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1666 - Colbert, ministre de Louis XIV, écrit à Colbert de Terron, intendant de Rochefort

D 11 août 2010     H 16:39     A Pierre     C 0 messages A 1869 LECTURES


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Le Ministre Colbert, dans une sorte d’inventaire des ressources du royaume, écrit à l’intendant de Rochefort pour lui donner ses instructions sur l’achat des matières premières nécessaires à la construction des vaisseaux de la marine royale. L’introduction est une très belle définition du protectionnisme commercial. Un sujet qui reste toujours d’actualité.

Source : Lettres, instructions et mémoires de Colbert - Pierre Clément - Paris - 1864 - Google Books

Mémoire pour les sieurs Colbert de Terron et de Seuil.

(Copie portant : De la main de Colbert.)

Fontainebleau , 3 juin 1666.

Il est nécessaire d’observer soigneusement, sur les achats à faire, qu’il faut toujours acheter en France préférablement aux pays estrangers, quand mesme les marchandises seroient un peu moins bonnes et un peu plus chères, parce que, l’argent ne sortant point du royaume, c’est un double avantage à l’Estat, en ce que, demeurant, il n’appauvrit point, et les sujets de Sa Majesté gagnent leur vie et excitent leur industrie.

Rochefort - Chantier de la Frégate Hermione

Par exemple : les trois mille canons de mousquets de trois pieds et demy et du calibre de seize à la livre, commandés en Biscaye, pourraient facilement estre commandés ou en Forez ou en Nivernois ; et mesme il seroit très-bon de commencer à en establir une manufacture, ou en Angoumois, ou en Guyenne, ou en Bretagne.

Outre cette observation d’acheter toujours les marchandises et d’establir les manufactures en France, par préférence aux estrangers, il faut encore au dedans du royaume quelques distinctions : les peuples qui payent la taille et autres impositions, telles qu’il plaist au Roy, doivent estre plus chers et plus considérables à Sa Majesté que les peuples des provinces qui jouissent du privilège des Estats ; c’est-à-dire qu’il faut acheter les marchandises et establir les manufactures en Saintonge, Angoumois, pays d’Aunis et Poitou, préférablement à la Bretagne.

Les cent vingt milliers de fers demandés en Espagne auroient pu estre fabriqués, sinon le tout, du moins une bonne partie dans les forges d’Angoumois, Poitou, Périgord et Guyenne, et mesme en celles de Bretagne ; et, comme la France est plus abondante en fer de toute qualité qu’aucun autre pays du monde, il faut travailler à faire en sorte que la manufacture de fer soit aussy bonne que celle d’Espagne. Je ne doute point qu’en donnant, dans trois ou quatre forges, des modèles de fer d’Espagne, l’on ne parvienne facilement à en faire faire d’aussy bon ; mais pour cela il faut ne pas se rebuter, et faire faire des épreuves si fréquentes en tant de lieux, qu’enfin nous parvenions à rendre cette manufacture aussy parfaite qu’en Espagne.

Pour le goudron, il faut donner ordre au sieur Lombard [1], de Bordeaux, d’envoyer toute la quantité qui s’en fera en Médoc.

II faut diligemment mettre les trois frégates de Brest, scavoir celle de 600 tonneaux, celle de 900 et celle de 1000 à 1100, en estat d’estre mises à la mer et de servir dans l’année. Je suis bien ayse de scavoir aussy combien le sieur Hubac en doit délivrer l’année prochaine, et en quel temps de l’année.

Pour les canons, j’espère que nous en aurons 4 ou 500 pièces de fer de Suède, dans le courant de cette année.

Rochefort - Chantier de la Frégate Hermione
Photo : P. Collenot

A l’égard du cuivre, il faut que M. de Terron fasse travailler en toute diligence la fonderie de Saintes. Ce sera un grand avantage s’il peut faire réussir la fonte des canons de fer en Angoumois, comme de ma part je travaille à faire réussir la mesme fonte en Nivernois.

Pour les boulets, la Bretagne, l’Angoumois, et le Nivernois eu peuvent fournir une quantité suffisante ; il faut en faire faire à deux testes et à chaisnes une grande quantité, afin que l’on n’en manque point dans tout l’armement des vaisseaux.

Pour des poudres, j’ay donné ordre d’en faire voiturer cent milliers à Brest et autant à la Rochelle. .

Pour les armes, il faut travailler de tous costés pour en garnir les magasins, faire tout ce qui se pourra pour establir cette manufacture et l’augmenter, tant en Angoumois qu’en Bretagne.

En faire venir de Biscaye.

De ma part, j’ay donné ordre en Hollande et en Danemark, pour en acheter et les envoyer à la Bochelle et à Brest.

Sur la grande quantité de fer qui se consomme, je serois bien ayse de sçavoir si le sieur Hubac, dans le marché qu’il a fait pour la construction de dix vaisseaux, n’est pas obligé de fournir tout le fer nécessaire.

Pour les cordages, il faut travailler continuellement à amasser des chanvres, et faire travailler à la corderie, afin que l’armée n’en puisse manquer en cas d’accident, d’autant plus que le cordage en sera meilleur, estant un peu gardé dans les magasins : il faut seulement prendre garde de le bien conserver.

Pour les voiles, il est bon d’en faire une bonne provision ; mais il y a lieu de s’étonner que M. de Beaufort en demande un jet neuf pour chacun vaisseau, vu que sur les deux premiers vaisseaux de l’armée il y en a trois, dont deux neufs et un de l’année dernière, et que sur tous les autres il y en a deux, sçavoir un neuf et un de l’année dernière, en sorte qu’il semble qu’il ne sera pas trop nécessaire, pour un seul voyage de Levant en Ponant que les vaisseaux auront fait, de leur donner un jet de voiles neuf.

Rochefort - Corderie royale
Machine à fabriquer des cordages - Photo : P. Collenot

Pour du bois, outre celuy qui sera tiré de la forest de Faou [2] et des autres forests du royaume, j’ay donné ordre d’en faire venir de Hollande et du Nord.

Pour des masts, la couronne de Suède a fait présent au Roy de la charge d’un ou deux grands vaisseaux. Il faut faire toute la diligence possible pour en avoir du costé des Pyrénées.

Four le bois ouvré, c’est un travail qui se fait en Bretagne ; il faut seulement le continuer et l’augmenter, s’il est possible.

Les munitions pour les radoubs et armemens : il faut prendre toutes ces munitions et marchandises en France, estant impossible que l’on n’en trouve toute la quantité nécessaire, pourvu que l’on y pourvoye de bonne heure. Il faut prendre garde surtout que la manufacture de goudron, non-seulement ne diminue point, mais mesme augmente en bonté et en quantité, parce que j’ay avis certain que la bonté diminue considérablement.

L’on peut se passer de l’Allemagne pour le fer-blanc, vu que la manufacture en est à présent establie en Nivernois. Je donneray ordre que l’on envoyé six barils composés chacun de 450 feuilles à Nantes, à l’adresse du sieur Valton [3], d’où le sieur de Seuil donnera ordre qu’ils luy soyent envoyés à Brest.

Il semble que l’on pourroit facilement trouver en France l’estamine et la revesche, sans la faire venir d’Angleterre.

Pour la mèche, c’est un grand avantage que la manufacture en soit establie en Bretagne ; il faut la maintenir et la perfectionner tous les jours, autant qu’il se pourra.

Pour les armes, il faut s’entendre avec M. de Terron pour en taire faire en Forez toute la quantité qui sera nécessaire tant à Brest qu’à la Rochelle. L’on travaille cependant incessamment en Forez, outre la manufacture de mousquets establie en Nivernois, en sorte que j’espère que nous aurons dans le royaume toute la quantité d’armes qui nous sera nécessaire.

Pour les ouvrages de peinture, j’enverray dans peu un peintre de l’Académie, le plus propre qu’il se pourra pour ces sortes d’ouvrages.

Pour ce qui est des bastimens propres pour magasins et pour couverts, l’on peut dépenser celte année 10 ou 13,000 livres pour faire les plus pressés.

(Bibl. Imp. Mss. 500 Colbert, Dépêches de 1666 et 1667, vol. 126, fol. 135.)


[1Joseph Lombard, d’abord ingénieur et contrôleur des travaux de Bordeaux, comme nous l’avons dit tome II, 568, devint commissaire de marine en cette ville en 1671 et commissaire général en 1688. Rayé des cadres en 1691, il y fut rétabli en 1703 ; nommé inspecteur général en 1704. Réformé en 1716.

[2Petite ville située au fond de la rade de Brest. La forêt de Faou appartenait à la comtesse d’Auronne. Le 26 mars 1666, le conseil d’État avait rendu un arrêt donnant pouvoir d’en tirer les bois nécessaires aux magasins de Brest, et, le 4 juin suivant, le Roi confirma cet arrêt. (Dép. conc. la mar. 1666, fol. 148.)

[3Commissaire établi à Nantes pour recevoir toutes les fournitures de marine, les faire charger et transporter aux arsenaux de Brest ou de Rochefort.

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