1789 - Description, histoire et anecdotes : l’Aunis , Rochefort et la Rochelle

D 17 août 2008     H 16:20     A Jean-Claude, Pierre     C 0 messages A 2117 LECTURES


Un état des recherches en histoire locale et archéologie à la veille de la Révolution : l’auteur aurait été à son aise avec Histoire Passion !

Le récit des deux sièges mérite la lecture. La description de la ville de la Rochelle en 1789 peut servir de guide de visite, mais attention : il y a des lieux qui ont disparu depuis.

Source : Description des principaux lieux de France, contenant des détails descriptifs & historiques sur les Provinces, Villes & Bourgs, Monastères, Châteaux, &c. du royaume, remarquables par quelques curiosités de la Nature ou des Arts ; par des évènemens intéressans & singuliers, &c; ainsi que des détails sur le commerce, la Population, les usages, & le caractère de chaque peuple de France ; semée d’observations critiques, &c., accompagnée de cartes.

Par J. A. Dulaure.
Prix, 2 liv. 10 sous br., 3 liv. rel.
A PARIS.
Chez LEJAI, Libraire , rue Neuve des Petits Champs, près celle de Richelieu.

M.DCC.LXXXIX. Avec Approbation & Privilège du Roi


Les lieux décrits dans cette page sont : Rochefort et La Rochelle.
Voir aussi les autres pages tirées du même ouvrage

Nota : Plusieurs notes de bas de page de ce livre, qui recèlent des perles savoureuses, ou citent des archives probablement détruites aujourd’hui, ont été ramenées dans le corps de cette page, sous forme d’encadré, à la suite du paragraphe où elles sont situées.

Aunis - Rochefort

Rochefort (17) - Près de la poudrière
Dessin de Jean-Claude Chambrelent

Ville nouvelle & fortifiée, avec un port de mer pour les vaisseaux de Roi, située sur la rive droite de la Charente, à quatre ou cinq lieues de l’embouchure de cette rivière dans l’Océan, en suivant ses sinuosités, mais en ligne droite, elle n’en est éloignée que de deux grandes lieues ; à six lieues de la Rochelle & à cent vingt-six lieues de Paris.

Louis XIV, sentant le besoin d’avoir sur l’Océan un port où les vaisseaux de guerre fussent en sureté, fit sonder en plusieurs endroits. L’embouchure de la Charente avoit la profondeur néceflaire aux grands bâtimens. Le lieu de Soubise parut d’abord le plus convenable à cette entreprise ; en conséquence, on y commença des travaux qui ne furent point continués, parce que le Duc de Rohan, Seigneur de Soubise, refusa de vendre sa terre ; alors on remonta la même rivière jusqu’à Tonnay-Charente, & cette nouvelle situation paroissant en plusieurs points fort avantageuse, on y commença les travaux d’un port, on traça le plan d’un parc, on planta des piquets, on détermina les lieux des magasins, & le 12 juillet 1664, les vaisseaux du Roi entrèrent dans la rivière. Les embarquemens & les débarquemens commençaient à y avoir lieu, la marine y étoit même florissante, & le sieur d’Apremont y avoit déjà désarmé une escadre de onze vaisseaux, lorsque le sieur de Mortemar, à qui appartenoit Tonnay-Charente, fit difficulté de vendre sa terre ; ce qui détermina le Roi à abandonner cet établissement, pour le transférer à Rochefort.

Rochefort consistoit alors en un petit château placé au milieu des marais, & environné de quelques chaumières habitées par des pêcheurs. De ce château dépendoit une terre qui appartenoit à un Gentilhomme, à titre d’engagement du Roi. L’acquisition en fut laite en 1665. On traça le plan d’une ville, on y marqua les emplacemens pour l’arsenal & pour les magasins du Roi, & l’on abandonna le reste à des particuliers qui offrirent de bâtir des maisons à un denier de cens par carreau, & le projet fut exécuté.

L’exécution de ce projet fut critiquée ; voici ce qu’on lit dans les Mémoires du temps : « Le Chevalier de Clerville, Commissaire ou Ingénieur général du royaume, dressa le plan de la nouvelle ville, où il n’a pas donné de grandes marques de capacité, non plus qu’aux fortifications de plusieurs autres places. M. Blondel, plus Architecte qu’Ingénieur, conduisit les bâtimens. On trouve de belles parties de détail, mais on cherche en vain les beautés & la perfection qui résultent de l’ensemble. En 1679, M. Ferri, Directeur des fortifications, acheva la clôture du parc avec des bastions qu’il fit élever. Le Maréchal de Vauban imagina un nouveau projet en 1684 ; il vouloit faire évanouir, en quelque sorte, la grande irrégularité de l’enceinte en la poussant au delà de la rivière & jusques dans la prairie du Rhône : ce projet fut étouffé sous les obstacles que la jalousie opposa ; aux grandes idées du premier Ingénieur de l’Europe, on substitua un dessin bizarre ».

Description

La ville est située dans un marais, à l’endroit d’une courbure de la rivière ; les rues sont larges, alignées, & se coupent entre elles à angle droit ; un rempart, orné de deux rangs d’arbres, borde une grande partie de la ville, & forme une très-belle promenade.

L’Arsenal est regardé comme le plus beau & le plus grand du royaume ; on y voit un vaste chantier de construction, des bassins pour les radoubs, & des magasins d’une grandeur étonnante, qui contiennent tout ce qui est nécessaire à l’armement des vaisseaux.

La Salle d’armes est très-considérable & une des mieux fournies du royaume. En 1689, on en tira dix mille fusils pour les envoyer en Irlande, sans que cet envoi préjudiciât à l’armement qui se fit à cette époque ; on admire sur-tout l’ordre & la propreté qui y régnent.

La Fonderie est une des plus belles que l’on connoisse ; l’opération par laquelle on fore les canons est très-curieuse.

La Corderie, placée sur les bords de la Charente, est un bâtiment d’une longueur considérable, & qui mérite d’être visîté.

L’Hôpital est un bâtiment remarquable pas sa construction & par son étendue.

La Place d’armes, située presque au milieu de la ville, est vaste & régulière. Le couvent des Capucins, qui y communique par un angle, a donné son nom à cette place.

La maison du Roi, où logeoit l’Intendant, est sur les bords de la rivière ; on y jouit d’une vue qui offre de belles prairies de trois ou quatre lieues d’étendue, & des coteaux très-agréables ; une belle allée d’ormeaux, de cent toises de long, sert d’avenue à cette maison.

Le séjour de Rochefort est mal-sain, sur-tout pendant les mois d’août, de septembre & d’octobre ; la mauvaise qualité des eaux, la privation des vents du nord & les marécages qui environnent cette ville sont les causes de l’insalubrité qui y règne ; mais depuis qu’on s’est occupé du déssèchement des marais, les maladies sont beaucoup plus rares.

On occupe constamment à Rochefort un grand nombre d’ouvriers ; on y voit aussi environ cinq à six cents Galériens employés aux travaux les plus pénibles, on les enchaîne deux à deux, & on les garde constamment ; ils sont logés dans un vaste édifice situé au centre du chantier.

Louis XIV, en fondant cette ville, accorda aux habitans des privilèges & des exemptions dont l’esprit fiscal, qui va toujours en croissant, les dépouille insensiblement ; ce Prince y fit en même temps construire des fortifications, quoique sa situation à une distance assez considérable de la mer, la garantît suffisamment de toute attaque ; d’ailleurs l’entrée de la rivière de Charente & de la rade est défendue par plusieurs forts.

A l’île d’Aix on a bâti un fort, l’on y avoit même tracé une petite ville dont la construction ne fut pas exécutée. Vis-à-vis cette île est une anse dans laquelle on construisit, en 1689, une redoute nommée l’Aiguille ; à l’entrée de la rivière, du côté de l’Aunis, étoit une tour fort ancienne nommée Fourax, que le Roi acheta ; il fit, en sa place, bâtir un fort ; on a aussi construit, de distance en distance, plusieurs autres petits forts dans les lieux les plus avantageux. A cause des sommes immenses que cette ville coûta à la France pour sa construction, le Ministre Colbert l’appeloit la Ville d’or.

La Rochelle

La Rochelle - l’entrée du port
Dessin de Jean-Claude Chambrelent

Ville maritime, forte, riche, marchande, très-célèbre dans l’Histoire des seizième & dix-septième siècles ; épiscopale, & capitale du pays d’Aunis, située sur l’Océan, au fond d’un petit golfe, à deux lieues de l’île de Ré, à quatre de celle d’Oléron, à douze de Saintes, & à cent-vingt lieues de Paris.

Origine

La Rochelle fut bâtie â la place d’un ancien château nommé Vauclair, situé sur le bord du port, dans l’endroit nommé au jourd’hui la Place du château ; ce château fut construit afin d’opposer quelque résistance aux Normands. Châtel-Aillon, à deux lieues de la Rochelle, ayant été ruiné, les habitans vinrent s’établir aux environs du château de Vauclair, y construisirent plusieurs maisons, dont le nombre s’accrut insensiblement. Un petit fort appelé Rocca, qui y fut construit sur un rocher, donna à ce nouvel établissement le nom de la Rochelle. La sûreté de son port la rendit dans la suite une des plus importantes places de cette côte.

Histoire

Les Rochelois, dès l’an 950, équipèrent quelques vaisseaux avec lesquels ils donnèrent la chasse aux Pirates qui infestoient leur mer, & les défirent. Ebles de Mauleon & Godefroi de Rochefort étoient alors conjointement Seigneurs de ce lieu ; pour récompenser les habitans de cette victoire, ils leur accordèrent plusieurs privilèges qui furent encore augmentés par Guillaume IX, Comte de Poitou, lorsqu’il eut enlevé la Rochelle à ces deux Seigneurs. Ce Prince entoura de murailles cette ville, qui fit partie des États considérables qu’il légua, en 1137, à sa fille Eléonore, ou plutôt Alienor, qui épousa Louis VII, Roi de France.

Le Duc Guillaume étant mort cette même année, les Seigneurs sur lesquels il avoit usurpé la ville de la Rochelle s’en emparèrent. La Princesse Eléonore, répudiée par le Roi de France, & devenue Reine d’Angleterre, conserva les vastes Etats qui formoient sa dot ; désirant y réunir la Rochelle, que son père avoit possédée, elle en fit l’acquisition ; elle augmenta les privilèges des habitans, & leur permit d’élire un Maire, un Sous-Maire, & soixante-seize Pairs pour le gouvernement de la ville. La Rochelle étoit alors sous la domination Angloise, & y resta jusqu’en 1224 : alors Louis VIII, sur le refus que fit Henri III, Roi d’Angleterre, de lui rendre foi & hommage pour le Duché de Guienne, assiégea cette ville & la prit. Guillaume Guiart dit que les Rochelois, attendant des secours du Roi d’Angleterre, reçurent une cassette qu’ils croyoient pleine d’argent, dont ils avoient besoin pour soudoyer les troupes ; mais l’ayant ouverte, ils furent bien surpris de n’y trouver que du son & des cailloux ; piqués de cette tromperie, ils se rendirent aussi-tôt au Roi de France. Voici comme cet ancien Poète chroniqueur s’exprime :

Mut entre Englois à la Rochelle,

Contans & harne nouvelle,

Li Rois Henri leur ot tramise

Une huche, & lot on la mise,

De deniers plaine la cuidoient ;

Leur Serjans payer en devoient ;

Mais de bran rasee la virent,

Et de pierres, quand ils l’ouvrirent (note).

Par quoi tantost, sans plus attendre,

Cil de léans s’allèrent rendre

Au Roi de France, blancs & fauves,

Les cors d’eux & choses sauves,

Foi & léauté lui jurerèrent,

Et Englois en la mer entrèrent, &c

Note : Ils trouvèrent, à l’ouverture, cette huche ou cassette pleine de pierres & de son. Rasée de bran, peut aussi exprimer quelque chose de moins propre que du son.

La Rochelle resta sous la domination de la France jusqu’en 1360 ; elle fut alors, par le traité de Bretigni, donnée aux Anglois, avec trois millions d’écus d’or pour la rançon du Roi Jean, qui avoit été fait prisonnier à la bataille de Poitiers.

Quelques années après, en 1371, le Maire de la Rochelle, nommé Pierre Boudré, par patriotisme ou par mécontentement , excita les Bourgeois à la révolte contre la garnison Angloise, & parvint à se rendre maître de tous les soldats & de la ville ; il envoya ensuite des Députés au Connétable du Guesclin, pour lui offrir de remettre cette place sous l’obéissance du Roi de France ; mais à de certaines conditions, dont les principales étoient, qu’on y établiroit une monnoie, avec les mêmes privilèges que celle qui étoit établie à Paris ; & que jamais la ville ne seroit détachée du domaine du Roi. Ces conditions furent acceptées par le Connétable & par le Roi, qui voulut même accorder, par surérogation, la noblesse au Maire & aux Échevins, pour eux & leur postérité ; le Connétable vint lui-même, au nom du Roi, prendre possession de la Rochelle.

Cette ville eut un sort assez tranquille, jusqu’au temps où les nouvelles opinions religieuses s’y introduisirent. Les nouveaux sectaires, d’abord cachés dans l’ombre du mystère, étoient bien loin d’exciter des troubles, ils vivoient dans la plus parfaite docilité. Les persécutions, les exécutions sanglantes auxquelles ils étoient exposés, les obligeoient de célébrer leurs cérémonies pendant la nuit, & dans des lieux souterrains ; les noms des agrégés étoient écrits en chiffres ; on n’osoit pas même admettre des femmes, dans la crainte d’une funeste indiscrétion. Enfin l’exercice de la religion réformée étant toléré dans tout le royaume, les Protestans de La Rochelle, jusqu’alors inconnus, osèrent se montrer, & célébrèrent leur Cène dans un lien situé hors de la ville (note) : quoi qu’autorisés par la Cour, ils supportèrent pendant quelque temps avec patience les insultes des Catholiques.

Note : Avant cette époque, on avoit déjà vu à la Rochelle les nouveaux dogmes prêchés publiquement ; cette nouveauté parut pour la première fois, lorsqu’en 1558, Antoine de Bourbon & Jeanne sa femme firent quelque séjour dans cette ville. Un Prêtre nommé David, du diocèse d’Agen, qui étoit à la suite du Roi de Navarre, prêcha sans surplis dans l’église de Saint Barthelemi, & annonça la réforme ; ce sermon fit moins d’effet sur l’esprit du peuple, qu’une farce que le Roi & la Reine firent alors jouer publiquement.

Dans cette farce, on représentoit une femme mourante & en proie aux plus vives douleurs, qui demandoit du soulagement : différens Moines courent à son secours ; les uns portent des reliques, des indulgences, d’autres revêtent la malade du scapulaire & de l’habit de Saint-François : ces reliques n’opéroient point. On annonce qu’un inconnu possède des remèdes spécifiques, mais qu’il est errant, persécuté & sans patrie, & qu’il fuit continuellement la lumière du jour ; on cherche, on trouve, & l’on amène cet inconnu qui s’approche de la malade, lui parle tout bas, & lui remet un petit livre qui contient d’excellentes recettes pour son mal. Bientôt cette femme est guérie ; elle vante l’efficacité du remède, invite les Spectateurs à s’en servir ; elle les avertit qu’il est chaud au toucher, & qu’il sent le fagot, & ajoute que c’est une énigme dont elle leur laisse à deviner le mot. Le Peuple sentit facilement l’allusion.

Dans la crainte que la Rochelle ne fut surprise pendant que les protestans seroient au prêche, on leur permit de s’assembler dans cette ville ; mais ces assemblées n’eurent une certaine publicité qu’après le massacre de Vassi. Alors les Protestans Rochellois, apprenant que leurs frères avoient été si indignement massacrés par des Catholiques, ne crurent plus devoir garder de ménagemens avec leurs concitoyens de cette religion. Cette cruauté donna naissance à plusieurs troubles ; attaqués ou menacés de toutes parts, les Protestans cherchèrent enfin à se mettre en sûreté.

Des Princes du Sang, de grands Capitaines, par animosité, par ambition ou par intérêt, embrassèrent leur défense & leur religion. Le Comte de la Rochefoucault, un des chefs les plus zélés de la nouvelle secte, fit plusieurs tentatives pour se rendre maître de la Rochelle. Dans la suite, le Capitaine Faget renouvela la même entreprise ; il s’empara de quelques fortifications ; mais il en fut bientôt repoussé, & ceux de la ville qui l’avoient secondé, furent pendus.

Enfin la religion réformée devint la religion dominante de cette ville. En 1568, François Pontard de Treuil-Charais, qui avoit adopté les opinions de la nouvelle secte, fut élu Maire ; il parvint à faire embrasser à tous les habitans la cause des Reformés, & livra au Prince de Condé la ville, qui, à cette époque, devint la place la plus formidable du parti Protestant.

La nouvelle du massacre de Vassi avoit tiré les Protestans de l’état de crainte & d’humiliation dans lequel ils vivoient : mais les massacres affreux de la Saint-Barthélémy les excitèrent à la révolte ; ceux qui échappèrent au poignard des assassins, se réfugièrent dans leurs plus fortes places ; telles étoient Sancère , Montauban, la Rochelle, &c. ; un grand nombre de fugitifs vinrent dans cette dernière ville mettre leurs vies en sûreté, disposés à se venger vigoureusement de leurs lâches & cruels ennemis.

La haine profonde des Rochellois contre la Cour & contre les prétendus défenseurs de la religion Catholique, n’étoit que trop bien fondée ; ils étoient sur-tout indignés de la conduite de Charles IX, à qui, quelque temps avant les massacres, ils avoient donné des fêtes magnifiques, lorsque ce Roi séjourna dans leur ville ; ils avoient reçu de lui des promesses d’une constante protection : ces promesses furent bientôt violées. Si les habitans de la Rochelle ne tombèrent pas sous le fer des assassins, ce ne fut point par ménagement : la Cour avoit envoyé des ordres, afin que le sacrifice fut accompli dans cette ville comme dans les autres places du royaume ; mais ils ne purent être exécutés. Voici ce que Catherine de Médicis mandoit à M. de Strozzi, qui rassembloit alors un corps de troupes en Saintonge, en lui prescrivant de n’ouvrir sa lettre que le 24 août, jour de Saint-Barthélemy.

« Je vous averti que cejourd’hui 14 aoust, l’Admiral & tous les Huguenots qui étoient ici avec lui, ont été tués. Partant, advisez diligemment à vous rendre maître de la Rochelle, & faites aux Huguenots qui vous tomberont en mains, le même que nous avons fait à ceux-ci ; gardez-vous bien d’y faire faute, d’autant que craignez à déplaire au Roi, Monsieur mon fils, & à moi,
Catherine ».

Après tant d’attentats, les Protestans crurent devoir cesser d’obéir à un Prince qui assassinoit ses sujets, au lieu de les protéger ; ils levèrent l’étendart de la révolte, & se préparèrent à soutenir un long siège. Entraînés par le zèle religieux qui fait tout braver, par la forte indignation que leur inspiroient les crimes de leurs ennemis, ils montrèrent, pour se défendre, une ardeur, un héroïsme dont il est peu d’exemples dans l’Histoire des Monarchies,

Au mois de novembre 1572, le Duc de Biron investit la Rochelle ; le Duc d’Anjou, frère du Roi, vint peu de temps après en former le siège.

Les Rochellois, pendant cette guerre, montrèrent un courage extraordinaire ; on ne pouvoit contenir l’ardeur qui les transportoit ; chaque jour on voyoit des Chevaliers sortir des remparts, & venir défier, en combat singulier, les Royalistes : ces sorties étoient si fréquentes, que le Conseil de la ville fit ordonner aux Militaires de s’en abstenir seulement pendant quatre jours : cet ordre ne put être observé. On vit des soldats descendre avec peine le long des murailles, dans les fossés, & venir chercher hors de la ville des ennemis à combattre.

Dans le combat violent du 27 février 1573, les femmes Rochelloises, animées du même esprit, portoient des rafraîchissemens à ceux qui combattoient, les excitoient par leurs cris, & soulageoient les blessés par des soins généreux. Une d’entre elles se présenta sur le champ de bataille, dépouilla un soldat qui venoit d’être tué, & s’en retourna parée de ses dépouilles militaires.

On vit de ces faits singuliers dont l’Histoire n’offre que peu d’exemples. Au mois de décembre lorsqu’on commençoit à bloquer la Rochelle, un moulin nommé la Braude, situé près des murs de la ville, appartenant au Capitaine le Normand, étoit gardé le jour par plusieurs soldats, & la nuit, comme le danger n’étoit pas encore pressant, on se contentoit d’y laisser une seule sentinelle. Cependant Strozzi, à la tête d’un détachement de Royalistes, vint une nuit, à la faveur du clair de lune, attaquer ce moulin ; il fit braquer deux coulevrines pour le battre, & fit sommer la garnison de se rendre. L’unique soldat qui formoit cette garnison, par une témérité inouie, résolut de défendre la place, & s’apprêta à soutenir le siège. Il tiroit à chaque instant des coups d’arquebuse sur les assaillans ; & pour les confirmer dans l’opinion qu’il étoit accompagné de plusieurs autres, il se présentoit successivement dans divers endroits, contrefaisant la voix de plusieurs personnes. Du haut d’un ouvrage de fortification, le Capitaine le Normand, voyant son moulin assiégé, crioit à la sentinelle de tenir ferme, lui parloit comme si ce petit fort étoit défendu par une cornpagnie entière, & l’encourageoit, en lui annonçant qu’il alloit lui envoyer du secours.

Cependant le soldat est sur le point d’être forcé ; alors il capitule, & demande quartier pour lui & les siens ; ce point lui est accordé : il met bas les armes, sort du moulin, & représente en lui seul la prétendue garnison. Strozzi, furieux d’avoir été joué, vouloit faire pendre ce soldat, qu’un Capitaine plus généreux auroit récompensé. Biron commua la peine, & il fut condamné aux galères, d’où il se sauva. Ce soldat, dont le nom méritoit bien d’être conservé, étoit de l’île de Ré, & Chaudronnier de son métier (note).

Note : Parmi plusieurs autres actions héroïques de ce siège, on doit sur-tout remarquer celle-ci : Le Duc d’Anjou, revenant de visiter une mine, passa dans un endroit découvert ; un soldat de la place l’aperçut & le coucha en joue. Hubert de Vins, Ecuyer de ce Prince voit le péril dont son maître est menacé, il se met aussitôt devant lui, & reçoit le coup.au travers du corps ; il eut le bonheur de guérir de sa blessure, & de jouir longtemps de la gloire d’un si courageux dévouement.

La ville essuya trente mille coups de canons, ce qui étoit fort considérable dans ce temps-là ; soutint neuf grands assauts, plus de vingt autres moins considérables, & près de soixante-dix mines. Les habitans, réduits aux horreurs d’une cruelle famine, se défendoient encore avec une fermeté héroïque, & sembloient fort éloignés de se rendre. Le Prince qui commandoit à ce siège, fut alors élu Roi de Pologne ; l’empressement d’aller prendre possession de son nouveau Royaume, & sans doute le dégoût d’un siège qui avoit duré près de huit mois, & où environ vingt-cinq mille hommes avoient péri inutilement, lui firent hâter la conclusion d’un traité avec les Rochellois, par lequel ils demeurèrent maîtres absolus de la ville.

Glorieux d’avoir résisté à tant d’efforts, les habitans de la Rochelle n’en furent que plus disposés a l’indépendance ; on fit alors courir par toute la France des Vaudevilles, où se lisoient ces vers :

Les Rochellois ont planté

Le glorieux fondement

De l’antique liberté.

Ce siège coûta des sommes immenses ; un grand nombre de braves Capitaines y perdirent la vie. On a même dit que Catherine de Médicis y avoit convoqué tous les plus grands Seigneurs du royaume, dans le dessein de les exposer à la mort, & de s’en défaire. « On sait même, dit un Écrivain du temps, le conseil qui y fut tenu d’y célébrer une autre Saint-Barthélémy, en quoi étoient compris le Roi de Navarre, le Prince de Condé, les Ducs de Longueville & de Bouillon, M. le Maréchal de Cossé, les sieurs de Biron, de Strozzy, Colonel de l’Infanterie, & plusieurs autres qui hasardoient tous les jours leurs vies aussi avant que nuls autres ; & tout suivant les mémoires & instructions de la Reine mère, & de son Comte de Retz, &c. ».

Montluc, l’ennemi le plus acharné des Protestans, constamment dévoué aux volontés de la Reine, ne doit pas être suspect en cette occasion ; il semble, en parlant de ce siège, confirmer ce qu’on vient de lire : « Etant arrivé, dit-il, devant la Rochelle, je fus étonné d’y voir tant de gens de dlverses humeurs qui eussent été bien marris qu’elle eût été prinse... Je ne veux pas m’amuser a écrire ce qui fut fait là... & ne veux mesdire de personne ».

La politique cruelle & incertaine de la Cour, les massacres exercés sur les Protestans, & leur succès à la Rochelle & ailleurs, rehaussèrent considérablement leur parti, & abbattirent celui du Roi (note).

Note : Pour montrer dans quel état se trouvoient les affaires de la Cour après les massacres, il suffit de citer les expressions d’une lettre écrite de Périgueux au Duc d’Alençon, le 13 mars 1574, par André de Bourdeille, Sénéchal du Périgord, que Charles IX avoit chargé de s’informer secrètement de l’état de la province : Si le Roi, la Reine & vous, ne pourvoyez autrement que par le passé (aux troubles de l’état), je crains de vous voir aussi petit compagnons que moi.

Les Catholiques tentèrent plusieurs fois, non par la force ouverte, mais par des moyens artificieux de s’emparer de la Rochelle ; enfin, sous Louis XIII, l’infraction aux traités, les menées secrètes du Capucin Joseph, l’ambition du Cardinal de Richelieu, le zèle outré du Duc de Rohan (note), les amours du Duc de Buckingham, & son animosité contre le Cardinal, causèrent un nouveau siège de cette ville, aussi violent, plus long & plus décisif que le précédent.

Note : Il est constant que, sans les mouvemens du Duc de Rohan, les Protestans des Cévènes, du bas Languedoc, du pays de Foix, de la Rochelle, &c, auroient, en cette occasion, souffert patiemment les infractions que la Cour avoit faites aux traités, & n’auroient point pris les armes contre le Roi. Ce Duc fut obligé, comme il le raconte dans ses Mémoires, de parcourir tous ces pays, de déterminer les uns par des promesses, d’autres même par la force, & de flatter le plus grand nombre par l’espoir d’un triomphe certain, & de la pleine exécution de l’édit de Nantes. Les Rochellois, quoique menacés depuis long-temps d’un siège, eurent beaucoup de peine à se décider à la guerre. Lorsque pour la première fois le Duc de Buckingham, arriva avec une armée considérable pour soutenir leur parti, & que sa flotte se fût présentée à la rade de la Rochelle, les habitans fermèrent les portes pour empêcher que personne ne vînt de sa part. Le Duc de Soubise, frère du Duc de Rohan, fit tout ce qu’il falloit en cette occasion pour porter les habitans de la Rochelle à recevoir le secours qui leur étoit envoyé par l’Angleterre, & ce ne fut qu’après des protestations d’obéissance au Roi & après des hostilités déjà commises par les troupes Royales, qu’ils se déterminèrent à se défendre. Le Duc de Rohan, entraîné par le zèle de sa religion, n’envisageoit que l’infraction aux traités, & la nécessité de maintenir les Protestans dans leurs droits, sans penser à la foiblesse de leur parti, & au peu d’activité des troupes Angloises, conduites par le Duc de Buckingham. Il étoit d’ailleurs animé personnellement par les arrêts du Parlement de Toulouse, qui avoit déclaré son frère criminel de lèze majesté, & qui l’avoit lui-même condamné à être tiré à quatre chevaux, avoit mis sa tête au prix de cinquante mille écus, & avoit promis la noblesse à celui qui l’assassineroit.

Le 10 août 1627, le Duc d’Angoulême commença le siège de la Rochelle. Les habitans, qui avoient d’abord, marqué beaucoup de répugnance à s’armer contre le Roi, se déterminèrent enfin à la plus opiniâtre résistance. Guiton fut élu Maire de cette ville ; ce valeureux & expérimenté Capitaine dit aux habitans assemblés, en tenant à la main un poignard : « Je serai Maire, puisqu’absolument vous le voulez, mais c’est à condition qu’il me sera permis d’enfoncer ce fer dans le sein du premier qui parlera de se rendre ; je consens qu’on en use de même envers moi, dès que je proposerai de capituler, & je demande que ce poignard demeure tout exprès sur la table de la chambre de nos assemblées ».

Le Roi, Monsieur le Duc d’Orléans, le Cardinal de Richelieu qui étoit l’âme de ce siège, le Duc d’Angoulême, le Maréchal de Bassompierre, le Duc de Schomberg, enfin tous les Généraux les plus renommés se trouvèrent au camp de la Rochelle.

On fit faire autour de la ville une ligne de circonvallation qui occupoit l’espace de trois lieues ; on y construisit des forts & des redoutes. Le feu de l’artillerie fut violent de part & d’autre sans succès. Aucun secours ne pouvoit facilement arriver aux assiégés du côté de terre ; les troupes royales formoient de ce côté un cordon impénétrable ; le port seul offroit un abord assez facile aux Anglois, dont la flotte avoit abordé à l’île de Ré, & favorisoit de temps en temps l’entrée des vivres & munitions dans la place. On sentit que l’ouverture de ce port rendroit toujours inutiles les forces considérables de l’armée du Roi ; les moyens de séduction, déjà plusieurs fois- employés, soit auprès du Duc de Buckingham qui commandoit les Anglois, soit auprès de quelques habitans de la Rochelle, n’ayant eu aucunsuccès, on se détermina tout naturellement à fermer ce passage aux vaisseaux (note).

Note : Des Historiens adulateurs, soldés par le Cardinal de Richelieu, & d’autres qui sont venus après, n’ont pas manqué de dire que ce Ministre s’étoit couvert de gloire en imaginant de fermer ce passage. On n’a pas de gloire à chercher à réparer un mal évident ; c’est à l’Ingénieur qui exécuta la fameuse digue, & non pas au Cardinal qui la désira, qu’appartient l’honneur de ce grand ouvrage ; avec un homme de tête, de l’argent & des bras, le plus petit génie peut faire exécuter de grandes choses.

Ce projet offroit des difficultés qui parurent d’abord insurmontables ; la largeur de cette entrée étoit très-considérable, & les flots de la mer s’y succédoient avec une impétuosité décourageante. Pompée Targon, célèbre Ingénieur Italien, essaya de fermer ce passage en y enfonçant des pieux ; mais ce moyen fut impraticable : on ne savoit quel parti prendre, lorsque Clément Metezeau, Architecte, vint offrir le projet d’une digue qui fut adopté ; il se chargea de l’exécution, que chacun regarda comme impossible : Jean Tiriot, aussi Architecte, le seconda dans ce grand ouvrage [1]

Il s’agissoit de fermer ce port qui avait sept cent quarante toises de largeur, dans lequel ls vagues se précipitoient avec violence, sur-tout pendant l’orage. On enfonça dans la mer, depuis la pointe de Coreille jusqu’au Fort-Louis, un double rang de poutres distantes l’une de l’autre de douze pieds ; d’autres poutres aussi fortes les lioient en travers, & formoient ensemble des caisses qui furent remplies de grosses pierres sèches auxquelles le limon & la vase servoient de ciment. Cette digue avoit par le bas douze toises de largeur ; comme du côté de la mer elle formoit un glacis, sa largeur, dans la partie supérieure, n’étoit que de quatre toises. Aux deux extrémités de cette digue, on éleva deux forts ; au milieu, on laissa une ouverture pour donner passage aux marées : mais pour empêcher les ennemis de pénétrer par cette ouverture, on en rendit l’entrée impraticable, en y faisant couler à fond quarante vaisseaux remplis de pierres maçonnées, & en enfonçant plusieurs gros pieux dans la mer. Cette digue étoit si élevée, que dans les plus grandes marées on y passoit à pied sec.

Cet étonnant ouvrage ne fut achevé qu’au bout de six mois de travail & de fatigues ; il étoit défendu par plusieurs batteries de canon, établies sur la terre ferme, & par deux cents vaisseaux de toutes grandeurs, qui bordoient le rivage.

Bientôt les effets de ce grand ouvrage se manifestèrent. Les Rochellois, qui, jusqu’alors avoient tiré leurs provisions par mer, la communication étant arrêtée de ce côté-là, ne purent plus recevoir de secours étrangers ; le défaut de vivres & de munitions commença à se faire sentir. Deux fois les Anglois s’approchèrent pour ravitailler la place, mais ils furent promptement repoussés. Le Duc de Buckingham, dégoûté du mauvais succès de ses tentatives, abandonna enfin les Rochellois, après avoir fait très-peu de chose pour eux, & encore moins pour sa gloire.

Les différentes sorties des habitans, les petits combats tant sur terre que sur mer, n’avoient produit de part & d’autre aucun avantage réel ; les divers projets de s’introduire dans la place, de l’attaquer, furent tous jugés impraticables (note) : tous les efforts de l’armée Royale devenoient inutiles ; la digue seule triompha des Rochellois.

Note : Parmi ces projets, il faut remarquer celui que proposa le Frère Joseph ; il prétendit qu’il étoit possible de s’introduire dans la place par un égout de latrines ; le Roi se laissa même persuader par les discours de ce Capucin, & chargea Pontis de cette expédition. Pontis obéit, comme il le raconte dans ses Mémoires ; mais il trouva le projet absolument inexécutable, & eut à cet égard une querelle assez vive avec le Frère Jofeph, qui fut blâmé de s’être mêlé d’un métier où il n’entendoit rien. Ce devoit être une plaisante chose, de voir ce Capucin au milieu des soldats & des Généraux, sermonnant les uns, confessant les autres, donnant des avis à tous, toujours environnés d’espions que le Cardinal soudoyoit ; les interrogeant, décidant de tout ; allant & venant par-tout d’un air mystérieux & capable, & imitant parfaitement la mouche du coche.

Les vivres commençoient à devenir rares dans la ville ; les habitans furent bientôt réduits à ne se nourrir que d’herbes ou de coquillages ; les plus riches mangeoient du cuir & du parchemin bouilli avec de la graisse ; chaque jour la famine enlevoit un grand nombre de soldats ou de citoyens. Douze mille personnes étoient mortes de faim, & plusieurs maisons étoient remplies de cadavres : la nourriture, les forces manquaient ; mais le courage ne manquoit pas. Le Maire Guiton, dont nous avons parlé, vit un un homme exténué par la faim. Il n’a plus qu’un souffle de vie, lui dit quelqu’un. En êtes-vous surpris ? répondit-il ; il faudra bien que nous en venions là, vous & moi, si nous ne sommes plus secourus ; on lui observa en même temps que la faim emportoit tous les jours une si grande quantité d’habitans, que bientôt il n’en resteroit plus. Eh bien, reprit-il, il suffit qu’il en reste un pour fermer les portes (note).

Note : Dans cette extrémité, les habitans prirent la résolution rigoureuse de se défaire des bouches inutiles ; ils firent, pendant une nuit, assembler une grande multitude de femmes, d’enfans, de vieillards ; & sans écouter leurs plaintes, ils les mirent hors de la ville. Ces malheureux allèrent se jeter dans les bras de leurs ennemis qui les repoussèrent à coups de fusil, puis ils se réfugièrent dans des prairies voisines pour en brouter l’herbe ; mais aussi-tôt on la fit faucher, de crainte qu’ils n’en mangeassent encore. Ce trait d’inhumanité toucha les Rochellois, qui, malgré l’affreuse disette, ouvrirent à ces malheureux les portes de la ville. La famine força de nouveau, vers la fin du siège, plusieurs habitans de venir implorer la miséricorde des soldats ; on les repoussoit toujours avec la même rigueur. L’Auteur de l’Histoire du ministère du Cardinal de Richelieu, & qui est toujours son très-humble apologiste, avoue que dans ces occasions « on dépouilloit les hommes tous nus, & on mettait les femmes en chemise, les forçant en cet état, à coups de fouet & de fourchettes, de s’en retourner ». Cette cruauté ne doit pas être attribuée à quelques parties des troupes royales ; elle fut résolue au conseil du Roi, où assistoient les principaux de l’armée, le Cardinal de Richelieu & le Capucin Joseph. Louis XIII étoit pourtant le fils d’Henri IV, qui, dans une semblable occasion, pendant qu’il tenoit Paris assiégé, donnoit du pain à ses ennemis, que la faim faisoit sortir des murs de cette ville ; mais Henri IV agissoit d’après son cœur, & Louis XlII n’agissoit ici que d’après le coeur de Richelieu.

Tel étoit le courage opiniâtre de ce Maire & de ses soldats, qui, pouvant à peine soutenir leurs mousquets, songeoient à mourir plutôt qu’à se rendre ; il ne leur restoit plus qu’un souffle de vie, lorsque le 28 octobre 1628, les Rochellois qui étoient sur les vaisseaux des Anglois & ceux de la ville, députèrent dans le même temps pour demander à capituler, après avoir soutenu un siège de quatorze mois & dix-huit jours. Les articles de cette capitulation portoient, que le Roi pardonnoit aux Rochellois, les rétablissoit dans leurs biens, & leur accordoit l’exercice libre de leur religion ; que les Capitaines & les Gentilshommes sortiroient de la ville l’épée au côté, & les soldats un bâton blanc à la main, après qu’ils auroient juré de ne porter jamais les armes contre le service du Roi.

Les troupes royales prirent possession de la ville le 30 octobre, & le premier novembre Louis XIII y fit son entrée ; les fortifications furent démolies, les fossés comblés, les habitans désarmés & rendus taillables, l’échevinage & la communauté de ville abolie à perpétuité. Cette conquête coûta quarante millions au Roi.

Si le siège que les Rochellois soutinrent en 1573, fît triompher le parti Protestant, celui-ci causa presque entièrement sa ruine.

Description

Après cette victoire, le bon Roi Louis XIII s’empressa d’établir dans la Rochelle un grand nombre de monastères, & cette ville fut bientôt peuplée de Moines de toutes les couleurs, qui se tourmentèrent pour faire des conversions. La .religion réformée se soutenoit toujours avec distinction, & son culte public y fut permis jusqu’à l’époque honteuse de la révocation de l’édit de Nantes. Alors on employa, non des Moines, mais des soldats pour convertir les Protestans Dans le tableau général de la province nous parlons de ces persécutions indignes du siècle de Louis XIV, & qui ternirent la fin de son règne (note).

Note : Les zélés Catholiques firent alors éclater vivement leur animosité ; il seroit trop long de rapporter tout ce qui a été dit à cet égard. Nous nous bornerons à raconter l’anecdote suivante : Le Lieutenant de Roi vendit aux paroissiens de Saint-Barthélemy la cloche du temple des Protestans. Pour punir cette cloche d’avoir servi à convoquer des Hérétiques à la prière, & la purger des habitudes qu’elle avoit pu contracter avec des infidèles, on la fouetta fort dévotement. On ajoute que lorsque le Lieutenant de Roi voulut en demander le payement, on lui répondit que cette cloche avoit été huguenote, qu’elle étoit nouvelle convertie, & qu’en cette qualité elle devoit jouir du délai de trois ans, accordé aux nouveaux convertis pour payer leurs dettes.

La Rochelle, dépouillée de ses fortifications, par Louis XIII, restoit sans défense ; Louis XIV, pour mettre cette ville hors d’insulte, y fit construire, par le Maréchal de Vauban, de nouvelles fortifications ; elles consistent en dix-neuf grands bastions & huit demi-lunes, enveloppées d’un fossé & d’un chemin couvert ; du côté du port, l’enceinte est fermée par une muraille épaisse, sur laquelle est un petit bastion ; le reste est flanqué de tours rondes à l’antique, qui servent de magasins ; on trouve aussi aux environs de la place, & à une plus grande distance du côté de la mer, plusieurs petits forts qui en défendent les approches.

La porte de l’horloge est une des plus remarquables de cette ville ; elle est composée d’une arcade qui en formoit deux. En 1672, un Architecte nommé Moyse parvint à supprimer le pilier du milieu qui supportoit toute la maçonnerie ; il fut démoli sans nuire à la solidité de l’ouvrage : ainsi, de deux arcades on en a fait une très-vaste & très-élevée ; au dessus de cette arcade, du côté du Havre, on voit les armes du Roi accompagnées d’un soleil, devise de L.ouis XIV, avec cette inscription :

Nec pluribus impar, Ludovico XIV. Regum omnium terra marique potentissimo, feliciter regnante, porta haec maritima a seculo impervia patuit anno 1672 .

La grosse horloge qui est au dessus de cette porte étoit d’une construction fort ancienne ; en 1745 on en abattit la charpente, & on éleva sur le massif de la tour une construction carrée, en pierre de taille, décorée d’un ordre d’architecture, & terminée par un dôme.

La Porte royale, commencée en 1716, & finie en 1723, est ornée de colonnes doriques ; on y voit le buste de Louis XIV, sculpté par le célèbre Girardon.

La Porte Dauphine a été élevée en 1699 ; on y voit l’ordre toscan, & les armes du Roi sculptées par Louis Buirette : au dessus du fronton on lit l’inscription suivante : Pace ubique parta, restituta marium ac commerciorum libertate, Ludovicus Magnus hanc portam extruxit, anno 1699.

L’hôtel de-ville est un ancien bâtiment dont la façade est décorée de beaucoup de sculptures & d’un porche formé de colonnes toscanes ; au dessus règne l’ordre ionique.

Au dessus de l’escalier est la statue d’Henri IV, fort ressemblante à ce Roi, le bien bon ami des Rochellois, comme il le disoit lui-même.

La Place des petits bancs, située dans un des plus beaux quartiers de la ville, est entourée de maisons assez bien bâties ; au milieu est une fontaine, qui, parce qu’elle fut construite lors de la naissance du Dauphin, fils de Louis XIV, a reçu le nom de fontaine Dauphine. Cette fontaine est de figure octogone ; sur une de ses faces on voit les armes de ce Prince, & son buste au dessus.

Cette fontaine étoit autrefois chargée de grandes tables de bronze, qui représentoient les principales actions du dernier siège de la Rochelle, avec des inscriptions qui rappeloient le souvenir de la rébellion, de la réduction, & de la capitulation de cette ville ; elles parurent outrageantes aux habitans. En 1718, quelques particuliers, écoutant moins la prudence que le patriotisme, les enlevèrent pendant la nuit. On fit de vaines perquisitions pour découvrir les auteurs de cette action hardie, ou plutôt, par une politique sage, l’enlèvement de ces inscriptions fut secrètement ordonné, afin de faire disparoître, sans compromettre l’autorité royale, un monument injurieux pour les Rochellois. Ce qui confirmeroit cette opinion, c’est qu’en la même année, le Roi établit â la Rochelle un corps de communauté, & un hôtel-de-ville, composé d’un Maire, de quatre Échevins & de dix Conseillers de ville : on peut présumer que cette faveur fut accompagnée de la permission tacite d’enlever les inscriptions de la fontaine.

La place d’armes, nommée Place du château, est une des plus belles du royaume, elle est d’une grande étendue ; sa forme est un carré presque régulier, dont trois côtés sont bordés de plusieurs rangées d’arbres ; on y voit une belle fontaine. De cette place, on jouit de la vue magnifique & animée qu’offrent le fort & la rade, toujours couverts de vaisseaux de diverses nations.

On voit quelques autres places, comme celle de Barentin, ainsi appelée du nom d’un Intendant qui la fit construire en 1740.

Le Port est un des plus surs que l’on connoisse, & des mieux situés, pour le commerce ; cependant les vaisseaux de grandes charges ne peuvent être admis dans le bassin. Le port est défendu principalement par un ouvrage a corne, appelé de Tadon, qui a sa porte couverte d’une demi-lune, & qui est retranché par deux autres demi-lunes.

Le bassin qui s’avance dans l’intérieur de la ville, d’environ deux cents toises en longueur, a son entrée défendue par deux belles tours gothiques, appelées, l’une la tour de S.-Nicolas ; l’autre la tour de la Chaîne ; ces tours qui, anciennement, étoient destinées à défendre la ville & le port, sont aujourd’hui dans un état de ruine.

Au delà de ce bassin, & en dehors de ces deux tours, est le Port proprement dit ; il est formé par deux pointes de terre, & s’étend à plus d’une lieue ; c’est à travers ce port, & à une distance d’environ sept cents toises de la ville, que fut construite la fameuse digue dont nous venons de parler ; on la voit encore lorsque la mer se retire.

L’homme le moins susceptible d’émotion se sent frappé d’étonnement a la vue de cette merveilleuse construction ; qu’on se figure une digue de plus d’un quart de lieue de longueur, élevée au milieu des flots qui la heurtent continuellement avec impétuosité & qui, depuis plus de cent soixante ans, a résisté à des forces aussi puissantes, & on aura l’idée de ce grand ouvrage.

Lorsque la mer est basse, on peut encore se promener dessus cette digue ; au milieu est une ouverture d’environ deux cents pieds, par où les vaisseaux entrent dans le port ; cette ouverture se ferme par une chaîne tendue à travers ; à chaque côté on avoit élevé une tour dont il ne reste plus que des vestiges.

Au delà du port est la rade où les plus grands vaisseaux jettent ordinairement l’ancre ; ils y sont à l’abri des vents du sud-ouest, par les îles de Ré, d’Oléron & d’Aix.

Ces trois îles offrent de la pointe du port une superbe perspective.

L’Académie royale des Belles-Lettres de la Rochelle fut établie en 1734. L’Abbé Venuti en fait mention dans son poëme italien, intitulé, Il triomfo litterario della Francia. Voici la traduction de trois vers consacrés à cette Société :
« La Rochelle, j’augure que tu parviendras au sommet de la gloire, toi, que je vois posséder tant de beaux esprits ».

Commerce

Le commerce principal de la Rochelle se fait presque tout par mer, ses armemens & cargaisons sont le plus ordinairement destinés pour les Colonies françoises de l’Amérique ; ce commerce consiste en sels, vins, eaux-de-vie, chanvre, graines de lin & autres marchandises quelconques, de France des Colonies, de Hollande, d’Espagne, du Portugal, de l’Angleterre, de l’Écosse, &c.

Population

Cette ville contenoit, dit-on, lors du siège fait par le Duc d’Anjou eu 1573, plus de soixante mille habitans ; au siège fait en 1628 par Louis XIII, ce nombre se trouvoit réduit a vingt-huit mille ; aujourd’hui on ne compte dans la Rochelle qu’environ dix-sept mille habitans, parmi lesquels sont à peine deux mille Protestans. L’échec qu’ont éprouvé ceux de cette religion sous le règne de Louis XIII, les persécutions qu’ils ont essuyées sous celui de Louis XIV, ont considérablement contribué à cette dépopulation.


[1Clément Metezeau étoit natif de Dreux. Fouçauld son gendre, Avocat au Grand Conseil, fit, à son honneur, ces quatre beaux vers qui pouvoient donner de la jalousie au Cardinal :

Haeretico palmam retulit Metezus ab hoste,

Cum Ruppellanas aggere cinxit aquas

Dicitur Archimedes terram potuisse movere ;

Aequora qui potuit sistere, non minor est.

Bassompierre, qui commandoit une armée particulière au siège de la Rochelle, & qui, dans le journal de sa vie, a écrit, jour par jour, tout ce qui se passoit d’un peu considérable dans le camp, parle du projet de la digue de manière à faire croire que le Cardinal de Richelieu n’y avoit eu presque aucune part. « Deux Maistres Maçons ou Architectes de Paris, dit-il, l’un nommé Metezeau, & l’autre Tiriot, vinrent proposer de faire une digue à pierres perdues, dans le canal de la Rochelle, pour le boucher. M. le Cardinal me les envoya, & j’approuvai leur dessein, qui avoit été déjà proposé au Roi par Beaumont ».

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