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1751 - La Rochelle (17) : Mémoire sur le commerce des eaux-de-vie venant des Iles

D 28 juillet 2008     H 09:45     A Henri Boutet     C 0 messages A 819 LECTURES


1740 à 1770 — Beaucoup de courriers et mémoires de la chambre de commerce de la Rochelle sur les introductions des Guildives, taffia, et autres sirops en provenance des colonies démontrent le souci des distillateurs d’eau de vie de préserver leur commerce face à cette concurrence. Vision intéressante de la production et des acheminements.
Ci dessous la réécriture d’un mémoire du 22 juillet 1751 par POLLART, Lieutenant Général de Police en excercice – (on s’aperçoit aussi en final du texte combien les eaux de vie rochelaises servaient de monnaie d’échange pour le trafic des esclaves.)
NB - La pluspart de ces mémoires sont écrits à l’identique.

Source : Municipalité de la Rochelle - Commerce des eaux de vie (archives. municipales. – 433)

La Rochelle : entrée du port
Photo : P. Collenot - 2007

Le nom de Taffia et Guildives

La faifie qu’à fait faire l’Hôtel de Ville de La Rochelle, de deux parties de Guildives, venuës de St Domingue, et les Mémoires qu’il a préfentés à ce fujet au Conseil, font au jourd’hui la matière d’une des plus importantes délibérations de l’Etat. Sacriefra-ton les Vignobles de France à une plus grande oppulence des habitants de nos Colonies. Augmentera-ton les fources des Eaux-de-vie, déjà fi abondantes en Europe, et pour quelques revenus de plus à procurer aux Colons de nos îles, leur permettra-ton d’avilir le prix d’une denrée qui fait une des principales reffources de l’Etat, et de porter l’abondance dans des lieux où la France trouvoit auparavant des débouchés considérables ? Voilà la question foumife à la décision du Conseil, et fur laquelle, on ofe le dire, les nations rivales de notre commerce, portent des yeux auffi attentifs, que les français même : ou plutôt voilà ce qui n’eut jamais été mis en queftion, fi des gens sui fe plaifent à mettre tout en problème, n’avoient jetté à deffein des nuages fur des vérités fi fimples et évidentes.

Dabord on trouve une loi refpectable, *portée après trois ans d’examen et de délibération, fur les vœux et les fuffrages de tout le royaume, qui proscrit la fabrication et le commerce des Guildives : mais ce neft là qu’un faible obftacle pour ceux que l’autorité n’a pas accoutumé de foumettre ; il leur faut des raisons prifes du tems et des circonftances bien ou mal entenduës, et comme fi les intérêts de l’Etat n’avoient aucun principe fixe, il faut ramener les chofes au point où elles étoient avant même que la loi exiftât. A la bonne heure, quand on a la vérité pour foi, on ne craint ni la difcuffion, ni les détails : et c’eft par cette difcuffion même, dont tout la rance va être témoin, qu’on efpère de triompher de leur refistances.

L’Hôtel de Ville a traité dans fes Mémoires ces trois points principaux. 1°. Convient-il d’interdire la fabrication des Guildives dans nos Iles de l’Amérique ? 2°. Si l’on n’interdit pas cette fabrication dans nos Colonies, ne doit-on pas du moins en déffendre le transport dans notre Amérique Septentrionale ? 3°. Ne doit-on pas également en prohiber l’introduction dans les ports de France, même fous prétexte de les porter en Guinée, ou chez l’Etranger ?

La première queftion femble dépendre uniquement de ce point. Manque t’on d’Eau-de-vie en France pour la confommation du Royaume et de l’Etranger ? fi cela eft, il faut en multiplier les fources : C’eft augmenter notre richeffe que de tirer de nos poffeffions de nouveaux moyens de rendre l’Etranger tributaire de l’Etat ; mais fi nous avons affez d’Eau-de-vie pour toutes les confommations, fi nous rempliffons tous les débouchés et beaucoup au delà, fi en fabriquant de nouvelles Eaux-de-vie à l’Amérique, nous diminuons la valeur des notres, si en doublant la quantité nous n’augmentons point les produits, alors l’Etat ne gagne rien ; et il ne refte plus à favoir que ceci, ; que des deux, ou de la Métropole, ou de la Colonie, doit être préférée pour cette fabrication et ce Commerce.

Quand tout ferait égal ici entre la France et nos Ifles, y auroit-il à balancer fur le choix ? Mais il s’en faut bien qu’il n’y ait entre les Colonies et nous égalité d’intérêts et d’avantages. C’eft avec une matière inutile et fuperfluë, qui n’intereffe en rien fon revenu, laquelle fouvent il jette ou fait boire à fes beftiaux, que l’Habitant de l’Amérique fabrique fa Guildive ; en France c’eft le produit unique et forcé de nos fonds, ce font les fruits de nos terres, c’eft le revenu, c’eft la fubftance du pffeffeur qu’il met en Eaux-de-vie, et qui les vend année commune 8 000 livres, en a dépenfé 6 000, pour la culture, pour les frais de récolte, futailles, bois, cercles etc. Il a donc à lui 2 000 livres pour tout revenu ; l’Américain qui fait 100 bariques de Guildives, a déjà tiré, de fon fond 400 milliers de fucre, qui à 25 livres, font 100 mil livres de produit, et il touche encore 7 000 livres au delà, par la vente de fes Guildives : ce qui fait 107 mil livres. Qu’au lieu de fabriquer de l’Eau-de-vie, l’infulaire vende fes firops, il aura 2 à 3 000 livres de moins ; ainfi fon revenu ne fera que 104 à 105 mil livres ; voilà donc à quoi fe réduit tout l’objet ; l’Américain aura-t-il 107 mil livres de revenu, ou n’en aura-t-il que 105, qu’on fasse au Français la plus légère réduction, on le ruine, en eft-il de même de l’infulaire, et peut-il fe plaindre de la grandeur du facrifice ?

Développons le parallèle, et comparons les avantages que l’Etat retire de ce deux fabrications. En France des millions d’hommes vivent de la culture et du produit des vignes ; des pays immenfes fe peuplent de laboureurs qui fans le vignoble tomberoient à la charge de l’Etat. Le Roi tire des revenus immenfes des Eaux-de-vie, et des peuples des vignobles ; dans nos Ifles la Guildive n’eft qu’un fuperflu de 2 000 habitans déjà riches,fuperflu qui fe trouve après une récolte déjà faite, qui n’oblige à aucun travaux de plus, qui n’augmente pas l’Etat d’un feul homme, qui ne donne rien et ne donnera jamais rien au Royaume, et qui par malheur ne pourra que lui nuire.

Suppofons, et affûrement ce n’eft pas trop dire, qu’il fe fabrique en France, année commune, 600 mille barriques d’Eau-de-vie ; il faut pour les produire 900 mille arpens de vignes, qui occupent toute l’année plus de 200 mille laboureurs, tous hommes faits, (car cette culture eft pénible), et prefque tous pères de familles, plus 30 mille ouvriers de toute efpèces, fans compter un million d’hommes et de femmes qui viennent aider à faire la récolte, et que l’on occupe pendant près d’un mois, les voitures par terre, la navigation de la mer et des rivières etc. Voilà pour l’Eau-de-vie feule.

Mais ce n’eft pas tout ; l’Eau-de-vie en foutenant les cultures par l’argent comptant et la facilité du débit, et ce qui eft décifif, en affurant aux cultivateurs une dernière fource pour le débouché de leurs vins, devient l’occafion et prefque la feule caufe de toutes les plantations des vignes. Car qui ferait affés infenfé, furtout dans les provinces où les vins n’ont pas une grande réputation, de cultiver des vignes dont le vin fujet à fe gâter, ou exccédant la confommation lui tomberoit en pure perte ? Par là le vignoble fe (re), le peuple confomme de plus en plus. Il faut donc à présfent fextupler tous dans le fans la reffource de l’Eau-de-vie, on ne planteroit prefque plus, et alors cette prodigieuse confommation de vin que fait le peuple, n’auroit plus lieu. Qu’on joigne à tout cela, les cultures des terres qui reflent, et tous les travaux acceffoires qu’occafionne à d’autres hommes, leur habitation dans des pays où fans les vignes, il n’y auroit prefque pas un seul habitant.

On peut juger par l’Aunis de l’Etat des autres provinces : quoique ce pays n’ait que 7 lieües de long fur quatre de large, et qu’il y en ait un tiers en marais, on y voit deux villes confidérables, plus de 80 bourgs, dont quelques uns valent de petites villes, 150 villages, plus de 200 hamaux et écarts, et au moins quinze mille famille de laboureurs etc. qu’on en ôte le vignoble, 200 charuës vont en faire toute la culture.

Mais peut être n’eft que deux ou trois petits cantons du Royaume que cette fabrication intéreffe, et leur avantage particulier peut bien être balancé par le bénéfice qui reviendra à l’Etat de la fabrication des Guildives.

Quelle erreur ! c’eft tous le vignoble de France qui fait de l’Eau-de-vie : c’eft la Provence, le Languedoc, la Guyenne, toute contrée de Bayonne, la Gafcogne, la Saintonge, l’Angoumois, lle Poitou, l’Aunis, les Ifles infiniment fertile de Ré et d’Oléron, le comté Nantois, la Touraine, l’Anjou, le Blaifois, l’Orléanois etc ; c’eft-à-dire au moins le quart du Royaume.

Comparons à cette immenfe exploitation la fabrication toute fimple et toute unie des Guildives : pour faire aux Ifles fix cent mils bariques d’Eau-de-vie, au cas qu’on en eût la matière, fix mille nègres bouilleurs fuffifent, il ne faut pas un homme de plus.

L’Etat fe doit donc à lui-même, de conferver des poffeffions fi précieufes et s’il ne peut les conferver fans qu’il en coûte aux Colonies le facrifice du mince produit des Guildives, doit-il balancer à l’exiger ?

On objecte à ceci, « que l’habitant des Ifles doit tirer tout le parti poffible de son patrimoine, qu’on ne peut pas le priver d’une partie de fa récolte », qu’un chacun doit vivre de ce que lui fournit fon champ. Mais oublie-t-on que les Colonies font à l’égard de la Métropole dans un état de prohibition, qu’elles n’ont et ne peuvent jamais avoir la liberté de faire des chofes qui nuifent à l’Etat qui les a formées ; que fi quelque portion de leur culture ou de leur commerce, fi quelqu’un de leur etabliffement porte du préjudice à la Métropole, elles doivent fur le champ en être privées : eh ! fi l’Américain peut tirer tout le parti poffible de fon patrimoine, on fera des bleds en Canada et à la Louisianne, affés pour en fournir toutes nos poffeffions de l’Amérique ; on fera au Miffiffipi des vins, et par conféquent de l’Eau-de-vie : n’eft pas là renverfer tous les principes de Gouvernement ?

Mais, dans la France même, laiffe-t’on à cet égard toute liberté aux propriétaires des fonds ? Sans Parler des cultures défenduës, comme celle du Tabac, il n’eft pas permis de tirer tout ce qu’on peut de celles même qu’on nous laiffe libres. Le propriétaire des Ruches ne peut pas faire d’Eau-de-vie de miel ; le pofeffeur d’un vignoble ne peut pas tirer d’Eau-de-vie de fes marcs de raisins, de fes lies et baiffières : Ainsi en France, même on a pas toute liberté ; on ne peut pas tirer tout le parti poffible de fon patrimoine, et le bien de l’Etat exige qu’on laiffe perdre une partie de la récolte : Car le marcs et les lies font ici à la lettre pour le Cultivateur français, ce qu’eft le Sirop pour le Sucrier de l’Amérique ; c’eft un revenu ajouté à un revenu : c’eft un nouveau moyen d’augmenter le produit du fond ; cependant le Gouvernement nous l’interdit.

Quelles étoient les vuës du Roy dans cette sage : Déclaration de 1713, que les introducteurs des Guildives aient rejetter fans examen ? C’étoit de facrifier tout au commerce important des Eaux-de-vie de vin, qui fe fait tant au dedans qu’au dehors du Royaume ; il croyoit qu’une partie du bien des français même devoit céder à cet intérêt dominant : Il proscrit en conféquence les Eaux-de-vie de miel, des marcs de raisins, lies, baiffières, des sirops dont ses propres fujets fe trouvoient furchargés par les opérations des rafinages.

« On prétend que nos Ifles peuvent n’être pas comprifes dans la prohibition » parce qu’elles n’y font pas expreffement dénommées ; mais fi cela eft, la déclaration manquoit fon objet, et tandis qu’elle facrifioit en France une petite portion de Sirops, au commerce important des Eaux –de-vie de vin, elle laiffoit dans les Colonies une fource intariffable de ces Eaux-de-vie même qu’elle vouloit défendre, et par là elle ruinoit également le commerce des Eaux-de-vie du Royaume : c’eft-à-dire, qu’elle ne faifoit du mal qu’à la France, et que le faifoit même en pure perte : Une pareille méprife ne s’accorde guère avec les vuës fages et profondes qui règnent dans toute cette déclaration, et il y auroit bien de l’indécence à l’imaginer.

Auffi a-t-elle compris très clairement dans la défenfe, nos poffeffions de l’Amérique ; que très expreffes inhibitions et défenfes, dit contre Ordonnance, « foient faites, comme nous les faifons par ces préfentes, à toutes perfonnes de quelque qualité et condition qu’elles foient, de fabriquer aucunes Eaux-de-vie des Sirops et d’en faire aucun commerce dans toute l’étendue de notre Royaume, Pays, Terres et Seigneureries de notre obéiffance : Le texte eft clair, les Français de la Martinique, St Domingue etc. font fujets du Roy, et ils habitent fûrement des Pays et Terres de l’obéiffance de Sa Majesté .

On infifte, à la vérité que foiblement fur cette objection, mais on tâche d’éluder la force de la loi, en défiant » que l’Etat a pu par tolérance excepter de la difpofition de l’Ordonnance, les Colons de nos Ifles.

Mais les tolérances ne fuppofent que les petits abus ; quand les abus deviennent exeffifs, ils font de vrayes prévarications : l’Etat s’en rend complice s’il ne les arrête Quelques barriques de Guildives fabriquées dans nos Ifles, fans fuite et fans vuës de commerce, ont pû ne pas mériter l’attention du Gouvernement, mais la fabrication de cent, de deux cent mille bariques de Guildives (car ceci n’aura plus de bornes par l’augmentation continuelle des fucreries) de tels excès ne font plus du reffort de la tolérance.

En 1713, le Colonies n’étoient pas à beaucoup près fi riches qu’aujourd’hui : le Roy vouloit leur agrandiffement et il y travailloit avec toute l’éfficaciité poffible : On en peut juger par ce grand nombre d’Arrêts, d’Ordonnances, de Ré glements rendus auparavant, en faveur des Colonies : Cependant Sa Majesté ne crut point que la fabrication des Guildives fut pour les Ifles une reffource affés précieufe pour devoir la leur conferver. Nos Négocians fans doute pensent mieux aujourd’hui, ils ont des lumières plus fûres, des deffeins plus grands et plus fages, ils entendent mieux les intérêts de l’Etat et le Gouvernement des Colonies ; quelle hardieffe ! pour ne rien dire de plus.

« Mais à quoi bon, dit-on, défendre la fabrication des Guildives dans nos Ifles ? les firops qui fortent des fucres, ou les fucres bruts chargés de leurs firops pafferont chez l’Etranger, et la quantité des firops étant toujours la même, c’eft l’Etranger qui fera la Guildive et qui l’introduira à notre détriment, dans les lieux où nous aurions en vuë de faire confommer nos Eaux-de-vie de vin ? ».

La réponse est facile : Avant que nos Ifles euffent des rafineries, les fucres bruts paffoient en France et chez l’Etranger, où ils rafinoient, et produifoient une quantité immenfe de firops. Malgré cel on n’en faifoit point d’, les firops confommoient en nature. Il eft inconcevable combien les peuples des Colonies Anglaifes, ceux de Flandre, d’Hollande, d’Allemagne, de Suède, de Mofcovie, de France etc. confomment de ces firops : Jamais cette confommation n’a diminué, au contraire, et dans les années de difette elle augmente du quatruple : on la éprouvé cette année en Poitou, un feul de nos rafineurs y en a envoyé plus de cent milliers dans moins de fix mois. Prenons les chofes fur le pied où elles font aujourd’hui, et au lieu de faire des Guildives dans nos rafineries des Ifles, vendons nos firops aux Anglais, foit en leur laiffant enlever par eux mêmes dans nos Colonies (ce qui eft déjà un très grand mal) soit en leur leur livrant à l’Ifle Royale : Alors ils feront encore infiniment moins de Guildives que nous, et ils les tranfporteront bien moins abondamment et moins rapidement. Car, 1°. il faut des firops à l’infini pour ces peuplades immenfes, mais pauvres, qui occupent le continent anglais de l’Amérique septentrionale, depuis le canal de Baham jufqu’à l’Acadie, ce qui fait plus de cinq cent lieuës de terrain. Les Anglais trouveront donc plus d’avantage a y vendre les firops en natyre, qu’à les convertir en Guildives : Et comme l’abondance augmente infailliblement les confommations, celle-ci deviendra toujours plus considérable. 2°. Les Vaisseaux anglais partant des différents Ports de leurs conceffions, pour venir chercher les firops, ils ne les dépoferont pas tous dans le même Port au retour, ils les difperceront en différents endroits ; ce qui rendra encore la fabrication de la Guildive plus lente et plus difficile ; et quand enfin ils fabriqueront de la Guildive, elle ne fera pas toute réunie dans un feul Port, les Vaisseaux anglais qui font leur retour en Europe, ne la trouveront pas tout à la fois et à point nommé en fi groffes parties qu’ils la trouvent aujourd’hui chés nous.

On n’avait point en 1713, cette inquiétude fur le fort des firops, on ne penfoit point à en faire de l’ Eau-de-vie, pour empêcher l’Etranger d’en faire et gagner fur lui la main d’œuvre : Car fi ce fiftême est vrai, il faut que nous faffions nous-mêmes de l’ Eaux-de-vie de firops dans nos rafineries de France, il faut que nous imprimions les cotons blancs qui nous viennent de l’Indre ; carauffi bien ils feront toujours imprimés par les Etrangers chés qui ils paffent presque tous : Voilà d’étranges principes de commerce !

C’eft en vain qu’on objecte « que nous ne fommes pas les feuls qui ayons des plantations de fucres, que d’autre nations partagent cette culture avec nous, d’où on conclud qu’elles feront de la Guildive fi nous n’en faifons pas »
Nos Ifles fourniffent plus de la moitié des fucres que produit l’Amérique : le Portugais occupé de fes mines, en fait peu aujourd’hui, et l’Anglais n’en a pas la moitié tant que nous. Si nous ne fabriquions pas de Guidilves, la quantité en diminucroit tout-à-coup au moins d’un tiers et peut être de beaucoup plus. C’eft affés de ce tiers pour faire abondance, pour excéder la confommation ordinaire des Anglais, pour avilir le prix de toutes les Eaux-de-vie d’Europe etc. car fi la foultraction d’une partie des Eaux-de-vie, et un peu plus de difficulté à fe les procurer, elles deviennent plus chère pour eux, dès-là le prix de la denrée fe foutient, et il fe rapproche du prix de l’ Eaux-de-vie de vin, à caufe des frais de transports, des coulages d’une longue traversée, de l’affoibliffement de la liqueur etc.

On a objecté encore, « que fi l’on prive le rafineur de nos Colonies du produit des Guildives, on le met hors d’état de vendre fon fucre en concurrence avec celui des rafineries étrangères qui jouiflent du bénéfice de la fabrication des Guildives, parce que dit-on fi la fabrication des Guildives eft défenduë dans les Ifles françaises, ou l’habitant perdra réellement une partie de son revenu, ou il augmentera le prix du fucre de ce que la converfion de fes firops en Guildives lui eut produit : On tire de là ces deux conféquences, fi fon revenu eft diminué, il fe dégoûtera Infenfiblement d’une culture infructueuse, ou fi le prix du fucre augmente nous perdrons la concurrence pour la vente ».

Tout cela porte fur le fiftême évidemment faux , qu’il faut favorifer les rafineries de nos Ifles. Ces établiffements ruinent la navigation, le commerce de France, nos rafineries qui tombent de toutes parts fans qu’aucune fe relève. Ils produifent cette immense quantité de firops qu’on eft forcé de mettre en Guildives, et les Guildives à leur tour fournies aux étrangers avec une abondance exeffive, leur donnent mille moyen de nous nuire et de foutenir leur commerce dans le Nord de l’Amérique, en Guinée etc. Les Guildives occafionnent encore tout le commerce interlope des Anglais, à qui ont eft obligé de permettre de venir traiter : Ils enlèvent fous ce prétexte nos fucres, nos indigots etc., et apportent leurs noirs, leurs marchandifes, toutes les contrebandes. D’ailleurs les rafineries n’employant que les meilleurs fucres bruts, nous n’avons en France que les rebuts ; ce qui les décrie infiniment chés l’Etranger et nous caufes des pertes affreufes : Encore deviennent-ils plus rares de jour en jour, nos navires ne peuvent fe charger, ils demeurent huit à neuf mois à attendre leurs retours, nos matelots périffent, les armements fe confomment, tous les maux, tous les défordres naiffent de là. Affi jamais les Anglais n’ont-ils permis dans leurs Ifles de fi dangereux établiffemens.

Les deux confequences que l’on tire des propofitions précédentes, font feulles l’une et l’autre : premièrement le facrifice du mince produit des Guildives ne rendra point la culture des fucres infructueuse et ne dégoûtera point le Colon. Il étoit déjà riche quand il ne faifait que des fucres bruts et qu’il ne les vendoit que 10 livres. Ce prix a presque triplé, fecondement quand pour fe rédimer de la perte de ces Guildives, il augmenteroit fon fucre, nous n’en perdrions pas pour cela la concurrence dans la Vente : Ce n’eft pas le prix des Ifles qui règle le prix d’Europe, ce font les marchés d’Amsterdam, de Londres, d’Hambourg, de nos villes maritimes, qui donnent le ton ; d’ailleurs eft-ce la volonté du Colon qui décide du prix des denrées ? N’eft-il pas entraîné par les circonftances et par un cours général qu’il eft obligé de fuivre ? Comment des propofitions de cette efpèce peuvent-elles échapper à des Négocians ?

Que veulent-ils dire encore par cette concurrence dans la vente avec les autres nations ? Il y a long-tems que la concurrence eft décidée en notre faveur. Le Portugais a négligé les fucres depuis que nous l’avons forcé de donner de 30 et 40 livres les fucres qu’il vendoit à toute l’Europe 150 livres, et l’Anglais qui depuis long-tems n’en recueille que pour fa confommation, n’en fait presque aucune exportation chés l’Etranger ; ces Négocians n’ignorent pas ces faits et ils ofent les cachés ! Ils ofent même ne fuppofer de contraires, et cela fous les yeux des fupérieurs à qui ils ne peuvent cacher la vérité fans crime.

Revenons à ce grand principe qu’il ne faut jamais perdre de vuë : Les Colonies font pour la France et non la France pour les Colonies ; elles doivent confommer notre fuperflu, enrichir le Royaume du produit de leurs cultures, fournir les matières premières et nous laiffer la main d’œuvre, augmenter notre navigation et notre commerce, c’eft par là qu’elles font utiles à l’Etat ; mais fi cet ordre eft renverfé, fi elles prétendent fe fournir par elles mêmes des chofes néceffaires à la vie, fi quelque partie de leurs productions et de leurs travaux nuit à nos fonds, à nos manufactures, à notre navigation, elles deviennent inutiles et à la fin onéreufes ; et dès là l’Etat ne peut fe difpenfer de facrifier à fon intérêt l’avantage, quelque grand qu’il fût, que pourroient retirer les Colonies de ces nouveaux produits qu’elles fe procureroient de plus.

Inutilement fe flateroit-on de tenir la Balance entre les intérêts fi oppofés. Dès que les Colonies fourniffent de leur crû les mêmes denrées que la Métropole, elles la privent d’une confommation qu’elle a droit de porter chés elle. Et fi ces denrées font abondantes, fi on les fait fortir de la Colonie pour les introduire chés l’Etranger, ou dans d’autre Colonie, on avilit néceffairement alors les productions de la Métropole, on ruine fes fonds et fon commerce.
Il ne faut donc pas fe laiffer furprendre par ce raifonnement. « La Guildive n’a de faveur que pour le pauvre qui n’a pas moyen d’acheter de l’Eau-de-vie de vin : Celle-ci fera toujours préférée à toutes les liqueurs fortes ».

Tout cela eft démenti par l’expérience ; on n’augmente point la quantité d’une même efpèce de denrée fans en faire baiffer la valeur : C’eft le pauvre qui fait la plus grande confommation : L’Angleterre, le Hollande, tous les Peuples du Nord préfèrent les Eaux-de-vie de grain, de Genièvre etc. quelque dégoûtantes qu’elles foient, aux Eaux-de-vie de vin, parce qu’ils en ont le double pour le même prix : La quantité de Guildives qu’on débarqua l’année dernière à l’Ifle royale y fit tomber à rien l’ Eau-de-vie de France, on fut obligé de la donner au deffous du prix coûtant. Auffi depuis plusieurs années non feulement le prix de nos Eaux-de-vie n’a point augmenté, mais il a toujours confidérablement baiffé relativement à l’Etat des récoltes et aux dépenfes qui ont pour le moins doublé.

Les fentiments qu’on paroît marquerc ici pour le pauvre, partent d’une fauffe commifération : Une pinte de Guildives fe vend fept à huit fols à l’Amérique, celle de vin s’y vendroit quinze à seize. S’il c’eft le befoin qui fait acheter , cette dernière eft-elle trop ch-re ? si c’eft la crapule et l’ivrognerie, la première n’eft-elle pas à trop bas prix ? Les liqueurs fortes buës par neceffité ou pour fe foutenir dans les travaux ne ruinent pas le pauvre : Il boit de l’ Eau-de-vie en France, quoique par les Impôts dont elle eft chargée elle lui coûte bien plus cher qu’à nos insulaires.

Passons au fecond objet des Mémoires de l’Hôtel de Ville, le transport frd Guildives de nos Ifles à Québec et à l’Isle Royale : Doit-on le défendre, doit-on ce le permettre ?
Après ce qui vient d’être dit fur la dépendance où doit être la Colonie vis-à-vis de l’Etat dominant, fur les facrifices qu’elle lui doit de tout ce qui peut nuire à fes productions et à fon Commerce, fur les maux très réels que caufe au Royaume cette abondance fuperfluë d’ Eau-de-vie de nos Ifles, il femble que ceci ne peut guère être mis en queftion. Car enfin des maximes de Gouvernement auffi effentielles et on l’ofe dire auffi inflexibles, ne doivent pas plier à des petites circonftances, de petits arrangements, de petits intérêts particuliers dont le résultat ne peut produire qu’un avantage médiocre eft des inconvéniens immenfes. Que font les Colonies e, portant leurs Guildives à Québec et à l’Ifle Royale, elles prennent fur la confommation de France, elles nous privent de la vente de nos Eaux-de-vie, elles nous en rendent le Commerce infructueux, elles nous caufent des pertes : Il faut donc défendre ce transport, cela eft évident, fans quoi l’Etat fe manque à lui-même, il donne à fes Colonies fon propre commerce, il les enrichit à fes dépens, il leur facrifie fes propres cultures, les travaux du Peuple etc.

Qu’oppofent à des chofes fi claires et fi palpables le Négocians qui font le commerce des Guildives ? « il y a disent-ils une Navigation réglée et neceffaire entre nos Colonies de l’Amérique Septentrionale et celles de l’Amérique Méridionale ; on ne peut trop favoriser les liaifons qu’elles ont entr’elles, les circulations qu’elles occafionnent tourneront toujours au bénéfice de l’Etat. Or ces liaifons ne peuvent fubfifter qu’autant que l’habitant de la partie Méridionale aura de quoi payer de fes produits les denrées qu’il reçoit de la partie Septentrionale ».
De quelles liaifons s’agit-il ici ? Sont-ce des liaifons de fecours et de protection ? Aucune de nos Colonies n’eft fur ce pié-là. Sont-ce des liaifons de Commerce ? Alors il faut revenir au grand principe de l’avantage de la Métropole : Car à moins de vouloir tout renverfer on ne fera jamais admettre que les Colonies puiffent mutuellement fe fournir les chofes dont elles ont befoin, fans le fecours et au préjudice de la Métropole. Qu’elles commercent entr’elles, à la bon heure, des chofes que la France ne peut leur porter, comme les Bois, les Merrains, les Gouldrons, les Pêches etc. Mais qu’elles tirent de leur propre fond et qu’elles échangent entr’elles, les mêmes efpèces de denrées et de marchandifes, que leur envoye la France, cela eft intolérable et contre tout principe de gouvernement. On vient de le dire ; la Louisiane peut produire tout ce que nous avons en France, dès qu’on en laiffera la liberté aux Colons et alors fuivant ce principe de liaifon de Colonie à Colonie, la Louisiane fera tout le Commerce fans que la France y entre pour rien.

Mais dit-on, on ne donnera pas cette liberté à la Louisiane. Et pourquoi non, fi les Colonies peuvent mettre dans le Commerce qui doit les unir, les mêmes efpèces de denrées qui leur fournit la France ? Car ici il ne s’agit que du plus au moins ; fi elles peuvent y mettre l’Eau-de-vie, pourquoi n’y mettoient-elles pas le refte ? L’avantage de la Métropole une fois bleffé dans un point, peut l’être dans tous les autres, et quand la règle eft abandonnée, il ne refte plus que l’arbitraire dont les hipothèfes comme les erreurs peuvent être fans bornes.

Par exemple, avec quel fang froid facrifie-t’on ici les Cultures du Royaume ! Voilà pour lui deux débouchés confidérables, qui ne peuvent qu’augmenter par le voifinage des Anglais, il faut, difent les Négocians, intereffés aux Guildives, il faut les ôter à la France, pour les donner aux Colonies : En conféquence les navires s’expédient et l’on va débarquer cette année à Quebec 15 à 20 000 Bariques de Taffia. Mais la France, mais nos Terres, mais nos établiffemens, mais les travaux de tant de milliers de pères de familles, uniquement attachés à la culture des Vignes, leu fubfiftance, celle de leurs enfants, les impôts qu’ils payent, tout cela n’eft rien en comparaifon de cette petite portion de revenu de plus qu’il faut précieufement conferver à une centaine de rafineurs des Ifles, pour les rendre, et ces Négocians ofent le dire, plus ardens et plus recherchés dans la fatisfaction de leurs appetits. Ce contrafte monftrueux n’eft pas même apperçû : Tous ces objets, quelques importans qu’ils foient, doivent céder à quelques facilités, à quelques commodités de plus que trouveront les Colonies dans les liaifons qu’elles ont ent’elles : Un navire de Louisbourg remportera par ce moyen chés lui 4 à 5 000 livres de plus, que fans cela il feroit peut être obligé de recevoir par la voye de France ; Québec et Louisbourg recevront par là fix mois plû-tôt une partie de leurs retours, en voilà affés, il n’eft point de facrifice que n’exigent de fi puiffants motifs !

Que veut-on dire encore par ces circulations qui tourneront toujours au bénéfice de l’Etat ? On commence a écarter la France du Commerce d’une Colonie à l’autre, par la priver de la vente de fes denrées et du bénéfices de fes cultures, et pour la confoler de fes maux actuels on lui en offre le remède dans l’avenir, on lui fait voir que tôt ou tard elle s’appercevra qu’un petit nombre d’Habitants de l’Amérique aura augmenté fa fortune de quelques chofe de plus. Mais parlons de bonne foi, s’enrichira-t’on moins dans les Colonies quand la France y fournira les denrées ? Les liaifons de Commerce entre les Colonies ne peuvent-elles donc fubfifter fans que l’Habitant des Ifles ait tout juste de quoi payer l’Habitant de l’Amérique Septentrionale ? Les liaifons entre la France eft la Hollande en font-elles moins vives, quoique cette République ne puiffe payer en entier, ni de fon fond, ni de fon Commerce direct avec nous, les riches envois que lui fait la France ¸On n’a pas fans doute oublié les moyens de correfpondance qui étoient en ufage entre le Colonies avant que nos Ifles euffent élevé cette quantité innombrable de Rafineries. 1°. Nos Vaisseaux alloient à Québec et à l’Ifle Royale, delà aux Ifles et des Ifles en France, et c’étoit une navigation très confiderable et tout auffi propre a maintenir les liaifons que celle d’aujourd’hui. *Ce n’étoit pas à la vérité l’Infulaire qui payoit Quebec et l’Ifle Royale, c’étoit la France et affurément cela valoit mieux. 2°. Il y avoit outre cela de petits Bâtiments Américains qui alloient de Quebec et Louifbourg à la Martinique ou à St Domingue, et qui prenoient en retour des Sirops, des Sucres, quelques denrées de France etc. aujourd’hui ils ont le céfé de plus, et quand il y avoit quelque fonds de refte, faifoient ce qu’on fait encore aujourd’hui, on les envoyoit en France, d’où ils paffoient enfuite à Quebec et à l’Ifle Royale en denrées du Royaume. Cette circulation neft ni moins vive, ni moins fructueufe, ni moins propre à faire fubfifter les liaifons : Toutes les correfpondances font aujourd’hui plus facile que jamais : Tant que le Nord fournira à la partie Méridionale, les liaifons fubfifterons dans toute leur étenduë, une différente combinaifon dans la façon du payement n’intérrompra pas ce Commerce.
Mais fi l’Etat ne peut tolérer le tranfports des Guildives à Quebec et à l’Ifle Royale par cette feule raifon qu’elles nuifent à la confommation de nos Eaux-de-vie, combien plus doit-il en déffendre le Commerce chez l’Etranger ! Déjà l’Angleterre, la Hollande, tout le nord de l’Europe boit des Eaux-de-vie de grains, déjà l’Espagne y partage nos confommations, irons nous encore porter chez ces Peuples de nouvelles Eaux-de-vie ?

Qu’on nous permette ici une réflextion qui tien à l’objet du Mémoire. L’Anglais rival de notre commerce et attentif fur tout nos avantages, a toujours regardé nos Eaux-de-vie comme une des plus grandes reffources de l’Etat : Auffi n’oublie-t’il rien pour en empêcher la Confommation et chés lui et dans tous les lieux où il porte fon Commerce. Ces Bills qu’on a vû tant de fois portés au Parlement d’Angleterre contre les boiffons fortes, et colorés du prétexte de la fanté des Peuples, n’ont jamais eû d’autre motif que d’affoiblir ou de faire perdre chés eux le Commerce des Eaux-de-vie de France : Et afin qu’on n’en puiffe douter c’eft que les Eaux-de-vie de France payent aux entrées un tiers de droits de plus que les autres par la feule raifon qu’elles font de France. Telle eft l’idée que les Nations voifines fe forment de ce Commerce que quelques Négocians verroient fans peine fe perdre et s’anéantir.

Venons au troifième article des Mémoires de l’Hôtel de Ville. Permettra-t’on l’introduction des Guildives dans nos Ports, pour la deftination de Guinée ?
C’eft fous ce prétexte qu’on a ofé enfreindre la Déclaration du Roi de 1713, à l’ombre du Commerce de Guinée qui ne peut en effet être trop favorifé, on a fait bien des chofes illicites fur lesquelles il faut jetter le voile. Que de Guildives ont paffé de St Domingue à Dunkerque, combien y en a-t’on envoyé de Nantes et des autres Ports ! On a rougi fans doute, de s’être livré à un Commerce fi pernicieux pour l’Etat, auffi s’eft-on efforcé de le juftifier par des raifons qui puffent au moins en impofer, fi elles ne pouvoient aller jusqu’à convaincre.

Avant d’examiner ces raifons, voyons s’il convient à l’Etat, de fe déterminer fi légèrement à renoncer pour jamais à la traite de nos Eaux-de-vie en Guinée ; nous difons pour jamais, parce que s’il eft une néffécité indifpenfable, d’avoir des Guildives pour Guinée, fi la néffécité eft réelle, fi le Nègre dégoûté de nos Eaux-de-vie refufe de les prendre en payement, s’il ne veut traiter qu’en échange de Guildives, il faut céder à ses caprices, et renoncer abfolument à lui porter aucune Eau-de-vie de Eaux-de-vie Vin. Mais des faits de cette importance, méritent fans doute d’être vérifiés, et on ne doit pas les croire fur la parole feule de quelques Négocians intéréffés.

Et fi ces faits ne font pas vrais, fi le Négre traite indiféramment les deux efpèces d’Eaux-de-vie, s’il donne même la préférence à celle de Vin, quelle honte pour ces Négocians de les avoir avancés, d’expofer les fupérieurs à donner dans l’erreur, et de mettre le Royaume en danger de perdre une branche de Commerce qui mérite affurément d’être confervée ! Entrons dans le détail des motifs qu’ils ont préfentés au Ministère.

« La Guildive, ont-ils dit, eft devenuë néceffaire à la Côte de Guinée… « Dans plufieurs Cantons de cette Côte (on ne les nomme point), Nos Eaux-de-vie fe traitent depuis quelque temps avec moins d’avantage que ci- devant….l’Etranger qui traite avec les Guildives qui lui coûte peu, à le Nègre a meilleur marché Les affortimens des cargaifons doivent être faite fuivant la fantaifie de ceux pour qui elles sont deftinées, le goût du Nègre changera peut être. Mais pendant qu’il fera attaché à la Guildive, il faut en dépendre l’Etranger eft déjà fupérieur en ce négoce, puifqu’il donne les Nègres qu’il introduit en Fraude dans nos Colonies à 6 et 700, tandis que nous avons bien de la peineà nous tirer d’affaire, en les vendant 1 000 livres. Un moyen d’empêcher ces introductions frauduleufes, c’eft de mettre nos Armateurs en état de vendre leurs Nègres à bon marché….. »
Que des fauffetés enchaînées les unes aux autres ! Diftinguons les deux objets qu’elles préfentent. 1°. Le goût du Nègre pour la Guildive et fon dégoût pour l’Eau-de-vie de Vin. 2°.

Les caufes du bon marché, auquel l’Etranger donne fes noirs, tandis que nous fommes obligés de les vendre fi cher.

On s’infcrit en faux contre le premier article : le Nègre n’eft point dégoûté de nos Eaux-de-vie, il ne court point à la Guildive, nos Eaux-de-vie ne fe vendent point en Guinée avec défavantage. L’Anglais qui a des Guildives y achète lui-même nos Eaux-de-vie pour les employer à fa traite : les agens de la compagnie Anglaise, au Cap de Corfe achêterent, il y a deux ans, les cargaifons de deux Navires *qui avoient pris leurs Eaux-de-vie à la Rochelle : le Navire la Fidèle, du même Port, qui vient de faire la traite la plus avantageuse qu’on ait fait depuis la paix, n’avoit à fon bord que des Eaux-de-vie de Vin. Si quelquefois nous n’avons pû traiter, c’eft par des mal-entendus et des querelles particulières de Vaiffeau à Vaiffeau : celui qui s’eft maintenu dans le lieu de fa traite, a fait a fait retirer l’autre : alors le Nègre forcé d’échanger avec l’Anglais feul, n’a plus eu a choifir, il a bien fallu qu’il prit de la Guildive.

Mais depuis quand tien-t’on ce langage ? Depuis quand la Guildive eft-elle devenuë nécéffaire en Guinée ? On n’y en a point porté tant que les Eaux-de-vie de France ont été à bas prix, on n’y en portera plus dès qu’elles feront à meilleur marché ; qu’on juge par ce feul trait du zèle de ces Négocians pour le bien de l’Etat, et de la vérité des faits qu’ils allèguent.

Autre preuve de la bonne foi de ces repréfentations. On n’a pas ofé dire que la Guildive fut néceffaire dans tout la Guinée, on ne parle que de quelques Cantons, et cependant on ne veut charger et l’on ne charge effectivement que des Guildives, en quelque lieu qu’on aille faire la traite.

Examinons maintenant fi les caufes du bon marché auquel les Etrangers donnent leurs Noirs procèdent comme on veut le faire entendre du chargement des Guildives. Ils vendent dit-on, leurs Nègres 6 à 700 livres, tandis que nous les vendons 1 000 livres : la différence eft de 300 livres par noir, et c’eft cette différence qu’on veut faire difparoître, puifqu’on ajoute que pour empêcher l’introduction frauduleufe des Noirs dans nos Colonies, il faut mettre nos Armateurs en état de vendre leurs Nègres à bon marché.

Y auroit-il à balancer fi cela étoit vrai ! Quelque intérêts qu’ait le Royaume à conferver les débouchés de fes Eaux-de-vie, ne feroit-il pas obligé d’y renoncer en faveur de cet avantage fi grand, fi précieux, de mettre nos Négocians en état de traiter des Noirs à auffi bon compte que les Etrangers !

Mais par malheur tout cet expofé eft faux. Que l’on traite en Guidives ou que l’on traite en Eau-de-vie de France, la différence ne peut jamais aller à 15 livres par Noir, même dans les tems où notre Eau-de-vie eft au plus haut prix : Aujourd’hui cela fait à peine 6 livres, et la différence difparoîtra tout à fait à la récolte prochaine.

Ne cessera-t’on jamais d’en impofer aux fupérieurs ? Pourquoi ne pas dire de bonne foi ce qui met les Etrangers en état d’introduire des Nègres dans nos Colonies à meilleurs marché que nous. L’Etranger navigue à moins de frais, il ne porte dans nos Ifles que le rebus de fes Noirs, les Nègres mal faits, vicieux, foibles, débauchés etc. il eft payé comptant, et prenant nos indigos en échange, il les porte chez lui fous le nom d’indigo de fes propres Colonies, et obtient par là du Gouvernement des gratifications confidérables. *Voilà les vraies caufes de ce bon marché, les Guildives n’entrent là pour rien. Nous mêmes qui n’avons pas à beaucoup près les mêmes reffources, et qui naviguons avec fi peu d’économie, ne donnons nous pas à 4 et 500 livres les Noirs de rebut, les Noirs malingres ou viciés, tous ceux enfin qui reftent après que les cargaifons ont été effleurées, et encore c’eft a de très longs crédits ?

Mais s’il y a du mal en ceci, fi l’Anglais a des Guildives à bas prix, s’il a fur nous en ce point l’avantage du meilleur marché, à qui faut-il s’en prendre fi ce n’eft à nous mêmes ? Pourquoi laiffons nous fabriquer des Guildives dans nos Ifles ? Pourquoi y entretenons-nous une fource intariffable d’Eaux-de-vie que l’Etranger achète au prix qu’il veut, parce qu’il en eft le feul acheteur ? Pourquoi le mettons en état de croifer par là notre propre Commerce, et de porter partout ces funeftes Liqueurs avec lesquelles il décrie celles de France, et en avilit partout le prix ? Nous mettons entre les mains des rivaux de notre Commerce des denrées qui nous nuifent, et pour remédier au mal, nous prenons le parti de nous nuire encore plus. Cela eft bien fingulier !

Jufqu’ici on n’a point traité la queftion de favoir fi la Guildive eft ou n’eft pas une boiffon malfaifante. Cela n’eft pas encore bien décidé, dit-on, et avec cet air de doute qui tranche fi bien les plus importantes difficultés ; on manque au refpect dû à un Arrêt du Parlement de Paris rendu en 1699. Et à la déclaration du Roi de 1713, qui déclarent que ces Eaux-de-vie font d’un usage très mauvais et très préjudiciable au corps humain. C’eft en particulier fur des expériences et des Procès Verbaux qui ont été faits pendant trois ans par Mrs. Les Intendants des Provinces, avec tous les Corps de l’Etat, que cette Déclaration a été renduë. Le Roi s’en explique formellement : Ceux qui ofent aujourd’hui juger la Loi même et les expériences dont elle parle, ont-ils fait quelque expérience contraire ? Et s’ils n’en ont pas fait, s’ils n’ont fur des faits fi graves aucune certitude, comment ofent-ils révoquer en doute des épreuves faites fous les yeux du Roi ? Epreuves que Sa Majesté a adoptées et auxquelles elle a donné elle-même le Sceau de la vérité.

Il eft vrai que l’on a voulu quelquefois mettre ces faits en doute, mais ce n’eft point en France, c’eft chez des nations jaloufes de nos productions, et qui par là ont intérêt de mettre en vogue toutes les boiffons qui nuifent aux notres.

La pratique journalière prouve encore la prévention qu’on tous les Français contre les Guildives, et fans doute qu’une prévention fi générale et fi conftante, n’eft pas fans fondement. Tous les Capitaines des Vaisseaux du Roi, tous les Capitaines même des Navires Marchands qui fe piquent de veiller à la confervation de leurs Equipages, baniffent la Guildive de leur bord et deffendent à leurs Matelots d’en boire.

Mais quand la question seroit encore douteufe, convient-il a des Français qui ont entre les mains des boiffons faines et innocentes, de leur fubftituer des Liqueurs qui peuvent être funeftes et de les négocier, au hazard de procurer des maux infinis, chez le Nègres, dans nos Colonies. L’humanité autant que la raifon d’Etat doit proscrire ces Eaux-de-vie dangereufes, l’Anglais vend aux Nègres ces Guildives, à la bonne heure : la néceffité, les jaloufies de nations, la crainte perpétuelle dont l’Angleterre eft agitée de donner à la France de trop grands avantages, en commerçant les Eaux-de-vie de Vin ; tout cela peut fermer aux Anglais les yeux fur le danger des Guildives. Mais cette Nation que nous voulons imiter, mettoit-elle la chofe en queftion, fi comme nous elle avoit d’immenfes Vignobles qui font une des plus grandes reffource de l’Etat !
Eft-on Citoyen, aime-t’on fa patrie, quand pour de fi mince intérêts on fe livre à des Commerces qui la ruinent ! quand par une baffe économie et au mépris des Ordonnances du Roi, on rifque la vie des Matelots, en leur donnant de la Guildive à la place du Vin, quand on la porte chez l’Etranger, quand on cherche peut être à l’introduire dans le Royaume, quand enfin pour fa cacher à foi-même et aux autres l’irrégularité de ces pratiques, on met en problème les droits les plus facrés de l’Etat, toutes les maximes économiques du Commerce, tous les principes du Gouvernement.

*Nos Vaisseaux font encore ce Commerce, mais il a beaucoup diminué depuis que les Guildives ont attiré une fi grande quantité de Bâtiments de Quebec et de Louisbourg, C’eft toujours le Royaume qui eft facrifié, mais tout cela n’eft rien dans le fiftême des Négocians.

*Les Navires La Méduse, et la Ville de Calais.

*10 à 12 fols de notre Monnoye, par livre d’indigo

Permis d’imprimer à la Rochelle, le 22 juillet 1751. POLLART, Lieutenant Général de Police en excercice.

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