouer s’il se peut avec leur canon sans se blesser » [15].
La cession de Marennes entrait probablement dans la même négociation que l’achat de ces bateaux. Les raisons pour lesquelles elle n’a pu se faire sont nombreuses. Tout d’abord, il y a probablement eu le début d’un éloignement diplomatique, du fait des liens étroits entre la Courlande et le Brandebourg – le duc avait besoin de l’appui du Grand Électeur, son beau-frère – et de l’alliance entre notre pays et la Suède. Mais il y eut bientôt pis : à son grand dam car il jugeait la neutralité de son duché indispensable à son commerce, Jacques Kettler vit ses fils s’engager en 1672 dans l’armée hollandaise, en guerre avec la France, ce qui entraînera la saisie de plusieurs navires courlandais et une brève occupation de Tobago par l’amiral d’Estrées.
D’autre part, si La Rochelle était le port le plus directement intéressé au commerce avec la Baltique au point que ses négociants et armateurs furent les seuls à répondre à l’appel de Colbert lorsqu’il entreprit de constituer l’éphémère Compagnie du Nord (1669-1677), les deux directeurs de celle-ci, Pagès et de Lagny, conclurent en 1671, au terme de leur voyage de prospection, qu’« il n’y avait point de négoce à y faire [en Courlande] dont on ne se puisse prévaloir à Riga » – ville alors sous domination suédoise [16]. En conséquence, dans le chapitre L « Du commerce du Nort » de son Parfait négociant (1675, livre II, p. 82-99), Savary ne mentionna même pas les ports du duché, comme s’ils n’avaient plus aucun intérêt commercial.
On ne peut non plus exclure qu’à l’égard de ce partenaire somme toute mineur, la France ait été mauvaise débitrice, comme semble en attester la lettre de griefs de 1677 [17]. Mais l’acquisition de Marennes était-elle en soi une si bonne affaire ?

Marennes invendable ?

On notera avec amusement qu’en 1658, il avait été question que Mazarin se portât acquéreur de cette seigneurie et baillage, mais que Colbert l’en avait dissuadé :
« Quant à la terre de Marennes, dont M. le mareschal (de Clérambault ou d’Albret ?) a parlé à Votre Éminence, il y a long temps que cette terre est à vendre, et que j’ay examiné s’il seroit bon de l’achepter pour Votre Éminence ; mais il y a tant de raisons contraires dont je rendray compte à Votre Éminence la première fois que j’aurai l’honneur de la voir, qu’il n’y a point d’apparence d’y penser. Toutes les pensées d’acquisition pour Votre Éminence doivent se restreindre au duché de Nivernois… [18] ».
Colbert parlait d’autant plus savamment que lui-même avait refusé cet achat au début de 1656. La proposition venait de Gédéon Martel, le seigneur de Marennes sur le point de mourir, via Colbert de Terron qui faisait miroiter « 8 000 à 9 000 livres de rente avec le titre de comte en toute seigneurie et d’assez belles mouvances », mais qui finit par déconseiller l’acquisition de cette terre en raison de la proximité de Brouage et des droits qu’y avait l’abbesse de Saintes [19].
Depuis, d’autres « raisons contraires » s’étaient peut-être ajoutées, et cela très tôt. En mai 1656 en effet, la saisie de toiles de Saintonge avait provoqué à Marennes et au Gua une émeute au cours de laquelle la Ferme de Charente avait été incendiée, des gardes avaient été tués et (d’après Yves-Marie Bercé, Histoire des croquants, 1974, p. 583) l’un d’eux démembré. Bien que réprouvant la frénésie de taxation des traitants, Colbert avait dû envoyer le maréchal de Clérambault en appui à l’intendant du Poitou et de l’Aunis Bernard de Fortia pour réprimer une « sédition » qui pouvait s’étendre [20].
La presqu'île de Marennes en 1628

La presqu’île de Marennes en 1628

Surtout, les Martel, héritiers d’Anne de Pons, partageaient les « îles de Marennes » avec l’abbesse de Saintes. De celle-ci relevaient notamment la majeure partie de Marennes avec le port de Salles (l’ancien nom de la localité), Mauzac, Luzac, Nieulle, Le Gua (en partie) et Saint-Sornin, et elle percevait la dîme sur toutes les « terres salées » entre la Seudre et le chenal de Brouage, du Chapus à « Montaiglin ». Cela ne laissait aux Martel que moins de 40 % de la « terre douce » dans la presqu’île : l’île d’Aire, l’autre partie de Marennes, Broue, Chessoux (dans l’actuelle commune de Saint-Just-Luzac) et Montaiglin (ou Montélin, entre Le Gua et Sainte-Gemme) [21]. Est-ce à dire que le duc aurait dû se contenter du port de Broue, dont le dernier signe d’activité connu remonte à 1620 [22] ?
Généalogie simplifiée des Martel et des Pons-Albret

Généalogie simplifiée des Martel et des Pons-Albret

De surcroît, la coexistence entre l’abbesse (Françoise II de Foix, 1606-1666) et les Martel était tout sauf paisible. Denis d’Aussy [23] a retracé la série de procès, intentés d’abord par la première pour contester la prééminence à laquelle prétendaient les seconds. En 1602, « un arrêt du Parlement de Bordeaux [avait fait] défense aux Martel de s’attribuer la qualité de comtes de Marennes » – ce que Terron paraissait ignorer en 1656 [24] – et en 1621 le grand Conseil du Roi les avait à nouveau déboutés de leurs prétentions à des droits honorifiques et de justice à Marennes. Certes, en 1639, leurs possessions dans la presqu’île avaient été reconnues comme patrimoniales, mais lorsqu’en 1657, Henri Martel mourut un an après son père, sa mère et ses sœurs rallumèrent la guerre en forçant les portes (ou plutôt une fenêtre) de l’église Saint-Pierre pour l’y faire inhumer. En 1661, elles perdirent la partie contre l’abbesse Françoise de Foix (qui, du reste, avait fait bâtir l’église) : la tombe demeura, mais les marques honorifiques qu’elles avaient fait apposer durent être supprimées.

Le conflit était-il envenimé du fait que, comme d’ailleurs la majorité de la population de Marennes, les demoiselles Martel et leur mère étaient protestantes ? Certes, la querelle religieuse n’avait pas dans ces années l’intensité à laquelle elle atteindrait dans les années 1680 [25] même si la pression était forte en faveur des conversions. Or, si Gédéon et Henri Martel avaient abjuré avant leur mort, Elisabeth de La Motte-Fouqué et ses filles étaient réputées huguenotes intransigeantes. Lors du Jeudi saint de 1648, les sœurs avaient fait scandale dans l’église de Marennes « contre l’honneur dû au saint sacrement », d’où une plainte du curé relayée par la Compagnie du Saint-Sacrement, et Gédéon Martel avait dû faire amende honorable à leur place [26]. Devenue veuve, Charlotte s’était à son tour convertie avant de se retirer avec sa fille Uranie chez les Ursulines de Saint-Jean d’Angély, ne voulant « pas demeurer auprès de sa mère et de ses sœurs, qui étaient d’ardentes protestantes [27] ». Son abjuration, qui semble avoir fait quelque bruit, est d’ailleurs ainsi rapportée dans la Muze historique de février 1660 :
« Grace au Souverain immortel,
Mademoizelle de Martel,
Ayant quatre sœurs calvinistes,
Qui toutes parurent fort tristes
De son bien-heureux changement,
Abjura solennellement,
Et d’une façon fort dévote
La Religion Huguenote,
Le vingt-neuf du mois précédent,
Un cordelier docte et prudent
L’ayant entièrement réduite,
Après l’avoir des mieux instruite,
Par le soin pieux et discret
De la maréchale d’Albret…
C’est à Pons que cela se fit…
Lesdites Religionnaires
Qui, comme dit est, sont deux paires,
Et sœurs de ladite Martel
Ayans en reste grand martel
Du saint succès de leur Cadette,
Firent ailleurs, soudain, retrette,
Gardans, pour cette jeune Sœur,
Bien plus de fiel, que de douceur
Mais il arrivera peut-être,
Que Dieu…
Les éclairera mieux, un jour,
Et particulièrement celle
Que de Montelin on appelle,
Qu’on ne sçauroit voir sans l’aimer… [28].
Peut-être pour rompre définitivement, Charlotte céda à ses sœurs sa part de Marennes en 1664 et c’est donc elles seules qui affrontaient l’abbesse. Cette même année en effet, encouragée par son succès de 1661, celle-ci avait à nouveau attaqué : se déclarant « dame de Broue en partie », elle prétendait avoir « part aux lods et ventes nouvellement acquises sur les terres salées du pays de Marennes » au motif notamment que « la dixme qui lui appartient est confuse dans le terrage desdits seigneurs [les Martel]... par société de fief que ladite dame dit posséder par indivis avec eux, comme un devoir noble direct et foncier et participant audit terrage ». Selon elle, il y avait coseigneurie, indivision, de sorte que les Martel percevaient indûment une part de ce qui lui revenait. Les sœurs [29] répondirent en l’accusant d’usurper des droits de justice. En 1665, un arrêt interdit à l’abbesse de se prétendre dame de Broue en partie, jugement qui aurait été confirmé par le Conseil en 1677 – sous Françoise III de Foix donc, qui avait succédé à sa tante [30].
À supposer que les demoiselles Martel l’aient maintenue en vente, on peut supposer que tout cela n’était pas de nature à faciliter la cession de Marennes et Broue. Jacques Kettler, qui avait assis sa fortune sur la possession personnelle d’un tiers de son duché, était probablement peu préparé à de telles complications. On notera d’autre part que Colbert, qui avait regardé la proximité de Brouage comme un inconvénient pour lui-même, en faisait un avantage pour le duc censé y trouver « toutes sortes de commodités pour son commerce » : c’était offrir un simple comptoir, au lieu du domaine espéré. Toujours est-il qu’en 1677, Jacques Kettler essayait encore d’obtenir un domaine en France, comme il prétendait en avoir acquis dans d’autres pays, cela avant de se rabattre tout aussi vainement, l’année suivante, sur la Martinique [31] !

Épilogue

Pressée de dettes, Uranie, comtesse de Soissons, héritière de ses tantes [32], essaya peu avant sa mort en 1717 de vendre Marennes : en vain [33]. Ses enfants crurent y parvenir en 1719, mais l’acquéreur, un agioteur, fut incapable de payer. La survivante, Anne-Victoire de Saxe, réussit enfin, en 1744, à céder ces terres au Marennais Nicolas Vallet, conseiller-secrétaire du Roi,... qui en fut dépossédé quelques années plus tard par le maréchal-duc de Richelieu, en vertu d’un droit de retrait féodal [34]. Il y avait alors près d’un siècle que Gédéon Martel avait proposé ses terres à la vente.


[1Le Poitevin Léonard de Mousseaux, seigneur du Fresne, († vers 1680), avait été de 1659 à 1663 le « premier commis » du secrétaire d’État Loménie de Brienne fils, qui louait la qualité de ses dépêches ainsi que sa « connaissance des intérêts des princes d’Allemagne ». Il était devenu ensuite représentant à la cour de France de l’électeur de Mayence tout en continuant de rendre divers services à Colbert et à Lionne, en rapport avec les affaires allemandes mais aussi maritimes et coloniales. Il fut même question qu’il retrouvât son poste de premier commis sous Pomponne qui succéda à Lionne en 1671. Voir Camille Piccioni, Les premiers commis des affaires étrangères au XVIIe et au XVIIIe siècles, Éd. de Boccard, 1928, p. 107-127.

[2Lettres, instructions et mémoires de Colbert, tome VI, p. 238.

[3Au tout début des années 1990, Michel Pelchat, premier président du groupe parlementaire d’amitié, citait régulièrement à ses interlocuteurs lettons cette anecdote dénichée dans la petite Histoire des Pays Baltiques de Jean Meuvret (Armand Colin, 1934, p. 119). Gilles Dutertre a publié en 2011 « Quand Marennes a failli devenir courlandaise » dans son blog sur les Pays Baltes. Jean-Paul Kauffmann avait auparavant évoqué ces pourparlers dans Courlande, Fayard, 2009.

[4Voyageant en Courlande en 1655, Brienne le jeune fut ébloui : « Il n’y a point dans l’Europe de cour plus polie : je croyais être en France. » (Mémoires de Louis-Henri de Loménie, tome 2, p. 340-345). Il est vrai que c’était avant Versailles.

[5Les sources essentielles sur cette époque sont Alexander Berkis, The reign of Duke James in Courland, 1638-1682, Vaidava, 1960, et (en letton) Janis Juskevics, Hercoga Jekaba laikmets Kurzeme (La Courlande au temps du duc Jacques), 1931.

[6Mazarin avait reçu entre autres objets précieux un bassin et une aiguière d’or et le secrétaire d’État Loménie de Brienne six chevaux gris pommelés. Il a également été question de faucons et même d’un dromadaire ! Voir Otto von Mirbach, Briefe aus und nach Kurland, t. 1er, 1844, p. 310-313 et « Goldberg, Vater und Sohn » (chronique familiale), Baltische Monatschrift, vol. 20, 1871, p. 343.

[7Voir Jean Grison, « La marine française en mer Baltique », Revue historique, 1985, p. 3-8 et P. Boissonnade et P. Charliat, « Colbert et la compagnie de commerce du Nord », 1re partie, Revue d’histoire économique et sociale, 1928, p. 699.

[8Lettre à M. d’Avaugour. Alexandra Grigorjeva, Hercoga Jēkaba tirdzniecības līgumi (Les traités de commerce du duc Jacques), tiré à part d’une publication du Ministère de la justice letton, 1935, p. 8) laisse entendre que des soldats courlandais auraient effectivement combattu du côté français dans le Brabant.

[9Janis Juskevics, op. cit. 1931, p. 269-270, mentionne ces commandes (« pasutijums ») et parle à ce propos de navires « construits pour la France ». Pour autant, il ne s’est pas agi d’acquisitions – ni d’un mensonge destiné à faire libérer des équipages détenus par des pays tiers, comme l’avance Marite Jakovleva (« Mythos und Realität : zur Flotte und zum Schiffbau im Herzogtum Kurland », Forschungen zur baltischen Geschichte 8, 2013, p. 90). En effet, Juskevics lui-même a reproduit une lettre de 1677 par laquelle Johann Beck, envoyé du duc, en était encore à réclamer le remboursement des « frais de l’équipage et de l’entretien » de ces 24 navires mis au service de la France du temps la guerre d’Espagne – conformément à un mémorandum de 1649 (reproduit par Aleksandra Grigorjeva, op. cit., p. 46.) : « Son Altesse supplie encore très-humblement Votre Majesté de se souvenir que du temps de feu Mr le Cardinal Mazarin, S. A. équipa a ses frais vingt quatre navires pour le service de V. M. sans que S. A. ait été remboursée des frais de l’équipage, ni de l’entretien des dits navires, qui demeurèrent assez longtemps sur ses coffres » (Juskevics, op. cit., p. 262-263).

[10A. Grigorjeva, op. cit., p. 6-11.

[11Juskevics, op. cit., p. 265 (# 287). La première de ces localités pourrait être Mornac, sur la Seudre, qui fit dans ces années l’objet d’un échange entre les Le Berthon de Bonnemie et les Boscal de Réals, tandis que la deuxième serait à rechercher sur la Dordogne – il faut probablement lire « Cusac » au lieu du bizarre toponyme « Cusar » ; or Clerville fait figurer sur une de ses cartes un « port de Cusac » qui est celui de Cubzac. En revanche, nous n’avons rien trouvé qui approche de « Curaillac ».

[12A. Grigorjeva, op. cit., p. 45-46.

[13Revue de l’histoire des colonies françaises, 1916, IV, p. 392, note 3.

[14Charles de la Roncière, Histoire de la marine française, tome V, 1920, p. 374. Toutefois, il ne s’agit pas du fameux Nicolas Gargot de la Rochette, dit « Jambe de bois », mort fin 1664 après un voyage en Suède, mais de Jean, son frère aîné, qui l’aurait alors remplacé : voir les Mémoires de la vie et des adventures de Nicolas Gargot, capitaine de marine, p. 136 et 141.

[15P. Boissonnade et P. Charliat, « Colbert et la compagnie de commerce du Nord », Revue d’histoire économique et sociale, 1re partie, 1928, p. 714-715.

[16P. Boissonnade et P. Charliat, art. cit., Revue d’histoire économique et sociale, 1929, 2e partie, p. 5-28, notamment 18-23 et 26-28, et 3e partie, p. 179.

[17Juskevics, op. cit., p. 262-263.

[18Lettre du 30 juin 1658 dans Jules de Cosnac, Mazarin et Colbert, t. II, Plon, 1892, p. 243.

[19Jules Sottas, « Le gouvernement de Brouage et de La Rochelle sous Mazarin », XV, Bulletin de la Société des archives historiques de Saintonge et d’Aunis (SAHSA), 1924-25, p. 278.

[20Lettres, instructions et mémoires de Colbert, P. Clément éd., vol. I, p. 244 et note, ainsi que Jules Sottas, « Le gouvernement de Brouage et La Rochelle sous Mazarin », V, Revue de Saintonge et d’Aunis , 1921, p. 318 ; XIII, Bulletin de Saintonge et d’Aunis (BSA), 1924, p. 43-44, et XVI, BSA, 1926, p. 7-8.

[21Thomas Grasilier, « Aveu et dénombrement fourni par dame Jeanne de Villars, 1472 », Recueil des actes de la Commission des arts, t. III, 1877, p. 63-71 et Cartulaires inédits de la Saintonge, 1871, vol. 2, p. XXII ; Allan Tissot, Une abbaye de renom à l’époque moderne : l’Abbaye aux Dames de Saintes, thèse de l’Université Bordeaux III, 2012, p. 188-189 et carte p. 665 ; A. Letelié, « L’église de Marennes en Saintonge », BSA, 1924, p. 262 ; Jacques Duguet, « Broue et sa châtellenie de 1047 à 1392 », Roccafortis n° 16, 1995. On peut consulter sur le site Archinoé le plan de 1770 montrant le partage de la ville de Marennes entre l’abbesse et le duc de Richelieu.

[22Auguste Pawlowski, « Le port de Brouage et le pays marennais à travers les âges », Bulletin de géographie historique, 1904, p. 464-465, 469 et 476 notamment.

[23« La tour de Broue », Archives historiques de la Saintonge…, 1891, notamment p. 350-351. Voir aussi l’Inventaire sommaire des archives départementales, série H, p. 25-27.

[24Curieusement, depuis Antoinette de Pons, les Pons-Albret, « sires de Pons », figurent aussi comme « comtes de Marennes » dans les nobiliaires et histoires généalogiques : Scévole de Sainte-Marthe (1628), l’Histoire généalogique… du Père Anselme I, p. 796 (1714), Aubert de la Chesnaye, I, p. 149-150 (1770), Courcelles, IV, p. 50-51 (1824)… On n’en trouve toutefois aucune confirmation dans les manuscrits des frères de Sainte-Marthe ou du Cabinet de d’Hozier non plus que dans les Pièces originales du Cabinet des titres.

[25Les dames Martel fréquentaient d’ailleurs Mme Colbert de Terron (Jules Sottas, « Le gouvernement de Brouage et de La Rochelle sous Colbert et Mazarin », XVI, BSA, 1926, p. 19) et, en 1659, les filles de Gédéon tinrent compagnie à Marie Mancini, à Brouage (BSA, 1924, note 1, p. 278).

[26Bulletin de la Société d’histoire du protestantisme, 1900, p. 103 et 1940, p.124.

[27D. d’Aussy, « La dernière comtesse de Soissons », [Revue des questions historiques, 1882, p. 616. Voir aussi l’appendice XXI du tome X des Mémoires de Saint-Simon, nouvelle édition, 1879-1931, p. 545-546 et 559, mais l’auteur, A. de Boislisle, confond manifestement Judith et Charlotte.

[28Voir également la Gazette. La convertie n’est manifestement pas Judith, comme l’a cru Boislisle, mais bien Charlotte. Quant à Mlle de Montélin, on ne sait à quelle sœur l’identifier.

[29Catherine et Judith seulement, les deux autres étant peut-être décédées : voir Inventaire sommaire des AD, p. 26.

[30Abbé Gelézeau, op. cit., p. 101-102 ; Allan Tissot op. cit., p. 209-210) ; Denys d’Aussy, art. cit. ; Inventaire sommaire des AD, p. 26 ; Alice Drouin, « Les marais salants d’Aunis et Saintonge (jusqu’en 1789) », IV, Revue de Saintonge et d’Aunis, 1938, p. 227 à 233.

[31Juskevics, op. cit., p. 265 et 261.

[32Judith, qui était présente à son mariage en 1680, mourut en 1689 ; Catherine, marquise de Juigné, vécut jusqu’en 1692. Toutes deux avaient abjuré en 1685, mais on doutait de la sincérité de la seconde, qu’on soupçonnait de penser à « déserter ».

[33D. d’Aussy, « La tour de Broue », p. 353.

[34Abbé Gelézeau, op. cit., p. 102.

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